Part 8
Et je redoute l'hiver parce que c'est la saison du confort!
--Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie. Un grand vaisseau d'or, au-dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin. J'ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J'ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs! Une belle gloire d'artiste et de conteur emportée!
Moi! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre! Paysan!
Suis-je trompé? la charité serait-elle sœur de la mort pour moi?
Enfin, je demanderai pardon pour m'être nourri de mensonge. Et allons.
Mais pas une main amie! et où puiser le secours?
* * *
Oui, l'heure nouvelle est au moins très sévère.
Car je puis dire que la victoire m'est acquise: les grincements de dents, les sifflements de feu, les soupirs empestés se modèrent. Tous les souvenirs immondes s'effacent. Mes derniers regrets détalent,--des jalousies pour les mendiants, les brigands, les amis de la mort, les arriérés de toutes sortes.--Damnés, si je me vengeais!
Il faut être absolument moderne.
Point de cantiques: tenir le pas gagné. Dure nuit! le sang séché fume sur ma face, et je n'ai rien derrière moi, que cet horrible arbrisseau!... Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d'hommes; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul.
Cependant c'est la veille. Recevons tous les influx de vigueur et de tendresse réelle. Et, à l'aurore, armé d'une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes.
Que parlais-je de main amie! Un bel avantage, c'est que je puis rire des vieilles amours mensongères, et frapper de honte ces couples menteurs,--j'ai vu l'enfer des femmes là-bas;--et il me sera loisible de _posséder la vérité dans une âme; et un corps._
Avril-Août 1873.
FIN
NOTES ET RÉFÉRENCES
Rimbaud est né le 20 octobre 1854. Le cycle de sa production littéraire--dont il manque une partie jusqu'ici non retrouvée: _la Chasse spirituelle_ et beaucoup de fragments--s'est accompli de 1870 à 1873. Le poète avait donc à peine dix-neuf ans lorsqu'il signifia aux hommes, non seulement son vœu de Silence, mais encore son repentir d'avoir parlé. Et cet acte, orgueil ou sacrifice, mépris ou pudeur, ne dépasse-t-il pas encore en beauté la splendeur despotique de l'œuvre où s'écartèle un cœur immense et qui nous saisit aux entrailles pour nous projeter dans un monde éblouissant? Mais la volonté supérieure qui, selon Paul Claudel, avait suscité cette voix n'a pas voulu que l'écho s'en éteignît. Le devoir restait de veiller à ce que, du moins, les répercussions ne dénaturassent point la miraculeuse parole. Nous fera-t-on grief de nous y être voué?
Quelques précisions bibliographiques, des justifications, ne seront peut-être pas pour déplaire aux curieux de Rimbaud:
PREMIERS VERS
SENSATION. Daté de mars 1870, dans l'édition Vanier des «Poésies complètes».
TÊTE DE FAUNE. Texte du manuscrit de la collection Louis Barthou. Ce manuscrit est de 1872 et, par conséquent, postérieur à la version initiale de 1870 publiée dans les éditions antérieures.
SONNET. Daté du 3 septembre 1870, dans l'édition Vanier. Il est plutôt de fin août.
LES EFFARÉS. C'est le texte du manuscrit de la collection Barthou. Il présente de légères variantes avec celui inséré dans _les Poètes Maudits_ et d'assez importantes par rapport à la version qui se trouve dans l'édition courante des _Œuvres de Jean-Arthur Rimbaud._ Daté du 20 septembre 1870, dans l'édition Vanier.
LE DORMEUR DU VAL. Daté d'octobre 1870 dans l'édition Vanier.
LE BUFFET. Daté d'octobre 1870, édition Vanier.
MA BOHÊME. Octobre 1870, édition Vanier.
LES DOUANIERS. Inédit. Texte de la collection Barthou. La première version devait être d'octobre 1870.
ACCROUPISSEMENTS. Texte du manuscrit de la collection H. Saffrey, inséré dans une lettre de Rimbaud du 15 mai 1871, parue au numéro de _la Nouvelle Revue française_ du 1er octobre 1912. La date d'inspiration doit être de quelques semaines antérieure.
LES ASSIS. Texte de la collection Barthou. Il présente de très légères variantes avec le texte publié jusqu'ici, partout. Rimbaud a écrit ces vers en avril ou au commencement de mai 1871.
ORAISON DU SOIR. Texte de la collection Barthou. Il offre quelques variantes avec les textes donnés jusqu'ici. Même date que _les Assis._
CHANT DE GUERRE PARISIEN. Texte de la collection Saffrey, inséré dans la lettre précitée du 15 mai 1871.
PARIS SE REPEUPLE. Intitulé aussi l'_Orgie parisienne._ Daté de mai 1871, édition Vanier. Dans la lettre du 15 mai 1871, Rimbaud révèle qu'il a fait deux autres poèmes sur Paris: l'un de cent hexamètres, intitulé _les Amants de Paris_; l'autre de deux cents hexamètres, intitulé _la Mort de Paris._ Ces vers, jusqu'à ce jour, n'ont pu être retrouvés.
LES PAUVRES À L'ÉGLISE. Texte de la collection Saffrey. Daté: 1871, dans une lettre de Rimbaud du 10 juin 1871, parue au numéro de _la Nouvelle Revue française_ du 1er octobre 1912. Ces vers sont de mai.
LES POÈTES DE SEPT ANS. Texte de la collection Saffrey. Daté du 26 mai 1871, dans la lettre du 10 juin.
LE CŒUR VOLÉ. Texte de la collection Barthou. Daté: mai 1871. Il offre quelques variantes avec le texte de la collection Saffrey, qui est celui des éditions antérieures, qui porte pour titre _le Cœur du Pitre_ et qui est daté: juin 1871.
LES SŒURS DE CHARITÉ. Inédit. Texte de la collection Barthou. Date: juin 1871.
LES PREMIÈRES COMMUNIONS. Texte de la collection Barthou. Relativement aux publications antérieures, ce poème présente ici, au dispositif et dans les vers, de très importantes variantes. Daté: juillet 1871.
BATEAU IVRE. C'est le texte des _Poètes maudits._
LES CHERCHEUSES DE POUX. Texte des _Poètes maudits._
VOYELLES. Texte des _Poètes maudits._ Nous en avons publié une variante, provenant de la collection Barthou, aux pages 165 et 166 de _Jean-Arthur Rimbaud le Poète._
QUATRAIN. Inédit. Collection Barthou.
LES CORBEAUX. Texte de l'édition courante des _Œuvres._ A paru pour la première fois dans _la Renaissance_, en mai ou juin 1872. C'est la seule pièce de vers réguliers qui ait été publiée avec l'assentiment du poète. À l'époque, Rimbaud ne faisait plus de ces vers.
Il avait créé le vers libre. On doit penser que les Corbeaux ont été ainsi faits pour complaire à la rédaction d'une publication parnassienne dont le directeur, si nos renseignements sont exacts, était M. Emile Blémont.
LES DÉSERTS DE L'AMOUR
Inédit. Manuscrit de la collection Barthou. Trois feuillets paraissant avoir fait partie d'un recueil colligé par Rimbaud, probablement en la fin de 1871. Chaque page est de plume et d'encre différentes. Pas de pagination.
1er Feuillet.--Au recto, en page blanche: _Les Déserts de l'Amour_; au verso: _Avertissement_,signé J.-A. Rimbaud (c'est la signature reproduite en fac-similé sous l'héliogravure du portrait qui est en tête de notre ouvrage: _Jean-Arthur Rimbaud le Poète_).
2e et 3e Feuillets.--Recto, en haut: répétition du titre, puis le texte.
LES ILLUMINATIONS
Il n'est peut-être pas inutile de rappeler que la première impression, en 1886, des _Illuminations_ a été faite à l'insu du poète, d'après un manuscrit en désordre et sans pagination. Ce manuscrit avait été remis par Charles de Sivry, beau-frère de Verlaine, à Louis Le Cardonnel, qui, par l'intermédiaire de M. Louis Fière, le fit tenir à Gustave Kahn, alors directeur de _la Vogue._ Toutes les éditions subséquentes sont la reproduction de celle de _la Vogue._ À défaut du manuscrit en question, qui, par son graphisme et sa configuration, nous eût sans doute aidé au classement, nous avons, prenant pour guides des indications autobiographiques, essayé, dans la présente édition, de placer les morceaux par ordre de dates, après avoir divisé le tout en deux parties: _Vers nouveaux et chansons, Poèmes en prose._ Et ce qui nous a décidé à opérer cette séparation d'ailleurs logique, c'est l'étude approfondie du chapitre d'_Une Saison en Enfer_ intitulé «Alchimie du Verbe», et aussi la distinction bien espacée faite par Verlaine dans _les Poètes maudits_ entre ces vers et ces proses.
Les vers qui, dans l'édition courante des _Œuvres de Jean-Arthur Rimbaud_, figurent aux «Poésies», de la page 102 à la page 113, prennent dans notre classement leur place légitime. De même, les proses réunies dans le même volume, pages 201 à 209, sous le titre «Autres illuminations».
1. VERS NOUVEAUX ET CHANSONS
Vertige. La ligne de prose terminant ce poème justifie le titre qu'il prend ici, titre du reste indiqué par ce passage de «l'Alchimie du Verbe»: «J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable; je fixais des vertiges».
Silence. Le titre nous est dicté par le même passage de «l'Alchimie du Verbe».
Larme. Texte, titre compris, du manuscrit de la collection Barthou. Daté: mai 1872. Dans l'édition courante des _Œuvres de J.-A. Rimbaud_ se trouve une version différente, page 188.
La Rivière de Cassis. Collection Barthou. Daté: mai 1872. C'est une «nuit». Une version un peu différente figure dans les éditions antérieures.
Bonne Pensée du matin. Texte du manuscrit appartenant à M. Messein. Une version un peu antérieure, mai 1872, possédée par M. Barthou a été reproduite en simili-gravure dans _J.-A. Rimbaud le Poète._ La version donnée par Rimbaud dans _Une Saison en Enfer_ diffère sensiblement des deux autres.
Michel et Christine. Texte publié par _la Vogue_, en 1886.
Comédie de la Soif. Collection Barthou. Date: mai 1872. Présente quelques variantes, quant au texte et au dispositif, avec la version des éditions antérieures. M. Messein possède de ce poème un manuscrit incomplet, offrant de très légères variantes au texte et ayant pour titre: _Enfer de la Soif._
HONTE. Texte de _la Vogue._
MÉMOIRE. Texte revu sur le manuscrit appartenant à M. Messein.
JEUNE MÉNAGE. Manuscrit Messein. Daté: 27 juin 1872. Au dos se trouve cette fin de correspondance:
Réponds-moi au plus vite au sujet de cette lettre et dis-moi si tu t'amuses là-bas. Moi je compte avoir mon atelier à la fin de la semaine prochaine. Adieu! Ecris vite. Ton ami, J.-L. Forain.
PATIENCE. Manuscrit Messein. Au dos et en haut, de l'écriture de Rimbaud, on lit ceci:
Prends-y garde, ô ma vie absente!
ETERNITÉ. Texte de _la Vogue._
CHANSON DE LA PLUS HAUTE TOUR. Même observation.
BRUXELLES. Même observation.
EST-ELLE AIMÉE. Date, sur l'édition Vanier: juillet 1872.
BONHEUR. Texte de _la Vogue._ Le titre nous est fourni par un brouillon d'_Une Saison en Enfer._
ÂGE D'OR. Texte de _la Vogue._
FÊTES DE LA FAIM. Manuscrit de la collection P. Dauze. Daté: août 1872. Texte très différent de celui d'_Une Saison en Enfer_, page 290. Il est probable que courent par le monde d'autres versions de la partie commençant ainsi:
LE LOUP CRIAIT SOUS LES FEUILLES...
MARINE. Texte de la Vogue. Il nous a semblé que l'alinéa terminant ce poème dans les éditions précédentes, ne lui appartenait pas. Nous l'avons reporté à la fin de Phrases, pages 187 à 190.
MOUVEMENT. Texte de _la Vogue._
II. POÈMES EN PROSE
La plupart de ces poèmes, ceux qui furent publiés dans la première édition des _Illuminations_, ont été revus sur les fascicules de _la Vogue._
Génie, Fairy, Jeunesse, le IV de Veillées et Solde, qui n'étaient pas entrés dans la première édition et qui figurent dans l'édition courante des _Œuvres de Jean-Arthur Rimbaud_ sous le titre «Autres illuminations», ont été collationnés sur les manuscrits appartenant à M. Messein.
Il nous a paru que la dernière partie de la pièce Ouvriers ne pouvait faire corps avec ce poème et qu'elle devait en être séparée. On la trouvera immédiatement après, en bonne page.
Enfin, l'étude des manuscrits Messein nous a amené à juger que le IV de Jeunesse devait être reporté à Veillées, et que Guerre devait former le IV de Jeunesse.
UNE SAISON EN ENFER
Nous avons cru devoir faire précéder le texte publié par Rimbaud lui-même, chez Poot et Cie à Bruxelles, d'un morceau trouvé parmi des brouillons de cet ouvrage, le seul, comme on sait, que le poète ait daigné faire imprimer. Ce morceau paraît avoir été un projet de prologue. Entre la date d'inspiration de ce projet, «février, mars ou avril», et celle de l'achèvement d'_Une Saison en Enfer_, août 1873, le drame de Bruxelles intervint (voy. _Jean-Arthur Rimbaud, le Poète_) qui aurait fait modifier le premier plan et écarter ce prologue, remplaçé alors par l'avertissement dédicatoire commençant par ces mots: «Jadis, si je me souviens bien».
Paterne Berrichon.
APPENDICE
PIÈCES DOCUMENTAIRES
NOTICE
_Les premières de ces pièces ont été écrites à coups de lectures--nous dirions: prématurées, si le cas de Rimbaud n'était si prodigieux de précocité--sur les bancs du collège de Charleville; et, malgré çà et là de beaux vers d'une saveur très particulière, elles marquent vraiment trop d'influences étrangères. Les autres, faites au cours de premières fugues et laissées en province, chez différentes personnes, furent répudiées par l'auteur en une lettre datée du 10 juin 1871, où, textuellement, il mande à son correspondant: «Brûlez, je le veux, et je crois que vous respecterez ma volonté comme celle d'un mort, tous les vers que je fus assez sot pour vous donner lors de mes séjours à Douai.» Ce n'est donc pas tout à fait arbitrairement qu'elles sont rejetées en appendice._
_La prose_ CHARLES D'ORLÉANS À LOUIS XI, «_discours français donné en classe», a paru pour la première fois en novembre 1891, quelques jours après la mort de Rimbaud, dans une revue scientifique intitulée l'_Evolution. _Collationnée sur le manuscrit qu'en possède M. H. Saffrey, il nous a semblé que cette prose devait figurer en tête de ce recueil._
_On sait que_ LES ÉTRENNES DES ORPHELINS, _premiers vers français connus du poète--il venait d'avoir quinze ans lorsqu'il les composa,--furent adressés par lui à_ la Revue pour tous, _qui les publia en janvier 1870. Toutes les autres poésies qu'on va lire ont été, sauf la dernière, imprimées en premier lieu dans le fâcheux volume du_ Reliquaire.
L'HOMME JUSTE, _manuscrit incomplet de la collection Barthou, est ici publié pour la première fois. D'après une indication numérique écrite de la main de Rimbaud, il y manquerait les trente premiers vers; et c'est pour cela que nous avons cru ne pas devoir lui faire prendre place à côté des_ Premières Communions, _dont il est contemporain. Peut-être, à la réflexion, ce poème n'est-il autre que les_ Veilleurs, _tant admirés par Verlaine dans_ les Poètes maudits: _Rimbaud changeait volontiers le titre de ses poésies._
P. B.
I
CHARLES D'ORLÉANS À LOUIS XI
Sire, le temps a laissé son manteau de pluie; les fourriers d'été sont venus: donnons l'huis au visage à Mérencolie! Vivent les lais et ballades, moralités et joyeusetés! Que les clercs de la Basoche nous montrent les folles soties; allons ouïr la moralité du Bien-Avisé et du Mal-Avisé, et la conversion du clerc Théophilus, et comme allèrent à Rome Saint Pierre et Saint Paul et comment y furent martyrés! Vivent les dames à rebrassés collets, portant atours et broderies! N'est-ce pas, Sire, qu'il fait bon dire sous les arbres, quand les cieux sont vêtus de bleu, quand le soleil clair luit, les doux rondeaux, les ballades haut et clair chantées? J'ai un arbre de la plante d'amour, ou une fois me dites oui, madame ou Riche amoureux a toujours l'avantage... Mais me voilà bien esbaudi, Sire, et vous allez l'être comme moi: maître François Villon, le bon folâtre, le gentil raillard qui rima tout cela, engrillonné, nourri d'une miche et d'eau, pleure et se lamente maintenant au fond du Châtelet. Pendu serez! lui a-t-on dit devant notaire; et le pauvre follet tout transi a fait son épitaphe pour lui et ses compagnons, et les gracieux gallants dont vous aimez tant les rimes s'attendent danser à Montfaucon, plus becquetés d'oiseaux que dès à coudre, dans la bruine et le soleil!
Oh! Sire, ce n'est par folle plaisance qu'est là Villon. Pauvres housseurs ont assez de peine! Clergeons attendant leur nomination de l'université, musards, montreurs de singes, joueurs de rebec qui payent leur écot en chansons, chevaucheurs d'écuries, sires de deux écus, reîtres cachant leur nez en pots d'étain mieux qu'en casques de guerre[1], tous ces pauvres enfants secs et noirs comme écouvillons, qui ne voient de pain qu'aux fenêtres, que l'hiver emmitoufle d'onglée, ont choisi maître François pour mère nourricière! Or, nécessité fait gens méprendre et faim saillir le loup du bois: peut-être l'écolier, un jour de famine, a-t-il pris des tripes au baquet des bouchers pour les fricasser à l'abreuvoir Popin ou à la taverne du Pestel? Peut-être a-t-il pippé une douzaine de pains au boulanger, ou changé à la Pomme-de-Pin un broc d'eau claire pour un broc de vin de Bagneux? Peut-être, un soir de grand galle, au Plat-d'Étain, a-t-il rossé le guet à son arrivée; ou les a-t-on surpris, autour de Montfaucon, dans un souper, conquis par noise, avec une dizaine de ribaudes?--Ce sont méfaits de maître François. Puis, parce qu'il nous montre un gras chanoine mignonnant avec sa dame en chambre bien nattée, parce qu'il dit que le chapelain n'a cure de confesser, sinon chambrières et dames, et qu'il conseille aux dévotes, par bonne mocque, parler de contemplation sous les courtines, l'écolier fol, si bien riant, si bien chantant, gent comme émerillon, tremble sous les griffes des grands juges, ces terribles oiseaux noirs que suivent corbeaux et pies! Lui et ses compagnons, pauvres piteux, accrocheront un nouveau chapelet de pendus aux bras de la forêt; le vent leur fera chandeaux dans le doux feuillage sonore. Et vous, Sire, comme tous ceux qui aiment le poète, ne pourrez rire qu'en pleurs en lisant ses joyeuses ballades et songerez qu'on a laissé mourir le gentil clerc qui chantait si follement, et ne pourrez chasser Mérencolie!
[1] Olivier Basselin, _Vaux-de-Vire._
Pippeur, larron, maître François est pourtant le meilleur fils du monde. Il rit des grasses soupes jacobines, mais il honore ce qu'a honoré l'église de Dieu et Madame la Vierge et la Très Sainte Trinité! Il honore la Cour de Parlement, mère des bons et sœur des benoîts anges! Aux médisants du royaume de France, il veut presque autant de mal qu'aux taverniers qui brouillent le vin! Et dea! Il sait bien qu'il a trop gallé au temps de sa jeunesse folle. L'hiver, les soirs de famine, auprès de la fontaine Maubuay ou dans quelque piscine ruinée, assis à croppetons devant un petit feu de chenevottes, qui flambe par instants pour rougir sa face maigre, il songe qu'il aurait maison et couche molle, s'il eût étudié!... Souvent, noir et flou comme chevaucheur d'escovettes, il regarde dans les logis par des mortaises: «Ô ces morceaux savoureux et friands, ces tartes, ces flans, ces grasses gelines dorées!--Je suis plus affamé que Tantalus!--Du rôt! du rôt!--Oh! cela sent plus doux qu'ambre et civettes!--Du vin de Beaune dans de grandes aiguières d'argent!--Haro, la gorge m'ard!... Ô, si j'eusse étudié!...--Et mes chausses qui tirent la langue, et ma hucque qui ouvre toutes ses fenêtres, et mon feutre en dents de scie!--Si je rencontrais un pitoyable Alexander pour que je puisse, bien recueilli, bien débouté, chanter à mon aise comme Orpheus, le doux ménétrier!--Si je pouvais vivre en honneur une fois avant que de mourir!...» Mais, voilà: souper derondels, d'effets de lune sur les vieux toits, d'effets de lanternes sur le sol, c'est très maigre, très maigre; puis passent, en justes cottes, les mignottes villotières qui font chosettes mignardes pour attirer les passants; puis le regret des tavernes flamboyantes, pleines du cri des buveurs heurtant les pots d'étain et souvent les flamberges, du ricanement des ribaudes et du chant âpre des rebecs mendiants: le regret des vieilles ruelles noires où saillent follement, pour s'embrasser, des étages de maisons et des poutres énormes, où, dans la nuit épaisse, passent, avec des sons de rapières traînées, des rires et des braieries abominables... Et l'oiseau rentre au vieux nid: tout aux tavernes et aux filles!...
Oh! Sire, ne pouvoir mettre plumail au vent par ce temps de joie! La corde est bien triste en mai, quand tout chante, quand tout rit, quand le soleil rayonne sur les murs les plus lépreux! Pendus seront, pour une franche repue! Villon est aux mains de la Cour de Parlement: le corbel n'écoutera pas le petit oiseau! Sire, ce serait vraiment méfait de pendre ces gentils clercs: ces poètes-là, voyez-vous, ne sont pas d'ici-bas; laissez-les vivre leur vie étrange, laissez-les avoir froid et faim, laissez-les courir, aimer et chanter: ils sont aussi riches que Jacques Cœur, tous ces fols enfants, car ils ont des rimes plein l'âme, des rimes qui rient et qui pleurent, qui nous font rire et pleurer: laissez-les vivre! Dieu bénit tous les miséricordieux, et le monde bénit les poètes.
[Milieu de 1870].
LES ÉTRENNES DES ORPHELINS
I
La chambre est pleine d'ombre. On entend vaguement De deux enfants le triste et doux chuchotement. Leur front se penche, encore alourdi par le rêve, Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève. Au dehors, les oiseaux se rapprochent, frileux; Leur aile s'engourdit sous le ton gris des cieux. Et la nouvelle année, à la suite brumeuse, Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse, Sourit avec des pleurs et chante en grelottant.
II
Or les petits enfants, sous le rideau flottant, Parlent bas, comme on fait dans une nuit obscure. Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure. Ils tressaillent souvent à la claire voix d'or Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor Son refrain métallique en son globe de verre. Et la chambre est glacée. On voit traîner à terre, Épars autour des lits, des vêtements de deuil. L'âpre bise d'hiver, qui se lamente au seuil, Souffle dans le logis son haleine morose. On sent, dans tout cela, qu'il manque quelque chose... Il n'est donc point de mère à ces petits enfants, De mère au frais sourire, aux regards triomphants? Elle a donc oublié, le soir, seule et penchée, D'exciter une flamme à la cendre arrachée, D'amonceler sur eux la laine et l'édredon? Avant de les quitter, en leur criant: pardon! Elle n'a point prévu la froideur matinale, Ni bien fermé le seuil à la bise hivernale?... --Le rêve maternel, c'est le tiède tapis, C'est le nid cotonneux où les enfants, tapis Comme de beaux oiseaux que balancent les branches, Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches! Et là, c'est comme un nid sans plumes, sans chaleur, Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur; Un nid que doit avoir glacé la bise amère...
III