Part 1
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ŒUVRES
DE
ARTHUR RIMBAUD
--VERS ET PROSES--
REVUES SUR LES MANUSCRITS ORIGINAUX ET LES PREMIÈRES ÉDITIONS MISES EN ORDRE ET ANNOTÉES PAR PATERNE BERRICHON
POÈMES RETROUVÉS
PRÉFACE DE PAUL CLAUDEL
PARIS
MERCURE DE FRANCE
XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI
1912
PRÉFACE
RIMBAUD
Arthur Rimbaud fut un mystique _à l'état sauvage_, une source perdue qui ressort d'un sol saturé. Sa vie, un _malentendu_, la tentative en vain par la fuite d'échapper à cette voix qui le sollicite et le relance, et qu'il ne veut pas reconnaître: jusqu'à ce qu'enfin, réduit, la jambe tranchée, sur ce lit d'hôpital à Marseille, il sache!
«Le bonheur! Sa dent, douce à la mort, m'avertissait tissait au chant du coq,--_ad matutinum_, au _Christus venit_[1]--dans les plus sombres villes.»--
«Nous ne sommes pas au monde!»--« Par l'esprit on va à Dieu!... C'est cette minute d'éveil qui m'a donné la vision de la pureté... Si j'étais bien éveillé à partir de cette minute-ci...» (et tout le passage célèbre de la _Saison en Enfer_)...«Déchirante infortune!»
Comparez, entre maints textes, cette référence que j'ose emprunter à Sainte Chantal (citée par l'abbé Brémond):
«Au point du jour, Dieu m'a fait goûter presque imperceptiblement une petite lumière en la très haute suprême pointe de mon esprit. Tout le reste de mon âme et ses facultés n'en ont point joui: mais elle n'a duré environ qu'un demi _Ave Maria_.»
Arthur Rimbaud apparaît en 1870, à l'un des moments les plus tristes de notre histoire, en pleine déroute, en pleine guerre civile, en pleine déconfiture matérielle et morale, en pleine stupeur positiviste. Il se lève tout à coup,--«comme Jeanne d'Arc!» s'écriera-t-il plus tard lamentablement. Il faut lire dans le livre de Paterne Berrichon[2] le recit tragique de cette vocation. Mais ce n'est pas une parole qu'il a entendue. Est-ce une voix? Moins encore une: simple inflexion, mais qui suffit à lui rendre désormais impossible le repos et «la camaraderie des femmes». Est-il donc si téméraire de penser que c'est une volonté supérieure qui le suscite? dans la main de qui nous sommes tous: muette et qui a choisi de se taire. Est-ce un fait commun que de voir un enfant de seize ans doué des facultés d'expression d'un homme de génie? Aussi rare que cette louange de Dieu dans la bouche d'un nouveau-né dont nous parlent les récits indubitables. Et quel nom donner à un si étrange événement?
«Je vécus, étincelle d'or de la lumière _nature_! De joie, je prenais une expression bouffonne et égarée au possible.» Une ou deux fois, la note, d'une pureté édénique, d'une douceur infinie, d'une déchirante tristesse, se fait entendre aux oreilles d'un monde abject et abruti, dans le fracas d'une littérature grossière. Et cela suffît. «J'ai brassé mon sang. Mon devoir m'est remis.» Il a fini de parler. On ne confie pas de secrets à un cœur descellé. Il ne lui reste plus qu'à se taire et à écouter, sachant, comme cette Sainte encore, que «les pensées ne mûrissent pas d'être dites». Il regarde avec une ardente et profonde curiosité, avec une mystérieuse sympathie qui ne peut plus être exprimée en «paroles païennes», ces choses qui nous entourent et qu'il sait que nous ne voyons qu'en reflets et en énigmes; «un certain commencement», une amorce. Toute la vie n'est pas de trop pour faire la conquête spirituelle de cet univers ouvert par les explorateurs du siècle qui finit, pour épuiser la création, pour savoir quelque chose de ce qu'elle _veut dire_, pour douer de quelques ques mots enfin cette voix crucifiante au fond de lui-même.
Il nous reste quelques feuillets de son «carnet de damné», comme il l'appelle amèrement, quelques pages laissées par notre hôte d'un jour en ce lieu qu'il a définitivement vidé «pour ne pas voir quelqu'un d'aussi peu noble que nous». Si courte qu'ait été la vie littéraire de Rimbaud, il est cependant possible d'y reconnaître trois périodes, trois manières.
La première est celle de la violence, du mâle tout pur, du génie aveugle qui se fait jour comme un jet de sang, comme un cri qu'on ne peut retenir, en vers d'une force et d'une roideur inouïes:
Corps remagnétisé par les énormes peines, Tu rebois donc la vie effroyable! Tu sens Sourdre le flux des vers livides dans tes veines! (_Paris se repeuple._) Mais, ô femme, monceau d'entrailles! pitié douce! (_Les Sœurs de Charité._)
Qu'il est touchant d'assister à cette espèce de _mue_ du génie et de voir éclater ces traits fulgurants parmi des espèces de jurons, de sanglots et de balbutiements[3]!
La seconde période est celle du voyant. Dans une lettre du 15 mai 1871[4], avec une maladresse pathétique, et dans les quelques pages de la Saison en Enjer intitulées «Alchimie du Verbe», Rimbaud a essayé de nous faire comprendre la «méthode» de cet art nouveau qu'il inaugure, et qui est vraiment une alchimie, une espèce de transmutation, une décantation spirituelle des éléments de ce monde. Dans ce besoin de s'évader qui ne le lâche qu'à la mort, dans ce désir de «voir» qui tout enfant lui faisait écraser son œil avec son poing (les Poètes de sept ans), il y a bien autre chose que la vague nostalgie romantique. «La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde.» Ce n'est pas de fuir qu'il s'agit, mais de trouver: «le lieu et la formule», «l'Éden»; de reconquérir notre état primitif de «Fils du Soleil».--Le matin, quand l'homme et ses souvenirs ne se sont pas réveillés en même temps, ou bien encore au cours d'une longue journée de marche sur les routes, entre l'âme et le corps assujetti à son desport rhythmique, se produit une solution de continuité. Une espèce d'hypnose «ouverte» s'établit, un état de réceptivité pure fort singulier. Le langage en nous prend une valeur moins d'expression que de signe; les mots fortuits qui montent à la surface de l'esprit, le refrain, l'obsession d'une phrase continuelle, forment une espèce d'incantation qui finit par coaguler la conscience, cependant que notre miroir intime est laissé, par rapport aux choses du dehors, dans un état de _sensibilité_ presque matérielle. Leur ombre se projette _directement_ sur notre imagination et _vire_ sur son iridescence. Nous sommes mis en communication,--C'est ce double état du marcheur que traduisent _les Illuminations_: d'une part les petits vers qui ressemblent à une ronde, d'enfants et aux paroles d'un libretto, de l'autre les images décoordonnées qui substituent à l'élaboration grammaticale, ainsi qu'à la logique extérieure, une espèce d'accouplement direct et métaphorique. «Je devins un opéra fabuleux.» Le poète trouve expression non plus en cherchant les mots, mais au contraire en se mettant dans un état de silence et en faisant passer sur lui la nature, les espèces sensibles «qui accrochent et tirent»[5]. Le monde et lui-même se découvrent l'un par l'autre. Chez ce puissant imaginatif, le mot «_comme_» disparaissant, l'hallucination s'installe et les deux termes de la métaphore lui paraissent presque avoir le même degré de réalité. «À chaque être plusieurs _autres_ vies me semblaient dues. Ce monsieur ne sait ce qu'il fait, il est un ange. Cette famille est une nichée de chiens.» Pratiques extrêmes, espèce de mystique «matérialiste»[6], qui auraient pu égarer ce cerveau pourtant solide et raisonnable[7]. Mais il s'agissait d'aller à _l'esprit_, d'arracher le masque à cette nature «absente», de posséder enfin le texte accessible à tous les sens, «la vérité dans une âme et un corps», un monde adapté à notre âme personnelle[8].
Troisième période.--J'ai déjà cité souvent la _Saison en Enfer_[9]. Il me reste peu de chose à ajouter à l'analyse définitive que Paterne Berrichon[10] a faite de ce livre si sombre, si amer, et en même temps pénétré d'une mystérieuse douceur. Là Rimbaud, arrivé à la pleine maîtrise de son art, va nous faire entendre cette prose merveilleuse tout imprégnée jusqu'en ses dernières fibres, comme le bois moëlleux et sec d'un Stradivarius, par le son intelligible. Après Châteaubriand, après Maurice de Guérin, notre prose française, dont le travail en son histoire si pleine, et si différente de celle de notre poésie, n'a jamais connu d'interruption ni de lacune, a abouti à cela. Toutes les ressources de l'incidente, tout le concert des terminaisons, le plus riche et le plus subtil qu'aucune langue humaine puisse apprêter, sont enfin pleinement utilisés. Le principe de la «rime intérieure», de l'accord dominant, posé par Pascal, est développé avec une richesse de modulations et de résolutions incomparable. Qui une fois a subi l'ensorcellement de Rimbaud est aussi impuissant désormais à le conjurer que celui d'une phrase de Wagner.--La marche de la pensée aussi qui procède non plus par développement logique, mais, comme chez un musicien, par dessins mélodiques et le rapport de notes juxtaposées, prêterait à d'importantes remarques.
* * *
Je pose la plume, et je revois ce pays qui fut le sien et que je viens de parcourir: la Meuse pure et noire, Mézières, la vieille forteresse coincée entre de dures collines, Charleville dans sa vallée pleine de fournaises et de tonnerre. (C'est là qu'il repose sous un blanc tombeau de petite fille.) Puis cette région d'Ardenne, moissons maigres, un petit groupe de toits d'ardoise et toujours à l'horizon la ligne légendaire des forêts. Pays de sources où l'eau limpide et captive de sa profondeur tourne lentement sur elle-même; l'Aisne glauque encombrée de nénuphars et trois longs roseaux jaunes qui émergent du jade. Et puis cette gare de Voncq, ce funèbre canal à perte de vue bordé d'un double rang de peupliers: c'est là qu'un sombre soir, à son retour de Marseille, l'amputé attendit la voiture qui devait le ramener chez sa mère. Puis à Roche la grande maison de pierres corrodées avec sa haute toiture paysanne et la date: 1791 au-dessus de la porte, la chambre à grains où il écrivit son dernier livre, la cheminée ornée d'un grand crucifix où il brûla ses manuscrits, le lit où il a souffert. Et je manie des papiers jaunis, des dessins, des photographies, celle-ci entre autres si tragique où l'on voit Rimbaud tout noir comme un nègre, la tête nue, les pieds nus, dans le costume de ces forçats qu'il admirait jadis, sur le bord d'un fleuve d'Ethiopie[11], des portraits à la mine de plomb et cette lettre enfin d'Isabelle Rimbaud qui raconte les derniers jours de son frère en l'Hôpital de la Conception à Marseille[12].
Il me regardait avec le ciel dans les yeux... Alors il m'a dit: Il faut tout préparer dans la chambre, tout ranger, le prêtre va revenir avec les sacrements. Tu vas voir, on va apporter les cierges et les dentelles, il faut mettre des linges blancs partout... Eveillé, il achève sa vie dans une sorte de rêve continuel: il dit à présent des choses bizarres, très doucement, d'une voix qui m'enchanterait si elle ne me perçait le cœur. Ce qu'il dit, ce sont des rêves,--pourtant ce n'est pas la même chose du tout que quand il avait la fièvre. _On dirait, et je crois, qu'il le fait exprès_[13]. Comme il murmurait ces choses-là, la sœur m'a dit tout bas: «Il a donc encore perdu connaissance?» Mais il a entendu _et est devenu tout rouge_; il n'a plus rien dit, mais la sœur partie, il m'a dit: On me croit fou, et toi, le crois-tu? Non, je ne le crois pas, c'est un être immatériel presque et sa pensée s'échappe malgré lui. Quelquefois il demande aux médecins si eux voient les choses extraordinaires qu'il aperçoit et il leur parle et leur raconte avec douceur, en termes que je ne saurais rendre, ses impressions: les médecins le regardent dans les yeux, ces beaux yeux qui n'ont jamais été si beaux et plus intelligents, et se disent entre eux: c'est singulier. Il y a dans le cas d'Arthur quelque chose qu'ils ne comprennent pas. Les médecins d'ailleurs ne viennent presque plus parce qu'il pleure souvent en leur parlant, et cela les bouleverse.--Il reconnaît tout le monde, moi il m'appelle parfois Djami, mais je sais que c'est parce qu'il le veut, et que cela rentre dans son rêve voulu ainsi; d'ailleurs il mêle tout et... _avec art._ Nous sommes au Harrar, nous partons toujours pour Aden, il faut chercher des chameaux, organiser la caravane; il marche très facilement avec la nouvelle jambe articulée; nous faisons quelques tours de promenade sur de beaux mulets richement harnachés; puis il faut travailler, tenir les écritures, faire des lettres. Vite, vite, on nous attend, fermons les valises et partons. Pourquoi l'a-t-on laissé dormir? pourquoi ne l'aidè-je pas à s'habiller? Que dira-t-on si nous n'arrivons pas aujourd'hui? On ne le croira pas sur parole, on n'aura plus confiance en lui! Et il se met à pleurer en regrettant ma maladresse et ma négligence, car je suis toujours avec lui et c'est moi qui suis chargée de faire tous les préparatifs...»
Je suis un de ceux qui l'ont cru sur parole, un de ceux qui ont eu confiance en lui.
Juillet 1912.
Paul Claudel.
[1] Premier brouillon: «Quand pour les hommes forts le Christ vient».
[2] _Jean-Arthur Rimbaud, le Poète._ (Mercure de France, édit.).
[3] Dès les plus anciennes pièces de Rimbaud, on trouve des vers comme ceux-ci:
_...Où, lentement vainqueur_, il domptera les choses Et montera sur tout comme sur un cheval. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ce que l'on ne sait pas, c'est peut-être terrible! (_Le Forgeron._)
[4] Récemment retrouvée par M. Paterne Berrichon et publiée par _la Nouvelle Revue française_ du 1er octobre 1912.
[5] Lettre du 15 mai 1871 précitée.
[6] Lettre précitée.
[7] «Je ne pouvais pas continuer, je serais devenu fou et puis... c'était mal». (Paroles à Isabelle Rimbaud). Voir aussi: _Saison en Enfer._
[8]: «Il voulut voir la vérité, l'heure du désir et de la satisfaction essentiels. Que ce fût ou non une aberration de piété, il voulut. Il possédait au moins un assez large pouvoir humain. «Voir tout ce _Conte_ qui illustre le côté destructeur de Rimbaud (_Illuminations_, p. 222).
[9]: 1873: l'année des _Amours jaunes_ et des _Chants de Maldoror._ --C'est ici que Rimbaud a voulu s'arrêter sur la route de Dieu dans une espèce d'attente suspicieuse. Mais il reste l'Univers «et tout l'après-midi où ils s'avancèrent du côté des jardins de palmes.»
[10] Ouvrage précité.
[11] «Hélas! je ne tiens plus du tout à la vie et si je vis, je suis habitué à vivre de fatigue... et à me nourrir de chagrins aussi véhéments qu'absurdes dans des climats atroces... Puissions-nous jouir de quelques années de vrai repos dans cette vie; et heureusement que cette vie est la seule et que cela est évident, _puisqu'on ne peut s'imaginer une autre oie avec un ennui plus grand que celle-ci!_» (Aden, 25 mai 1881). Il a touché le fond, du moins il le croit. Cette région de la Mer Rouge qui finit par fixer Terrant est bien celle de la terre qui ressemble le plus à l'enfer classique, «l'ancien, celui dont le Fils de l'Homme ouvrit les portes».
[12] À ce moment elle ignorait tout des livres de son frère. Cette lettre, adressée à Mme Rimbaud, est datée de l'hôpital de la Conception 28 octobre 1891.
[13] C'est moi qui souligne.
PREMIERS VERS
1870-1872
SENSATION
Par les soirs bleus d'été j'irai dans les sentiers, Picoté par les blés, fouler l'herbe menue: Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds, Je laisserai le vent baigner ma tête nue Je ne parlerai pas, je ne penserai rien. Mais l'amour infini me montera dans l'âme; Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien, Par la Nature,--heureux comme avec une femme.
TÊTE DE FAUNE
Dans la feuillée, écrin vert taché d'or, Dans la feuillée incertaine et fleurie De splendides fleurs où le baiser dort, Vif et crevant l'exquise broderie,
Un faune égaré montre ses deux yeux Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches: Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieux, Sa lèvre éclate en rires sous les branches.
Et quand il a fui--tel qu'un écureuil,-- Son rire tremble encore à chaque feuille, Et l'on voit épeuré par un bouvreuil Le Baiser d'or du Bois, qui se recueille.
SONNET
Français de soixante-dix, bonapartistes, républicains, souvenez-vous de vos pères en 92...
Paul de Gassagnac, _Le Pays._
Morts de quatre-vingt-douze et de quatre-vingt-treize Qui, pâles du baiser fort de la liberté, Calmes, sous vos sabots brisiez le joug qui pèse Sur l'âme et sur le front de toute humanité;
Hommes extasiés et grands dans la tourmente, Vous dont les cœurs sautaient d'amour sous les haillons, Ô soldats que la Mort a semés, noble amante, Pour les régénérer dans tous les vieux sillons;
Vous dont le sang lavait toute grandeur salie, Morts de Valmy, morts de Fleurus, morts d'Italie, Ô million de Christs aux yeux sombres et doux,
Nous vous laissions dormir avec la République, Nous, courbés sous les rois comme sous une trique: --Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous!
LES EFFARÉS
Noirs dans la neige et dans la brume, Au grand soupirail qui s'allume, Leurs culs en rond,
À genoux, cinq petits--misère!-- Regardent le Boulanger faire Le lourd pain blond.
Ils voient le fort bras blanc qui tourne La pâte grise et qui l'enfourne Dans un trou clair.
Ils écoutent le bon pain cuire, Le Boulanger au gras sourire Grogne un vieil air.
Ils sont blottis, pas un ne bouge Au souffle du soupirail rouge Chaud comme un sein.
Quand, pour quelque médianoche, Façonné comme une brioche On sort le pain,
Quand, sous les poutres enfumées, Chantent les croûtes parfumées Et les grillons,
Que ce trou chaud souffle la vie, Ils ont leur âme si ravie Sous leurs haillons,
Ils se ressentent si bien vivre, Les pauvres Jésus pleins de givre, Qu'ils sont là tous
Collant leurs petits museaux roses Au treillage, grognant des choses Entre les trous,
Tout bêtes, faisant leurs prières Et repliés vers ces lumières Du ciel rouvert,
Si fort, qu'ils crèvent leur culotte Et que leur chemise tremblote Au vent d'hiver.
LE DORMEUR DU VAL
C'est un trou de verdure où chante une rivière Accrochant follement aux herbes des haillons D'argent, où le soleil, de la montagne fière, Luit; c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu, Dort: il est étendu dans l'herbe, sous la nue, Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme Sourirait un enfant malade, il fait un somme. Nature, berce-le chaudement: il a froid!
Les parfums ne font pas frissonner sa narine; Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
LE BUFFET
C'est un large buffet sculpté: le chêne sombre, Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens. Ce buffet est ouvert et verse dans son ombre, Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants.
Tout plein: c'est un fouillis de vieilles vieilleries, De linges odorants et jaunes, de chiffons De femmes et d'enfants, de dentelles flétries, De fichus de grand'mère où sont peints des griffons.
C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.
Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires! Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis Quand s'ouvrent lentement tes grandes potres noires.
MA BOHÊME
Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées. Mon paletot aussi devenait idéal. J'allais sous le ciel, Muse, et j'étais ton féal: Oh là là, que d'amours splendides j'ai rêvées!
Mon unique culotte avait un large trou. Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse. Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.
Et je les écoutais, assis au bord des routes, Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques, Comme des lyres, je tirais les élastiques De mes souliers blessés, un pied contre mon cœur!
LES DOUANIERS
Ceux qui disent: Cré Nom, ceux qui disent macache, Soldats, marins, débris d'Empire, retraités Sont nuls, très nuls devant les soldats des Traités Qui tailladent l'azur frontière à grands coups d'hache.
Pipe aux dents, lame en main, profonds, pas embêtés, Quand l'ombre bave aux bois comme un mufle de vache Ils s'en vont, amenant leurs dogues à l'attache, Exercer nuitamment leurs terribles gaietés!
Ils signalent aux lois modernes les faunesses. Ils empoignent les Fausts et les Diavolos: «Pas de ça, les anciens! Déposez les ballots!»
--Quand sa sérénité s'approche des jeunesses, Le Douanier se tient aux appas contrôlés. Enfer aux délinquants que sa paume a frôlés!
ACCROUPISSEMENTS
Bien tard, quand il se sent l'estomac écœuré, Le frère Calotus, un œil à la lucarne D'où le soleil clair comme un chaudron récuré Lui darde une migraine et fait son regard darne, Déplace dans les draps son ventre de curé.
Il se démène sous sa couverture grise Et descend ses genoux à son ventre tremblant, Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise; Car il lui faut, le poing à l'anse d'un pot blanc, À ses reins largement retrousser sa chemise!
Or il s'est accroupi, frileux, les doigts de pied Repliés, grelottant au clair soleil qui plaque Des jaunes de brioche aux vitres de papier; Et le nez du bonhomme où s'allume la laque Renifle aux rayons, tel qu'un charnel polypier.
* * *
Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe Au ventre; il sent glisser ses cuisses dans le feu, Et ses chausses roussir, et s'éteindre sa pipe. Quelque chose comme un oiseau remue un peu À son ventre serein, comme un morceau de tripe!
Autour, dort un fouillis de meubles abrutis; Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres, Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis Aux coins noirs; des buffets ont des gueules de chantres Qu'entr'ouvre un sommeil plein d'horribles appétits.
L'écœurante chaleur gorge la chambre étroite. Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons; Il écoute les poils pousser dans sa peau moite Et, parfois, en hoquets fort gravement bouffons S'échappe, secouant son escabeau qui boite...
* * *
Et le soir, aux rayons de lune qui lui font Aux contours du cul des bavures de lumière, Une ombre avec détails s'accroupit sur un fond De neige rose, ainsi qu'une rose trémière... Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond.
LES ASSIS
Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerdés de bagues Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs, Le sinciput plaqué de hargnosités vagues Comme les floraisons lépreuses des vieux murs:
Ils ont greffé dans des amours épileptiques Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs De leurs chaises; leurs pieds aux barreaux rachitiques S'entrelacent pour les matins et pour les soirs!
Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges, Sentant les soleils vifs percaliser leur peau, Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges, Tremblant du tremblement douloureux du crapaud.
Et les Sièges leur ont des bontés: culottée De brun, la paille cède aux angles de leurs reins; L'âme des vieux soleils s'allume emmaillotée Dans ces tresses d'épis où fermentaient les grains.