Oeuvres de Arthur Rimbaud: Vers et proses Revues sur les manuscrits originaux et les premières éditions mises en ordre et annotées par Paterne Berrichon; poèmes retrouvés

Part 2

Chapter 23,616 wordsPublic domain

Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes, Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour, S'écoutent clapoter des barcarolles tristes, Et leurs caboches vont dans des roulis d'amour.

Oh! ne les faites pas lever! C'est le naufrage... Ils surgissent, grondant comme des chats giflés, Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage! Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.

Et vous les écoutez cognant leurs têtes chauves Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors, Et leurs boutons d'habit sont des prunelles fauves Qui vous accrochent l'œil du fond des corridors!

Puis ils ont une main invisible qui tue... Au retour, leur regard filtre ce venin noir Qui charge l'œil souffrant de la chienne battue, Et vous suez, pris dans un atroce entonnoir.

Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales, Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever Et, de l'aurore au soir, des grappes d'amygdales Sous leurs mentons chétifs s'agitent à crever.

Quand l'austère sommeil a baissé leurs visières, Ils rêvent sur leurs bras de sièges fécondés, De vrais petits amours de chaises en lisières Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés;

Des fleurs d'encre crachant des pollens en virgules Les bercent, le long des calices accroupis Tels qu'au fil de glaïeuls le vol des libellules, --Et leur membre s'agace à des barbes d'épis.

ORAISON DU SOIR

Je vis assis, tel qu'un Ange aux mains d'un barbier, Empoignant une chope à fortes cannelures, L'hypogastre et le col cambrés, une Gambier Aux dents, sous les cieux gros d'impalpables voilures.

Tels que les excréments chauds d'un vieux colombier, Mille Rêves en moi font de douces brûlures; Puis par instants mon cœur tendre est comme un aubier Qu'ensanglante l'or jeune et sombre des coulures.

Et, quand j'ai ravalé mes Rêves avec soin, Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes, Et me recueille pour lâcher l'âcre besoin:

Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes, Je pisse vers les cieux bruns très haut et très loin, --Avec l'assentiment des grands héliotropes.

CHANT DE GUERRE PARISIEN

Le Printemps est évident, car Du cœur des Propriétés vertes Le vol de Thiers et de Picard Tient ses splendeurs grandes ouvertes!

Ô Mai, quels délirants culs-nus! Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières, Écoutez donc les bienvenus Semer les choses printanières!

Ils ont schako, sabre et tam-tam, Non la vieille boîte à bougies; Et des yoles qui n'ont jam, jam... Fendent le lac aux eaux rougies.

Plus que jamais nous bambochons, Quand arrivent sur nos tanières Crouler les jaunes cabochons Dans des aubes particulières:

Thiers et Picard sont des Eros, Des enleveurs d'héliotropes; Au pétrole ils font des Corots. Voici hannetonner leurs tropes...

Ils sont familiers du Grand Truc... Et, couché dans les glaïeuls, Favre Fait son cillement aqueduc Et ses reniflements à poivre!

La Grand'Ville a le pavé chaud, Malgré vos douches de pétrole; Et, décidément, il nous faut Vous secouer dans votre rôle...

Et les Ruraux, qui se prélassent Dans de longs accroupissements, Entendront des rameaux qui cassent Parmi les rouges froissements.

PARIS SE REPEUPLE

Ô lâches, la voilà! Dégorgez dans les gares! Le soleil essuya de ses poumons ardents Les boulevards qu'un soir comblèrent les Barbares, Voilà la Cité sainte, assise à l'occident!

Allez, on préviendra les reflux d'incendie! Voilà les quais, voilà les boulevards, voilà Les maisons sur l'azur léger qui s'irradie Et qu'un soir la rougeur des bombes ébranla!

Cachez les palais morts dans des niches de planches! L'ancien jour effaré rafraîchit vos regards. Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches: Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards!

Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes, Le cri des maisons d'or vous réclame! Volez, Mangez! Voici la nuit de joie aux profonds spasmes Qui descend dans la rue: ô buveurs désolés,

Buvez! Quand la lumière arrive intense et folle, Fouillant à vos côtés les luxes ruisselants, Vous n'allez pas baver, sans geste, sans parole, Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs?

Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes! Écoutez l'action des stupides hoquets Déchirants! Écoutez sauter aux nuits ardentes Les idiots râleux, vieillards, pantins, laquais!

Ô cœurs de saleté, bouches épouvantables, Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs! Un vin, pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables! Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs!

Ouvrez votre narine aux superbes nausées, Trempez de poisons forts les cordes de vos cous, Sur vos nuques d'enfants baissant ses mains croisées, Le poète vous dit: Ô lâches, soyez fous!

Parce que vous fouillez le ventre de la Femme, Vous craignez d'elle encore une convulsion Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme Sur sa poitrine, en une horrible pression?

Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques, Qu'est-ce que ça peut faire à la putain Paris, Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques? Elle se secouera de vous, hargneux, pourris;

Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles, Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus, La rouge courtisane aux seins gros de batailles, Loin de votre stupeur, tordra ses poings ardus!...

Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères, Paris! quand tu reçus tant de coups de couteau, Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires Un peu de la bonté du fauve renouveau,

Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte, La tête et les deux seins jetés vers L'Avenir Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes, Cité que le Passé sombre pourrait bénir,

Corps remagnétisé pour les énormes peines, Tu rebois donc la vie effroyable, tu sens Sourdre le flux des vers livides en tes veines Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants!

Et ce n'est pas mauvais. Les vers, les vers livides Ne gêneront pas plus ton souffle de progrès Que les stryx n'éteignaient l'œil des Cariatides Où des pleurs d'or astral tombaient des bleus degrés.

Quoique ce soit affreux de te revoir couverte Ainsi; quoiqu'on n'ait fait jamais d'une cité Ulcère plus puant à la Nature verte, Le poète te dit: Splendide est ta beauté!

L'orage te sacra suprême poésie; L'immense remuement des forces te secourt; Ton œuvre bout, la mort gronde. Cité choisie! Amasse les strideurs au cœur du clairon sourd.

Le poète prendra le sanglot des infâmes, La haine des forçats, la clameur des maudits, Et ses rayons d'amour flagelleront les femmes, Ses strophes bondiront: Voilà! voilà! bandits!

--Société, tout est rétabli: les orgies Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars, Et les gaz en délire, aux murailles rougies, Flambent sinistrement vers les azurs blafards!

LES PAUVRES À L'ÉGLISE

Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d'église Qu'attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeux Vers le chœur ruisselant d'orrie et la maîtrise Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux;

Comme un parfum de pain humant l'odeur de cire, Heureux, humiliés comme des chiens battus, Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire, Tendent leurs oremus risibles et têtus.

Aux femmes, c'est bien bon de faire des bancs lisses Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir! Elles bercent, tordus dans d'étranges pelisses, Des espèces d'enfants qui pleurent à mourir.

Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe, Une prière aux yeux et ne priant jamais, Regardent parader mauvaisement un groupe De gamines avec leurs chapeaux déformés.

Dehors, le froid, la faim, et puis l'homme en ribote. C'est bon. Encore une heure; après, les maux sans nom! --Cependant alentour geint, nazille, chuchotte Une collection de vieilles à fanons.

Ces effarés y sont et ces épileptiques, Dont on se détournait hier aux carrefours, Et, fringalant du nez dans des missels antiques, Ces aveugles qu'un chien introduit dans les cours;

Et tous, bavant la foi mendiante et stupide, Récitent la complainte infinie à Jésus Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide, Loin des maigres mauvais et des méchants pansus,

Loin des senteurs de viande et d'étoffes moisies, Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants; Et l'oraison fleurit d'expressions choisies, Et les mysticités prennent des tons pressants,

Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie Banals, sourires verts, les Dames des quartiers Distingués,--ô Jésus!--les malades du foie Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.

LES POÈTES DE SEPT ANS

Et la Mère, fermant le livre du devoir, S'en allait satisfaite et très fière, sans voir, Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences, L'âme de son enfant livrée aux répugnances.

Tout le jour, il suait d'obéissance; très Intelligent; pourtant des tics noirs, quelques traits Semblaient prouver en lui d'âcres hypocrisies. Dans l'ombre des couloirs aux tentures moisies,

En passant il tirait la langue, les deux poings À l'aine, et dans ses yeux fermés voyait des points. Une porte s'ouvrait sur le soir: à la lampe On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe, Sous un golfe de jour pendant du toit. L'été Surtout, vaincu, stupide, il était entêté À se renfermer dans la fraîcheur des latrines: Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.

Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet, Derrière la maison, en hiver, s'illunait: Gisant au pied d'un mur, enterré dans la marne Et pour des visions écrasant son œil darne, Il écoutait grouiller les galeux espaliers. Pitié! Ces enfants seuls étaient ses familiers Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue, Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue Sous des habits puant la foire et tout vieillots, Conversaient avec la douceur des idiots. Et si, l'ayant surpris à des pitiés immondes, Sa mère s'effrayait, les tendresses profondes De l'enfant se jetaient sur cet étonnement: C'était bon, Elle avait le bleu regard,--qui ment!

À sept ans, il faisait des romans sur la vie Du grand désert, où luit la Liberté ravie, Forêts, soleils, rives, savanes! Il s'aidait De journaux illustrés où, rouge, il regardait Des Espagnoles rire et des Italiennes. Quand venait, l'œil brun, folle, en robe d'indiennes, --Huit ans,--la fille des ouvriers d'à côté, La petite brutale, et qu'elle avait sauté, Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses, Et qu'il était sous elle, il lui mordait les fesses, Car elle ne portait jamais de pantalons, Et, par elle meurtri des poings et des talons, Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.

Il craignait les blafards dimanches de décembre, Où, pommadé, sur un guéridon d'acajou, Il lisait une Bible à la tranche vert-chou. Des rêves l'oppressaient, chaque nuit, dans l'alcove. Il n'aimait pas Dieu, mais les hommes qu'au soir fauve Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg Où les crieurs, en trois roulements de tambour, Font autour des édits rire et gronder les foules. Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles Lumineuses, parfums sains, pubescences d'or, Font leur remuement calme et prennent leur essor.

Et comme il savourait surtout les sombres choses, Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes, Haute et bleue, âcrement prise d'humidité, Il lisait son roman sans cesse médité Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées, De fleurs de chair au bois sidéral déployées, --Vertige, écroulements, déroutes et pitié!-- Tandis que se faisait la rumeur du quartier En bas, seul et couché sur des pièces de toile Écrue et pressentant violemment la voile!...

LE CŒUR VOLÉ

Mon triste cœur bave à la poupe, Mon cœur couvert de caporal: Ils y lancent des jets de soupe, Mon triste cœur bave à la poupe: Sous les quolibets de la troupe Qui pousse un rire général, Mon triste cœur bave à la poupe, Mon cœur couvert de caporal!

Ithyphalliques et pioupiesques, Leurs quolibets l'ont dépravé! Au gouvernail on voit des fresques Ithyphalliques et pioupiesques. Ô flots abracadabrantesques, Prenez mon cœur, qu'il soit lavé: Ithyphalliques et pioupiesques Leurs quolibets l'ont dépravé!

Quand ils auront tari leurs chiques Comment agir, ô cœur volé? Ce seront des hoquets bachiques Quand ils auront tari leurs chiques, J'aurai des sursauts stomachiques, Moi, si mon cœur est ravalé: Quand ils auront tari leurs chiques Comment agir, ô cœur volé?

LES SŒURS DE CHARITÉ

Le jeune homme dont l'œil est brillant, la peau brune, Le beau corps de vingt ans qui devrait aller nu Et qu'eût, le front cerdé de cuivre, sous la lune, Adoré, dans la Perse, un génie inconnu,

Impétueux avec des douceurs virginales Et noires, fier de ses premiers entêtements, Pareil aux jeunes mers, pleurs de nuits estivales Qui se retournent sur des lits de diamants;

Le jeune homme, devant les laideurs de ce monde, Tressaille dans son cœur, largement irrité, Et, plein d'une blessure éternelle et profonde, Se prend à désirer sa sœur de charité.

Mais, ô Femme, monceau d'entrailles, pitié douce, Tu n'es jamais la Sœur de charité, jamais! Ni regard noir, ni ventre où dort une ombre rousse, Ni doigts légers, ni seins splendidement formés.

Aveugle irréveillée aux immenses prunelles, Tout notre embrassement n'est qu'une question: C'est toi qui pends à nous, porteuse de mamelles, Nous te berçons, charmante et grave Passion.

Tes haines, tes torpeurs fixes, tes défaillances, Et les brutalités souffertes autrefois, Tu nous rends tout, ô Nuit pourtant sans malveillances, Comme un excès de sang épanché tous les mois.

* * *

Quand la femme portée un instant l'épouvante, Amour, appel de vie et chanson d'action, Viennent la Muse verte et la Justice ardente Le déchirer de leur auguste obsession!

Ah! sans cesse altéré des splendeurs et des calmes, Délaissé des deux Sœurs implacables, geignant Avec tendresse après la science aux bras almes, Il porte à la nature en fleur son front saignant.

Mais la noire alchimie et les saintes études Répugnent au blessé, sombre savant d'orgueil; Il sent marcher sur lui d'atroces solitudes. Alors, et toujours beau, sans dégoût du cercueil,

Qu'il croie aux vastes fins, Rêves ou Promenades Immenses à travers les nuits de Vérité, Et t'appelle en son âme et ses membres malades, Ô Mort mystérieuse, ô sœur de charité!

LES PREMIÈRES COMMUNIONS

I

Vraiment c'est bête, ces églises de villages Où quinze laids marmots encrassant les piliers Écoutent, grasseyant les divins babillages, Un noir grotesque dont fermentent les souliers: Mais le soleil éveille à travers les feuillages, Les vieilles couleurs des vitraux irréguliers.

La pierre sent toujours la terre maternelle: Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreux Dans la campagne en rut qui frémit solennelle, Portant près des blés lourds, dans les sentiers ocreux, Ces arbrisseaux brûlés où bleuit la prunelle, Des nœuds de mûriers noirs et de rosiers fuireux.

Tous les cent ans, on rend ces granges respectables Par un badigeon d'eau bleue et de lait caillé: Si des mysticités grotesques sont notables Près de la Notre-Dame ou du Saint empaillé, Des mouches sentant bon l'auberge et les étables Se gorgent de cire au plancher ensoleillé.

L'enfant se doit surtout à la maison, famille Des soins naïfs, des bons travaux abrutissants: Ils sortent, oubliant que la peau leur fourmille Où le prêtre du Christ plaqua ses doigts puissants. On paie au Prêtre un toit ombré d'une charmille Pour qu'il laisse au soleil tous ces fronts brunissants.

Le premier habit noir, le plus beau jour de tartes, Sous le Napoléon ou le Petit Tambour Quelque enluminure où les Josephs et les Marthes Tirent la langue avec un excessif amour Et que joindront, aux jours de science, deux cartes: Ces seuls doux souvenirs leur restent du grand Jour.

Les filles vont toujours à l'église, contentes De s'entendre appeler garces par les garçons Qui font du genre, après messe ou vêpres chantantes; Eux qui sont destinés au chic des garnisons, Ils narguent au café les maisons importantes, Blousés neuf, et gueulant d'effroyables chansons.

Cependant le Curé choisit pour les enfances Des dessins; dans son clos, les vêpres dites, quand L'air s'emplit du lointain nasillement des danses, Il se sent, en dépit des célestes défenses, Les doigts de pied ravis et le mollet marquant... --La Nuit vient, noir pirate aux cieux d'or débarquant.

II

Le Prêtre a distingué parmi les catéchistes, Congrégés des Faubourgs ou des Riches Quartiers, Cette petite fille inconnue, aux yeux tristes, Front jaune. Les parents semblent de doux portiers. «Au grand Jour, le marquant parmi les Catéchistes, Dieu fera sur ce front neiger ses bénitiers.»

III

La veille du grand Jour, l'enfant se fait malade. Mieux qu'à l'Église haute aux funèbres rumeurs, D'abord le frisson vient,--le lit n'étant pas fade,-- Un frisson surhumain qui retourne: «Je meurs...»

Et, comme un vol d'amour fait à ses sœurs stupides, Elle compte, abattue et les mains sur son cœur, Les Anges, les Jésus et ses Vierges nitides, Et, calmement, son âme a bu tout son vainqueur.

Adonaï!...--Dans les terminaisons latines, Des cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils Et, tachés du sang pur des célestes poitrines, De grands linges neigeux tombent sur les soleils!--

Pour ses virginités présentes et futures Elle mord aux fraîcheurs de ta Rémission, Mais plus que les lys d'eau, plus que les confitures, Tes pardons sont glacés, ô Reine de Sion!

IV

Puis la Vierge n'est plus que la vierge du livre: Les mystiques élans se cassent quelquefois... Et vient la pauvreté des images, que cuivre L'ennui, l'enluminure atroce et les vieux bois;

Des curiosités vaguement impudiques Épouvantent le rêve aux chastes bleuités, Qui s'est surpris autour des célestes tuniques, Du linge dont Jésus voile ses nudités.

Elle veut, elle veut, pourtant, l'âme en détresse, Le front dans l'oreiller creusé par les cris sourds, Prolonger les éclairs suprêmes de tendresse, Et bave...--L'ombre emplit les maisons et les cours.

Et l'enfant ne peut plus. Elle s'agite, cambre Les reins et d'une main ouvre le rideau bleu Pour amener un peu la fraîcheur de la chambre Sous le drap, vers son ventre et sa poitrine en feu...

V

À son réveil,--minuit,--la fenêtre était blanche Devant le sommeil bleu des rideaux illunés; La vision la prit des candeurs du dimanche. Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez.

Et se sentant bien chaste et pleine de faiblesse Pour savourer en Dieu son amour revenant, Elle eut soif de la nuit où s'exalte et s'abaisse Le cœur, sous l'œil des cieux doux, en les devinant;

De la nuit, Vierge-Mère impalpable, qui baigne Tous les jeunes émois de ses silences gris; Elle eut soif de la nuit forte où le cœur qui saigne Écoule sans témoin sa révolte sans cris.

Et faisant la victime et la petite épouse, Son étoile la vit, une chandelle aux doigts, Descendre dans la cour où séchait une blouse, Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits.

VI

Elle passa sa nuit sainte dans des latrines. Vers la chandelle, aux trous du toit coulait l'air blanc, Et quelque vigne folle aux noirceurs purpurines, En deçà d'une cour voisine, s'écroulant.

La lucarne faisait un cœur de lueur vive Dans la cour où les cieux bas plaquaient d'ors vermeils Les vitres; les pavés puant l'eau de lessive Souffraient l'ombre des murs bondés de noirs sommeils...

VII

Qui dira ces langueurs et ces pitiés immondes, Et ce qui lui viendra de haine, ô sales fous Dont le travail divin déforme encor les mondes, Quand la lèpre à la fin mangera ce corps doux?...

VIII

Et quand, ayant rentré tous ces nœuds d'hystéries, Elle verra, sous les tristesses du bonheur, L'amant rêver au blanc million des Maries, Au matin de la nuit d'amour, avec douleur:

«Sais-tu que je t'ai fait mourir? J'ai pris ta bouche, Ton cœur, tout ce qu'on a, tout ce que vous avez; Et moi, je suis malade: oh! je veux qu'on me couche Parmi les Morts des eaux nocturnes abreuvés!

«J'étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines; Il me bonda jusqu'à la gorge de dégoûts! Tu baisais mes cheveux profonds comme des laines, Et je me laissais faire... Ah! va, c'est bon pour vous,

«Hommes! qui songez peu que la plus amoureuse Est, sous sa conscience aux ignobles terreurs, La plus prostituée et la plus douloureuse Et que tous nos élans vers vous sont des erreurs!

«Car ma Communion première est bien passée. Tes baisers, je ne puis jamais les avoir sus: Et mon cœur et ma chair par ta chair embrassée Fourmillent du baiser putride de Jésus!»

IX

Alors, l'âme pourrie et l'âme désolée Sentiront ruisseler tes malédictions: --Ils avaient couché sur ta Haine inviolée, Échappés, pour la mort, des justes passions,

Christ! ô Christ, éternel voleur des énergies, Dieu qui pour deux mille ans vouas à ta pâleur, Cloués au sol, de honte et de céphalalgies, Ou renversés, les fronts des Femmes de douleur.

BATEAU IVRE

Comme je descendais des Fleuves impassibles, Je ne me sentis plus guidé par les haleurs: Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles, Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J'étais insoucieux de tous les équipages, Porteur de blés flamands ou de cotons anglais. Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages, Les fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées, Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants, Je courus! et les Péninsules démarrées N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes. Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes, Dix nuits, sans regretter l'œil niais des falots.

Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures, L'eau verte pénétra ma coque de sapin Et des taches de vins bleus et des vomissures Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et, dès lors, je me suis baigné dans le poème De la mer infusé d'astres et lactescent, Dévorant les azurs verts où, flottaison blême Et ravie, un noyé pensif, parfois, descend;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires Et rhythmes lents sous les rutilements du jour, Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres, Fermentent les rousseurs amères de l'amour!

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes Et les ressacs et les courants; je sais le soir, L'aube,exaltée ainsi qu'un peuple de colombes, Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir.

J'ai vu le soleil bas taché d'horreurs mystiques Illuminant de longs figements violets, Pareils à des acteurs de drames très antiques, Les flots roulant au loin leurs frissons de volets.