Oeuvres De Andre Lemoyne Une Idylle Normande Le Moulin Des Pres

Chapter 10

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--Puisque le docteur vous permet aujourd'hui de causer un peu, dit Thérèse, permettrez-vous à une curieuse, indiscrète peut-être, de vous demander quelque chose?

Il inclina la tête en signe d'assentiment.

--Quand vous vous êtes jeté si bravement à la tête de mon cheval, me connaissiez-vous déjà?

--J'ignorais qui vous étiez et je ne sais pas encore votre nom.... Puis-je enfin le savoir?

Elle ne répondit pas directement et continua d'interroger.

--Et vous ne m'aviez jamais vue avant ce jour-là?

--Oh! si... une fois... une seule....

--Où donc? et à quelle époque?

--A Bordeaux, il y a quelques jours... au quai d'embarquement, quand vous y êtes passée pour prendre le vapeur de Royan.... Et, depuis ce jour-là, je n'ai eu qu'une pensée, vous revoir.... Dès le lendemain, je suis parti pour vous rejoindre, espérant bien vous rencontrer tôt ou tard sur les plages, mais vous restiez invisible, cachée à tous les yeux. Je suis allé partout, à Saint-Georges, à Pontaillac, à la pointe de Grave, mais en vain.... Ce n'est que le jour où vous avez failli vous briser sur les roches que j'ai pu vous revoir et vous sacrifier ma vie.... Car, vous n'en doutez pas, je vous suivais si vous aviez roulé dans l'abîme....

Et un sourire d'une joie profonde éclaira son visage.

--Ah! fit Thérèse toute surprise, mais d'une voix très calme cependant.

--Et maintenant, reprit-il, puis-je enfin savoir votre nom?

Il avait osé prendre une de ses mains dans les siennes... il ajouta:

--Puis-je savoir si votre main est libre?

Il attendait sa réponse avec une anxiété fiévreuse.... Elle hésita quelques secondes; mais, comprenant qu'il était impossible de garder le silence plus longtemps, elle répondit d'une voix lente et grave:

--Vous avez sauvé votre belle-soeur.... Mme Georges Paulet... la femme de votre frère... sa veuve aujourd'hui.... Elle vous en gardera une éternelle gratitude....

Cette révélation inattendue fit au pauvre malade une impression profonde... une vive rougeur empourpra ses joues, envahies presque aussitôt d'une pâleur mortelle. Il resta longtemps sans pouvoir prononcer une parole... sa main avait abandonné celle de Thérèse.

Cette fatale réponse l'accablait....

--Ah! pourquoi m'a-t-on fait revenir à la vie? murmura-t-il enfin, comme se parlant tout bas à lui-même.... Mieux eût valu mourir et ne jamais rien savoir.

L'arrivée de Mmes Verdier et Desmarennes vint à propos faire diversion à la scène douloureuse, et bientôt la conversation habituelle à voix basse reprit son allure générale autour du malade qui, dans sa prostration, semblait sommeiller, étranger désormais à tous les bruits du monde.

Le docteur, comme de coutume, revint dans la soirée, et fronça le sourcil en interrogeant le pouls de son malade. Il constata de la fièvre, une vive agitation cérébrale, et recommanda expressément de le faire moins causer le lendemain; même pas du tout, si faire se pouvait.

--Pour une première fois, il aura beaucoup trop parlé, pensa-t-il.

Quoi qu'il en fût, les jours suivants, le calme parut se rétablir graduellement, et grâce à de sages ordonnances, régulièrement exécutées, la convalescence marcha vite, la jeunesse reprit ses droits, et dans la quinzaine Henri Paulet put faire à pied sa première promenade.

Ces premiers jours où il renaissait à la lumière et à la vie, au bord de cette grande mer variant d'aspect à chaque heure, tantôt verte et blanche sous l'écume des lames, tantôt bleue comme un saphir et aplanie comme un lac, ces premiers jours furent pour Henri Paulet une longue série d'enchantements.

Bien qu'il n'eût que trop clairement compris, aux paroles graves de sa belle-soeur, que tout espoir d'un amour partagé lui était absolument interdit, il n'en restait pas moins sous l'impression d'une joie profonde, dont il ne se rendait pas compte et qu'il ne cherchait pas à analyser.

Il pouvait au moins voir Thérèse presque à chaque heure du jour; il marchait près d'elle, lui parlait, s'enivrait de sa voix et de son regard, vivait dans l'air qu'elle respirait, et sentait parfois son petit bras nerveux et volontaire s'appuyer résolument sur le sien aux passages difficiles creusés dans le roc ou dans les sables.

Il tressaillait de tout son être au frôlement de sa robe, ou quand sa chevelure dénouée le frappait en plein visage dans un brusque soubresaut des rafales marines.

Fils d'une blonde Norvégienne de Drontheim, morte en lui donnant la vie, ce fin garçon, aux longs cheveux ambrés et à l'oeil vert de mer, réalisait sous le ciel du Midi un des types les plus purs des races primitives du pays des neiges. Sa mère lui avait, assurément, légué quelque chose de sa grâce native et de sa fière beauté sauvage. Son profil presque droit, intelligent et grave, révélait à la fois énergie et douceur. Près de Thérèse, il cheminait à pas recueillis, comme dans un immense et lumineux décor de féerie. On eût dit qu'il marchait dans un paradis terrestre.

A la place de Thérèse, il eût fallu être aveugle et sourde pour ne pas s'apercevoir à chaque instant de cette muette et folle adoration, de cette passion toute juvénile, si discrètement voilée dans son intensité.

Bien des femmes voisines de la trentaine, dans le charme souverain de leur beauté mûrissante, éprouvent une étrange douceur câline à se laisser franchement idolâtrer par un tout jeune homme aux impressions neuves, dont le premier amour s'éveille comme un orage de printemps, dans un ciel de lumière et de parfums. Il n'en était pas ainsi de Thérèse; c'était même bien différent pour elle. Non choquée assurément, mais toute surprise de cette brusque éclosion d'amour, elle en eut d'abord un frémissement douloureux, comme une espèce de commisération maternelle, à l'égard d'un enfant malade, inconscient et irresponsable; mais elle n'en fut pas émue plus que de raison pour son propre compte, et resta absolument étrangère à toute pensée d'amour. Dans son pauvre coeur, encore tout meurtri de son deuil, une image inoubliable vivait enchâssée profondément; aucune autre ne pouvait y pénétrer. Il n'y avait pas deux ans qu'elle était veuve.

Que de fois, dans le silence et l'obscurité des nuits, n'avait-elle pas eu de chères et douloureuses apparitions, qui, de leurs sources profondes, faisaient jaillir des torrents de larmes!

Même longtemps après son réveil, elle croyait encore à la réalité de ses visions trompeuses, et parfois refermait les paupières en essayant de renouer ses rêves.

Quand le jour brumeux du matin éclairait, vaguement autour d'elle les rideaux, les tapis et les meubles, tristement accoudée sur l'oreiller, elle avait peine à croire qu'elle était définitivement seule, ouvrait tout grands ses yeux fixes et tendait l'oreille, se demandant si Georges ne reviendrait pas rouvrir sa porte et répéter ce cher petit nom de Mésange qui remuait si délicieusement toutes les fibres de son coeur....

--Qui sait? se disait-elle; il aura été mal enterré peut-être... et précipitamment. Nous avons eu l'extrait mortuaire, c'est vrai... mais on n'a pas rapporté le corps.... Je n'ai pas vu de mes yeux, touché de mes deux mains ses plaies glorieuses dans une horrible certitude.... Quand il est tombé sur le champ de combat, qui donc l'a ramassé?... On ne sait. Nous n'avons eu aucun détail précis à cet égard. Le doute est permis. Baptiste l'a vu tomber, assure-t-il; mais, frappé presque aussitôt lui-même, il n'a pu voir qui l'avait relevé.... Et que s'est-il passé depuis?... Une erreur est possible, dans le pêle-mêle et le grand désordre qui suit une retraite après les batailles....

La pauvre femme revenait souvent à ces pensées tristes et mornes, qui troublaient à la fois sa tête et son coeur, tandis qu'elle cheminait près de son jeune beau-frère, Henri Paulet, que berçaient encore toutes les illusions de son âge.

Certes, pour ce brave enfant qui s'était spontanément dévoué pour elle, elle ressentait une gratitude infinie. Bien que simple femme, elle était de force à lui rendre la pareille si l'occasion s'en présentait.... En temps de guerre et d'épidémie, sous la tente du soldat ou sur un lit d'hôpital, elle l'eût soigné avec l'abnégation absolue d'une vraie soeur de charité, mais il ne fallait pas lui demander autre chose.... Aucune pensée d'amour ne pouvait trouver place dans un coeur qui ne lui appartenait plus; où veillait, sans jamais s'éteindre, un religieux et fervent souvenir.

Au cours de ces longues promenades quotidiennes, elle, la femme reconnaissante, et son jeune beau-frère, ébloui de sa beauté, cheminaient dans la vie, côte à côte, pour ainsi dire, mais se trouvaient fatalement sur deux lignes parallèles, pouvant aller jusqu'au bout du monde sans jamais se rencontrer.

Ces excursions de famille, où se trouvaient souvent réunies Mmes Desmarennes, Laborde et Verdier, étaient toutes naturelles en villégiature de mer; aux yeux du monde le plus strict et le plus scrupuleux, il n'y avait absolument rien à dire. Il n'en est pas moins vrai qu'on en jasait déjà depuis quelques jours. Les commentaires allaient leur train de Pontaillac à Saint-Georges. Les gens les mieux informés prétendaient que le jeune Henri (et à ce nom ils fredonnaient un air de chasse de l'Opéra-Comique), le jeune Henri devait bientôt consoler la belle veuve, en essuyant ses dernières larmes; tandis que les robes noires étaient mises au crochet de l'oubli, les toilettes bleues et roses allaient donner du travail aux couturières de la contrée.

Un simple télégramme de quelques mots vint brutalement couper court à tous ces bruits, et briser pour le pauvre amoureux le fil d'or des enchantements.

Le télégramme était ainsi conçu:

«Saint-Christophe.--M. Desmarennes très mal.... Vous demande.

«Signé: BAPTISTE.»

On fit en hâte malles et paquets, et le soir même Mme Desmarennes et sa fille prenaient le chemin de fer par la ligne de Pons.

Elles étaient déjà casées dans leur compartiment, et le sifflet de la locomotive avait donné le premier avertissement du départ, lorsque Henri Paulet, debout sur le marchepied du wagon, demanda à Thérèse d'une voix émue:

--Me sera-t-il permis de venir à Saint-Christophe prendre des nouvelles de M. Desmarennes, et de vous revoir bientôt?

--Assurément, répondit Thérèse. Vous êtes de la famille.... Notre maison sera toujours la vôtre.

Mais ces quelques mots furent prononcés lentement, d'un ton grave et solennel qui disait absolument le contraire des paroles et ne laissait aucune place à l'espérance.

III

Mais revenons à Saint-Christophe, où depuis bientôt deux mois, en l'absence de sa femme et de sa fille, Guillaume Desmarennes se trouvait seul dans une maison vide qui lui semblait bien grande.

Racontons simplement ce qui s'était passé. On a beau dire: «Menteur comme un proverbe,» un désastre n'arrive jamais seul. Quand la série noire commence pour une famille, la pauvre famille est bientôt prise de vertige dans l'engrenage sinistre des fatalités, surtout à l'époque des grandes crises politiques, que suivent les crises financières.

1870 et 1871 furent de terribles années; dans le désarroi général des affaires, commerciales et industrielles, plusieurs banques sautèrent dans les principales villes du département.

Une banque qui saute fait sauter les autres... comme les moutons de Panurge. L'exemple est contagieux. Desmarennes y avait déposé une partie de sa fortune. Il en fut pour une perte sèche de trois cent mille francs.

D'autre part, la concurrence des blés d'Amérique et de Russie, les arrivages de New-York et d'Odessa, cotés à des prix inférieurs, réduisirent presque à rien la vente de ses farines.

Pour comble de calamités, à l'ancien oïdium de la vigne avait succédé un fléau bien autrement terrible. Le phylloxéra avait envahi presque tous les plants de la contrée. Les vignes offraient un spectacle navrant: sur les belles collines pierreuses, ensoleillées, où, les années précédentes, pampres, vrilles et sarments s'enchevêtraient à embarrasser le pied des chasseurs, on ne voyait que des orties et des ronces, autour d'un cep noir atrophié, comme s'il était brûlé par le feu du ciel.... Tout était mort sur pied.... Il n'y avait plus qu'à arracher. Les vignerons se chauffaient avec le bois de leurs vignes. Et il ne fallait pas songer à ensemencer autre chose sur des champs de cailloux. La vigne, heureuse autrefois, y trouvait assez d'humus pour croître et multiplier.... Mais blé, luzerne ou maïs, rien n'y serait venu.... Autant de propriétés perdues, pour longtemps du moins.

Accablé par ces trois désastres successifs, Desmarennes n'y tint pas. Bien qu'il fût solide de corps et qu'il passât à bon droit pour avoir une des fortes têtes du pays, le coup fut trop rude... et quand Baptiste envoya son télégramme à Royan, Desmarennes venait d'être frappé d'une première attaque de paralysie (une hémiplégie bien caractérisée). Il s'en était remis pourtant et commençait à recouvrer l'usage de sa jambe et de son bras droit, quand Thérèse et sa mère revinrent à Saint-Christophe.

Elles avaient pris toutes leurs précautions pour ne rien brusquer, et fait annoncer leur arrivée par avance, comme si elles revenaient d'elles-mêmes, sans avoir reçu le télégramme.

Quand elles entrèrent chez Desmarennes, elles le trouvèrent, non pas étendu, mais échoué dans son grand fauteuil à oreillers, l'oeil fixe et les deux pieds sur les chenets de sa haute cheminée, où la cendre rouge achevait de s'éteindre.

Après une première scène de larmes et d'embrassements:

--Père, étant malade, dit Thérèse, pourquoi n'avoir pas fait écrire? Nous serions revenues depuis longtemps.

--Je craignais de vous attrister là-bas par de mauvaises nouvelles. Il est toujours assez tôt pour les savoir.

Et il leur raconta une partie de ses grandes pertes financières, sans oser leur tout avouer, de crainte de leur porter un coup trop terrible d'abord, ou gardant peut-être encore à part lui quelques lueurs d'espoir jusque dans l'abîme.

Grâce à sa constitution robuste, revenu assez promptement de cette première attaque, il se levait, marchait, vaquait encore comme d'habitude à ses affaires, mais ce n'était plus le même homme. Quel changement en si peu de jours! Il n'était plus que l'ombre de lui-même. --Il avait l'oeil éteint, les orbites creux; ses belles joues fleuries, d'un rose vif autrefois, n'offraient plus qu'une graisse molle et jaunâtre; ses larges pantalons flottaient sur des jambes amaigries et vacillantes; son riche abdomen avait effacé sa rondeur; et, signe caractéristique de mauvais augure pour un paysan de Saintonge, la rôtie au vin blanc sucré du matin n'avait plus de saveur pour son palais et lui semblait fade comme de l'eau claire.

Chaque jour le pauvre homme se retirait de bonne heure dans son cabinet de travail et ne causait plus. Comme absorbé par une idée fixe, il se parlait tout bas à lui-même. Chez les êtres sanguins où l'afflux du sang au cerveau est rapide comme un coup de fouet, il n'y a pas loin du projet à l'exécution. Thérèse et sa mère redoutaient quelque chose.... Toutes deux étaient dans les transes.... Desmarennes n'avait plus foi dans son étoile, et bien souvent les pauvres femmes, sans ouvrir les lèvres, échangeaient un rapide regard qui traduisait leurs communes pensées:

--Surveille bien ton père, disait Mme Desmarennes.

--Ne le perds pas des yeux, disait Thérèse.

Quelques jours après le départ de Mme Desmarennes et de sa fille pour Saint-Christophe, toute la colonie voyageuse de Royan, Verdier, Laborde et Guérineau avaient quitté les bains de mer pour rentrer dans leur bonne petite ville et reprendre, à leurs foyers respectifs, le train habituel de leurs affaires.

Disons de suite, pour ne pas l'oublier, que Mme Verdier, la femme du notaire, avait, au retour, fait à Thérèse un tableau navrant du pauvre Henri Paulet, inconsolable de son brusque départ et rentrant seul et désespéré dans sa grande ville de Bordeaux, où il emportait en plein coeur l'image de Thérèse oublieuse. Thérèse était beaucoup trop sévère pour lui, pensait et disait Mme Verdier d'un air et d'un ton de reproche.

C'était une excellente petite femme que Mme Verdier, plutôt blonde que brune, sans caractère bien accusé, mais, bienveillante et potelée, adorant son mari et ne s'en cachant pas,--n'ayant pas eu d'enfants, mais aimant avec frénésie ceux des autres. Elle eût donné une partie de sa fortune pour faire des heureux. Il y a peut-être peu de femmes comme elle, mais il y en a, fort heureusement, et leur aspect vous console des types rêches qu'on rencontre trop fréquemment dans les ornières de la vie.

A l'encontre des égoïstes, dont le bonheur est fait du malheur d'autrui, elle était surtout heureuse du bonheur des autres.--Elle avait très sincèrement pris part à la douleur vraie d'Henri Paulet, et tout naturellement fait de son mieux pour le consoler, lui disant d'espérer quand même... que peut-être tout n'était pas définitivement perdu.... En attendant, elle l'avait autorisé à lui écrire, et avait promis de lui répondre.

Quant au docteur Laborde, il avait un peu rassuré Mme Desmarennes sur l'état alarmant du chef de la famille.

--Ne soyez pas trop inquiète, avait-il dit; il est promptement revenu d'une première attaque, ce qui nous offre un signe rassurant; une seconde n'est pas à craindre de si tôt, et vous savez qu'il n'y a que la troisième qui soit vraiment dangereuse. Une bonne hygiène, des ménagements, des précautions, pas d'émotions trop vives. On peut durer longtemps dans ces conditions-là.

Évidemment; mais le programme du docteur n'était pas facile à réaliser après les désastres financiers qui avaient si rudement frappé le pauvre homme. Le malade avait des hauts et des bas, comme on dit: tantôt des jours de profonde accalmie, tantôt des jours sombres où les pensées noires tournaient et retournaient dans sa grosse tête troublée, comme de mauvaises graines aux cribles de ses moulins.

Un matin d'orage, après une nuit d'insomnie, Desmarennes, sous prétexte de grande fatigue et de manque absolu d'appétit, ne descendit pas déjeuner.

Il resta dans sa chambre de travail, où il avait à répondre, disait-il, à de nombreuses lettres d'affaires en retard depuis longtemps.

Très inquiète, Thérèse veillait.

Desmarennes, se croyant bien seul, écrivait... sans doute ses dernières volontés.

Thérèse entra sans bruit et se tint toute droite derrière le fauteuil de son père qui d'abord ne l'avait pas aperçue.

Mais en levant la tête, comme par hasard, en réfléchissant à une phrase qui n'était pas claire, il vit dans une glace latérale l'image de sa fille, immobile et blanche comme une statue.

--Toi, ma fille! dit-il d'une voix altérée où passaient des larmes.... T'avais-je appelée?

--Non, mais je suis venue de moi-même, mon père.... J'avais à vous parler de choses graves.... Avec votre consentement, je me remarie.

--Et qui épouses-tu?

--Henri Paulet, le frère... de l'autre.

Elle n'osa prononcer le nom de Georges.

--Et l'autre, reprit froidement Desmarennes, tu l'as donc oublié?

--Vous êtes cruel, mon père.... Il n'est pas de ceux qu'on oublie... mais laissons en paix ceux qui dorment.... S'il pouvait m'entendre lui-même aujourd'hui, peut-être m'approuverait-il.

--Ah! fit Desmarennes tout surpris, qui avait peine à en croire ses oreilles.

--Il n'y aura qu'un prénom de changé, continua Thérèse... on m'appellera Mme Paulet, comme toujours.... Vous comprenez bien, mon père, que je ne puis rester éternellement veuve.... Autrefois j'ai fait un mariage d'amour; aujourd'hui je suis décidée à faire un mariage de raison.... Il vous faut une famille.... J'ai réfléchi mûrement... je ne suis plus une jeune fille, mais une femme sérieuse....

Une vraie lutte de générosité s'engageait entre Thérèse et son père, dont les derniers doutes semblaient encore longs à dissiper.

--Mais enfin, reprit-il, je ne veux pas que tu te sacrifies....

--Ce n'est pas un sacrifice, mon père.... J'agis en femme éclairée... et de ma pleine volonté.

--Alors tu l'aimes donc?

Elle hésita un instant devant le regard fixe de Desmarennes qui lui fouillait le coeur....

--Lui m'adore, répondit-elle enfin, et fera aveuglément tout ce qu'il me plaira de vouloir.

--Où donc l'as-tu si bien connu?

--A Royan-les-Bains, quelques jours après votre départ.... C'est un brave et digne coeur.... Il m'a déjà sauvé la vie dans ma folle équipée de cheval.... Et quant à vous, mon père, cette union assure une tranquillité parfaite à vos derniers jours.

Desmarennes, heureux et convaincu, ne résista plus... un pâle sourire éclaira son visage depuis longtemps assombri.

Il embrassa éperdument sa fille, la prit sur ses genoux comme à l'époque où elle était petite enfant, et, riant et pleurant à la fois, l'enveloppa de ses baisers et de ses larmes.

Elle répondit d'abord à son étreinte, puis se dégageant et se levant toute droite:

--Mon père, là, dans la chambre à côté, ma mère aussi a quelque chose à vous dire.

Et après avoir poussé son père, presque fou de joie, dans les bras de sa femme, elle referma vivement la porte et se mit à fouiller précipitamment dans le tas de journaux et de papiers qui encombraient la table.... Elle y trouva ce qu'elle cherchait... un revolver tout chargé. Elle ouvrit aussitôt la fenêtre et le jeta dans la rivière, profonde et noire en cet endroit, sous le grand rideau frémissant des trembles et des aulnes.

Comme elle redescendait au salon, elle trouva Mme Verdier qui l'attendait.

--Justement j'allais vous écrire, lui dit-elle. Vous arrivez à propos.... Mais qu'y a-t-il donc? Vous paraissez toute émue.

--Il y a vraiment de quoi l'être profondément, répondit-elle.... Voyez et lisez.

Et elle tendit à Thérèse une lettre d'Henri Paulet, reçue le matin même.

Cette lettre, succédant à plusieurs autres adressées à Mme Verdier, avait un caractère particulièrement funèbre.... Elle disait que, s'il ne recevait pas dans la semaine un mot de réponse lui donnant au moins quelques lueurs d'espoir, son parti était pris. Il était décidé.... Il allait entreprendre un très long voyage (sans fixer la contrée), mais le vrai sens de sa lettre était qu'il allait partir pour ces grands pays inconnus d'où personne ne revient.... Il n'y avait pas à s'y méprendre.

Cette pauvre Mme Verdier en était encore toute frémissante et se disposait, avec la persistance de son brave petit coeur, à plaider en dernier ressort la cause d'Henri Paulet, comme s'il se fût agi de son propre fils, quand Thérèse l'arrêta d'un geste et lui dit simplement:

--Chère madame Verdier, répondez-lui qu'il peut venir... qu'il est attendu... et faites-lui comprendre que désormais il lui est permis de tout espérer. Je serai sa femme.

Les préliminaires du mariage ne furent pas longs. Henri Paulet resta à Saint-Christophe un mois, à peine; puis toute la famille partit pour Bordeaux, où, le mois d'après, eut lieu la cérémonie, à trente lieues du grand parc où la première solennité s'était accomplie.

Ce soir-là, la nouvelle mariée se donna sans larmes, résolument, mais sans amour.

TROISIÈME PARTIE

I

Cette union n'en eut pas moins de très beaux résultats:

Deux bijoux d'enfants, de vrais chérubins.

A la fin de la première année, un garçon, que la mère nomma Georges.

La seconde année, une ravissante petite fille, baptisée du nom de Berthe.

Le garçon ressemblait, à s'y méprendre, au Georges tant pleuré, le premier mari.

La fillette était créée à l'image de son père, Henri Paulet.

Bien qu'aimant les deux à la fois, la mère adorait le garçon, le père idolâtrait la fille.

Les nouveaux époux vivaient presque toute l'année à Bordeaux, où ils s'étaient définitivement établis, mais pour complaire à Guillaume Desmarennes, dont la santé s'était peu à peu raffermie, tous les ans, dès la belle saison, vers la Saint-Jean d'été, à la récolte des foins, ils venaient passer un mois à Saint-Christophe.

Le beau-père aimait à revoir le cher pays de sa jeunesse et de son âge mûr, où, grâce à l'opulence de son gendre, tout avait repris un air de bien-être et de prospérité.