Oeuvres de Arthur Rimbaud: Vers et proses Revues sur les manuscrits originaux et les premières éditions mises en ordre et annotées par Paterne Berrichon; poèmes retrouvés

Part 3

Chapter 33,634 wordsPublic domain

J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies, Baisers montant aux yeux des mers avec lenteur, La circulation des sèves inouïes Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.

J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries Hystériques, la houle à l'assaut des récifs, Sans songer que les pieds lumineux des Maries Pussent forcer le mufïle aux Océans poussifs.

J'ai heurté, savez-vous? d'incroyables Florides Mêlant aux fleurs des yeux de panthères aux peaux D'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides, Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux.

J'ai vu fermenter les marais, énormes masses Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan, Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces Et les lointains vers les gouffres cataractant!

Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises, Échouages hideux au fond des golfes bruns Où les serpents géants dévorés des punaises Choient des arbres tordus avec de noirs parfums!

J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants. Des écumes de fleurs ont béni mes dérades, Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones, La mer, dont le sanglot faisait mon roulis doux, Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes, Et je restais ainsi qu'une femme à genoux,

Presqu'île ballottant sur mes bords les querelles Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds, Et je voguais lorsqu'à travers mes liens frêles Des noyés descendaient dormir à reculons...

Or, moi, bateau perdu sous les cheveux des anses, Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau, Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau,

Libre, fumant, monté de brumes violettes, Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur Qui porte, confiture exquise aux bons poètes, Des lichens de soleil et des morves d'azur,

Qui courais taché de lunules électriques, Planche folle, escorté des hippocampes noirs, Quand les Juillets faisaient crouler à coups de triques Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs,

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues Le rut des Béhémots et des Maelstroms épais, Fileur éternel des immobilités bleues, Je regrette l'Europe aux anciens parapets.

J'ai vu des archipels sidéraux! et des îles Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur: Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles, Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur?

Mais, vrai, j'ai trop pleuré. Les aubes sont navrantes, Toute lune est atroce et tout soleil amer. L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes. Oh! que ma quille éclate! Oh! que j'aille à la mer!

Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache Noire et froide où vers le crépuscule embaumé Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames, Enlever leur sillage aux porteurs de cotons, Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes, Ni nager sous les yeux horribles des pontons!

LES CHERCHEUSES DE POUX

Quand le front de l'enfant, plein de rouges tourmentes, Implore l'essaim blanc des rêves indistincts, Il vient près de son lit deux grandes sœurs charmantes Avec de frêles doigts aux ongles argentins.

Elles assoient l'enfant auprès d'une croisée Grande ouverte où l'air bleu baigne un fouillis de fleurs Et, dans ses lourds cheveux où tombe la rosée, Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.

Il écoute chanter leurs haleines craintives Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés Et qu'interrompt parfois un sifflement, salives Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.

Il entend leurs cils noirs battant sous les silences Parfumés; et leurs doigts électriques et doux Font crépiter, parmi ses grises indolences, Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.

Voilà que monte en lui le vin de la Paresse, Soupir d'harmonica qui pourrait délirer: L'enfant se sent, selon la lenteur des caresses, Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.

VOYELLES

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles, Je dirai quelque jour vos naissances latentes. A, noir corset velu des mouches éclatantes Qui bombillent autour des puanteurs cruelles,

Golfe d'ombre; E, candeur des vapeurs et des tentes, Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles; I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles Dans la colère ou les ivresses pénitentes;

U, cycles, vibrements divins des mers virides, Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux;

O, suprême clairon plein de strideurs étranges, Silences traversés des Mondes et des Anges: --O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux!

QUATRAIN

L'étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles, L'infini roulé blanc de ta nuque à tes reins; La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles, Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain...

LES CORBEAUX

Seigneur, quand froide est la prairie, Quand dans les hameaux abattus Les longs angélus se sont tus Sur la nature défleurie, Faites s'abattre des grands cieux Les chers corbeaux délicieux.

Armée étrange aux cris sévères, Les vents froids attaquent vos nids! Vous, le long des fleuves jaunis, Sur les routes aux vieux calvaires, Sur les fossés et sur les trous, Dispersez-vous, ralliez-vous!

Par milliers, sur les champs de France Où dorment les morts d'avant-hier, Tournoyez, n'est-ce pas? l'hiver, Pour que chaque passant repense. Sois donc le crieur du devoir, Ô notre funèbre oiseau noir!

Mais, saints du ciel, en haut du chêne, Mât perdu dans le soir charmé, Laissez les fauvettes de mai Pour ceux qu'au fond du bois enchaîne, Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir, La défaite sans avenir!

LES DÉSERTS DE L'AMOUR

(FRAGMENTS)

1871

AVERTISSEMENT

Ces écritures-ci sont d'un jeune, tout jeune _homme_, dont la vie s'est développée n'importe où; sans mère, sans pays, insoucieux de tout ce qu'on connaît, fuyant toute force morale, comme furent déjà plusieurs pitoyables jeunes hommes. Mais, lui, si ennuyé et si troublé, qu'il ne fit que s'amener à la mort comme à une pudeur terrible et fatale. N'ayant pas aimé de femmes,--quoique plein de sang!--il eut son âme et son cœur, toute sa force, élevés en des erreurs étranges et tristes. Des rêves suivants,--ses amours!--qui lui vinrent dans ses lits ou dans les rues, et de leur suite et de leur fin, de douces considérations religieuses se dégagent peut-être. Se rappellera-t-on le sommeil continu des Mahométans légendaires,--braves pourtant et circoncis! Mais, cette bizarre souffrance possédant une autorité inquiétante, il faut sincèrement désirer que cette Âme, égarée parmi nous tous, et qui veut la mort, ce semble, rencontre en cet instant-là des consolations sérieuses, et soit digne.

1

Cette fois, c'est la Femme que j'ai vue dans la Ville, et à qui j'ai parlé et qui me parle.

J'étais dans une chambre, sans lumière. On vint me dire qu'elle était chez moi: et je la vis dans mon lit, toute à moi, sans lumière! Je fus très ému, et beaucoup parce que c'était la maison de famille: aussi une détresse me prit! J'étais en haillons, moi, et elle, mondaine qui se donnait: il lui fallait s'en aller! Une détresse sans nom: je la pris, et la laissai tomber hors du lit, presque nue; et, dans ma faiblesse indicible, je tombai sur elle et me traînai avec elle parmi les tapis, sans lumière! La lampe de la famille rougissait l'une après l'autre les chambres voisines. Alors, la femme disparut. Je versai plus de larmes que Dieu n'en a pu jamais demander.

Je sortis dans la ville sans fin. Ô fatigue! Noyé dans la nuit sourde et dans la fuite du bonheur. C'était comme une nuit d'hiver, avec une neige pour étouffer le monde décidément. Les amis, auxquels je criais: où reste-t-elle, répondaient faussement. Je fus devant les vitrages de là où elle va tous les soirs: je courais dans un jardin enseveli. On m'a repoussé. Je pleurais énormément, à tout cela. Enfin, je suis descendu dans un lieu plein de poussière, et, assis sur des charpentes, j'ai laissé finir toutes les larmes de mon corps avec cette nuit.--Et mon épuisement me revenait pourtant toujours.

J'ai compris qu'Elle était à sa vie de tous les jours; et que le tour de bonté serait plus long à se reproduire qu'une étoile. Elle n'est pas revenue, et ne reviendra jamais, l'Adorable qui s'était rendue chez moi,--ce que je n'aurais jamais présumé. Vrai, cette fois j'ai pleuré plus que tous les enfants du monde.

2

C'est, certes, la même campagne. La même maison rustique de mes parents: la salle même où les dessus de portes sont des bergeries roussies, avec des armes et des lions. Au dîner, il y a un salon avec des bougies et des vins et des boiseries antiques. La table à manger est très grande. Les servantes! elles étaient plusieurs, autant que je m'en suis souvenu.--Il y avait là un de mes jeunes amis anciens, prêtre et vêtu en prêtre; maintenant: c'était pour être plus libre. Je me souviens de sa chambre de pourpre, à vitres de papier jaune: et ses livres, cachés, qui avaient trempé dans l'océan!

Moi, j'étais abandonné, dans cette maison de campagne sans fin: lisant dans la cuisine, séchant la boue de mes habits devant les hôtes, aux conversations du salon: ému jusqu'à la mort par le murmure du lait du matin et de la nuit du siècle dernier.

J'étais dans une chambre très sombre: que faisais-je? Une servante vint près de moi: je puis dire que c'était un petit chien: quoiqu'elle fût belle, et d'une noblesse maternelle inexprimable pour moi: pure, connue, toute charmante! Elle me pinça le bras.

Je ne me rappelle même plus bien sa figure: ce n'est pas pour me rappeler son bras, dont je roulai la peau dans mes deux doigts; ni sa bouche, que la mienne saisit comme une petite vague désespérée, minant sans fin quelque chose. Je la renversai dans une corbeille de coussins et de toiles de navire, en un coin noir. Je ne me rappelle plus que son pantalon à dentelles blanches.

Puis, ô désespoir, la cloison devint vaguement l'ombre des arbres, et je me suis abîmé sous la tristesse amoureuse de la nuit.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

LES ILLUMINATIONS

1872-1873

VERS NOUVEAUX ET CHANSONS

VERTIGE

Qu'est-ce pour nous, mon cœur, que les nappes de sang Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris De rage, sanglots de tout enfer renversant Tout ordre; et l'Aquilon encor sur les débris;

Et toute vengeance?--Rien!... Mais si, toute encore, Nous la voulons! Industriels, princes, sénats: Périssez! Puissance, justice, histoire: à bas! Ça nous est dû. Le sang! le sang! la flamme d'or!

Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur. Mon esprit! tournons dans la morsure: Ah! passez, Républiques de ce monde! Des empereurs, Des régiments, des colons, des peuples: assez!

Qui remuerait les tourbillons de feu furieux, Que nous et ceux que nous nous imaginons frères? À nous, romanesques amis: ça va nous plaire. Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feux!

Europe, Asie, Amérique, disparaissez. Notre marche vengeresse a tout occupé, Cités et campagnes!--Nous serons écrasés! Les volcans sauteront! Et l'Océan frappé...

Oh! mes amis!--Mon cœur, c'est sûr, ils sont des frères! Noirs inconnus, si nous allions! Allons! allons! Ô malheur! je me sens frémir, la vieille terre, Sur moi de plus en plus à vous! la terre fond.

***

(Ce n'est rien: j'y suis; j'y suis toujours.)

SILENCE

Entends comme brame près des acacias, en avril, la rame viride du bois!

Dans sa vapeur nette, vers Phœbé! tu vois s'agiter la tête de saints d'autrefois...

Loin des claires meules des caps, des beaux toits, ces chers Anciens veulent ce philtre sournois...

Or, ni fériale ni astrale! n'est la brume qu'exhale ce nocturne effet.

Néanmoins ils restent, --Sicile, Allemagne,-- dans ce brouillard triste et blêmi, justement!

LARME

Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises, Je buvais accroupi dans quelque bruyère Entourée de tendres bois de noisetiers, Par un brouillard d'après-midi tiède et vert.

Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise, Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert: Que tirais-je à la gourde de colocase? Quelque liqueur d'or, fade et qui fait suer.

Tel, j'eusse été mauvaise enseigne d'auberge. Puis l'orage changea le ciel, jusqu'au soir. Ce furent des pays noirs, des lacs, des perches, Des colonnades sous la nuit bleue, des gares.

L'eau des bois se perdait sur des sables vierges, Le vent, du ciel, jetait des glaçons aux mares... Or! tel qu'un pêcheur d'or ou de coquillages, Dire que je n'ai pas eu souci de boire!

LA RIVIÈRE DE CASSIS

La Rivière de Cassis roule ignorée En des vaux étranges: La voix de cent corbeaux raccompagne, vraie Et bonne voix d'anges: Avec les grands mouvements des sapinaies Quand plusieurs vents plongent.

Tout roule avec des mystères révoltants De campagnes d'anciens temps: De donjons visités, de parcs importants: C'est en ces Lords qu'on entend Les passions mortes des chevaliers errants: Mais que salubre est le vent!

Que le piéton regarde à ces clairevoies: Il ira plus courageux. Soldats des forêts que le Seigneur envoie, Chers corbeaux délicieux! Faites fuir d'ici le paysan matois Qui trinque d'un moignon vieux.

BONNE PENSÉE DU MATIN

À quatre heures du matin l'été le sommeil d'amour dure encore sous les bosquets l'aube évapore l'odeur du soir fêté

Or là-bas dans l'immense chantier vers le soleil des Hespérides en bras de chemise les charpentiers déjà s'agitent

Dans leur désert de mousse tranquilles ils préparent les lambris précieux où la richesse de la ville rira sous de faux cieux

Ô pour ces ouvriers charmants sujets d'un roi de Babylone Vénus! laisse un peu les amants dont l'âme est en couronne

Ô Reine des Bergers porte aux travailleurs l'eau de vie pour que leurs forces soient en paix en attendant le bain dans la mer à midi.

MICHEL ET CHRISTINE

Zut alors, si le soleil quitte ces bords! Fuis, clair déluge! Voici l'ombre des routes. Dans les saules, dans la vieille cour d'honneur, L'orage d'abord jette ses larges gouttes.

Ô cent agneaux, de l'idylle soldats blonds, Des aqueducs, des bruyères amaigries, Fuyez! Plaine, déserts, prairies, horizons Sont à la toilette rouge de l'orage!

Chien noir, brun pasteur dont le manteau s'engouffre, Fuyez l'heure des éclairs supérieurs; Blond troupeau, quand voici nager ombre et soufre, Tâchez de descendre à des retraits meilleurs.

Mais moi, Seigneur! voici que mon esprit vole Après les cieux glacés de rouge, sous les Nuages célestes qui courent et volent Sur cent Solognes longues comme un railway.

Voilà mille loups, mille graines sauvages Qu'emporte, non sans aimer les liserons, Cette religieuse après-midi d'orage Sur l'Europe ancienne où cent hordes iront!

Après, le clair de lune! Partout la lande, Rougis et leurs fronts aux cieux noirs, les guerriers Chevauchent lentement leurs pâles coursiers! Les cailloux sonnent sous cette fière bande!

--Et verrai-je le bois jaune et le val clair, L'Épouse aux yeux bleus, l'homme au front rouge, ô Gaule, Et le blanc Agneau Pascal, à leurs pieds chers, --Michel et Christine,--et Christ!--fin de l'Idylle.

COMÉDIE DE LA SOIF

I

LES PARENTS

Nous sommes tes Grands Parents, Les Grands! Couverts des froides sueurs De la lune et des verdures. Nos vins secs avaient du cœur! Au soleil sans imposturev Que faut-il à l'homme? boire.

MOI.--Mourir aux fleuves barbares.

Nous sommes tes Grands Parents Des champs. L'eau est au fond des osiers: Vois le courant du fossé Autour du château mouillé. Descendons en nos celliers; Après, le cidre et le lait.

MOI.--Aller où boivent les vaches.

Nous sommes tes Grands Parents; Tiens, prends Les liqueurs dans nos armoires. Le Thé, le Café, si rares, Frémissent dans les bouilloires. --Vois les images, les fleurs. Nous rentrons du cimetière.

MOI.--Ah! tarir toutes les urnes!

II

L'ESPRIT

Éternelles Ondines, Divisez l'eau fine.

Vénus, sœur de l'azur. Émeus le flot pur.

Juifs errants de Norwège, Dites-moi la neige.

Anciens exilés chers, Dites-moi la mer.

MOI.--Non, plus ces boissons pures, Ces fleurs d'eau pour verres, Légendes ni figures Ne me désaltèrent.

Chansonnier, ta filleule C'est ma soif si folle, Hydre intime sans gueules Qui mine et désole.

III

LES AMIS

Viens, les Vins vont aux plages, Et les flots par millions! Vois le Bitter sauvage Rouler du haut des monts!

Gagnons, pèlerins sages, L'Absinthe aux verts piliers...

MOI.--Plus ces paysages. Qu'est l'ivresse, Amis?

J'aime autant, mieux même, Pourrir dans l'étang, Sous l'affreuse crème, Près des bois flottants.

IV

LE PAUVRE SONGE

Peut-être un Soir m'attend Où je boirai tranquille En quelque vieille Ville, Et mourrai plus content: Puisque je suis patient!

Si mon mal se résigne, Si jamais j'ai quelque or, Choisirai-je le Nord Ou le Pays des Vignes?... --Ah, songer est indigne,

Puisque c'est pure perte! Et si je redeviens Le voyageur ancien, Jamais l'auberge verte Ne peut bien m'être ouverte.

V

CONCLUSION

Les pigeons qui tremblent dans la prairie. Le gibier, qui court et qui voit la nuit, Les bêtes des eaux, la bête asservie, Les derniers papillons!... ont soif aussi.

Mais fondre où fond ce nuage sans guide, --Oh! favorisé de ce qui est frais! Expirer en ces violettes humides Dont les aurores chargent ces forêts?

HONTE

Tant que la lame n'aura Pas coupé cette cervelle, Ce paquet blanc, vert et gras À vapeur jamais nouvelle...

(Ah! Lui, devrait couper son Nez, sa lèvre, ses oreilles, Son ventre! et faire abandon De ses jambes! ô merveille!)

Mais, non; vrai, je crois que tant Que pour sa tête la lame, Que les cailloux pour son flanc, Que pour ses boyaux la flamme

N'auront pas agi, l'enfant Gêneur, la si sotte bête, Ne doit cesser un instant De ruser et d'être traître

Comme un chat des Monts-Rocheux, D'empuantir toutes sphères! --Qu'à sa mort pourtant, mon Dieu! S'élève quelque prière...

MÉMOIRE

I

L'eau claire: comme le sel des larmes d'enfance; l'assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes; la soie, en foule et de lys pur, des oriflammes sous les murs dont quelque pucelle eut la défense;

l'ébat des anges;--non... le courant d'or en marche meut ses bras, noirs et lourds et frais surtout, d'herbe. Elle, sombre, avant le Ciel bleu pour ciel de lit, appelle pour rideaux l'ombre de la colline et de l'arche.

II

Eh! l'humide carreau tend ses bouillons limpides! l'eau meuble d'or pâle et sans fond les couches prêtes. Les robes vertes et déteintes des fillettes font les saules, d'où sautent les oiseaux sans brides.

Plus jaune qu'un louis, pure et chaude paupière, le souci d'eau--ta foi conjugale, ô l'Épouse!-- au midi prompt, de son terne miroir, jalouse au gris ciel de chaleur la Sphère rose et chère.

III

Madame se tient trop debout dans la prairie prochaine où neigent les fils du travail; l'ombrelle aux doigts; foulant l'ombelle; trop fière pour elle des enfants lisant dans la verdure fleurie

leur livre de maroquin rouge! Hélas, Lui, comme mille anges blancs qui se séparent sur la route, s'éloigne par delà la montagne! Elle, toute froide, et noire, court! après le départ de l'homme!

IV

Regrets des bras épais et jeunes d'herbe pure! Or des lunes d'avril au cœur du saint lit! Joie des chantiers riverains à l'abandon, en proie aux soirs d'août qui faisaient germer ces pourritures!

Qu'Elle pleure à présent sous les remparts! l'haleine des peupliers d'en haut est pour la seule brise. Puis, c'est la nappe, sans reflets, sans source, grise: un vieux, dragueur, dans sa barque immobile, peine.

V

Jouet de cet œil d'eau morne, Je n'y puis prendre, ô canot immobile! oh! bras trop courts! ni l'une ni l'autre fleur: ni la jaune qui m'importune, là; ni la bleue, amis, à l'eau couleur de cendre.

Ah! la poudre des saules qu'une aile secoue! les roses des roseaux dès longtemps dévorées! Mon canot, toujours fixe; et sa chaîne tirée au fond de cet œil d'eau sans bords,--à quelle boue?

JEUNE MÉNAGE

La chambre est ouverte au ciel bleu turquin; Pas de place: des coffrets et des huches! Dehors le mur est plein d'aristoloches Où vibrent les gencives des lutins.

Que ce sont bien intrigues de génies, Cette dépense et ces désordres vains! C'est la fée africaine qui fournit La mûre, et les résilles dans les coins.

Plusieurs entrent, marraines mécontentes, En pans de lumière dans les buffets, Puis y restent! le ménage s'absente Peu sérieusement, et rien ne se fait.

Le marié, a le vent qui le floue Pendant son absence, ici, tout le temps. Même des esprits des eaux, malfaisants, Entrent vaguer aux sphères de l'alcôve.

La nuit, l'amie oh! la lune de miel Cueillera leur sourire et remplira De mille bandeaux de cuivre le ciel. Puis ils auront affaire au malin rat.

--S'il n'arrive pas un feu follet blême, Comme un coup de fusil, après des vêpres. --Ô spectres saints et blancs de Bethléem, Charmez plutôt le bleu de leur fenêtre!

PATIENCE

_D'un été._

Aux branches claires des tilleuls Meurt un maladif hallali. Mais des chansons spirituelles Voltigent partout les groseilles. Que notre sang rie en nos veines, Voici s'enchevêtrer les vignes. Le ciel est joli comme un ange, Azur et Onde communient. Je sors! Si un rayon me blesse, Je succomberai sur la mousse.

Qu'on patiente et qu'on s'ennuie, C'est si simple!... Fi de ces peines. Je veux que l'été dramatique Me lie à son char de fortune. Que par toi beaucoup, ô Nature, --Ah moins nul et moins seul! je meure. Au lieu que les bergers, c'est drôle, Meurent à peu près par le monde.

Je veux bien que les Saisons m'usent. À Toi, Nature! je me rends, Et ma faim et toute ma soif; Et s'il te plaît, nourris, abreuve. Rien de rien ne m'illusionne: C'est rire aux parents qu'au soleil; Mais moi je ne veux rire à rien Et libre soit cette infortune.

ÉTERNITÉ

Elle est retrouvée, Quoi? L'éternité. C'est la mer allée Avec le soleil.

Âme sentinelle, Murmurons l'aveu De la nuit si nulle Et du jour en feu.

Des humains suffrages, Des communs élans, Donc tu te dégages: Tu voles selon...

Jamais l'espérance; Pas d'_orietur._ Science avec patience... Le supplice est sûr.

De votre ardeur seule, Braises de satin, Le devoir s'exhale Sans qu'on dise: enfin.

Elle est retrouvée. Quoi? L'éternité. C'est la mer allée Avec le soleil.