Oeuvres de Arthur Rimbaud: Vers et proses Revues sur les manuscrits originaux et les premières éditions mises en ordre et annotées par Paterne Berrichon; poèmes retrouvés

Part 9

Chapter 93,757 wordsPublic domain

Votre cœur l'a compris: ces enfants sont sans mère. Plus de mère au logis!--et le père est bien loin!... Une vieille servante, alors, en a pris soin. Les petits sont tout seuls en la maison glacée... Orphelins de quatre ans, voilà qu'en leur pensée S'éveille, par degrés, un souvenir riant. C'est comme un chapelet qu'on égrène en priant: Ah, quel beau matin que le matin des étrennes! Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes, Dans quelque songe étrange où l'on voyait joujoux, Bonbons habillés d'or, étincelants bijoux Tourbillonner, danser une danse sonore, Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore. On s'éveillait matin, on se levait joyeux, La lèvre affriandée, en se frottant les yeux; On allait, les cheveux emmêlés sur la tête, Les yeux tout rayonnants comme aux grands jours de fête Et les petits pieds nus effleurant le plancher, Aux portes des parents tout doucement toucher; On entrait; puis, alors, les souhaits... en chemise, Les baisers répétés, et la gaieté permise!

IV

Ah! c'était si charmant, ces mots dits tant de fois... --Mais comme il est changé, le logis d'autrefois! Un grand feu pétillait, clair dans la cheminée. Toute la vieille chambre était illuminée; Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer, Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer. L'armoire était sans clefs, sans clefs la grande armoire! On regardait souvent sa porte brune et noire: Sans clefs, c'était étrange! On rêvait bien des fois Aux mystères dormant entre ses flancs de bois; Et l'on croyait ouïr, au fond de la serrure Béante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure... --La chambre des parents est bien vide aujourd'hui! Aucun reflet vermeil sous la porte n'a lui. Il n'est point de parents, de foyer, de clefs prises; Partant, point de baisers, point de douces surprises. Oh! que le jour de l'an sera triste pour eux! Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus Silencieusement tombe une larme amère, Ils murmurent: «Quand donc reviendra notre mère?»

V

Maintenant, les petits sommeillent, tristement. Vous diriez, à les voir, qu'ils pleurent en dormant, Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible: Les tout petits enfants ont le cœur si sensible!... Mais l'ange des berceaux vient essuyer leurs yeux, Et dans ce lourd sommeil met un rêve joyeux, Un rêve si joyeux que leur lèvre mi-close, Souriante, paraît murmurer quelque chose. Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond, Doux geste du réveil, ils avancent le front. Et leur vague regard tout autour d'eux repose. Ils se croient endormis dans un paradis rose... Au foyer plein d'éclairs chante gaiement le feu; Par la fenêtre, on voit là-bas un beau ciel bleu; La nature s'éveille et de rayons s'enivre; La terre, demi-nue, heureuse de revivre, A de frissons de joie aux baisers du soleil, Et, dans le vieux logis, tout est tiède et vermeil, Les sombres vêtements ne jonchent plus la terre, La bise sous le seuil a fini par se taire: On dirait qu'une fée a passé dans cela!... --Les enfants, tout joyeux, on jeté deux cris... Là, Près du lit maternel, sous un beau rayon rose, Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose. Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs, De la nacre et du jais aux reflets scintillants, Des petits cadres noirs, des couronnes de verre, Ayant trois mots gravés en or: «a notre mère!»

[Fin 1869.]

LE FORGERON

I

Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant, Comme un clairon d'airain, avec toute sa bouche, Et prenant ce gros-là dans son regard farouche, Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour Que le peuple était là, se tordant tout autour Et sur les lambris d'or traînant sa veste sale.

Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle, Pâle comme un vaincu qu'on prend pour le gibet, Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait Car ce maraud de forge aux énormes épaules Lui disait de vieux mots et des choses si drôles, Que cela l'empoignait au front, comme cela!

«Or, tu sais bien, Monsieur, nous chantions tra la la Et nous piquions les bœufs vers les sillons des autres. Le Chanoine, au soleil, filait des patenôtres Sur des chapelets clairs grenés de pièces d'or; Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor; Et l'un, avec la hart, l'autre, avec la cravache, Nous fouaillaient. Hébétés comme des yeux de vache, Nos yeux ne pleuraient plus. Nous allions, nous allions; Et quand nous avions mis le pays en sillons, Quand nous avions laissé dans cette terre noire Un peu de notre chair... nous avions un pourboire: On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit, Nos petits y faisaient un gâteau fort bien cuit.

«Oh! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises. C'est entre nous. J'admets que tu me contredises. Or, n'est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin, Dans les granges entrer des voitures de foin Énormes; de sentir l'odeur de ce qui pousse, Des vergers quand il pleut un peu, de l'herbe rousse; De voir des blés, des blés, des épis pleins de grain, De penser que cela prépare bien du pain?... Oh! plus fort on irait, au fourneau qui s'allume, Chanter joyeusement en martelant l'enclume, Si l'on était certain de pouvoir prendre un peu, Étant homme à la fin, de ce que donne Dieu! Mais, voilà, c'est toujours la même vieille histoire...

«Mais je sais, maintenant! Moi, je ne peux plus croire, Quand j'ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau, Qu'un homme vienne là, dague sous le manteau, Et me dise: «Mon gars, ensemence ma terre»; Que l'on arrive encor, quand ce serait la guerre, Me prendre mon garçon, comme cela, chez moi! Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi? Tu me dirais: «Je veux»? Tu vois bien, c'est stupide. Tu crois que j'aime voir ta baraque splendide, Tes officiers dorés, tes mille chenapans, Tes palsembleus bâtards tournant comme des paons? Ils ont rempli ton nid de l'odeur de nos filles Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles, Et nous dirions: «C'est bien; les pauvres, à genoux!»; Nous dorerions ton Louvre en donnant nos gros sous, Et tu te soûlerais, tu ferais belle fête, Et ces Messieurs riraient, les reins sur notre tête?

«Non. Ces saletés-là datent de nos papas. Oh! le Peuple n'est plus une putain. Trois pas, Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière. Cette bête suait du sang par chaque pierre; Et c'était dégoûtant, la Bastille debout Avec ses murs lépreux qui nous racontaient tout Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre! Citoyen, citoyen, c'était le passé sombre Qui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour! Nous avions quelque chose, au cœur, comme l'amour; Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines, Et, comme des chevaux, en soufflant des narines, Nous allions fiers et forts, et ça nous battait là! Nous marchions au soleil, front haut, comme cela, Dans Paris; on venait devant nos vestes sales; Enfin, nous nous sentions hommes! Nous étions pâles Sire; nous étions soûls de terribles espoirs. Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs, Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne, Les piques à la main, nous n'eûmes pas de haine. Nous nous sentions si forts: nous voulions être doux!

«Et, depuis ce jour-là, nous sommes comme fous! Le tas des ouvriers a monté dans la rue, Et ces maudits s'en vont, foule toujours accrue De sombres revenants, aux portes des richards. Moi, je cours avec eux assommer les mouchards; Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l'épaule, Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle; Et, si tu me riais au nez, je te tuerais!

«Puis, tu peux y compter, tu te feras des frais Avec tes hommes noirs, qui prennent nos requêtes Pour se les renvoyer comme sur des raquettes, (Et tout bas les malins se disent: «Qu'ils sont sots!»), Pour mitonner des lois, coller des petits pots Pleins de jolis décrets roses et de droguailles, S'amuser à couper proprement quelques tailles, Puis se boucher le nez quand nous marchons près d'eux, (Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux!), Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes... C'est très bien. Foin de leur tabatière à sornettes! Nous en avons assez, là, de ces cerveaux plats Et de ces ventres-dieux. Ah! ce sont là les plats Que tu nous sers, bourgeois, quand nous sommes féroces, Quand nous brisons déjà les sceptres et les crosses?...»

II

Il le prend par le bras, arrache le velours Des rideaux et lui montre, en bas, les larges cours Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule, La foule épouvantable avec des bruits de houle, Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer, Avec ses bâtons forts et ses piques de fer, Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges: Tas sombre de haillons saignant de bonnets rouges. L'Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout Au roi pâle et suant qui chancelle debout, Malade à regarder cela.

«C'est la crapule, Sire. Ça bave aux murs, ça monte, ça pullule. Puisqu'ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux! Je suis un forgeron; ma femme est avec eux, Folle: elle croit trouver du pain aux Tuileries. On ne veut pas de nous dans les boulangeries. J'ai trois petits. Je suis crapule.--Je connais Des vieilles qui s'en vont pleurant sous leurs bonnets, Parce qu'on leur a pris leur garçon ou leur fille. C'est la crapule.--Un homme était à la Bastille, Un autre était forçat, et, tous deux, citoyens Honnêtes; libérés, ils sont comme des chiens: On les insulte; alors, ils ont là quelque chose Qui leur fait mal, allez! C'est terrible et c'est cause Que, se sentant brisés, que, se sentant damnés, Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez. Crapule.--Là-dedans sont des filles, infâmes Parce que vous saviez que c'est faible les femmes, Messeigneurs de la cour, que ça veut toujours bien; Vous leur avez craché sur Pâme, comme rien; Vos belles, aujourd'hui, sont là. C'est la crapule.

«Oh, tous les malheureux, tous ceux dont le dos brûle Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont, Qui, dans ce travail-là, sentent crever leur front: Chapeau bas, mes bourgeois, oh! ceux-là sont les Hommes Nous sommes Ouvriers, Sire! Ouvriers! Nous sommes Pour les grands temps nouveaux où l'on voudra savoir, Où l'Homme forgera du matin jusqu'au soir, Chasseur des grands effets, chasseur des grandes causes; Où, lentement vainqueur, il domptera les choses Et montera sur Tout, comme sur un cheval. Ô splendides lueurs des forges! Plus de mal, Plus!.... Ce qu'on ne sait pas, c'est peut-être terrible! Nous saurons! Nos marteaux en main, passons au crible Tout ce que nous savons; puis, Frères, en avant! Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvant De vivre simplement, ardemment, sans rien dire De mauvais; travaillant sous l'auguste sourire D'une femme qu'on aime avec un noble amour. Et l'on travaillerait fièrement tout le jour, Écoutant le devoir comme un clairon qui sonne; Et l'on se sentirait très heureux, et personne, Oh! personne surtout, ne vous ferait ployer! On aurait un fusil au-dessus du foyer...

«Oh! mais l'air est tout plein d'une odeur de bataille! Que te disais-je donc? Je suis de la canaille. Il reste des mouchards et des accapareurs. Nous sommes libres, nous! Nous avons des Terreurs Où nous nous sentons grands, oh! si grands! Tout à l'heure, Je parlais de devoir calme, d'une demeure... Regarde donc le ciel!--C'est trop petit pour nous; Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux... Regarde donc le ciel!--Je rentre dans la foule, Dans la grande canaille effroyable qui roule, Sire, tes vieux canons sur les sales pavés. Oh! quand nous serons morts, nous les aurons lavés! Et si, devant nos cris, devant notre vengeance, Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France, Poussaient leurs régiments en habits de gala, Eh bien, n'est-ce pas, vous tous: Merde à ces chiens-là!»

III

Il reprit son marteau sur l'épaule.

La foule Près de cet homme-là se sentait l'âme soûle. Et, dans la grande cour, dans les appartements Où Paris haletait avec des hurlements, Un frisson secoua l'immense populace... --Alors, de sa main large et superbe de crasse, Bien que le roi ventru suât, le Forgeron, Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front.

[Avril 1870.]

SOLEIL ET CHAIR

I

Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie, Verse l'amour brûlant à la terre ravie. Et, quand on est couché sur la vallée, on sent Que la terre est nubile et déborde de sang, Que son immense sein soulevé par une âme Est d'amour comme Dieu, de chair comme la femme, Et qu'il renferme, gros de sève et de rayons, Le grand fourmillement de tous les embryons.

Et tout croît, et tout monte!

Ô Vénus, ô déesse! Je regrette les temps de l'antique jeunesse, Des satyres lascifs, des faunes animaux, Dieux qui mordaient d'amour l'écorce des rameaux Et dans les nénuphars baisaient la nymphe blonde. Je regrette les temps où la sève du monde, L'eau du fleuve, le sang rose des arbres verts Dans les veines de Pan mettaient un univers; Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre; Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvre Modulait sous le ciel le grand hymne d'amour; Où, debout sur la plaine, il entendait autour Répondre à son appel la Nature vivante; Où les arbres muets, berçant l'oiseau qui chante, La terre, berçant l'homme, et tout l'Océan bleu Et tous les animaux, aimaient, aimaient en Dieu. Je regrette les temps de la grande Cybèle, Qu'on disait parcourir, gigantesquement belle Sur un grand char d'airain, les splendides cités: Son double sein versait dans les immensités Le pur ruissellement de la vie infinie. L'Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie, Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux. Parce qu'il était fort, l'Homme était chaste et doux.

Misère! maintenant il dit: Je sais les choses, Et va, les yeux fermés et les oreilles closes. Et pourtant, plus de dieux! plus de dieux! l'Homme est roi, L'Homme est dieu! Mais l'Amour, voilà la grande Foi! Oh! si l'homme puisait encore à ta mamelle, Grande mère des dieux et des hommes, Cybèle! S'il n'avait pas laissé l'immortelle Astarté Qui jadis, émergeant dans l'immense clarté Des flots bleus, fleur de chair que la vague parfume, Montra son nombril rose, où vint neiger l'écume, Et fit chanter, déesse aux grands yeux noirs vainqueurs, Le rossignol aux bois et l'amour dans les cœurs!

II

Je crois en toi, je crois en toi, divine mère, Aphroditè marine!--Oh! la route est amère, Depuis que l'autre dieu nous attelle à sa croix. Chair, marbre, fleur, Vénus, c'est en toi que je crois! Oui, l'Homme est triste et laid, triste sous le ciel vaste; Il a des vêtements, parce qu'il n'est plus charte, Parce qu'il a sali son fier buste de dieu Et qu'il a rabougri, comme une idole au feu, Son corps olympien aux servitudes sales! Oui, même après la mort, dans les squelettes pâles Il veut vivre, insultant la première beauté! Et l'idole où tu mis tant do virginité, Où tu divinisas notre argile, la Femme, Afin que l'homme pût éclairer sa pauvre âme Et monter lentement, dans un immense amour, De la prison terrestre à la beauté du jour, La Femme ne sait plus même être courtisane! --C'est une bonne farce! Et le monde ricane Au nom doux et sacré de la grande Vénus.

III

Si les temps revenaient, les temps qui sont venus!... Car l'Homme a fini, l'Homme a joué tous les rôles. Au grand jour, fatigué de briser des idoles, Il ressuscitera, libre de tous ses dieux, Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux. L'idéal, la pensée invincible, éternelle, Tout le dieu qui vit sous son argile charnelle Montera, montera, brûlera sous son front. Et quand tu le verras sonder tout l'horizon, Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte, Tu viendras lui donner la rédemption sainte. Splendide, radieuse, au sein des grandes mers Tu surgiras, jetant sur le vaste Univers L'Amour infini dans un infini sourire; Le Monde vibrera comme une immense lyre Dans le frémissement d'un immense baiser...

--Le Monde a soif d'amour: tu viendras l'apaiser, Ô splendeur de la chair! ô splendeur idéale! Ô renouveau d'amour, aurore triomphale Où, courbant à leurs pieds les dieux et les héros, Callypige la blanche et le petit Éros Effleureront, couverts de la neige des roses, Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds écloses!

IV

Ô grande Ariadnè, qui jettes tes sanglots Sur la rive, en voyant fuir là-bas, sur les flots, Blanche sous le soleil, la voile de Thésée, Ô douce vierge, enfant qu'une nuit a brisée, Tais-toi! Sur son char d'or bordé de noirs raisins, Lysios, promené dans les champs phrygiens Par les tigres lascifs et les panthères rousses, Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses. Zeus, taureau, sur son cou berce comme une enfant Le corps nu d'Europè, qui jette son bras blanc Au cou nerveux du dieu frissonnant dans la vague; Il tourne lentement vers elle son œil vague; Elle laisse traîner sa pâle joue en fleur Au front de Zeus; ses yeux sont fermés; elle meurt Dans un divin baiser, et le flot qui murmure De son écume d'or fleurit sa chevelure. Entre le laurier rose et le lotus jaseur, Glisse amoureusement le grand Cygne rêveur, Embrassant la Léda des blancheurs de son aile; Et, tandis que Cypris passe, étrangement belle, Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins, Étale fièrement For de ses larges seins Et son ventre neigeux brodé de mousse noire, Héradès le Dompteur, qui comme d'une gloire, Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion, S'avance, front terrible et doux, à l'horizon!... Par la lune d'été vaguement éclairée, Debout, nue et rêvant dans sa pâleur dorée Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus, La Dryade regarde au ciel silencieux... Dans la clairière sombre, où la mousse s'étoile, La blanche Séléné laisse flotter son voile, Craintive, sur les pieds du bel Endymion, Et lui jette un baiser dans un pâle rayon... La Source pleure au loin dans une longue extase... C'est la Nymphe qui rêve, un coude sur son vase, Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé... Une brise d'amour dans la nuit a passé...

Et, dans les bois sacrés, dans l'horreur des grands arbres, Majestueusement debout, les sombres marbres, Les dieux, au front desquels le bouvreuil fait son nid, Les dieux écoutent l'Homme et le Monde infini.

[Mai 1870.]

OPHÉLIE

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles, La blanche Ophélia flotte comme un grand lys, Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles. On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir; Voici plus de mille ans que sa douce folie Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle Ses grands voiles bercés mollement par les eaux. Les saules frissonnants pleurent sur son épaule. Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle. Elle éveille parfois, dans un aulne qui dort, Quelque nid d'où s'échappe un petit frisson d'aile. Un chant mystérieux tombe des astres d'or.

II

Ô pâle Ophélia, belle comme la neige, Oui, tu mourus, enfant, par un fleuve emporté! C'est que les vents tombant des grands monts de Norwège T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté.

C'est qu'un souffle inconnu, fouettant ta chevelure, À ton esprit rêveur portait d'étranges bruits; Que ton cœur entendait la voix de la Nature Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits.

C'est que la voix des mers, comme un immense râle, Brisait ton sein d'enfant trop humain et trop doux; C'est qu'un matin d'avril un beau cavalier pâle, Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux.

Ciel, Amour, Liberté: quel rêve, ô pauvre Folle! Tu te fondais à lui comme une neige au feu. Tes grandes visions étranglaient ta parole. --Et l'Infini terrible effara ton œil bleu.

III

Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis, Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles, La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys!

[Juin 1870.]

BAL DES PENDUS

Au gibet noir, manchot aimable, Dansent, dansent les paladins, Les maigres paladins du diable, Les squelettes de Saladins.

Messire Belzébuth tire par la cravate Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel, Et, leur claquant au front un revers de savate, Les fait danser, danser aux sons d'un vieux Noël!

Et les pantins, choqués, enlacent leurs bras grêles. Comme des orgues noirs, des poitrines à jour, Que serraient autrefois les gentes damoiselles, Se heurtent longuement dans un hideux amour.

Hurrah, les gais danseurs qui n'avez plus de panse! On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs! Hop, qu'on ne sache plus si c'est bataille ou danse! Belzébuth, enragé, râcle ses violons!

Ô durs talons, jamais on n'use sa sandale!... Presque tous ont quitté la chemise de peau. Le reste est peu gênant et se voit sans scandale. Sur les crânes la neige applique un blanc chapeau.

Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées. Un morceau de chair tremble à leur maigre menton. On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées, Des preux raides heurtant armures de carton.

Hurrah, la bise siffle au grand bal des squelettes! Le gibet noir mugit comme un orgue de fer! Les loups vont répondant, des forêts violettes. À l'horizon, le ciel est d'un rouge d'enfer...

Holà, secouez-moi ces capitans funèbres Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés Un chapelet d'amour sur leur pâles vertèbres! Ce n'est pas un moustier ici, les trépassés!

Mais, voilà qu'au milieu de la danse macabre Bondit, par le ciel rouge, un grand squelette fou. Emporté par l'élan, tel un cheval se cabre, Et se sentant encor la corde raide au cou,

Il crispe ses dix doigts sur son fémur qui craque Avec des cris pareils à des ricanements, Puis, comme un baladin rentre dans la baraque, Rebondit dans le bal au chant des ossements.

Au gibet noir, manchot aimable, Dansent, dansent les paladins, Les maigres paladins du diable, Les squelettes de Saladins.

[Juin 1870.]

LE CHATIMENT DE TARTUFE

Tisonnant, tisonnant son cœur amoureux sous Sa chaste robe noire, heureux, la main gantée, Un jour qu'il s'en allait effroyablement doux, Jaune, bavant la foi de sa bouche édentée,

Un jour qu'il s'en allait--«Orémus»--un méchant Le prit rudement par son oreille benoîte Et lui jeta des mots affreux, en arrachant Sa chaste robe noire autour de sa peau moite.