Oeuvres De Andre Lemoyne Une Idylle Normande Le Moulin Des Pres
Chapter 5
Dans les belles années de votre jeunesse, à quatorze ou quinze ans, vous avez rencontré sans doute en voyage une charmante ville haute abritée par de vieux châtaigniers coquettement étagés sur ses pentes, et se mirant de loin dans un fleuve tranquille, empourpré des lueurs du matin. Aux derniers plans du paysage, comme un fil d'araignée jeté dans la brume d'or, la courbe d'un pont suspendu mariait deux collines. Le soleil printanier vous envoyait ses rayons, comme une pluie de joie; toutes les cloches étaient en branle, l'orgue chantait et le vent tiède et parfumé vous apportait des lambeaux de musique sacrée. Des enfants roses jouaient au seuil des portes ouvertes. De jeunes femmes à longues robes cheminaient vers l'église, et les petites vieilles, proprettes et réjouies, laissaient épanouir de belles rides maternelles sous les amples tuyaux de leurs bonnets à barbes de neige. Quoique étranger, vous vous sentiez chez vous. La bienvenue rayonnait sur tous les visages, comme une sainte lumière des coeurs. Depuis, vous avez vu bien d'autres villes, plus grandes ou plus célèbres; mais la première est restée comme une vivante image incrustée dans votre souvenir. Plus tard, vous avez voulu la revoir; vous l'avez longtemps cherchée sans pouvoir la retrouver. Vous ne saviez plus son nom: «Était-ce en France, ou sur un versant d'Espagne? N'était-ce pas une cité flamande, une riveraine de la Moselle ou du Rhin? Peut-être au pied des Alpes la retrouverais-je? Je me rappelle une fraîche voisine de Saint-Gall, de Lucerne ou de Glaris.» Mais non; vous perdez votre peine. Les années passent, et votre souhait, vous finissez par ne plus y songer. Vous vous étiez dit pourtant: «Si j'entendais prononcer le nom de cette ville, je la reconnaîtrais.» Un jour, par hasard, un indifférent répète devant vous ce nom-là; vous tressaillez: c'est bien elle. Des syllabes identiques vous ont frappé l'oreille. La ville est tout près de vous. Vous avez passé cent fois près d'elle sans le savoir; c'est au plus à quinze ou vingt lieues. Vous y courez en toute hâte; en route, vous écoutez chanter en sourdine dans votre coeur l'orchestre magique des lointains souvenirs. Enfin, vous entrez dans la ville de vos rêves; mais vous ne la reconnaissez plus. C'est bien elle, pourtant; voici le mail, le pont là-bas, le clocher, l'église, rien n'y manque; mais le ciel est gris, le fleuve sale, les arbres rouillés, les gens rogues, les chiens maussades, les enfants déguenillés et pleurards. «Quel changement! dites-vous; est-ce possible! c'est une erreur, sans doute.» Pauvre homme! Toi seul as changé.
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Les _robes_ jouent un assez grand rôle dans notre existence d'homme. Lorsque percent nos premières dents, que nous bégayons nos premières syllabes et que nous essayons notre premier pas en trébuchant, notre petite main s'accroche à une _robe_, la robe de la jeune et gracieuse femme que Dieu fit notre mère. Elle, tricotant nos bas ou brodant nos vestes futures, va tout droit son chemin sur le haut tapis des salons ou le sable fin des allées, n'osant détourner la tête pour ne pas décourager nos efforts..., mais son coeur a des yeux. Elle est un écho de nos moindres mouvements. Elle chemine heureuse... l'enfant grandira... et peut-être un jour sera Duguay-Trouin, Pétrarque ou Vélasquez;--elle est la mère d'un homme qui doit dompter la mer ou conquérir des âmes.--Au printemps de la vingtième année, le frôlement d'une _robe_ éveille une tempête en nous; nos oreilles tintent, nos yeux se troublent; quelque chose nous prend à la gorge et paralyse nos paroles; avec quelle joie nous verserions tout le sang de nos veines pour un seul pli de cette _robe_ qui passe!--Et plus tard, quand nous avons vu soixante et quelques fois s'effeuiller la cime rougeâtre des marronniers, que l'heure est venue de quitter la scène, que nous nous sommes couchés pour passer bientôt par cette petite porte basse ouvrant sur les grandes régions inconnues; alors, si à notre oreiller nous entendons le bruit d'une _robe_ qui veille, nous savons qu'une belle main pieuse est là pour clore nos paupières. Cette suave pensée nous console presque de mourir, nous aide à passer doucement, à nous éteindre comme la dernière lueur d'un cierge béni, qui se fond dans un flot parfumé de cire blanche.
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J'aime le sourire des gens graves. Quand je vois s'entr'ouvrir la bouche discrète des penseurs, je me souviens des riches floraisons répandues sur les calmes étangs des bois: trèfles d'eau, sagittaires, nymphaeas, villarsies. Les enfants qui passent ne se doutent pas des longues racines chevelues qui plongent aux abîmes; ils n'aperçoivent que la fleur suave éclose des profondeurs.
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Pour marcher dans l'histoire, quel guide préférez-vous, de Jules ou de Henri? L'un vous prend la main comme à un enfant, et, témoin ému de vos rires et de vos pleurs, vous promène haletant à travers les comédies ou les drames du passé; l'autre est froid et fatigant comme un procès-verbal: ce sera l'Anquetil des races futures; on l'achète pour meubler sa bibliothèque, mais on l'ouvre peu. Il me semble que la Muse sévère de l'histoire n'interdit pas les manifestations de la vie; flammes visibles ou feux couvants, tous les vrais historiens sont passionnés. Hérodote est grand-oncle de l'Arioste; Thucydide, un peu cousin de Tyrtée; et Tacite frère de Juvénal.
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Il est des heureux qui naissent pour aimer, d'autres pour être aimés.
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Pourquoi saluez-vous le corbillard qui passe, conduisant un mort que vous n'avez jamais connu? les opinions varient: les Pharisiens disent: «Bon voyage; il ne pourra plus nuire: morte la bête, mort le venin;» les chrétiens: «S'il a eu des torts envers moi, j'en ai eu peut-être à son égard: je lui pardonne;» les masses, raisonnant peu, mais souvent fort éclairées sans le savoir, obéissent à une pensée plus haute, saluent, à son entrée dans une autre vie, un être d'un ordre supérieur, et tirent simplement leur casquette à l'immortalité de l'âme.
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A notre époque, les acteurs comiques, injectés d'atrabile, succombent à des accès de folie noire, tandis que les préposés aux pompes funèbres meurent souvent de pléthore alcoolique, exhilarés, épanouis; leur dernier soupir est un éclat de rire.
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Entre les aveugles-nés et les aveugles par accident la différence est grande; aux derniers seuls la douleur. Ils ont joui de la lumière, ils savent ce qu'ils ont perdu, tandis que les premiers marchent au milieu d'un paradis terrestre qu'ils ne connaissent que par ouï-dire; ils ne peuvent soupçonner les splendides paysages que chaque aurore éclaire pour les voyants.
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Les êtres qui n'ont jamais aimé ressemblent aux premiers aveugles.
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Les coloristes naissent au pays du soleil ou de la brume: Vénitiens ou Flamands; Titien et Véronèse, Rubens et Van Dyck. La lumière des uns est-elle plus riche, plus grasse, plus ruisselante, plus égale, plus légère, plus subtile, plus aérienne? chacune a son caractère et sa beauté. Ce sont des lumières soeurs, sous des latitudes extrêmes. L'une est comme un rayonnement du vrai soleil; l'autre semble jaillir de l'âme, du foyer divin qui éclaire l'artiste noyé dans les ténèbres des basses régions humides.
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Le plus riche héritier des belles traditions de la grâce antique, le grand maître de la Renaissance, Jean Goujon, n'a jamais copié ni imité la Grèce. Il l'a comprise, il l'a aimée, se l'est assimilée dans son ardent amour, et, devenu créateur, il a laissé des oeuvres qui vivent, et qui vivront tant qu'un soleil se fera gloire de les éclairer. Il a retrouvé le charme souverain de la beauté païenne dans l'harmonie de ces corps suaves qui savent chanter aux yeux. C'est un frère de Prud'hon et d'André Chénier.
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Les serments se prêtent, mais ne se donnent pas: ce qui explique leur grand nombre.
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Toutes les religions sont bonnes; la plus belle des raisons ne vaudra jamais la suprême douceur de croire à quelque chose.
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Jusqu'à présent personne n'a pu me prouver que Dieu n'existait pas: donc j'y crois.
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Les artistes n'ont pas la folie de vouloir plaire à tout le monde. Ils savent bien qu'ils travaillent pour des groupes similaires, des _voyants_ organisés comme eux, mais qui, ne sachant ni sculpter, ni peindre, se glorifient d'un frère supérieur réalisant son oeuvre dans l'harmonie de leurs pensées.
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Chacun a ses pauvres. Pour moi, je donne de préférence à ceux qui me plaisent; c'est injuste pour ceux que j'oublie à regret: j'aime à penser qu'ils pourront plaire à d'autres.
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J'aime peu les avocats. Quand on veut me prouver quelque chose, j'ai l'habitude de m'en aller.
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De son vivant donner son nom à une rue de Paris, représente chez nous le comble de la gloire: rue Rossini, rue Auber, rue Lamartine. Alfred de Musset et Théophile Gautier, qui pourtant ne se ressemblent guère, mais tous deux d'une distinction si rare, obtiendront-ils jamais cette sanction municipale?
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Les choses les plus graves, les plus belles, les plus saintes, ne se prouvent pas, mais se révèlent: nous comprenons l'amour en aimant, la charité en donnant, la foi en croyant.
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Après cette vie terrestre, où donc irai-je? Où sont allés ceux que j'aime. Le reste m'importe peu.
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Quand la poésie se met à la queue d'un parti politique, elle se dégrade. De souveraine, elle descend au rôle de servante. La princesse éblouissante devient Peau d'Ane. Et pourtant notre coeur devrait être un abîme d'indulgence pour les poètes, ne fût-ce que par gratitude pour les saintes joies qu'ils nous ont données dans leurs jours de lumière.
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Au printemps dernier, j'ai pu voir un papillon sortant de sa chrysalide comme de l'étui d'un éventail. D'abord étourdi et comme ébloui par le grand jour, il se traîna gauchement sur le sol, étirant ses ailes gommeuses, agglutinées, collant au corps comme une robe de soie chiffonnée; mais le soleil eut bientôt fait de lui sécher les ailes, et, comme une flèche, il disparut dans un rayon du matin. Après son départ, l'intérieur de la chrysalide garda longtemps ses couleurs: bandes de pourpre, stries d'azur et points d'or.--En songeant à cette chrysalide et aux riches empreintes qu'y avait laissées le splendide pèlerin du ciel, je me souviens des coeurs où l'amour a passé.
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On a comparé les hommes qui changent d'opinion à des girouettes qui tournent; ceux qui n'en changent pas, à des girouettes rouillées qui n'obéissent plus au vent. Nous voilà donc rangés dans une de ces deux catégories: nous sommes des pantins ou des ganaches; dure alternative.--Tous les changements sont fort honorables quand ils n'ont pas eu l'intérêt pour mobile. Mais qui le saura?
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Au Théâtre-Italien, ne comprenant pas les paroles, j'écoute simplement la passion qui chante, et me laisse aller en pleine eau, sans contrainte, au courant du grand fleuve harmonique. A l'Opéra, c'est autre chose, je souffre presque toujours d'entendre notre belle langue française si cruellement martyrisée par un ténor pour l'émission facile de sa note à effet. Est-ce un jargon de Savoie ou d'Auvergne? Je pars désappointé, ne pouvant endurer plus longtemps un tel supplice de l'oreille.
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L'oiseau qui n'a pas encore brisé la coquille de son oeuf peut-il se douter par avance des magnifiques paysages qu'il verra défiler dans son vol, lorsque, obéissant au libre gouvernail de ses ailes, il s'en ira tout en joie par le ciel, saluant au miroir des rivières la frémissante image des chênes et des hêtres dont les hautes cimes verdoient mêlées à des rougeurs d'aurore.--Pour l'inconnu d'une autre vie, nous sommes l'oiseau dans l'oeuf, hermétiquement clos: impossible de rien voir au travers. Mais nous avons des pressentiments, et plus nos pressentiments sont riches, plus notre intelligence est grande.
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Un positiviste peut être un honnête homme, mais, assurément, il est affligé d'un cerveau étroit: il peut savoir beaucoup; avec la patience des taupes souterraines, il peut creuser, pour une certaine classe de curieux, de profondes galeries d'érudition, mais il n'invente rien. L'imagination lui manque, et le goût et le sens critique. Dans mes jours gris, j'ai eu le malheur d'en connaître quelques-uns: pas une lueur dans leur physionomie, pas une inflexion reposante dans leur timbre de voix.
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Les grands prosateurs sont presque aussi rares que les grands poètes.
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Mahomet et Napoléon Ier, deux génies essentiellement pratiques, commencèrent par épouser des femmes très riches, toutes deux veuves et plus âgées qu'eux.
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Pourquoi tant de veuves se remarient-elles, et si peu de veufs?
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J'ai connu des gens polis comme des notaires, paraissant discrets comme des confesseurs, qui, dans le geste ou dans les mots, n'avaient rien de compromettant si on venait à parler d'une femme absente, mais leurs yeux s'éclairaient d'une lueur singulière et devenaient bavards comme des crieurs publics.
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O sainte hypocrisie du coeur, sois mille fois bénie, comme la clef d'or ouvrant le paradis des songes! Sans toi les chemins fleuris où nous guide sûrement la main d'une femme courageuse ne seraient qu'une voie semée d'épines et de ronces: les mauvaises nouvelles écartées, les créanciers apaisés, les courants d'air étouffés dans les froids corridors, le gibier cuit à point, le café noir saisi dans son arôme, les pantoufles des petites habitudes chaudement fourrées de cygne, tous ces riens enchantés constituant la seconde moitié de la vie, à qui les devons-nous? Nous serions de grands ingrats de ne pas le reconnaître.
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Les plus hautes cimes sont éclairées les premières par le soleil qui se lève et retiennent les dernières lueurs du soleil qui s'en va: images des peuples providentiels, à l'aube et au déclin de leurs destinées.
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Les gens acclimatés dans la douleur sont dépaysés dans les joies. Que, par une rare fortune, une seule fois dans leur vie, ils aient le malheur d'être heureux, ils cèdent à la secousse; ils passent brusquement comme d'un rêve dans la mort, sans transition, avant d'avoir bien compris la prospérité qui les tue.
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Quelques chirurgiens, qui m'ont tout l'air de mauvais plaisants, s'étonnent de ne pas trouver l'âme au bout de leur scalpel, en fouillant le cadavre: c'est la chercher quand elle est partie.
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Les artistes, constamment préoccupés de l'expression du beau, vivent dans un monde à part, dans une haute région, leur vrai domaine, où, sans mot dire, d'un geste, d'un regard, les initiés se comprennent, comme dans une franc-maçonnerie tacite des intelligences.
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Bien écouter, bien marcher, deux qualités rares... chez les artistes dramatiques.
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On sort toujours plus grand d'une promenade au Louvre. Quand on a pu saluer dans leurs oeuvres Léonard de Vinci, Rembrandt, Titien ou Raphaël, on a vécu quelques instants dans la famille des grands esprits. Au déclin du jour, on les quitte à regret, et, du fond des galeries, les divins maîtres vous accompagnent longuement de leurs regards placides et de leur indéfinissable sourire; et souvent la nuit heureuse est toute peuplée de beaux rêves, grâce à leur radieux souvenir.--Je sais une éminente artiste du Théâtre-Français qui, chaque semaine, fait pieusement au Louvre un pèlerinage de deux ou trois heures.
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Les carpes aiment la boue, la truite les eaux limpides. Ainsi dans le monde moral: à chacun son élément, ce qui tue les uns fait vivre les autres.
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Se trouver à l'aise dans la compagnie des hommes supérieurs indique une supériorité, et réciproquement: un être inférieur y sera gêné comme une oie fourvoyée parmi des cygnes.
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L'homme, fils de la femme, est illogique, et souvent bien plus qu'elle.
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Don Juan, c'est Chérubin grandi, l'adolescent fait homme, le rêve réalisé.... Il ne doit pas vieillir.
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Si vous dépassez une petite moyenne de vertus, attendez-vous à être traités comme de grands criminels; exemples: Socrate, Jésus-Christ, Jeanne d'Arc.
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Les grands poètes sont les plus clairs: une merveilleuse lucidité dans l'ordre des idées, la plus rigoureuse précision dans le choix des mots feront éternellement vivre Homère, Virgile et La Fontaine, que lisent les enfants et que se font relire les vieillards, à l'aurore des impressions, aux dernières lueurs de la pensée.
NOTES DE VOYAGE
_A M. Alfred Didot_
=Directeur de _La Chasse illustrée_=.
NOTES DE VOYAGE
JERSEY
Si quelques détails relatifs à la faune ou la flore de Jersey vous paraissent de nature à intéresser quelques-uns de vos lecteurs, veuillez faire accueil à ces notes rapides, crayonnées au hasard de mes impressions quotidiennes. Vous n'y trouverez pas sans doute le caractère technique par lequel se distinguent certains spécialistes, explorateurs autorisés de la zone équatoriale ou des régions polaires, dont l'oiseau, la plante ou le poisson _inédit_ se présentent hérissés d'un si formidable appareil d'arêtes, de plumes ou d'épines, qu'on renonce très volontiers à faire leur connaissance. Je ne vous donnerai que la vérité simple en propos quelque peu décousus.
Du lièvre, n'en cherchez pas dans l'île. J'en ai mangé pourtant, et de fort bon, à la _Pomme d'or_; mais assurément ce lièvre avait navigué, sans doute après décès, sur un des magnifiques steamers qui font le trajet régulier de Granville et Southampton. Un insulaire d'un âge vénérable m'a raconté n'avoir souvenir, dans sa longue existence, que d'un seul lièvre vivant aperçu un matin dans une éclaircie de luzerne. Le bruit s'en répandit comme une traînée de poudre, et ce jour-là, après la chasse à courre, le nombre des compétiteurs réclamant la bête fut si considérable qu'on dut en appeler au tribunal (ici la Cour se nomme _cohue_, détail entre parenthèses). On ne dit pas si le corps du délit fut attribué au tribunal, et si les juges furent aussi spirituels que ceux de La Fontaine, qui rendirent une décision si prompte afin de l'avaler fraîche (l'huître, s'entend). A Jersey, la chasse est nulle. Elle ouvre le 1er octobre et ferme le 1er février; mais en temps de neige les gamins et les braconniers parcourent la campagne, malgré les plus expresses prohibitions. Ce qui met un frein à leur esprit d'aventure, c'est la défense faite par les plus petits hobereaux de chasser sur leurs terres, sous peine de justice et de mort pour les chiens contrevenants. Depuis plusieurs années les imprimeurs de Saint-Hélier font de très bonnes affaires, eu égard aux nombreuses annonces interdisant la chasse, dans presque tous les journaux. Un propriétaire dénué de mansuétude dépense chaque année en frais d'impression plus d'argent que ne vaudrait tout le gibier de son île. Exceptons quelques lapins égarés çà et là dans les maigres garennes. Il y a quelques jours, le maire (connétable) d'une paroisse et quelques notables habitants furent condamnés à l'amende pour avoir tué deux ou trois lapins sur un terrain vague et de vaine pâture, qu'un personnage irascible de la même paroisse prétendait lui appartenir à titre féodal. Pas de vignes ni de champs de sarrasin pour remiser cailles et perdrix; on n'en trouve plus; on ignore à quelle époque elles ont disparu, et par une singularité curieuse, de mémoire d'amoureux, on n'a jamais entendu chanter le rossignol. Portbail et Carteret ne sont pourtant qu'à cinq ou six lieues, mais jamais le _nightingale_ n'a jugé à propos de franchir la distance. Pourquoi? Mystère. Si on expliquait tout, la vie serait en prose. En revanche, j'ai prêté l'oreille à une fort belle grive, la grande musicienne qui, branchée dans les vieux ormeaux de Saint-Clément, se faisait entendre de fort loin, mêlant ses notes riches et puissantes aux mugissements des taureaux et génisses épars dans les gras pâturages, tandis que sur la côte le flot montant battait les roches déchiquetées qui font à cette région de l'île une ceinture de granit rouge et noir offrant l'aspect d'une grande ville incendiée enfouie dans un cataclysme sous-marin. Dans les jours calmes, quand les soleils tombants empourprent ciel et mer, il manque pourtant quelque chose à cette harmonie rustique et un peu sauvage des soirs: un son d'angélus à la voix lente et grave. Pas une seule des douze paroisses n'a le religieux bonheur de tinter la salutation de l'ange. Le culte de la Vierge n'est pas reconnu. La poésie du recueillement n'y trouve pas son compte. Chaque soir, en revanche, un coup de canon proclame militairement le coucher du soleil. A propos de la race bovine, je dois dire qu'elle s'est conservée sans mélange. Tout étranger à cornes faisant mine de reproducteur est abattu sur quai sans rémission. La race est restée aussi pure qu'au temps du roi Guillaume.
Des corbeaux et des pies à discrétion; peu de geais, de difficile approche, et quantité d'oiseaux de proie, sans compter leurs correspondants à _faciès_ humain, rappelant, comme dans les _Travailleurs de la mer_, les coriaces navigateurs de contrebande qui, après avoir opéré un certain nombre d'années leur bonne petite traite des noirs, achèvent paisiblement leurs vieux jours avec de fine laine fourrée dans leurs sabots de patriarche. En général les hirondelles sont parties avant l'ouverture de la chasse, autrement on les fusille sans pitié sur le bord de la mer, sans aucun respect pour l'oiseau béni. Les amateurs s'en accommodent parce qu'elles sont grasses. Le coucou, qu'on appelle ici le héraut du printemps, arrive et déloge de bonne heure. Les tourterelles n'apparaissent qu'en mai et partent fin septembre. Depuis vingt ans on n'a guère vu que deux ou trois loriots rendre visite aux cerises. Parmi les oiseaux passant quelquefois l'hiver à Jersey, on peut compter le _mûrier_, becfigue au plumage de feu, à petite cravate blanchâtre, qui se perche toujours à la cime des buissons et d'une vaillance en amour à rendre des points à messieurs les pierrots et à mesdames les tourterelles.
En mettant le pied sur le continent, j'ai rencontré un armateur de Saint-Waast-la-Hougue, M. Edmond l'Évêque, grand disciple de saint Hubert. Pour le tir en bateau, j'en connais peu de sa force. Il m'a fait hommage d'un magnifique _grisard_ tué dans la tempête, et, à ma rentrée dans notre bonne ville de Paris, j'ai fait _préparer_ mon palmipède par M. Delesalle, de la rue Saint-Dominique, un artiste qui vous présente ses nombreux défunts, à ailes tendues ou repliées, dans les attitudes de la ruse, de la crainte ou de la colère, avec un tel respect de la vérité, qu'on se demande s'il n'aurait pas vécu lui-même dans la plume de ses nombreux sujets. Ceux qu'il expose dans son musée m'ont paru si vivants après décès, que s'ils venaient à renaître ils seraient, je crois, surpris et charmés de leur toilette définitive, spécimen vraiment pittoresque de leur bonne grâce ou de leur farouche aspect.