Oeuvres de Arthur Rimbaud: Vers et proses Revues sur les manuscrits originaux et les premières éditions mises en ordre et annotées par Paterne Berrichon; poèmes retrouvés

Part 4

Chapter 43,732 wordsPublic domain

CHANSON DE LA PLUS HAUTE TOUR

Oisive jeunesse À tout asservie, Par délicatesse J'ai perdu ma vie.

Ah que le temps vienne Où les cœurs s'éprennent!

Je me suis dit: Laisse, Et qu'on ne te voie. Et sans la promesse De plus hautes joies,

Que rien ne t'arrête, Auguste retraite.

Ô mille veuvages De la si pauvre âme Qui n'a que l'image De la Notre-Dame:

Est-ce que l'on prie La Vierge Marie?

J'ai tant fait patience Qu'à jamais j'oublie. Craintes et souffrances Aux cieux sont parties.

Et la soif malsaine Obscurcit mes veines.

Ainsi la prairie À l'oubli livrée; Grandie et fleurie D'encens et d'ivraies;

Au bourdon farouche De cent sales mouches.

Oisive jeunesse À tout asservie, Par délicatesse J'ai perdu ma vie.

Ah que le temps vienne Où les cœurs s'éprennent!

BRUXELLES

_Juillet, Boulevard du Régent._

Plates-bandes d'amarantes jusqu'à L'agréable palais de Jupiter. --Je sais que c'est Toi qui dans ces lierres Mêles ton Bleu presque de Sahara!

Puis, comme rose et sapin du soleil Et liane ont ici leurs jeux enclos, Gage de la petite veuve!... Quelles Troupes d'oiseaux, o ia io, ia io!...

--Calmes maisons, anciennes passions! Kiosque de la Folle par affection. Après les fesses des rosiers, balcon Ombreux et très bas de la Juliette.

--La Juliette, ça rappelle l'Henriette, Charmante station du chemin de fer, Au cœur d'un mont, comme au fond d'un verger Où mille diables bleus dansent dans l'air!

Banc vert où chante au paradis d'orage, Sur la guitare, la blanche Irlandaise. Puis, de la salle à manger guyanaise, Bavardage des enfants et des cages.

Fenêtre du duc qui fais que je pense Au poison des escargots et du buis Qui dort ici-bas au soleil. Et puis C'est trop beau! trop! Gardons notre silence.

* * *

--Boulevard sans mouvement ni commerce, Muet, tout drame et toute comédie, Réunion des scènes infinies, Je te connais et t'admire en silence.

EST-ELLE AIMÉE

Est-elle aimée?... Aux premières heures bleues Se détruira-t-elle comme les fleurs feues...

Devant la splendide étendue où l'on sente Souffler la ville énormément florissante!

C'est trop beau! c'est trop beau! mais c'est nécessaire --Pour la Pêcheuse et la chanson du Corsaire,

Et aussi puisque les derniers masques crurent Encore aux fêtes de nuit sur la mer pure!

BONHEUR

Ô saisons, ô châteaux, Quelle âme est sans défauts?

Ô saisons, ô châteaux,

J'ai fait la magique étude Du bonheur, que nul n'élude.

Ô vive lui, chaque fois Que chante le coq gaulois.

Mais je n'aurai plus d'envie, Il s'est chargé de ma vie.

Ce charme! il prit âme et corps, Et dispersa tous efforts.

Que comprendre à ma parole? Il fait qu'elle fuie et vole!

Ô saisons, ô châteaux!

ÂGE D'OR

Quelqu'une des voix, --Est-elle angélique!-- Il s'agit de moi, Vertement s'explique:

Ces mille questions Qui se ramifient N'amènent, au fond, Qu'ivresse et folie.

( Reconnais ce tour Terque ( Si gai, si facile; quaterque ( C'est tout onde et flore: ( Et c'est ta famille!

Et puis une voix, --Est-elle angélique!-- Il s'agit de moi, Vertement s'explique;

Et chante à l'instant, En sœur des haleines; D'un ton allemand, Mais ardente et pleine:

Le monde est vicieux, Tu dis? tu t'étonnes? Vis! et laisse au feu L'obscure infortune...

( Ô joli château! ( Que ta vie est claire. Pluries ( De quel Âge es-tu, ( Nature princière ( De notre grand frère?

( Je chante aussi, moi! ( Multiples sœurs; voix Inde- ( Pas du tout publiques, sinenter ( De gloire pudique ( Environnez-moi.

FÊTES DE LA FAIM

Ma faim, Anne, Anne, Fuis sur ton âne.

Si j'ai du goût, ce n'est guère Que pour la terre et les pierres. Dinn! dinn! dinn! dinn! Mangeons l'air, Le roc, les charbons, le fer.

Mes faims, tournez. Paissez, faims, Le pré des sons! Attirez le gai venin Des liserons;

Mangez les cailloux qu'un pauvre brise, Les vieilles pierres d'églises, Les galets, fils des déluges, Pains couchés aux vallées grises!

Mes faims, c'est les bouts d'air noir, L'azur sonneur; --C'est l'estomac qui me tire, C'est le malheur.

Sur terre ont paru les feuilles: Je vais aux chairs de fruit blettes. Au sein du sillon je cueille La doucette et la violette.

Ma faim, Anne, Anne, Fuis sur ton âne.

MARINE

Les chars d'argent et de cuivre, Les proues d'acier et d'argent, Battent l'écume, Soulèvent les souches des ronces.

Les courants de la lande, Et les ornières immenses du reflux, Filent circulairement vers l'est, Vers les piliers de la forêt, Vers les fûts de la jetée, Dont l'angle est heurté par des tourbillons de lumière.

MOUVEMENT

Le mouvement de lacet sur la berge des chutes du fleuve, Le gouffre à l'étambot, La célérité de la rampe, L'énorme passade du courant Mènent par les lumières inouies Et la nouveauté chimique Les voyageurs entourés des trombes du val Et du strom.

Ce sont les conquérants du monde Cherchant la fortune chimique personnelle; Le sport et le confort voyagent avec eux; Ils emmènent l'éducation Des races, des classes et des bêtes, sur ce vaisseau: Repos et vertige À la lumière diluvienne, Aux terribles soirs d'étude.

Car de la causerie parmi les appareils, le sang, les fleurs, le feu, les bijoux, Des comptes agités à ce bord fuyard, On voit,--roulant comme une digue au delà de la route hydraulique motrice, Monstrueux, s'éclairant sans fin,--leur stock d'études; Eux chassés dans l'extase harmonique Et l'héroïsme de la découverte.

Aux accidents atmosphériques les plus surprenants, Un couple de jeunesse s'isole sur l'arche, --Est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne?-- Et chante et se poste.

II

POÈMES EN PROSE

APRÈS LE DÉLUGE

Aussitôt que l'idée du Déluge se fut rassise,

Un lièvre s'arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes, et dit sa prière à l'arc-en-ciel, à travers la toile de l'araignée.

Oh! les pierres précieuses qui se cachaient,--les fleurs qui regardaient déjà.

Dans la grande rue sale, les étals se dressèrent, et l'on tira les barques vers la mer étagée là-haut comme sur les gravures.

Le sang coula, chez Barbe-Bleue,--aux abattoirs, dans les cirques, où le sceau de Dieu blêmit les fenêtres. Le sang et le lait coulèrent.

Les castors bâtirent. Les «mazagrans» fumèrent dans les estaminets.

Dans la grande maison de vitres encore ruisselante, les enfants en deuil regardèrent les merveilleuses images.

Une porte claqua; et, sur la place du hameau, l'enfant tourna ses bras, compris des girouettes et des coqs des clochers de partout, sous l'éclatante giboulée.

Madame *** établit un piano dans les Alpes. La messe et les premières communions se célébrèrent aux cent mille autels de la cathédrale.

Les caravanes partirent. Et le Splendide-Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuit du pôle.

Depuis lors, la Lune entendit les chacals piaulant par les déserts de thym,--et les églogues en sabots grognant dans le verger. Puis, dans la futaie violette, bourgeonnante, Eucharis me dit que c'était le printemps.

Sourds, étang;--écume, roule sur le pont et passe par-dessus les bois;--draps noirs et orgues, éclairs et tonnerre, montez et roulez;--eaux et tristesses, montez et relevez les déluges.

Car depuis qu'ils se sont dissipés,--oh, les pierres précieuses s'enfouissant, et les fleurs ouvertes!--c'est un ennui! Et la Reine, la Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu'elle sait, et que nous ignorons.

SCÈNES

L'ancienne Comédie poursuit ses accords et divise ses idylles:

Des boulevards de tréteaux.

Un long pilier en bois d'un bout à l'autre d'un champ rocailleux où la foule barbare évolue sous les arbres dépouillés.

Dans les corridors de gaze noire, suivant le pas des promeneurs aux lanternes et aux feuilles,

Des oiseaux comédiens s'abattent sur un ponton de maçonnerie mu par l'archipel couvert des embarcations des spectateurs.

Des scènes lyriques, accompagnées de flûte et de tambour, s'inclinent dans des réduits ménagés sur les plafonds autour des salons de clubs modernes ou des salles de l'Orient ancien.

La féerie manœuvre au sommet d'un amphithéâtre couronné de taillis,--ou s'agite et module pour les Béotiens, dans l'ombre des futaies mouvantes, sur l'arête des cultures.

L'opéra-comique se divise sur notre scène à l'arête d'intersection de dix cloisons dressées de la galerie aux feux.

BARBARE

Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays,

Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques; (elles n'existent pas)

Remis des vieilles fanfares d'héroïsme,--qui nous attaquent encore le cœur et la tête,--loin des anciens assassins,

--Oh! le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques; (elles n'existent pas)--

Douceurs!

Les brasiers, pleuvant aux rafales de givre.-- Douceurs!--Ces feux à la pluie du vent de diamants jetée par le cœur terrestre éternellement carbonisé pour nous.--Ô monde!

(Loin de vieilles retraites et des vieilles flammes qu'on entend, qu'on sent.)

Les brasiers et les écumes. La musique, virement des gouffres et chocs des glaçons aux astres.

Ô douceurs, ô monde, ô musique! Et là, les formes, les sueurs, les chevelures et les yeux, flottant. Et les larmes blanches, bouillantes,--ô douceurs! --et la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques...--Le pavillon...

GÉNIE

Il est l'affection et le présent puisqu'il a fait la maison ouverte à l'hiver écumeux et à la rumeur de l'été--lui qui a purifié les boissons et les aliments--lui qui est le charme des lieux fuyants et le délice surhumain des stations.--Il est l'affection et l'avenir, la force et l'amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d'extase.

Il est l'amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l'éternité: machine aimée des qualités fatales. Nous avons tous eu l'épouvante de sa concession et de la nôtre: ô jouissance de notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour lui,--lui qui nous aime pour sa vie infinie...

Et nous nous le rappelons et il voyage... Et si l'Adoration s'en va, sonne, sa promesse sonne: «Arrière ces superstitions, ces anciens corps, ces ménages et ces âges. C'est cette époque-ci qui a sombré!»

Il ne s'en ira pas, il ne redescendra pas d'un ciel, il n'accomplira pas la rédemption des colères des femmes et des gaietés des hommes et de tout ce Péché: car c'est fait, lui étant, et étant aimé.

Ô ses souffles, ses têtes, ses courses: la terrible célérité de la perfection des formes et de l'action.

Ô fécondité de l'esprit et immensité de l'univers!

Son corps! le dégagement rêvé, le brisement de la grâce croisée de violence nouvelle!

Sa vue, sa vue! tous les agenouillages anciens et les peines _relevées_ à sa suite.

Son jour! l'abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense.

Son pas! les migrations plus énormes que les anciennes invasions.

Ô Lui et nous! l'orgueil plus bienveillant que les charités perdues.

Ô monde! et le chant clair des malheurs nouveaux!

Il nous a connus tous et nous a tous aimés: sachons, cette nuit d'hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer, et, sous les marées et au haut des déserts de neige, suivre ses vues,--ses souffles,--son corps,--son jour.

MYSTIQUE

Sur la pente du talus, les anges tournent leurs robes de laine, dans les herbages d'acier et d'émeraude.

Des prés de flammes bondissent jusqu'au sommet du mamelon. À gauche, le terreau de l'arête est piétiné par tous les homicides et toutes les batailles, et tous les bruits désastreux filent leur courbe. Derrière l'arête de droite, la ligne des orients, des progrès.

Et, tandis que la bande, en haut du tableau, est formée de la rumeur tournante et bondissante des conques des mers et des nuits humaines.

La douceur fleurie des étoiles, et du ciel, et du reste descend en face du talus, comme un panier, contre notre face, et fait l'abîme fleurant et bleu là-dessous.

ORNIÈRES

À droite l'aube d'été éveille les feuilles et les vapeurs et les bruits de ce coin du parc, et les talus de gauche tiennent dans leur ombre violette les mille rapides ornières de la route humide. Défilé de féeries. En effet: des chars chargés d'animaux de bois doré, de mâts et de toiles bariolées, au grand galop de vingt chevaux de cirque tachetés, et les enfants, et les hommes, sur leurs bêtes les plus étonnantes;--vingt véhicules, bossés, pavoisés et fleuris comme des Carrosses anciens ou de Contes, pleins d'enfants attifés pour une pastorale suburbaine.--Même des cercueils sous leur dais de nuit dressant les panaches d'ébène, filant au trot des grandes juments bleues et noires.

FLEURS

D'un gradin d'or,--parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil,--je vois la digitale s'ouvrir sur un tapis de filigranes d'argent, d'yeux et de chevelures.

Des pièces d'or jaune semées sur l'agate, des piliers d'acajou supportant un dôme d'émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d'eau.

Tels qu'un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses.

ANTIQUE

Gracieux fils de Pan! Autour de ton front couronné de fleurettes et de baies, tes yeux, des boules précieuses, remuent. Tachées de lie brune, tes joues se creusent. Tes crocs luisent. Ta poitrine ressemble à une cithare, des tintements circulent dans tes bras blonds. Ton cœur bat dans ce ventre où dort le double sexe. Promène-toi, la nuit, en mouvant doucement cette cuisse, cette seconde cuisse et cette jambe de gauche.

H

Toutes les monstruosités violent les gestes atroces d'Hortense. Sa solitude est la mécanique érotique; sa lassitude, la dynamique amoureuse. Sous la surveillance d'une enfance, elle a été, à des époques nombreuses, l'ardente hygiène des races. Sa porte est ouverte à la misère. Là, la moralité des êtres actuels se décorpore en sa passion ou en son action.--Ô terrible frisson des amours novices sur le sol sanglant et par l'hydrogène clarteux!-- trouvez Hortense.

À UNE RAISON

Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence la nouvelle harmonie.

Un pas de toi, c'est la levée des nouveaux hommes et leur en-marche.

Ta tête se détourne: le nouvel amour! Ta tête se retourne: le nouvel amour!

«Change nos lots, crible les fléaux, à commencer par le temps», te chantent ces enfants. «Élève n'importe où la substance de nos fortunes et de nos vœux», on t'en prie.

Arrivée de toujours, tu t'en iras partout.

ANGOISSE

Se peut-il qu'Elle me fasse pardonner les ambitions continuellement écrasées,--qu'une fin aisée répare les âges d'indigence,--qu'un jour de succès nous endorme sur la honte de notre inhabileté fatale?

(Ô palmes! diamant!--Amour, force!--plus haut que toutes joies et gloires!--de toute façon, --partout, démon, dieu,--jeunesse de cet être-ci: moi!)

Que les accidents de féerie scientifi que et des mouvements de fraternité sociale soient chéris comme restitution progressive de la franchise première?...

Mais la Vampire qui nous rend gentils commande que nous nous amusions avec ce qu'elle nous laisse, ou qu'autrement nous soyons plus drôles.

Rouler aux blessures, par l'air lassant et la mer; aux supplices, par le silence des eaux et de l'air meurtriers; aux tortures qui rient, dans leur silence atrocement houleux.

MATINÉE D'IVRESSE

Ô _mon_ Bien! O _mon_ Beau! Fanfare atroce où je ne trébuche point! Chevalet féerique! Hourra pour l'œuvre inouïe et pour le corps merveilleux, pour la première fois! Cela commença sous les rires des enfants, cela finira par eux. Ce poison va rester dans toutes nos veines même quand, la fanfare tournant, nous serons rendu à l'ancienne inharmonie. Ô maintenant, nous si digne de ces tortures! rassemblons fervemment cette promesse surhumaine faite à notre corps et à notre âme créés: cette promesse, cette démence! L'élégance, la science, la violence! On nous a promis d'enterrer dans l'ombre l'arbre du bien et du mal, de déporter les honnêtetés tyranniques, afin que nous amenions notre très pur amour. Gela commença par quelques dégoûts et cela finit,--ne pouvant nous saisir sur-le-champ de cette éternité,--cela finit par une débandade de parfums.

Rire des enfants, discrétions des esclaves, austérité des vierges, horreur des figures et des objets d'ici, sacrés soyez-vous par le souvenir de cette veille. Cela commençait par toute la rustrerie, voici que cela finit par des anges de flamme et de glace.

Petite veille d'ivresse, sainte! quand ce ne serait que pour le masque dont tu nous as gratifié. Nous t'affirmons, méthode! Nous n'oublions pas que tu as glorifié hier chacun de nos âges. Nous avons foi au poison. Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours.

Voici le temps des Assassins.

AUBE

J'ai embrassé l'aube d'été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombres ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes; et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall qui s'échevela à travers les sapins: à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. À la grand'ville, elle fuyait parmi les clochers et les dômes; et, courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil, il était midi.

PHRASES

Quand le monde sera réduit en un seul bois noir pour nos quatre yeux étonnés,--en une plage pour deux enfants fidèles,--en une maison musicale pour notre claire sympathie,--je vous trouverai.

Qu'il n'y ait ici-bas qu'un vieillard seul, calme et beau, entouré d'un luxe inouï, et je suis à vos genoux.

Que j'aie réalisé tous vos souvenirs,--que je sois celle qui sais vous garrotter,--je vous étoufferai.

* * *

Quand nous sommes très forts,--qui recule? très gais,--qui tombe de ridicule? Quand nous sommes très méchants,--que ferait-on de nous?

Parez-vous, dansez, riez. Je ne pourrai jamais envoyer l'Amour par la fenêtre.

* * *

Ma camarade, mendiante, enfant monstre! comme ça t'est égal, ces malheureuses et ces manœuvres, et mes embarras. Attache-toi à nous avec ta voix impossible, ta voix! unique flatteur de ce vil désespoir.

* * *

Une matinée couverte, en Juillet. Un goût de cendres vole dans l'air;--une odeur de bois suant dans l'être,--les fleurs rouies,--le saccage des promenades,--la bruine des canaux par les champs,--pourquoi pas déjà les joujoux et l'encens?

* * *

J'ai tendu des cordes de clocher à clocher; des guirlandes de fenêtre à fenêtre; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse.

* * *

Le haut étang fume continuellement. Quelle sorcière va se dresser sur le couchant blanc? Quelles violettes frondaisons vont descendre?

* * *

Pendant que les fonds publics s'écoulent en fêtes de fraternité, il sonne une cloche de feu rose dans les nuages.

* * *

Avivant un agréable goût d'encre de Chine, une poudre noire pleut doucement sur ma veillée.--Je baisse les feux du lustre, je me jette sur le lit, et, tourné du côté de l'ombre, je vous vois, mes filles! mes reines!

* * *

La cascade sonne derrière les huttes d'opéra-comique. Des girandoles se prolongent dans les vergers et les allées voisins du méandre,--les verts et les rouges du couchant. Nymphes d'Horace coiffées au Premier Empire.--Rondes sibériennes, Chinoises de Boucher.

NOCTURNE VULGAIRE

Un souffle ouvre des brèches opéradiques dans les cloisons,--brouille le pivotement des toits rongés,--disperse les limites des foyers,--éclipse les croisées.

Le long de la vigne, m'étant appuyé du pied à une gargouille,--je suis descendu dans ce carrosse dont l'époque est assez indiquée par les glaces convexes, les panneaux bombés et les sophas contournés. Corbillard de mon sommeil, isolé, maison de berger de ma niaiserie, le véhicule vire sur le gazon de la grande route effacée: et dans un défaut en haut de la glace de droite tournaient les blêmes figures lunaires, feuilles, seins;

--Un vert et un bleu très foncés envahissent l'image.

Dételage aux environs d'une tache de gravier.

--Ici va-t-on siffler pour l'orage, et les Sodomes et les Solymes, et les bêtes féroces et les armées.

(Postillon et bêtes de songe reprendront-ils sous les plus suffocantes futaies, pour m'enfoncer jusqu'aux yeux dans la source de soie?)

Et nous envoyer, fouettés à travers les eaux clapotantes et les boissons répandues, rouler sur l'aboi des dogues...

--Un souffle disperse les limites du foyer.

VEILLÉES

I

C'est le repos éclairé, ni fièvre, ni langueur, sur le lit ou sur le pré.

C'est l'ami ni ardent ni faible. L'ami.

C'est l'aimée ni tourmentante ni tourmentée. L'aimée.

L'air et le monde point cherchés. La vie.

--Était-ce donc ceci?

--Et le rêve fraîchit.

II

L'éclairage revient à l'arbre de bâtisse. Des deux extrémités de la salle, décors quelconques, des élévations harmoniques se joignent. La muraille en face du veilleur est une succession psychologique de coupes, de frises, de bandes atmosphériques et d'accidents géologiques.--Rêve intense et rapide de groupes sentimentaux avec des êtres de tous les caractères parmi toutes les apparences.

III

Les lampes et les tapis de la veillée font le bruit des vagues, la nuit, le long de la coque et autour du steerage.

La mer de la veillée, telle que les seins d'Amélie.

Les tapisseries, jusqu'à mi-hauteur, des taillis de dentelle teinte d'émeraude, où se jettent les tourterelles de la veillée...

La plaque du foyer noir, de réels soleils des grèves: ah! puits des magies; seule vue d'aurore, cette fois.

IV

Tu en es encore à la tentation d'Antoine. L'ébat du zèle écourté, les tics d'orgueil puéril, l'affaissement et l'effroi.

Mais tu te mettras à ce travail: toutes les possibilités harmoniques et architecturales s'émouvront autour de ton siège. Des êtres parfaits, imprévus, s'offriront à tes expériences. Dans tes environs affluera rêveusement la curiosité d'anciennes foules et de luxes oisifs. Ta mémoire et tes sens ne seront que la nourriture de ton impulsion créatrice. Quant au monde, quand tu sortiras, que sera-t-il devenu? En tout cas, rien des apparences actuelles.

ENFANCE

I

Cette idole, yeux noirs et crin jaune, sans parents ni cour, plus noble que la fable, mexicaine et flamande; son domaine, azur et verdure insolents, court sur des plages nommées, par des vagues sans vaisseaux, de noms férocement grecs, slaves, celtiques.

À la lisière de la forêt,--les fleurs de rêve tintent, éclatent, éclairent,--la fille à lèvre d'orange, les genoux croisés dans le clair déluge qui sourd des prés, nudité qu'ombrent, traversent et habillent les arcs-en-ciel, la flore, la mer.