Oeuvres de Champlain

Chapter 11

Chapter 113,274 wordsPublic domain

[Note 148: Le manuscrit porte _et_, ou quelque chose de semblable; pour former un sens raisonnable, nous avons cru pouvoir mettre _en_. Le traducteur de la Société Hakluyt a rendu ce petit mot par _for_, pour.]

Il y a en ladicte isle quantité de fruicts fort bons, entre autres ung qui s'appelle pines [149], qui ressemble parfaidement aux pins de par deçà. Ils ostent l'escorche, puis le couppent par la moityé, comme pommes, & a ung très bon goust, fort doux, come sucre.

[Note 149: Pina de Indias (espagnol), l'ananas. «Nos habitans, dit le P. du Tertre (Hist. des Antilles), en distinguent de trois sortes, ausquelles se peuvent rapporter toutes les autres: à sçavoir, le gros Ananas blanc, le pain de sucre, & la pomme de rainette. Le premier a Quelquefois huit ou dix pouces de diamettre, & quinze ou seize pouces de haut... Quoy qu'il toit plus gros & plus beau que les autres, son goust n'est pas si excellent; aussi n'est-il pas tant estimé... Le second porte le nom de sa forme, parce qu'il est tout semblable à un pain de sucre... Le troisième est le plus petit; mais c'est le plus excellent... Tous conviennent en ce qu'ils croissent d'une mesme façon, portent tous le bouquet de feuilles ou la couronne sur la teste, & ont l'escorce en forme de pomme de pin, laquelle se leve pourtant & se coupe comme celle d'un melon.»]

45/49 Il y a quantité de bestial, comme boeufs, vaches & pourceaux, qui est la milleure viande de toutes les autres en ce pays-là. En toutes ces Indes, ils tiennent grande quantité de boeufs, plus pour en avoir les cuirs que pour les chairs. Pour les prendre ils ont des naigres qui courent à cheval après ces boeufs, & avec des astes[150], où il y a un croissant au bout fort tranchant, couppent les jarets des boeufs, qui sont aussy tost escorchés, & la chair sy tost consommé, que vingt quatre heures après l'on n'y en recognoist, estant devoré de grand nombre de chiens sauvages qui sont audict pays, & autres animaux de proye.

[Note 150: _Hastes_, lances ou piques.]

Nous feusmes quatre mois à la Havanne, & partant de là, avec toute la flotte des Indes qui s'y estoit assemblée de toutes parts, nous allâmes pour passer le canal de Bahan[151], qui est un passage de consequence, par lequel il faut necessairement passer en retournant des Indes. A l'un des costés d'iceluy passage, au nord, gist la terre de la Floride, & au su la Havanne: la mer court dans ledict canal de grande impetuosité. Ledict canal a quatre vingt lieues de long, & de large huict lieues, comme il est cy après figuré, ensemble ladicte terre de la Flouride, au moins ce que l'on recognoist de la coste[152].

[Note 151: Bahama.]

[Note 152: Cette carte manque dans l'original.]

46/50 En sortant dudict canal l'on va recognoistre la Bermude, qui est une isle montaigneuse, de laquelle il faict mauvais approcher, à cause des dangers qui sont autour d'icelle: il y pleut presque tousjours, & y tonne sy souvent, qu'il semble que le ciel & la terre se doibvent assembler; la mer est fort tempestueuse au tour de la dicte isle, & les vagues haultes comme les montaignes. Ladicte isle est icy figurée [153].

[Note 153: Cette figure manque également dans l'original.]

Ayant passé le travers de ladicte isle, nous vismes telles quantité de poissons vollants [154], que c'est chose estrange: nous en primes quelques uns qui vindrent sur nos vaisseaux, ils ont la forme comme ung harents, les ailles plus grandes, & sont très bons à manger.

[Note 154: «_Exocetus volitans_ (LINN.)» (Ed. Soc. Hakl.)]

Il y a certains poissons qui sont gros comme bariques, que l'on appelle tribons[155], qui courent après lesdicts poissons vollants pour les manger; & quand lesdicts poissons vollants voient qu'ils ne peuvent fuir autrement, ils se lancent sur l'eau, & vollent environ cinq cents pas, & par ce moien ils se guarantissent dudict tribon, qui est cy dessoubs figuré[156].

[Note 155: «_Tiburon_ (esp.) requin, confondu probablement avec le _bonito_, lequel, avec la dorade (_Sparus aurata_), est l'ennemi mortel du poisson volant.» (Ed. Soc. Hakl.)]

[Note 156: La figure manque dans l'original.]

Il faut que je dye encore qu'à costé dudict canal de Bahan, au sudsuest, l'on voict l'isle St Domingue, dont j'ay parlé cy dessus, qui est fort bonne & marchande en cuirs, gingembre & caffé, tabac, que l'on nomme autrement petung, ou herbe à la Royne, que l'on faict seicher, puis l'on en 47/51 faict des petits tourteaux. Les mariniers, mesme les Anglois, & autres personnes en usent & prennent la fumée d'iceluy à l'imitation des sauvaiges, encores que j'aye cy dessus representé ladicte isle de St Domingue, je figureray neantmoins icy la coste d'icelle vers le canal de Bahan[157].

[Note 157: Cette carte manque dans l'original.]

J'ay parlé cy dessus de la terre de Flouride: je diray encores icy que c'est l'une des bonnes terres que l'on sçauroit desirer, estant très fretille sy elle estoit cultivée; mais le Roy d'Espaigne n'en fait pas d'estat, pour ce qu'il n'y a point de mines d'or ou d'argent. Il y a grande quantité de sauvaiges, lesquels font la guerre aux Espaignols, lesquels ont ung fort sur la pointe de ladicte terre, où il y a ung bon port. Ceste terre basse, la plus part, est fort agréable.

Quatre jours après que nous eusmes passé la Bermude, nous eusmes une sy grande tourmente, que toute nostre armée fust plus de six jours sans se pouvoir rallier. Apres lesdicts six jours passés, le temps estant devenu plus beau, & la mer plus tranquille, nous nous rassemblasmes tous, & eusmes le vent fort à propos, jusques à la recognoissance des Essores mesme l'isle Terciere [158] cy figuré [159].

[Note 158: Terceire, ou Tercère, l'une des Açores.]

[Note 159: La figure manque dans l'original.]

Il faut necessairement que tous les vaisseaux qui s'en reviennent des Indes recognoissent lesdictes isles des Essores, pour prendre là leur hauteur, autrement ils ne pourroient seurement parachever leur routte.

48/52 Ayants passé lesdictes isles des Essores, nous feusmes recognoistre le cap St Vincent, où nous prismes deux vaisseaux Anglois qui estoient en guerre, que nous menames en la riviere de Seville, d'où nous estions partis, & où fust l'achevement de nostre voiage, Auquel je demeuray depuis nostre partement de Seville, tant sur mer que sur terre, deux ans[160] deux mois.

[Note 160: A compter du départ de la flotte, qui fit voile de San Lucar de Barameda dans les premiers jours de janvier 1599, l'auteur aurait été de retour vers le commencement de mars 1601. Cependant, les détails de l'expédition ne permettent guère de supposer que le voyage ait duré plus de deux ans; et alors il faut admettre que Champlain fait entrer en ligne de compte le temps qui s'écoula entre son départ de Séville et le départ de la flotte. Dans tous les cas, nous ne voyons pas comment le traducteur de la Société Hakluyt peut justifier la correction qu'il fait au texte dans ce passage, en mettant _trois ans et deux mois_, au lieu de _deux ans deux mois_ que porte l'original; si ce n'est qu'il fallait mettre le texte en harmonie avec le titre tel qu'il l'avait lu.]

FIN du Tome I.

49/53

[Illustrations: Planches N° I à LXII.]

(La prochaine page est 54, qui est la page titre du Tome II).

ii/54 OEUVRES DE CHAMPLAIN

PUBLIÉES SOUS LE PATRONAGE DE L'UNIVERSITÉ LAVAL PAR L'ABBÉ C.-H. LAVERDIÈRE, M. A. PROFESSEUR D'HISTOIRE A LA FACULTÉ DES ARTS ET BIBLIOTHÉCAIRE DE L'UNIVERSITÉ

SECONDE ÉDITION

TOME II

QUÉBEC

Imprimé au Séminaire par GEO.-E. DESBARATS

1870

iii/55 _La première édition du_ Voyage de 1603 _est d'une excessive rareté. Il n'y en a, jusqu'à ce jour, qu'un seul exemplaire de connu; c'est celui de la Bibliothèque Impériale de Paris. Nous devons à l'extrême obligeance de M. l'abbé Verreau, la copie qui a servi à cette présente édition._

Des Sauvages: _tel est le titre que l'auteur donna à sa première publication; tandis que ses autres relations sont intitulées_ Voyages. _L'auteur a-t-il choisi ces mots uniquement pour piquer la curiosité du lecteur, à une époque ou l'on n'avait encore sur les sauvages que quelques récits plus ou moins fabuleux? ou bien a-t-il voulu donner à entendre par là, qu'il ne publiait cet opuscule que comme un épisode d'un voyage dont il n'avait pas le commandement en chef? Cette dernière supposition expliquerait un peu pourquoi le nom de Pont-Gravé ne figure ni dans le titre, ni dans les préliminaires, bien qu'il fût officiellement chargé iv/56 de la conduite de l'expédition. Quoiqu'il en soit, il semble Que la chose ait été remarquée dans le temps; car la Chronologie Septénaire, qui reproduit ce voyage, a presque l'air de vouloir tirer une petite vengeance en ne mentionnant que le nom de Pont-Gravé, sans dire même que la relation fût de Champlain.

L'auteur, dans son édition de 1632, a peut-être voulu réparer cette omission, qui était de nature à blesser un peu la susceptibilité de celui_ qu'il respectait comme son père. _«Après la mort du sieur Chauvin, dit-il, le Commandeur de Chaste obtint nouvelle commission de Sa Majesté, et, d'autant que la dépense était fort grande, il fit une société avec plusieurs gentilshommes et principaux marchands de Rouen et d'autres lieux... Le dit Pont-Gravé, avec commission de Sa Majesté (comme personne qui avait déjà fait le voyage, et reconnu les défauts du passé), fut élu pour aller à Tadoussac, et promet d'aller jusques au saut Saint-Louis, le découvrir et passer outre, pour en faire son rapport à son retour, et donner ordre à un second embarquement.»

C'était donc Pont-Gravé qui était commissionné pour ce voyage, et ce n'était que justice de le mentionner._

(Il n'y a pas de page 57)

ii/58 DES SAUVAGES OU VOYAGE DE SAMUEL CHAMPLAIN DE BROUAGE, FAIT EN LA FRANCE NOUVELLE, L'an mil six cens trois:

Contenant:

Les moeurs, façon de vivre, mariages, guerres & habitation des Sauvages de Canadas.

De la descouverte de plus de quatre cens cinquante lieues dans le païs des Sauvages. Quels peuples y habitent; des animaux qui s'y trouvent; des rivieres, lacs, isles & terres, & quels arbres & fruicts elles produisent.

De la coste d'Arcadie, des terres que l'on y a descouvertes, & de plusieurs mines qui y sont, selon le rapport des Sauvages.

A PARIS,

Chez CLAUDE DE MONSTR'OEIL, tenant sa boutique en la cour du Palais au nom de Jésus.

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_Avec privilége du Roy._

iii/59 EPISTRE

TRES NOBLE HAUT & PUISSANT SEIGNEUR MESSIRE CHARLES DE MONTMORENCY, Chevalier des Ordres du Roy, Seigneur d'Ampville & de Meru, Comte de Secondigny, Vicomte de Meleun, Baron de Chateauneuf & de Gonnort, admiral de France & de Bretagne.

_Monseigneur,

Bien que plusieurs ayent escript quelque chose du pays de Canadas, je n'ay voulu pourtant m'arrester à leur dire, & ay expressement esté sur les lieux pour pouvoir rendre fidèle tesmoignage de la vérité, laquelle vous verrez (s'il vous plaît) au petit discours que je vous adresse, lequel je iv/60 vous supplie d'avoir pour agreable, & ce faisant, je prieray Dieu, Monseigneur, pour votre grandeur & prosperité, & demeureray toute ma vie_

Votre très humble & obeïssant serviteur S. CHAMPLAIN.

v/61 LE SIEUR DE LA FRANCHISE AU DISCOURS DU SIEUR CHAMPLAIN.

Muses, si vous chantez, vraiment ije vous conseille Que vous louiez Champlain, pour estre courageux: Sans crainte des hasards, il a veu tant de lieux, Que ses relations nous contentent l'oreille. Il a veu le Pérou [1], Mexique & la Merveille Du Vulcan infernal qui vomit tant de feux, Et les saults Mocosans [2], qui offensent les yeux De ceux qui osent voir leur cheute nonpareille. Il nous promet encor de passer plus avant, Réduire les Gentils, & trouver le Levant, Par le Nort, ou le Su, pour aller à la Chine. C'est charitablement tout pour l'amour de Dieu. Sy des lasches poltrons qui ne bougent d'un lieu! Leur vie, sans mentir, me paroist trop mesquine._

DE LA FRANCHISE.

[Note 1: Champlain a bien été jusqu'à Mexico, comme on peut le voir dans son Voyage aux Indes Occidentales; mais il ne s'est pas rendu au Pérou, que nous sachions.]

[Note 2: Mocosa est le nom ancien de la Virginie. Cette expression, _saults Mocosans_, semble donner à entendre que, dès 1603 au moins, l'on avait quelque connaissance de la grande chute de Niagara.]

vi/62 EXTRAICT DU PRIVILEGE.

Par privilege du Roy donné à Paris le 15 de novembre 1603, signé Brigard.

Il est permis au Sieur de Champlain de faire imprimer par tel imprimeur que bon luy semblera un livre par luy composé, intitulé. _Des Sauvages, ou Voyage du Sieur de Champlain, fait en l'an 1603_, & sont faictes deffenses à tous libraires & imprimeurs de ce Royaume, de n'imprimer, vendre & distribuer ledict livre, si ce n'est du consentement de celuy qu'il aura nommé & esleu, à peine de cinquante escus d'amende, de confiscation & de tous despens, ainsi qu'il est plus amplement contenu audit privilege.

Ledict Sieur de Champlain, suivant son dit privilege, a esleu & permis à Claude de Monstr'oeil, libraire en l'université de Paris, d'imprimer le susdict livre, & luy a cédé & transporté son dit privilege, sans que nul autre le puisse imprimer, ou faire imprimer, vendre & distribuer, durant le temps de cinq années, sinon du consentement dudict Monstr'oeil, sur les peines contenues audit privilege.

vii/63 TABLE DE CHAPITRES.

Bref du discours, où est contenu le Voyage depuis Honfleur en Normandie jusques au port de Tadousac en Canadas. Chap. I.

Bonne réception faicte aux François par le grand Sagamo des Sauvages de Canada, leurs festins & dances, la guerre qu'ils ont avec les Irocois, la façon & de quoy sont faicts leurs canots & cabanes: avec la description de la poincte de Sainct Mathieu. Chap. II.

La rejouissance que font les Sauvages après qu'ils ont eu victoire sur leurs ennemis; leurs humeurs; endurent la faim, sont malicieux; leurs croyances & fausses opinions; parlent aux diables; leurs habits, & comme ils vont sur les neiges, avec la manière de leur mariage, & de l'enterrement de leurs morts. Chap. III.

Riviere du Saguenay, & son origine. Chap. IV.

Partement de Tadousac pour aller au Sault; la description des isles du Lievre, du Coudre, d'Orléans & de plusieurs autres isles, & de nostre arrivée à Québec. Chap. V.

De la poincte Saincte Croix, de la riviere de Batiscan, des rivieres, rochers, isles, terres, arbres, fruicts, vignes & beaux pays qui sont depuis Québec jusques aux Trois-Rivieres. Chap. VI.

Longueur, largeur & profondeur d'un lac, & des rivieres qui entrent dedans, des isles qui y sont, quelles terres l'on voit dans le pays de la riviere des Irocois, & de la forteresse des Sauvages qui leur font la guerre. Chap. VII.

Arrivée au Sault, sa description, & ce qui s'y void de remarquable, avec le rapport des Sauvages de la fin de la grande riviere. Chap. VIII.

Retour du Sault à Tadousac, avec la confrontation du rapport de plusieurs sauvages touchant la longueur & commencement de la riviere de Canadas; du nombre des saults & lacs qu'elle traverse. Chap. IX.

Voyage de Tadousac en l'isle Percée; description de la baye des Molues, de l'isle de Bonne-adventure, de la baye de Chaleurs, de plusieurs rivieres, lacs & pays où se trouvent plusieurs sortes de mines. Chap. X.

Retour de l'isle Percée à Tadousac, avec la description des anses, ports, rivieres, isles, rochers, saults, bayes & basses, qui sont le long de la coste du Nort. Chap. XI.

viii/64 Les cérémonies que font les Sauvages devant que d'aller à la guerre: Des Sauvages Almouchicois & de leurs monstrueuses formes. Discours du sieur Prevert de Sainct Malo, sur la descouverture de la coste d'Arcadie, quelles mines il y a, & de la bonté & fertilité du pays. Chap. XII.

D'un monstre espouvantable que les Sauvages appellent Gougou, & de nostre bref & heureux retour en France. Chap. XIII.

1/65 DES SAUVAGES ou VOYAGE DU SIEUR DE CHAMPLAIN faict en l'an 1603.

_Bref discours où est contenu le voyage depuis Honfleur en Normandie, jusques au port de Tadousac en Canadas._

CHAPITRE PREMIER.

Nous partismes de Honfleur le 15e jour de mars 1603. Ce dit jour, nous relaschasmes à la rade du Havre de Grace, pour n'avoir le vent favorable. Le dimanche ensuyvant, 16e jour dudit mois, nous mismes à la voille pour faire nostre route. Le 17 ensuyvant, nous eusmes en veue D'orgny & Grenesey [3], qui sont des isles entre la coste de Normandie & Angleterre. Le 18 dudit mois, eusmes la congnoissance de la coste de Bretagne. Le 19 nous faisions estat, à 7 heures du soir estre le travers de Ouessans. Le 21, à 17 heures[4] du matin, nous rencontrasmes 7 vaisseaux flamans, qui, à nostre 2/66 jugement, venoient des Indes. Le jour de Pasques, 30 dudit mois, fusmes contrariez d'une grande tourmente, qui paroissoit estre plustost foudre que vent, qui dura l'espace de dix-sept jours, mais non si grande qu'elle avoit faict les deux premiers jours, & durant cedict temps, nous eusmes plus de déchet que d'advancement. Le 16e jour d'apvril, le temps commença à s'adoucir, & la mer plus belle qu'elle n'avoit esté, avec contentement d'un chacun; de façon que continuans nostre dicte route jusques au 28e jour dudit mois, que rencontrasmes une glace fort haulte. Le lendemain, nous eusmes congnoissance d'un banc de glace qui duroit plus de 8 lieues de long, avec une infinité d'autres moindres, qui fut l'occasion que nous ne pusmes passer; & à l'estime du pilote les dittes glaces estoient à quelque 100 ou 120 lieues de la terre de Canadas, & estions par les 45 degrez 2/3, & vinsmes trouver passage par les 44.

[Note 3: Avrigny et Guernesey.]

[Note 4: Il est évident qu'il faut lire «7 heures,» vu qu'il n'est point question d'une observation astronomique; d'ailleurs, même dans son Traité de la Marine, Champlain sépare le jour en deux fois douze heures.]

Le 2 de may, nous entrasmes sur le Banc à unze heures du jour par les 44. degrez 2/3. Le 6 dudict mois, nous vinsmes si proche de terre, que nous oyons la mer battre à la coste; mais nous ne la peusmes recongnoistre pour l'espaisseur de la brume dont ces dittes costes sont subjectes, qui fut cause que nous mismes à la mer encores quelques lieues, jusques au lendemain matin, que nous eusmes congnoissance de terre, d'un temps assez beau, qui estoit le cap de Saincte Marie [5].

[Note 5: Jean Alphonse mentionne ce nom, de même que celui des îles Saint-Pierre, dès l'année 1545, dans sa Cosmographie. (Biblioth. impériale, _ms. fr. 676._)]

3/67 Le 12e jour ensuyvant, nous fusmes surprins d'un grand coup de vent, qui dura deux jours. Le 15 dudict mois, nous eusmes congnoissance des isles de Sainct Pierre. Le 17 ensuyvant, nous rencontrasmes un banc de glace, prés du cap de Raie, qui contenoit six lieues, qui fut occasion que nous amenasmes toute la nuict, pour éviter le danger où nous pouvions courir. Le lendemain, nous mismes à la voille, & eusmes congnoissance du cap de Raye, & isles de Sainct Paul, & cap de Sainct Laurens[6], qui est terre ferme à la bande du Su; & dudict cap de Sainct Laurens jusques audict cap de Raie il y a dix-huict lieues, qui est la largeur de l'entrée de la grande baie de Canadas [7]. Ce dict jour, sur les dix heures du matin, nous rencontrasmes une autre glace qui contenoit plus de huict lieues de long. Le 20 dudict mois, nous eusmes congnoissance d'une isle qui a quelque vingt-cinq ou trente lieues de long, qui s'appelle Anticosty[8], qui est l'entrée de la riviere de Canadas [9]. 4/68 Le lendemain, eusmes congnoissance de Gachepé[10], terre fort haulte, & commençasmes à entrer dans la dicte riviere de Canadas, en rangeant la bande du Su jusques à Mantanne[11], où il y a, dudict Gachepé, soixante-cinq lieues. Dudict Mantanne, nous vinsmes prendre congnoissance du Pic [12], où il y a vingt lieues, qui est à laditte bande du Su; dudict Pic, nous traversasmes la riviere jusques à Tadousac, où il y a quinze lieues. Toutes ces dittes terres sont fort haultes élevées, qui sont sterilles, n'apportant aucune commodité.

[Note 6: Rigoureusement, le point du Cap-Breton le plus rapproché du cap de Raie, est le cap de Nord, dont le cap Saint-Laurent est éloigné de deux lieues.]