Oeuvres de Champlain

Chapter 101

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Le Samedy 27, levasmes l'ancre & nous vinsmes mouillier le travers du moulin Baudé, à deux lieues du Cap des Bergeronnes. Un François qui estoit venu de Québec, nous dit que du Pont avoit esté malade, tant des gouttes que d'autre maladie, & qu'il en avoit pensé mourir: mais que pour lors il se portoit bien & tous les hyvernans, mais fort necessiteux de vivres 123/1107 comme le mandoit ledit du Pont, lequel avoit despesché une chalouppe pour envoyer à Gaspey & à l'Isle Percée, pour sçavoir des nouvelles, & treuver moyen d'avoir des vivres s'il estoit possible, pour n'abandonner l'habitation, & pouvoir repasser en France la plus grande partie de ceux qui avoient hyverné, craignans que nous ne fussions perdus, ou qu'il fust arrivé quelqu'autre fortune pour estre si tard à venir, qu'ils n'avoient plus que deux poinçons de farines, qu'ils reservoient pour les malades qui pourroient y avoir, estans réduits à manger du Migan comme les sauvages.

Voilà les risques & fortunes que l'on court la plus part du temps, d'abandonner une habitation & la rendre en telle necessité qu'ils mourroient de faim, si les vaisseaux venoient à se perdre, & si l'on ne munit ladite habitation de vivres pour deux ans, avec des farines, huilles, & du vinaigre, & ceste advance ne se fait que pour une année, attendant que la terre soit cultivée en quantité pour nourrir tous ceux qui seroient au pays, qui seroit la chose à quoy l'on devroit le plus travailler après estre fortifié & à couvert de l'injure du temps. Ce n'est pas que souvent je n'en donnasse des advis, & representé les inconveniens qui en pouvoient arriver: mais comme cela ne touche qu'à ceux qui demeurent au pays, l'on ne s'en soucie, & le trop grand mesnage empesche un si bon oeuvre, & par ainsi le Roy est très mal servy, & le sera tousjours si l'on n'y apporte un bon reiglement, & estre certain qu'il s'exécutera.

124/1108 Le 29 dudit mois nous entrasmes au port de Tadoussac où il y avoit quelque trente cinq cabanes de sauvages. Le dernier de Juin une barque partit chargée de vivres pour l'habitation, & de marchandises pour la traitte, le père Noyrot Jesuiste & le Père Joseph Recollet s'en allèrent dedans.

Le premier de Juillet je partis pour aller à Québec, où arrivé le cinquiesme dudit mois, je vis ledit du Pont, tous les Peres & autres de l'habitation en bonne santé: après avoir visité l'habitation & ce qui s'estoit fait du depuis mon départ pour les logements, je ne le trouvay si advancé comme je m'estois promis, voyant que les hommes & ouvriers ne s'estoient pas bien employez comme ils eussent bien peu faire, & le fort estoit au mesme estat que je l'avois laissé, sans qu'on y eust fait aucune chose, (ce que je m'estois bien promis à mon départ,) ny au bastiment de dedans qui n'estoit que commencé, n'y ayant qu'une chambre où estoient quelques mesnages, attendant qu'on l'eust parachevé, je voyois assez de besongne d'attente, bien qu'à mon départ de deux ans & demy[640] j'avois laissé nombre de matériaux prests, & bois assemblé, & dix-huict cens planches sciées pour les logemens, ausquels les ouvriers firent de grandes fautes, pour n'avoir suivy le dessein que j'avois fait & monstré[641].

[Note 640: Il n'y avait pas encore tout à fait deux ans; Champlain avait quitté Québec le 15 d'août 1624 (voir ci-dessus, p. 83), et il était de retour le 5 juillet 1626.]

[Note 641: Voir ci-dessus, p. 68, note 1.]

Après avoir tout consideré, je jugé combien par le temps passé les ouvriers perdoient le temps aux plus beaux & longs jours de 125/1109 l'année, pour entretenir le bestial de foin, qu'il falloit aller quérir au Cap de Tourmente à huict lieues[642] de nostre habitation, tant à faucher & faner, qu'à l'apporter à Québec, en des barques qui sont de peu de port, où il failloit estre prés de deux mois & demy, employant plus de la moitié de nos gens de travail, qui ne passoient pas vingt quatre, de cinquante cinq personnes qui estoient en ladite habitation, cela me fit resoudre de mettre en effect ce que long temps auparavant j'avois délibéré. L'ayant donné à entendre aux associez qui fit que j'allay aux prairies dudit Cap de Tourmente, choisir un lieu propre pour y faire une habitation, à y loger quelques hommes pour la conservation du bestial, & y faire une estable pour les retirer, & par ce moyen estant une fois là, l'on ne seroit plus en soucy de ce qui nous donnoit de l'incommodité, & les ouvriers si peu qu'il y en avoit, ne perderoient le temps comme au passé.

[Note 642: Huit lieues marines, de 20 au degré. Il faut se rappeler que Champlain ne donne à l'île d'Orléans (ci-dessus, p. 118) que six lieues; et elle n'a guère que six lieues marines aussi. Les prairies naturelles du cap Tourmente étaient donc environ une lieue plus bas que l'île, c'est-à-dire, entre le ruisseau de la Petite-Ferme et la rivière de la Friponne.]

Je choisis un lieu[643] où est un petit ruysseau & de plaine mer, où les barques & chalouppes peuvent aborder, auquel joignant y a une prairie de demye lieue de long & davantage, de l'autre costé est un bois qui va jusques au pied de la montagne dudit Cap de Tourmente demie lieue de prairies[644], lequel 126/1110 diversifié de plusieurs sortes de bois, comme chesnes, ormes, fresnes, bouleaux, noyers, pommiers sauvages, & force lembruches de vignes, pins, cèdres & sapins, le lieu de soy est fort agréable, où la chasse du gibier en sa saison est abondante: & là je me resolus d'y faire bastir le plus promptement qu'il me fut possible, bien qu'il estoit en Juillet je fis neantmoints employer la plus part des ouvriers à faire ce logement, l'estable de soixante pieds de long & sur vingt de large, & deux autres corps de logis, chacun de dix-huict pieds sur quinze, faits de bois & terre à la façon de ceux qui se font aux villages de Normandie, ayant donné ordre en ce lieu, je m'en retournay à Québec, pour remédier aux autres choses, qui fut le huictiesme dudit mois, où estant, j'envoyay le sieur Foucher pour avoir esgard à ce que les ouvriers ne perdissent leurs temps, avec des vivres pour leur nourriture, & tous les huict jours je faisois un voyage en ce lieu pour voir l'advancement de leur travail.

[Note 643: Ce lieu «où est un petit ruisseau» est l'emplacement actuel des bâtisses de la Petite-Ferme, comme le prouve la carte du sieur Jean Bourdon de 1641, où l'on trouve, précisément à cet endroit, les mots: _Vieille habitation_. Effectivement, l'on y a découvert, il y a quelques années, des restes d'anciennes fondations dont l'existence ne paraît pas pouvoir s'expliquer autrement.]

[Note 644: Ces quelques mots, qui font répétition, devaient sans doute aller en marge.]

Je consideré d'autre part que le fort[645] que j'avois fait faire estoit bien petit, pour retirer à une necessité les habitans du pays, avec les soldats qui un jour y pourroient estre pour la deffense d'iceluy, quand il plairoit au Roy les envoyer, & falloit qu'il eust de l'estendue pour y bastir, celuy qui y estoit avoit esté assez bon pour peu de personnes, selon l'oyseau il falloit la cage, & que l'agrandissant il se rendroit plus commode, qui me fit resoudre de l'abatre & l'agrandir, ce que je fis jusqu'au pied, pour suivre mieux le 127/1111 dessein que j'avois, auquel j'employay quelques hommes qui y mirent toute sorte de soing pour y travailler, affin qu'au printemps il peust estre en deffence, cela s'exécuta, sa figure est selon l'assiette du lieu que je mesnagé avec deux petits demy bastions bien flanquez, & le reste est la montagne, n'y ayant, que ceste advenue du costé de la terre qui est difficile à approcher, avec le canon qu'il faut monter 18 à 20 toises, & hors de mine, à cause de la dureté du rocher, ne pouvant y faire de fosse qu'avec une extrême peine, la ruine du petit fort servir en partie à refaire le plus grand qui estoit édifié de fascines, terres, gazons & bois, ainsi qu'autrefois j'avois veu pratiquer, qui estoient de très bonnes forteresses, attendant un jour qu'on la fit revestir de pierres à chaux & à sable qui n'y manque point, commandant sur l'habitation, & sur le travers de la riviere.

[Note 645: Le fort Saint-Louis, à Québec.]

Ainsi je donné ordre à faire couvrir la moitié de l'habitation que j'avois fait commencer premier que partir, & quelques autres commoditez qui estoient necessaires. Voilà tous nos ouvriers employez au nombre de 20, bien qu'une partie du temps il y en avoit qui estoient empeschez à aller dans les barques, qui ne servoient de rien à l'habitation.

Le père Noyrot amena vingt hommes de travail que le reverend Pere Allemand[646] employa à se loger, & desfricher les terres où ils n'ont perdu aucun temps, comme gens vigilants & laborieux, qui marchent tous d'une mesme volonté sans discorde, 128/1112 qui eut fait que dans peu de temps ils eussent eû des terres pour se pouvoir nourrir & passer des commoditez de France, & pleust à Dieu que depuis 23 à 24 ans les societez eussent esté aussi reunies & poussées du mesme desir que ces bons Peres: il y auroit maintenant plusieurs habitations & mesnages au païs, qui n'eussent esté dans les trances & apprehensions qu'ils se sont veues.

[Note 646: Le P. Charles Lalemant, supérieur.]

Le 14 dudit mois arriva le père de la Noue de Tadoussac, qui nous dit que depuis que Emery estoit party dudit lieu[647] que ceux de l'équipage ne s'estoient pas souciez des deffences qu'il avoit faites à son départ, de ne chanter des pseaumes, ils ne laisserent de continuer, de sorte que tous les sauvages les pouvoient entendre de terre, cela n'importe à leur dire, c'est le grand zèle de leur foy qui opère.

[Note 647: Il avait dû partir de Tadoussac pour la traite le 30 juin. (Voir ci-dessus, p. 124.)]

Les peres de la Nouë &, Breboeuf, qui avoient hyverné avec le reverend Père l'Allemand, se delibererent d'aller aux Hurons[648] hyverner, voir le païs, apprendre la langue, & considerer quelle utilité & bien l'on pourroit esperer pour l'acheminement de ces peuples à nostre foy: aussi il y eut un père Recollet appellé le père Joseph de la Roche qui y avoit hyverné l'année d'auparavant desdits Peres jesuistes, avec le mesme dessein, & quelques François qu'on envoya pour obliger les sauvages à venir à la traitte.

[Note 648: D'après la Relation 1626, ils ne seraient partis que vers la fin de juillet.]

Le mesme jour arriverent trois ou quatre chaloupes qui alloient à Tadoussac, & d'aucuns qui estoient dedans, dirent qu'il y avoit des prétendus reformez qui faisoient leurs prières en 129/1113 quelques barques, s'assemblant au desceu dudit Emery de Caen, qui fut cause que je luy en donnay advis, afin qu'il y mit ordre, tant là, qu'à Tadoussac.

Le 22 dudit mois arriva une chaloupe à Québec, de la part dudit de la Ralde de Miscou, lequel m'escrivit qu'il ne pouvoit venir cette année, d'autant qu'il avoit treuvé plusieurs vaisseaux qui avoient traitté des peleteries, contre les deffences du Roy, & pour ce, s'en vouloir saisir & les amener en France, escrivant audit Emery de Caen qu'il eust à envoyer l'alouette vaisseau des peres Jesuistes & l'armer des choses necessaires pour se rendre tant plus fort & maistre desdits vaisseaux qui traittoient.

Un canau arriva de la riviere des Yrocois, ce mesme jour, qui nous dit que cinq Flamands avoient esté tuez par les sauvages Yrocois, qui par cy devant avoient esté leurs amis, qui ont maintenant guerre avec les Mahiganathicoit[649], où sont les Flamands au 40e degré, costes attenantes à celle des Virgines où l'Anglois habite.

[Note 649: Probablement une tribu des Mahingans, et peut-être les Mahingans eux-mêmes.]

Le 25e jour d'Aoust ledit Emery partit de Québec. Et ledit du Pont se délibéra de repasser en France, bien que ledit sieur de Caen [650] lui mandoit que cela seroit en son option de demeurer s'il vouloit, & s'estant resolu de s'en retourner, Cornaille de Vendremur d'Envers[651] demeura en sa place, pour avoir soing de la traitté & des marchandises du magazin, avec 130/1114 un jeune homme appellé Olivier le Tardif de Honnefleur, sous-commis qui servoit de truchement. Tous nos vivres estans desembarquez je les fis visiter, le nombre qu'il y avoit estoit peu, qui estoit pour tomber en des inconvenients d'une mauvaise attente, comme j'ay dit cy dessus, si Dieu ne nous aydoit par le prompt retour des vaisseaux.

[Note 650: Le sieur Guillaume de Caen.]

[Note 651: Corneille de Vendremur (peut-être pour Vander-Mur ou Vander-Meer), d'Anvers. Le plus souvent, il est appelé simplement Corneille.]

Le 15 de Septembre j'envoyay le bestial au Cap de Tourmente, d'où il y a sept lieues[652]. Et le 21 je fis porter des vivres & commoditez, pour six hommes, une femme & une petite fille.

[Note 652: Un peu plus haut, l'auteur compte huit lieues, et il devait y avoir au moins huit grandes lieues. (Voir la note 1 de la page 125.)]

Le 24 s'en revindrent tous les ouvriers dudit Cap, qui avoient parachevé le logement tant pour les hommes que pour le bestial, lesquels hommes j'employay à aller couper nombre de pièces de bois pour sier en hyver & faire la charpente necessaire à faire les logements.

Le 24 du mois d'Octobre je fus audit Cap de Tourmente, & delà pensois aller aux Isles, qui sont le travers pour recognoistre quelques particularitez, mais le vent de Nordest s'esleva si fort que nous pensasmes périr, toutes nos commoditez furent perdues, nostre chalouppe grandement offencée, qui nous contraignit de relacher & retourner à Québec.

Le 30 dudit mois s'esleva un si grand coup de vent, de Nordest, que la mer croissant extraordinairement, nous brisa une de nos barques sans y pouvoir remédier, laquelle estoit toute pourrie au fond pour estre trop vieille, Dieu permettant ce mal-heur pour un autre plus grand bien.

131/1115 Le mois de Novembre est fort variable en ces lieux, tantost il y neige, pleut & gele, avec quelques coups de vents advancoureurs de l'hyver, neantmoins je ne laissay durant ce temps, de faire amaner quantité de pièces de bois pour employer les charpentiers & sieux d'ais pendant l'hyver, qui nous surprit plustost qu'à l'accoustumée, qui fut le 22 dudit mois, la grande riviere commença à charier de petites glaces. Le 7 de Décembre mourut de la jaulnisse un des ouvriers des Peres, qui estoit assez aagé.

Le 17 dudit mois le reverend père l'Allemand baptisa un petit sauvage[653], qui n'avoit que dix à douze jours, par la permission de son père appellé Caquémisticq, le lendemain fut enterré au cemetiere de l'habitation[654].

[Note 653: D'après Sagard, c'était une petite fille. On envoya quérir le P. Joseph pour baptiser l'enfant, qui était «assez foible & fluette, ce que sçachant il y accourut promptement pensant la baptizer, mais l'ayant trouvé assez forte en différa le baptesme avec consentement de la mère, jusques à l'arrivée du Père Charles Lallemant qu'il fut quérir en nostre Convent, luy référant ceste honneur, en recognoissance de la peine qu'ils avoient prise de nous venir seconder à rendre les Sauvages enfans de Dieu. Ce que le R. P. Lallemant luy accorda & retournèrent de compagnie à la cabane de l'accouchée, où ils trouverent le mary arrivé de son voyage... Ce pauvre sauvage se monstra très content de voir sa femme heureusement accouchée & en bonne santé, marry seulement de voir son enfant malade & en danger de mort. Ils eurent ensemble quelque discours, sçavoir s'ils le feroient baptizer ou non, il disoit pour lui qu'il en avoit prie le P. Joseph, & sa femme plus attachée à ses superstitions, vacillant tousjours, n'advouoit point qu'elle y eust consenty, & taschoit de l'en divertir, disans pour ses raisons que cette eau du Baptesme feroit mourir son enfant, comme elle avoit fait plusieurs autres. En ces entrefaites arriverent les PP. Joseph le Caron & Lallemant, lesquels cognoissans ce petit différent survenu entre le mary & la femme touchant le Baptesme de leur petite fille, les eurent bien tost vaincus de raisons, & fait consentir de rechef qu'elle seroit baptizée, ce qui fut fait par le R. P. Lallemant, à la prière du P. Joseph. L'on ne luy imposa point de nom pour estre proche de sa fin, car elle mourut le soir mesme de sa naissance, non en Payenne, mais en Chrestienne, qui luy donne le juste titre d'enfant de Dieu, & cohéritière de sa gloire.» (Hist. du Canada, p. 585, 586.)]

[Note 654: «Le Père Joseph leur demanda le corps de la deffuncte qu'ils avoient enveloppé à leur mode, pour la mettre en terre saincte au Cimetière proche Kebec... A ceste cérémonie se trouverent deux de nos religieux, sçavoir le P. Joseph, & le F. Charles, le P. Lallement, & le F. François Jesuite avec plusieurs François de l'habitation, qui tous ensemblement se transporterent à la cabane de la deffuncte, qu'ils prirent & la portèrent solemnellement en la Chappelle de Kebec chantans le Psaulme ordonné aux enfans, puis le R. P. Lallement ayant dit la saincte Messe on fust l'enterrer au cimetière avec un assez beau convoy pour le pays, car le père de l'enfant marchoit tout le beau premier couvert d'une peau d'Eslan toute neuve enrichie de matachias & bigarures, & avec luy marchoit le sieur Hébert & les autres François en suitte, selon l'ordre qui leur estoit ordonné, non si gravement mais moins modestement que ce Sauvage pere, qui tenoit mine de quelque signalé Prélat.» (_Ibid_. P. 587, 588.)]

132/1116 Le 25 de Janvier, Hébert fit une cheute qui luy occasionna la mort[655]: c'a esté le premier chef de famille resident au païs, qui vivoit de ce qu'il cultivoit.

[Note 655: «Dieu voulant, dit Sagard, retirer à foy ce bon personnage & le recompenser des travaux qu'il avoit souffert pour Jesus-Christ, luy envoya une maladie, de laquelle il mourut 5 ou 6 sepmaines après le baptesme de ceste petite fille de Kakemistic. Mais auparavant que de rendre son âme entre les mains de son Créateur, il se mist en l'estat qu'il desiroit mourir, receut tous ses Sacremens de nostre P. Joseph le Caron, & disposa de ses affaires au grand contentement de tous les siens. Après quoy il fist approcher de son lict, sa femme & ses enfans ausquels il fist une briefve exhortation de la vanité de cette vie, des tresors du Ciel & du mérite que l'on acquiert devant Dieu en travaillant pour le salut du prochain. Je meurs contant, leur disoit-il, puis qu'il a pleu à nostre Seigneur me faire la grâce de voir mourir devant moy des Sauvages convertis. J'ay passé les mers pour les venir secourir plustost que pour aucun autre interest particulier, & mourrois volontiers pour leur conversion, si tel estoit le bon plaisir de Dieu. Je vous supplie de les aymer comme je les ay aymez, & de les assister selon vostre pouvoir. Dieu vous en sçaura gré & vous en recompensera en Paradis: ils sont créatures raisonnables comme nous & peuvent aymer un mesme Dieu que nous s'ils en avoient la cognoissance à laquelle je vous supplie de leur ayder par vos bons exemples & vos prières. Je vous exhorte aussi à la paix & à l'amour maternel & filial, que vous devez respectivement les uns aux autres, car en cela vous accomplirez la Loy de Dieu fondée en charité, cette vie est de peu de durée, & celle à venir est pour l'éternité, se suis prest d'aller devant mon Dieu, qui est mon juge, auquel il faut que je rende compte de toute ma vie passée, priez le pour moy, afin que je puisse trouver grâce devant sa face, & que je sois un jour du nombre de ses esleus; puis levant sa main il leur donna à tous sa bénédiction, & rendit son âme entre les bras de son Créateur, le 25e jour de Janvier 1627, jour de la Conversion sainct Paul, & fut enterré au Cimetière de nostre Convent au pied de la grand Croix, comme il avoit demandé estant chez nous, deux ou trois jours avant que tomber malade, comme si Dieu luy eut donné quelque sentiment de sa mort prochaine.» (Hist. du Canada, p. 590, 591.) Suivant le P. le Clercq, le corps d'Hébert fut relevé en 1678, par les soins du Révérend P. Valenrin le Roux, alors Commissaire et Supérieur des Récollets de Québec, et «transporté solemnellement dans la cave de la Chapelle de l'Eglise» du nouveau couvent qu'on venait de bâtir. «Madame Couillard, fille du sieur Hébert, qui vivoit encore alors, s'y fit transporter, & voulut estre presente à cette translation.» (Prem. établiss. de la Foy, 1, 375.)]

Le 22 de Mars, les sauvages me donnèrent deux eslans male & femelle, le malle mourut pour avoir trop couru & travaillé, estant poursuivy des sauvages, lesquels nous firent part de quelque chair d'eslan: l'hyver que j'y passay fut un des plus 133/1117 longs que j'aye veu en ce lieu, qui fut depuis le 21 de Novembre jusqu'à la fin d'Avril, il y avoit sur la terre quatre pieds & demy de neiges, & à Miscou huict, qui est dans le golphe sainct Laurent, à 155 lieues de Québec, où ledit de la Ralde avoit laisse quelques François hyverner, pour traitter quelque reste de marchandises qui luy restoient, & qu'il ne voulut rapporter en France: ils faillirent tous à mourir du mal de terre, j'envoyay visiter ceux qui estoient au Cap de Tourmente, lesquels s'estoient fort bien portez, mais avoient un peu mal mesnagé leurs vivres, & leurs en fallut donner d'autres, aux despens des hyvernans de l'habitation, qui n'avoient pas assez de farines que quelques galettes, qui suppléerent au deffaut: sans cela nous eussions esté très mal, comme de toutes autres choses, pour n'avoir pourvue en France de bonne heure aux commoditez necessaires pour l'habitation.

_Les François sont sollicitez de faire la guerre aux Yroquois. L'Autheur envoye son beau frère aux trois rivieres_.

CHAPITRE III.