Oeuvres De Andre Lemoyne Une Idylle Normande Le Moulin Des Pres

Chapter 12

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Elle fut vraiment très heureuse d'abord, se laissant vivre sans arrière-pensée, et sentant remonter en elle comme une sève des vieux jours. Mais peu à peu les réflexions soucieuses reprirent le dessus. Elle gardait son idée fixe, se réservant tôt ou tard de remettre les arguments sérieux en ligne de bataille.

Par une singularité curieuse chez certains aveugles, malgré les rudes épreuves du passé, malgré l'affreuse nuit qui depuis vingt ans s'était faite autour d'elle, les pensées de Mlle Berthe n'étaient pas généralement tristes. Depuis longtemps résignée à vivre de prières et de recueillement, déshabituée de voir avec ses yeux réels toutes nos laideurs contemporaines, elle vivait réfugiée en elle comme dans une sainte chambre noire qui ne tamisait plus que les rayons d'or des beaux souvenirs. Il lui suffisait de regarder en elle pour y trouver toutes les richesses du monde intérieur. Sous son petit bonnet ruché, d'où s'échappaient quelques touffes de cheveux blancs, très doux à voir, son visage pâle à tons d'ivoire rayonnait d'une beauté surnaturelle. Certes l'âge y avait imprimé ses rides; mais irradiées et peu profondes, ces rides étaient belles: elles racontaient simplement toute une vie de sainte abnégation, d'humble héroïsme et de piété fervente.

Donc, un matin qu'Albert promenait Mlle Berthe, par un chaud soleil qu'elle n'apercevait plus, mais dont les rayons vivifiants passaient comme une caresse de velours sur ses paupières closes, presque heureuses ce jour-là, la petite vieille aborda résolument la question d'avenir:

--Mon cher enfant, réfléchis un peu.... Quelle figure feras-tu dans le monde avec nos cinq ou six mille livres de rente? Car, tu le sais, voilà tout ce qui nous reste.

--Mais j'espère bien ne pas faire trop mauvaise figure, reprit-il presque en riant. Ici, nous ne sommes pas à Paris; et d'ailleurs, vous devez me rendre cette justice, que je ne ressemble guère à l'Enfant prodigue; ce serait plutôt le contraire. Loin de vouloir m'échapper à tire d'ailes de mon cher coin natal, c'est toujours à contre-coeur, et pour vous obéir, que j'en suis parti... et durant toutes mes absences, à mon gré beaucoup trop prolongées, je n'étais tourmenté que d'un éternel esprit de retour. Maintenant que me voilà revenu, je me trouve très bien ici. Pourquoi changer? Je n'aime pas le jeu, n'ai point la folle passion des voyages lointains, ni des toilettes extravagantes, toutes causes de ruine... et il me semble que jusqu'à présent nous avons très bien pu faire face à toutes nos dépenses, et même au delà.

--C'est bel et bien pour le présent, reprit-elle, mais l'avenir? Je ne serai pas toujours là pour veiller à l'ordre de la maison, je me sens lasse, et peut-être le temps n'est pas loin.... où... tiens... j'ai froid rien que d'y songer....

--Il est encore loin, ce temps-là, grâce à Dieu, reprit Albert vivement. Pourquoi vous mettre en tête de ces idées noires? Vous marchez droit comme une demoiselle de vingt ans, les années n'ont aucune prise sur votre petit corps robuste, vous avez passé vaillamment l'âge des crises, et vous êtes au beau fixe de la vieillesse en fleur, qui vaut mieux assurément que les maturités chancelantes comme on en voit tomber tous les jours.

--Tu plaisantes, et tu détournes la question. Tu sais parfaitement ce que je veux dire, et tu fais la sourde oreille. Tu ne peux pourtant pas vivre seul, il te faudra tôt ou tard une femme à ton foyer... quand je ne serai plus là.... Sans trop attendre... lorsque tu voudras, tu pourrais fort bien....

--Négocier un mariage avantageux, n'est-ce pas? Ma foi, non, ce n'est pas là ma manière de voir.

--Tu ris comme un grand enfant des choses les plus sérieuses....

--Trop sérieuses, ma tante, beaucoup trop sérieuses pour moi.

--C'est donc bien effrayant qu'une belle et pieuse jeune fille, heureuse de porter notre nom, qui mettrait sa petite main blanche toute émue dans la tienne, en souriant de visage dans toute la grâce de son coeur? Sans courir bien loin, dans la contrée, il en est qui, sans être absolument très riches, te donneraient une aisance honorable; tu peux les voir, il en est de fort belles, dit-on, qui ne seraient pas fâchées d'être vues.... Tu connais les frères, les cousins les grands-parents, qui te feraient facilement accueil dans une partie de chasse, une promenade, aux bains de mer, quand tu voudras... au lieu de vivre en sauvage, comme un ours.... Ma foi tant pis! le mot est lâché.

Mais le neveu restait inflexible sur le chapitre du mariage, il était encore bien jeune... on avait le temps d'y songer... sa trentaine n'était pas sonnée.... La pauvre vieille se demandait s'il était pétri d'un autre limon que les autres hommes, si jamais un regard de femme n'avait rien éveillé dans ce coeur dormant, ou si quelque passion profonde et cachée, quelque amour impossible, le rendait invulnérable à tout autre amour.... Enfin un jour, à bout d'arguments, buttée, perdant patience, Mlle Berthe lui dit à brûle-pourpoint:

--Fais-moi une promesse, Albert.

--Volontiers.... Laquelle?

--D'épouser la première femme qui te plaira réellement.

--Je le jure, mais à une condition....

--Dis.

--C'est que cette charmante personne voudra bien de moi....

--Assurément, répondit aussitôt Mlle Berthe. Elle serait donc bien difficile, murmura-t-elle tout bas; mais elle ne laissa rien voir de sa pensée, qui s'acheva dans un sourire intérieur.

II

Et n'allez pas croire qu'avec sa nature primitive un peu sauvage, Albert de Rhuys fût un rêveur de la famille des Obermann ou des René. Loin de là. Il n'avait absolument rien de ces grands mélancoliques incompris, disparus avec les derniers types du romantisme. Lui aimait sincèrement la vie dans la belle acception du mot; il admirait en toute sincérité les oeuvres du grand créateur inconnu; et, sans être précisément un artiste, il regardait de tous ses yeux les magnifiques paysages de mer et de grèves si fréquents aux dentelures des côtes bretonnes. Quant aux oeuvres humaines, il appréciait en connaisseur les pages émues de nos grands poètes contemporains, et vibrait de tout son être à une phrase musicale et profonde de Beethoven. En outre, si, comme orateur, il avait renoncé à donner de la voix dans la grande meute enrouée du barreau moderne, il possédait en revanche un fort bel organe de ténor pour redire à Mlle Berthe des romances et des légendes fleuries du vieux temps. Ajoutons que, se plaisant fort à la campagne, il savait faire oeuvre de ses dix doigts dans la vie pratique. C'était un disciple fort avouable de saint Hubert et de saint Pierre, ayant le coup d'oeil sûr et la main prompte pour abattre au vol une pièce de gibier. Sans être un pêcheur à la ligne, il savait à propos mouiller ses verveux sous les herbes en droit fil des eaux courantes et, quand il ramenait gravement son filet sur l'épaule, il n'y avait pas dans la Manche et l'Ille-et-Vilaine un garçon de moulin pour dessiner en rivière un plus beau rond d'épervier. Ces menus talents d'ailleurs ne servaient pas à un égoïste: s'il y avait une fête de famille, un baptême, un mariage parmi les pauvres gens du pays, on était tout surpris de voir apparaître une belle truite de roche ou une grosse carpe à miroirs, apportée sur la table par une main invisible, comme dans un conte de fées, sans oublier les perdreaux suivant l'ordre des saisons. Un jour la femme d'un sabotier, qui attendait la venue de son troisième enfant, fut prise d'une folle envie de canard sauvage, Albert en eut vent, courut à plusieurs lieues de là, tout près de Pontaubault, et s'enlisa jusqu'au jarret dans les _herbues_ de la Sélune, à la poursuite d'un superbe col-vert qui avait sa charge de plomb dans l'aile; il y risqua sa vie, en fut quitte pour une belle fluxion de poitrine, bien caractérisée, mais la femme du sabotier mangea du canard sauvage. Notre singulier gentilhomme ne pouvant être l'oppresseur de vassaux qu'il n'avait plus, se contentait d'être adoré de ses voisins, qui le nommaient _Monsieur Albert_, tout court, résumant tous ses titres dans la noblesse de son coeur.

Il se laissait donc vivre depuis cinq ou six ans de cette bonne vie au grand air, vie rustique et bien employée, lorsqu'un soir il rentra chez lui tout désappointé, avec quelque chose de profondément triste dans la voix:

--Tante Berthe, vous ne savez pas?

--Qu'est-il arrivé, mon enfant?

--Je viens d'entendre un piano chez l'Anglais.

--Un piano chez l'Anglais? Impossible.

--A coup sûr ce n'est pas Germaine....

--Non, Germaine n'en joue pas.

Ici quelques lignes sont indispensables pour l'intelligence du récit, car il faut bien expliquer par quelles mains et quelles fortunes diverses avaient passé les débris du vieux château de Rhuys.

Il avait eu pour premier acquéreur, à vil prix, en 1795, un tonnelier de Vire, qui ultérieurement s'était arrondi de quelques-unes de ses dépendances, en prés, étangs et bois, pour revendre le tout d'un bloc à un marchand de bestiaux de Saint-Hilaire-du-Harcouët, lequel avait doublé son gain en cédant l'immeuble et les ruines à un notaire de Vitré, vers 1835, époque où, dans notre atmosphère poétique, le vent soufflait au moyen âge. L'heureux notaire, dans un rayon d'or de sa lune de sa miel, avait sérieusement parlé d'une restauration complète et définitive de l'antique manoir, mais, devant le devis monumental de son architecte, il avait demandé à réfléchir. Plus tard d'ailleurs, ses garçons grandissant, ses fillettes fleurissant, obligé de faire face aux dépenses du collège et aux frais du couvent, il avait renoncé, bien qu'à son grand regret, à tous ses rêves d'artiste. Comme ses prédécesseurs, il avait profité d'une fructueuse occasion pour se défaire de l'immeuble et des précieuses ruines en faveur d'un touriste du Cumberland, James Wilson, _esquire_, insulaire d'un blond fauve, garçon moyen, à qui sa fortune princière permettait de réaliser ses plus riches fantaisies; phtisique d'ailleurs à un degré suffisant pour que ses deux médecins lui eussent expressément ordonné un climat moins brumeux que sa Grande-Bretagne. Mais, aux premiers jours de novembre, il avait grelotté... et déguerpi pour se rendre en Touraine. Ce jardin de la France se trouvant encore trop humide pour sa poitrine délicate, il s'était réfugié dans le Midi... à Pau d'abord, puis à Grenade et enfin aux Canaries.... Il avait eu le temps d'enterrer ses deux médecins avant d'en être au dernier période de son affection, mais, depuis vingt ans, dans le bourg de Rhuys, personne n'en avait entendu parler, excepté son jardinier, constitué gardien des ruines, auquel il payait exactement de gros appointements trimestriels, mais avec défense expresse et réitérée de ne jamais laisser entrer âme qui vive dans les ruines, qui appartenaient, bien et dûment, à lui seul, James Wilson, _esquire_. Cette façon d'agir semblait peut-être un peu britannique, mais il en était ainsi; et, pour sa part, le jardinier était trop intéressé au respect de la consigne pour ne pas l'avoir scrupuleusement respectée.

Germaine était précisément la fille du jardinier chez laquelle Albert avait entendu le piano de la veille, exécutant pour la première fois, avec une verve endiablée, une grande valse de Strauss dans le silence des ruines. Fille unique, élevée dans un des meilleurs pensionnats de Rennes, Germaine faisait la pluie et le beau temps dans la maison paternelle, maison coquette et confortable, aménagée dans un coin des ruines, et tenant de la ferme, du cottage et de la villa, comme savent en construire nos voisins d'outre-Manche sur les vertes pelouses des îles anglo-normandes. Vive, alerte, spirituelle et pimpante comme nos fraîches soubrettes de l'ancien répertoire, Germaine était un des bons partis de la contrée (son père avait cumulé depuis vingt ans, comme jardinier-pépiniériste, gardien des ruines et maître meunier); mais les gros propriétaires d'herbages et les notables marchands de bestiaux du pays n'avaient pas encore osé se frotter à sa petite main blanche, effarouchés par ses airs de grande demoiselle, malgré sa joyeuse humeur et ses beaux rires d'argent clair. Ils comprenaient sans doute que la belle fille tenait son coeur et sa dot en réserve pour quelque jeune notaire bien propret en quête d'une étude, ou un substitut en passe de devenir procureur. A vingt ans elle se trouvait assez jeune pour attendre. Albert l'ayant connue tout enfant, avait gardé l'habitude de la tutoyer, et entrait familièrement dans la maison à toute heure. On s'y trouvait toujours enchanté de sa visite.

--J'en aurai le coeur net aujourd'hui même, se dit-il en se levant de très bonne heure après avoir mal dormi. Je veux avoir le secret de cette musique scandaleuse.

Et prenant son fusil, sous prétexte de battre les environs, tandis que sa tête battait un peu la campagne, il se mit à poursuivre un gibier fictif en attendant que Germaine eût ouvert ses fenêtres. Ce matin-là, les perdreaux lui partaient dans les jambes, il oubliait de les voir, et arpentait comme un fou les genêts, les bruyères et les champs de sarrasin. Il recommença trois ou quatre fois le tour de la maison en resserrant les cercles, comme s'il craignait d'arriver trop vite et d'apprendre trop tôt quelque fatale vérité. Il fit tant et si bien, qu'il était près de neuf heures quand il apparut dans l'avenue par une pluie battante, trempé jusqu'aux os, avec son feutre à bords pleurants, et son chien à l'arrière, la tête et la queue basses, tous deux en fort piteux état, et ne se doutant guère qu'ils servaient de point de mire (par une fenêtre entre-bâillée) à deux paires de regards féminins, fort beaux sans doute, mais très peu charitables dans ce moment-là: ceux de Germaine, d'une part, puis ceux d'une autre personne qui bientôt se présentera d'elle-même. Quand cette dernière entendit le pas du chasseur dans l'escalier, elle se glissa prestement derrière deux grands rideaux de percaline qui, tout au fond de la pièce, abritaient les robes de Germaine, et ramenant les anneaux sur les tringles, elle se blottit, en vraie curieuse qu'elle était, dans cette cachette improvisée, n'oubliant pas de s'y ménager une petite ouverture, dans le cas où il lui plairait d'y couler son oeil.

Le comte entra mouillé, soucieux et d'assez méchante humeur.

--Dieu! comme vous voilà fait, mon pauvre monsieur Albert, s'écria Germaine en joignant les mains et réprimant à grand'peine un sourire. Venez donc vous réchauffer.

Et jetant dans l'âtre une brassée d'ajoncs secs et de menues brindilles pétillantes, elle fit une large flambée au chasseur ruisselant.

--Il y a du nouveau, n'est-ce pas, Germaine? dit Albert anxieux, en apercevant un magnifique piano d'Érard, qui tenait toute la place entre la porte d'entrée et la première fenêtre.

--Sans doute, mais asseyez-vous d'abord, et commencez par sécher vos guêtres. Surtout ne regardez pas d'un air sournois ce pauvre meuble, qui ne vous a fait aucun mal. Cinq minutes plus tôt, vous auriez pu voir le musicien, la musicienne, veux-je dire. Elle sort d'ici.

--Ah! fit Albert sur le ton de la plus parfaite indifférence. Et l'Anglais?

--Il n'y a plus d'Anglais. Ce brave M. Wilson (que Dieu ait son âme originale!) ne voyagera plus dans notre monde. Il est parti pour le grand voyage. N'a-t-il pas eu la fantaisie de laisser par testament vingt mille francs à mon intention, quand il me plaira d'entrer en ménage. Qu'en dites-vous? pour ne m'avoir vue qu'une seule fois, toute petite, au berceau, la bouche ouverte et les yeux dormants. Aujourd'hui, comme je n'ai plus de secrets à garder, je puis bien tout vous dire. Mais ne froncez pas le sourcil, et ne vous tourmentez pas d'avance pour des nouvelles qui, après tout, ne sont pas si mauvaises que vous semblez le craindre.

Albert, un peu rassuré, s'établit carrément dans la grande chaise que lui présentait Germaine avec sa bonne grâce habituelle, tandis que son épagneul, qui répondait au nom de _Sémillant_, allongeait son museau tranquille sur deux pattes, à la meilleure place du foyer.

Albert avait jeté son feutre, et la flamme éclairait sa belle tête bretonne, au profil de gerfaut, corrigé par un doux et profond regard, et une bouche exquise dans sa courbe irréprochable, ombragée d'une fine moustache noire. Il secoua brusquement sa grande chevelure mouillée, et un vif éclair de bonté lui passant dans les yeux:

--Voyons, ma petite Germaine, raconte-moi ce que tu sais. Et d'abord, est-ce à un héritier de l'Anglais que la propriété....

--Non. Cette fois la terre de France est rachetée par un Français.

--Un gentilhomme?

--Pas précisément, mais un notable personnage, considérable et considéré, fort aimé dans son département, membre du conseil général, et député, s'il vous plaît, homme richissime, un filateur de Rouen, M. Grandperrin.

--Grandperrin? Je ne connais pas ce nom-là. Mais le piano.... Ce n'est pas M. Grandperrin, je suppose....

--Non, certes. C'était Mlle Alise d'Évran (inclinez-vous devant ce beau nom), fille de Mme la marquise d'Évran dont, sans vous désobliger, la noblesse est d'aussi pur froment que la vôtre.

--Quel rapport entre Mlle d'Évran....

--Et M. Grandperrin? Attendez, vous désirez tout savoir avant d'avoir entendu. Mlle Alise d'Évran est la belle-fille de M. Grandperrin par cette raison bien simple que M. Grandperrin a épousé Mme veuve la marquise d'Évran, sa mère.

--Assez forte mésalliance entre l'hermine et le blaireau.

--Vous en parlez bien à votre aise, vous, monsieur Albert. Et la rigueur des temps, vous n'en tenez pas compte? Vous ne savez pas que ce pauvre marquis avait risqué et perdu presque tout son avoir dans une entreprise industrielle où il ne voyait pas clair... qu'il avait laissé sa veuve ruinée, d'une santé très compromise, avec une charmante petite fille aux yeux superbes, mais qui toussait à en faire frémir, et qui n'avait plus qu'un souffle.... M. Grandperrin, depuis longtemps reçu et estimé dans la famille, et déjà riche à millions, est venu à point dans une heure de crise, a demandé très humblement sa main à Mme d'Évran, qui, ne songeant qu'à sa chère petite presque mourante, et dont l'avenir était noir, a consenti par amour maternel.... Et voilà comme Mlle Alise d'Évran est devenue la belle-fille de M. Grandperrin....

--Circonstances atténuantes, répondit Albert avec un soupir d'allégement. C'est égal, pour la marquise d'Évran, s'appeler Mme Grandperrin, c'est dur....

--Peut-être, reprit Germaine. Mais depuis, la petite fille a grandi dans l'or et dans la soie, comme une belle enfant dorlotée, gâtée, adorée. Autrement, elle n'eût pas vécu et ne fût pas devenue la grande demoiselle que vous auriez pu voir si vous étiez entré cinq minutes plus tôt.

--Charmante, un modèle de perfections, n'est-ce pas? dit Albert avec une nuance d'ironie.

--Sans doute, fort belle à tous égards, ni trop sérieuse, ni trop enjouée, pensant juste, parlant bien, et marchant avec une grave élégance.... Mais tenez... brisons là, vous m'en feriez trop dire.

--Une vraie Parisienne moderne, dit gaiement Albert, jouant _Orphée aux Enfers_ et _Giroflé-Girofla_.

--Oh! reprit vivement Germaine, vous qui chantez si bien, soit dit sans compliment, si vous entendiez de sa main Mozart et Beethoven, dès la première note vous comprendriez qu'elle a su garder le respect des maîtres.

--Mais tu m'en parles, dit curieusement Albert, comme si tu la connaissais de très longue date.

--Certainement.... Quand j'arrivai pour la première fois au couvent de Rennes, toute petite et un peu confuse dans ma courte jupe de cotonnade, Mlle Alise s'y trouvait déjà parmi les grandes. Et malgré la différence d'âge et de race, elle vint à moi avec tant d'accueil, un sourire si charmant, que je l'aimai à première vue, et depuis, je ne l'ai jamais oubliée. Trois ou quatre fois depuis ma sortie du couvent, en allant voir Cancale ou le mont Saint-Michel, elle est venue, comme une bonne fée souriante, dire bonjour en passant à sa petite Germaine, et je vous avouerai que j'ai contribué, pour ma part, à l'achat de la propriété par M. Grandperrin.

--Et sais-tu, Germaine, dans quel but il a fait cette acquisition de nos immeubles? Est-ce pour y bâtir une maison de plaisance, y construire un château moderne en vieux style, ou simplement pour y jouir du revenu des terres en honnête et bon propriétaire? Peut-être celui-là consentirait-il?...

--A vous vendre à part, n'est-ce pas, vos ruines de famille? Toujours cette idée fixe, dit Germaine en se touchant le front, mais avec un sourire et un regard d'ineffable commisération, comme si elle répondait à un enfant malade. Sur ce chapitre-là, monsieur Albert, vous m'en demandez trop long... je n'en sais rien.... Mais, tenez... voilà justement maître Gerbier qui passe dans la Grande rue. Il a rédigé l'acte de vente, et pourra vous renseigner mieux que moi.

--Tu as raison. Au revoir, Germaine. Allons. _Sémillant_.

Et le chien et son maître partirent comme un éclair.

Dès qu'ils furent au bas de l'escalier, une tête rieuse et spirituelle, encadrée d'une luxuriante chevelure châtain-clair, apparut entre les rideaux entre-bâillés, qui s'écartèrent brusquement.

--Ouf! dit Alise d'Évran, je dérogeais à ma dignité de demoiselle bien née dans ce rôle d'écouteuse... et je commençais à manquer d'air. Mais j'ai pu tout voir et tout entendre.

--Et que pensez-vous de notre visiteur, mademoiselle?

--Quel drôle de garçon! Il a quelque chose de doux et de fier, qui ne lui va pas mal, et j'avoue que, pour un gentilhomme rural, il n'a pas l'air trop satisfait de sa personne, ce qui ne me déplaît pas.

--Ah! pour celui-là, mademoiselle, à coup sûr, la fortune ne l'a pas gâté. Il a pourtant, en manière d'acquit, terminé consciencieusement toutes ses études de droit et commencé son stage d'avocat à Paris même; mais le métier de robin et la vie casanière lui répugnant d'instinct, il est revenu simplement au gîte pour y planter ses choux, comme ont dit, ou plutôt pour y battre nos bruyères.

--Et pourquoi n'est-il pas entré dans la marine, cette belle voie toute grande ouverte aux aventureux? Il aurait très bien porté l'uniforme, et serait aujourd'hui, à trente ans, je suppose, officier supérieur. Avec sa fière mine, l'épaulette d'or lui vaudrait mieux que la veste de chasse et son chien aux talons.

--Sans doute, mais il n'a pas voulu quitter sa vieille tante aveugle, seul débris de sa famille, qu'il adore comme un fils. A cause d'elle, il a renoncé courir le monde.... Et ici ils vivent tranquillement à deux avec cinq ou six mille livres de rente. Je dis tranquillement, non pour lui, car Dieu sait s'il est tourmenté par une idée fixe, qui le hante jour et nuit: il voudrait pouvoir racheter les ruines du château de ses pères, qui ne furent jamais à vendre en lots séparés, un coin de parc et ses ruines, seulement. L'Anglais n'a jamais voulu en entendre parler... et d'ailleurs, seraient-elles à vendre, sa mince fortune n'y suffirait pas.... Voilà le papillon noir de sa vie....

--Et qui l'empêchait d'épouser une femme riche dans le pays? A Dol, à Combourg, à Fougères, il n'en doit pas manquer qui se fussent trouvées heureuses et honorées de porter son nom, et dont la fortune....

--C'est précisément ce que lui a souvent répété Mlle Berthe, sa digne tante, aveugle très clairvoyante, je vous assure. Mais il a constamment répondu qu'il n'était pas un coureur de dots. Voilà son dernier mot et où nous en sommes.

--Quel singulier personnage! reprit Alise, moitié songeuse, moitié souriante. Il faudra sans doute que la demoiselle qui pourrait en vouloir vienne lui demander sa main. C'est le monde renversé. Il s'est fort peu inquiété, du reste, du portrait flatteur et à grands traits que tu esquissais de mon humble personne... et comme il a dégringolé dans l'escalier avec son quadrupède, quand tu lui as parlé de ses ruines et de Maître Gerbier!