Oeuvres de André Lemoyne Une Idylle normande.—Le Moulin des Prés.—Alise d'Évran.

Part 8

Chapter 83,672 wordsPublic domain

Il était pourpre d'émotion, Thérèse un peu rouge, mais sa rougeur, à elle, pouvait être mise sur le compte d'une course précipitée dont elle était encore toute haletante.

Il n'avait pas dit un mot; sa voix lui restait dans la gorge.

--Merci, fit-elle en parlant la première. Êtes-vous bon cavalier, monsieur?

--Bien que marin, je puis tenir en selle, répondit Georges, croyant à une fine pointe d'ironie.

--Eh bien! nous verrons, dit-elle.

Desmarennes voulut les retenir à dîner; mais, soit par diplomatie, soit par discrétion, tous deux refusèrent. Guérineau prétexta d'ailleurs que, le soir même, il attendait des confrères à sa table: parfait mensonge, mais qui lui semblait utile à ses vues.

--Eh bien! je n'insiste pas pour aujourd'hui, fit Desmarennes; mais après-demain, dans la matinée, mes affaires me laisseront libre. Venez tous deux de bonne heure. Pour mieux faire, je vous enverrai prendre en voiture; puis nous ferons à cheval une excursion jusqu'au bout des grandes prairies. M. Paulet pourra se rendre compte des nouveaux barrages établis sur la rivière, dans l'air vif du matin, et nous n'en déjeunerons que mieux. Qu'en dis-tu, Mésange?... Seras-tu de la partie?

--Mais volontiers, mon père.

V

Au jour dit, tout le monde fut prêt.

A l'encontre de certains militaires, raides et gourmés, quand ils s'habillent en hommes, en bourgeois, comme on dit, Georges Paulet se trouvait parfaitement à l'aise en costume civil: petite jaquette noire, pantalon gris, simple béret de laine brun, comme à la campagne.

Quand il mit le pied à l'étrier pour enfourcher Mistral, le bel arabe le regarda d'abord de travers, en secouant sa crinière chevelue et dressant sa queue en éventail: d'un vif mouvement de côté, il chercha à le désarçonner; mais il s'aperçut vite qu'il avait affaire à quelqu'un de souple et solide, dont la jambe nerveuse l'enveloppait bien. D'ailleurs le cavalier l'appelait par son nom avec des inflexions câlines dans la voix, en lui caressant l'encolure. Bientôt Mistral fila doux comme un chevreuil.

Mlle Thérèse était sur Topaze, en amazone bleu cendré, et coiffée d'un léger feutre à voilette relevée, ses adorables cheveux châtain clair noués en arrière, un peu haut sur le cou, comme un gros bouquet à torsades moirées.

Desmarennes montait la Grise.

Me Guérineau et Mme Desmarennes suivaient, dans un coquet petit panier.

Et, comme acolyte à la caravane, mais également à cheval, miss Flower, sèche créature anglaise, à dents longues, pouvant avoir la trentaine, mais accusant quarante ans; bonne écuyère au regard boréal, dont le coeur, à basse température, devait certainement être au-dessous de zéro.

Ancienne institutrice, elle jouait présentement un triple rôle à Saint-Christophe: elle tenait bien les écritures pour les nombreux articles de toilette des fournisseurs; écrivait en pur idiome britannique aux divers correspondants d'outre-Manche pour les vins et spiritueux exportés à Londres et à Liverpool, et pouvait au besoin tenir deux grandes heures au piano pour les sauteries improvisées. Au demeurant, fille assez bon garçon, tenant les grandes utilités, en termes de théâtre.--Sur le théâtre de la vie, ces rôles ont souvent leur emploi. Elle s'était donc fait un nid dans la maison, et touchait d'assez beaux revenus, en oubliant les orages du coeur.

A côté de Desmarennes, sur la Grise, elle montait Néra, une haute et longue indigène bai-brun du Yorkshire.

Tout fut arrangé pour le mieux dans cette excursion matinale, et l'amour y trouva largement son compte.

Miss Flower et Desmarennes, carrément établis sur leurs paisibles bêtes, comme des gens qui ne tiennent pas à se fatiguer et qui d'ailleurs ont tout le loisir d'arriver à destination, ralentissaient d'instinct leur marche aux montées, tandis que Georges et Thérèse, s'interrogeant d'un coup d'oeil pour un petit temps de galop, enlevaient prestement leurs montures.

Mistral et Topaze bondissaient en hennissant clair.

Le soleil dissipait les dernières buées de la nuit, qui se traînaient encore en longues écharpes blanches sur les prés bas et les terres de labour.

Et, perdues dans les hauteurs du ciel, de petites alouettes invisibles multipliaient en notes vibrantes leurs trilles d'espérance et de joie.

Quand Georges et Thérèse furent bien seuls, laissant la caravane en arrière, Mistral et Topaze se remirent au pas, et quelques phrases rapides furent échangées entre l'amazone et le cavalier.

--Vous devez reconnaître, monsieur, que votre manière d'agir à mon égard a quelque chose d'étrange, de peu conforme aux vieux usages de notre monde européen....

Georges se taisait.

--Mais, reprit-elle, l'intention sauve peut-être le procédé.... Julie a laissé faire votre matelot, et n'a pas eu le courage de réintégrer dans sa caisse tous les trésors exotiques exhibés à mon intention, sans doute d'après vos ordres?...

--Oh! mademoiselle, ce pauvre Baptiste eût été si malheureux! répondit Georges dont la voix frémissait.

--C'est ce qu'a pensé Julie. Il est parti d'ailleurs comme si la foudre l'emportait.... Pour ma part, toute réflexion faite, je me suis laissé traiter comme une reine des pays étrangers, qu'on veut se rendre favorable en abordant dans son île.

Georges répondit par un radieux sourire de gratitude en s'inclinant sur l'encolure de Mistral.

Désormais, la glace était brisée, les regards s'échangeaient, les deux coeurs se parlaient.

Topaze et Mistral, dont parfois les fines têtes intelligentes se rapprochaient, se mordillaient la crinière à dent courtoise.

Ils semblaient tout comprendre et se dire:

--«Comme ils vont bien ensemble tous deux! Comme ils sont bien faits l'un pour l'autre!»

--Décidément, songeait Thérèse en interrogeant ses plus intimes pensées, si ce garçon-là veut de moi pour sa femme, je crois bien que je ne tarderai pas à m'appeler madame Georges Paulet. Ce nom-là me sonne bien à l'oreille.

En résumé, Georges était bon valseur, avait fort belle tenue à cheval. Bien que jeune encore (quel âge? vingt-sept ou vingt-huit ans peut-être), il parlait sérieusement, en homme d'expérience mûri par de nombreux voyages, ayant souvent changé de ciel.... Comme réserve et savoir-vivre, elle ne connaissait personne à lui comparer.... Assurément, il se serait jeté à l'eau ou au feu pour elle, afin de ravoir son bracelet ou son éventail.... L'occasion ne s'en était pas encore présentée, mais elle n'en doutait pas.... Parfaite concordance dans les âges... rare harmonie dans les caractères.... Il n'en fallait pas davantage... d'ailleurs il l'adorait tout simplement... et pour un convalescent pris encore par intermittences des fièvres malignes de la Vera-Cruz ou du Sénégal, quel meilleur remède que la sainte fièvre d'amour?

Ainsi pensait-elle, en relevant sa voilette et attachant sur lui un de ces francs regards qui sont toute une révélation des coeurs.

En homme bien appris cependant, Georges n'oubliait pas absolument Desmarennes et quand on arriva, avec une apparence de bon ensemble, au bout de la grande prairie, le marin écouta fort complaisamment toutes les explications du gros propriétaire.

Desmarennes lui fit voir d'un coup d'oeil, en suivant la ligne des peupliers, de longues et solides chaussées, établies avec des rigoles en contre-bas de la rivière; rigoles alimentées par des vannes sans nombre.

--Quand mes prés ont soif, ajouta Desmarennes, on lève la pale aux petites écluses, et toute la prairie se trouve inondée comme par enchantement, à dose et à hauteur voulues. On n'a qu'à baisser toutes les pales quand les prés ont assez bu.

Desmarennes ne s'en tint pas là. Il voulut initier le marin aux rendements de ses prairies, lui expliquant la nature des bons fourrages et lui nommant les principales graminées constituant la valeur de ses foins exceptionnels; il cita la grande fétuque et le brome, sans oublier la fléole, la flouve odorante et le vulpin des prés.

Georges écoutait fort obligeamment et paraissait parfaitement se rendre compte de la prospérité de ces grands herbages, grâce à l'intelligence et à l'activité du propriétaire, dont les yeux ne s'endormaient sur aucun détail.

Au retour, le déjeuner fut très animé, les causeries quasi familières. Il y avait là, comme élément de conversation, quelque chose de plus intime qu'au grand dîner de la semaine précédente. Quand, vers trois heures de l'après-midi, Georges Paulet et Guérineau se laissèrent reconduire en voiture par Desmarennes lui-même, et lorsque Mésange leur eut dit: «Au revoir, messieurs!» simplement à la manière dont elle prononça: «Au revoir!» dans la bonne grâce attendrie de l'inflexion et le rêve du regard, maître Guérineau comprit, à n'en plus douter, que cette fois les deux coeurs étaient fiancés.

Trois jours après, Desmarennes, à huit heures du matin, entrait comme un obus dans le cabinet de l'avocat, déjà à son travail et compulsant ses nombreux dossiers.

--Voyons... maître Guérineau... pas d'équivoque et parlons sérieusement.... Nous sommes bien seuls... et personne ne viendra nous déranger?

--A cette heure matinale, ce n'est guère probable, et d'ailleurs je condamne l'entrée.

Ce disant, il poussa la targette de sa porte et offrit son plus large fauteuil à Desmarennes, qui s'y installa en essuyant la sueur de son front et posa son grand chapeau sur la table.

--Savez-vous, maître Guérineau, que votre ami me plaît fort?... Entre nous, bien sincèrement, dites-moi donc quelle est la position de ce garçon-là... qui me semble avoir ensorcelé la maison.

--Ce n'est pas un reproche, n'est-ce pas? Posons bien nos prémisses.... Ce n'est pas moi qui vous l'ai jeté à la tête. C'est bien vous qui êtes venu l'inviter et le prendre chez moi?...

--Assurément.... Mais, enfin, quelle est sa position, présente et à venir?...

--Comme position officielle, lieutenant de vaisseau... brillant avenir... le grade de capitaine de frégate en prochaine perspective.... Comme position pécuniaire... à peu près dix mille livres de rentes simplement, du chef de sa mère défunte. Le plus riche de la famille sera plus tard son jeune frère, du second lit, qui possédera toute la grosse fortune de l'armateur-expéditeur de Bordeaux.

--La fortune, pour moi, c'est quelque chose assurément. J'y tiendrais un peu, je l'avoue, mais sur ce chapitre-là Mésange voit autrement, et je ne veux pas la contrarier.... Mais dans l'espèce, comme vous dites, moi je vois encore de très sérieuses difficultés.

--Lesquelles? fit l'avocat.

--Dans le cas où votre ami se prononcerait, je vous avoue franchement que je ne veux pas d'un gendre qui serait en route continuelle, ballotté du cap Horn au cap des Tempêtes; aujourd'hui sur la côte de Guinée, demain à Madagascar, avec une pauvre fille à la maison, noyée dans un déluge de larmes à propos de son cher absent. D'autre part, comment faire? En France, un officier de marine ne peut pas, comme en Angleterre, prendre sa femme à bord pour une traversée, à moins, dit-on, d'être contre-amiral. Et nous n'en sommes pas encore là. D'ailleurs, quand bien même il le pourrait, je ne tiens pas à ce qu'un étranger m'emporte ma fille et me laisse dans une maison vide.... Comment faire?

--Dame! je ne vois qu'un moyen qui me semble très simple.

--Lequel?

--Une bonne démission. Georges Paulet a fait ses preuves au Mexique et au Sénégal. Il est encore souffrant de son dernier voyage.... En temps de paix, il peut très bien renoncer définitivement à la vie d'aventure.

--Voilà, précisément, où je voulais en arriver, répondit Desmarennes comme allégé d'un grand poids qui lui étouffait la poitrine.... Qu'il donne sa démission, autrement il ne sera jamais mon gendre.... C'est un homme à la mer.... Voilà mon ultimatum.

--Rien n'est donc encore désespéré, répondit l'intelligent avocat en dissimulant sa joie.... Laissez-moi négocier cette affaire-là.... Vous savez parfaitement que vous parlez avant tout à un homme d'honneur qui vous aime et vous estime profondément et ne trahirait en rien vos intérêts de coeur ou d'argent, n'est-ce pas?

--J'en suis convaincu....

--Eh bien... je ne dirai absolument rien à Georges Paulet de notre entrevue de ce matin... et je vais l'interroger sérieusement sur ses intentions.... Si, comme je veux l'espérer, le navigateur renonce définitivement aux voyages, et désire fixer sa tente au bord de votre petite rivière, comme un gendre bienheureux et dévoué... il contribuera, assurément, à la joie tranquille de vos derniers jours, qui sont encore très loin, grâce à Dieu et à votre constitution robuste, qui vous permettrait d'enterrer tous les gendres.

Desmarennes remercia l'avocat d'un large sourire. Il pourrait donc garder sa fille, sa fille bien mariée et vraiment heureuse. Ne lui avait-elle pas dit, la veille: «Mon père, si vous voulez me donner un mari, choisissez M. Georges Paulet, je n'en veux pas d'autre»?

Le jour même, Guérineau se proposait de dire à Georges:

--Mon ami, donne ta démission, autrement tu n'auras jamais la fille; je connais Desmarennes, il ne bronchera pas.

Donner sa démission!... L'officier de marine y avait déjà songé.... Certes, renoncer à la mer et à ses belles perspectives d'avenir, si jeune encore, à vingt-huit ans, au premier abord cette décision lui semblait un rude sacrifice.

S'il était au moins capitaine de frégate!... Mais quand parviendrait-il au grade d'officier supérieur, dans un temps de paix profonde et pour longtemps assurée? Qui pouvait le dire?

C'était aussi difficile à savoir par avance que de sortir de la Région des Calmes avec un navire à voiles avant l'usage de la vapeur.

D'autre part, il devait le reconnaître, il avait déjà suffisamment fait ses preuves en mer, et même sur terre, dans des circonstances graves. Plus d'une fois porté par ses chefs à l'ordre du jour, à la rigueur il avait bien droit au repos.... Sa santé se trouvait déjà compromise. Son devoir strict de marin ne l'empêchait donc pas d'obéir au voeu le plus cher de son coeur.

Qui peut d'ailleurs se vanter de connaître l'impénétrable avenir? Les circonstances présentes se trouvant toutes favorables, s'il ne se prononçait pas d'un jour à l'autre, Mésange, par déception, peut-être par dépit de voir qu'il hésitait à tout sacrifier pour elle, qu'il ne l'aimait pas absolument et sans réserve, en un mot, jalouse de la mer, Mésange donnerait sa main au premier prétendant disponible, à un être quelconque, indifférent pour elle.... On voit parfois de ces brusques revirements néfastes.... Et toute sa vie à lui, par la faute de son irrésolution, serait à jamais désenchantée... il se trouverait réduit à reprendre la rude existence de bord, à courir, comme un morne et éternel bohème de la mer, sur toutes les houles du globe, avec une sourde plaie au coeur et le poignant souvenir d'un paradis perdu.

Aussi, quand Maître Guérineau, sur un ton de grave confidence et avec un demi-sourire perplexe, lui demanda:

--Georges, s'il te fallait donner ta démission... que ce fût le seul moyen de réussir?...

--Le faut-il absolument?

--Absolument.

--Eh bien! c'est dit. Je renonce à la mer.

Les deux amis s'embrassèrent spontanément.

Georges écrivit le soir même au ministre de la marine, en faisant surtout valoir une santé profondément altérée par un trop long séjour aux colonies.

La démission fut acceptée et, après ses bons états de service, trouvée toute naturelle en temps de paix par ses camarades de bord.

Pour le mariage, les préliminaires ne furent pas longs. Georges fit correctement sa demande, fut agréé comme gendre par Desmarennes, et deux mois après on put voir à Saint-Christophe une des plus belles cérémonies dont les Charentais aient gardé souvenir.

On ne raconte pas le bonheur des élus.

Un simple petit détail nous semble pourtant de nature à ne pas être oublié.

Quelques semaines avant la célébration du mariage, comme les fiancés et leurs familles faisaient une promenade dans le grand parc, Desmarennes fut tout surpris de voir son pavillon de chasse bouleversé de fond en comble par un groupe de maçons et de charpentiers qui piétinaient dans ses ruines.

Son architecte lui-même, Anselme Durieux, était là en personne, commandant à une équipe d'ouvriers, son feutre sur l'oreille et tout bosselé, et ses habits couverts de plâtras.

Il semblait ne pas reconnaître Desmarennes au passage, avait déjà fait abattre le grand mur de droite, et les pioches entamaient le grand mur de gauche du pavillon central.

--Que diable faites-vous donc là, Durieux? s'exclama Desmarennes.... Certes, voilà du nouveau pour moi... le propriétaire ne sait pas ce qu'on fait chez lui?

--Ordre de mademoiselle Thérèse, fit gravement Durieux, impassible et fort de son droit.

--Ah! c'est différent, fit le père avec une moue sérieuse.... Mais pourquoi ne m'a-t-on rien dit?

--Une surprise... tu le sauras plus tard... quand il le faudra, répondit Mésange souriante, en se haussant sur la pointe de ses petits pieds et prenant d'une main familière le menton de son père désarmé, absolument comme une jeune déesse antique lorsqu'elle adressait une demande au maître des dieux.

Mlle Thérèse avait commandé à l'architecte deux chambres de plus au rez-de-chaussée et une chambre à l'étage supérieur. Quelque chose de simple, avait-elle dit, de rustique, d'élégant, de commode et de bien éclairé.

L'architecte avait d'abord contrecarré tous ses plans pour y substituer les siens, comme un petit Bramante de province, rêvant d'édifier un palais ducal et mystifié de se voir réduit à construire une masure; mais Mlle Thérèse avait tenu bon.

--Voilà ce que je veux, avait-elle ajouté, ni plus ni moins.... C'est à faire ou à ne pas entreprendre.

Il avait bien fallu en passer par là, et Anselme Durieux exécutait en hâte, bien à contre-coeur, mais à la lettre, les ordres précis de Mlle Desmarennes.

A l'époque de leurs migrations, les oiseaux bienheureux qui reviennent à nos régions tempérées, ramiers des bois, loriots et rossignols, rêvent en voyage à l'édification de leur nid futur.

A peine installés dans leurs nouveaux cantonnements, ils le bâtissent, le façonnent à leur guise, bien capitonné de fins duvets, de crins, de laine et de soie... souvent de terre et de mousse à l'extérieur... mais, à l'intérieur, ouaté comme une vraie conque de velours.

Mésange avait eu la même pensée.

Elle avait pris toutes ses mesures pour être prête au jour fortuné marquant une si belle page dans sa vie.

Les oiseaux, que bien à tort on dit légers, sont très sérieux quand il faut songer à tous ces menus détails de ménage, qui contribuent pour une si grande part aux joies sacrées bénies par le créateur des mondes.

Pourquoi une jeune, charmante, heureuse petite femme intelligente et bien Française, n'aurait-elle pas fait comme eux?

Le soir du mariage, au lieu de quitter brusquement leurs familles, pour s'en aller Dieu sait où!... prendre un bruyant chemin de fer, crachant sa fumée noire; au lieu de traverser des villes inconnues, de passer par de froids et luxueux hôtels qui, à vrai dire, ne sont que des auberges où entre tout le monde; où les glaces, rayées en tous sens, affichent de vulgaires noms de femmes écrits au diamant par les grandes coureuses des stations balnéaires ou hivernales, les nouveaux mariés restèrent simplement chez eux, à Saint-Christophe, bien seuls, au fond du grand parc, inaugurant le pavillon restauré comme Mésange l'entendait, ayant pour uniques serviteurs la fine soubrette Julie, et Baptiste, le gabier d'artimon, qui, son temps fini, restait au service de son maître pour le département de la pêche et des bateaux.

Ce fut au bruit des eaux courantes, dans une verte presqu'île, tout embaumée par les menthes et les reines des prés, que la jeune femme interna son bien-aimé, l'enveloppa de ses deux bras et prit sa tête heureuse sur son coeur enchanté, pour le reposer de ses rudes et longs voyages.

DEUXIÈME PARTIE

I

L'inattendu joue un si grand rôle dans nos pauvres destinées humaines, qu'un sage du monde antique, un Athénien, disait:

«Pour affirmer avec certitude que tel homme fut heureux, il faut attendre qu'il ait cessé de vivre.»

Réflexion peu consolante, mais qui trop souvent nous revient en mémoire.

A Rochefort-sur-Mer, Georges avait fait construire une barque de forme élégante, quillée, toute blanche avec un fin liston bleu.

Par une chaude matinée, suivant les sinuosités de leur petite rivière, tous deux remontaient le courant, lui aux avirons, elle au gouvernail, une main à la barre, l'autre pendante au fil de l'eau qui la rafraîchissait.

Par instants, tous deux se contemplaient et s'enivraient l'un de l'autre; leurs beaux regards rayonnaient de la sainte joie des coeurs, lorsque, à un détour de la rivière, dans le demi-jour verdâtre tamisé par les aunes, en écoutant le frémissement des feuilles, Mésange eut un frisson brusque, un tressaillement involontaire, et devint toute pâle.

--Qu'as-tu donc, ma pauvre Mésange? froid peut-être. Un bras nu dans l'eau. C'est imprudent.

--Non, non, c'est autre chose, dit-elle en hochant la tête; une pensée noire, un pressentiment, une horrible crainte m'a serré le coeur.

--Que veux-tu dire? Parle, je t'en prie! Qu'avons-nous à craindre?

--Je ne sais... mais je souffre d'une vague appréhension dont je ne me rends pas compte.... Je rêvais que j'étais trop heureuse... que les grands bonheurs durent peu... je croyais voir passer des nuages dans notre ciel.

--Songe fantastique, ma belle peureuse.... Et moi qui te croyais brave!

Mais, toute frémissante, elle appuya sa tête inquiète contre la poitrine de Georges, comme y cherchant un refuge, et l'étreignit convulsivement de ses deux bras.

Georges lui répondit par un long baiser.

Elle essaya de sourire, mais en vain, et jusqu'au soir resta toute sérieuse, obsédée par une pensée fixe, comme par une sombre hallucination....

Bien que Georges l'eût traitée de superstitieuse, ses craintes n'étaient pas vaines et ne tardèrent pas à se réaliser.

Le mois d'après, nous étions en juillet: de mauvais bruits, inconsistants d'abord, commençaient à se confirmer. Dans l'air passaient déjà de vagues rumeurs de guerre et comme des bouffées d'orages lointains.... Les événements marchent vite, ainsi que les morts de l'ancienne ballade d'outre-Rhin.

Pour la première fois depuis le commencement du siècle, avant de s'en être aperçue, la France avait l'ennemi aux frontières et se trouvait brusquement envahie.

Se reposant un peu trop peut-être sur de glorieux souvenirs et ses grandes conquêtes d'autrefois, elle se croyait forte et plus qu'en mesure de résister, tandis que rien n'était prêt pour la défendre.

Nous étions en juillet de l'année terrible.

Aujourd'hui que les plus braves des deux armées reposent, pour la plupart, dans la grande égalité de la mort, gardons-nous de récriminations rétrospectives et de larmes déclamatoires. Assurément, mieux vaudrait oublier; mais qui peut oublier? Ne rien taire est un devoir grave. Le passé doit éclairer l'avenir.

Que ceux qui restent et ne peuvent être consolés nous pardonnent du moins si nous touchons d'une main pieuse à de profondes douleurs encore mal endormies.

Les hommes de terre ne suffisant pas à la défense de Paris, on fit appel aux hommes de mer. Lorient, Toulon, Brest, Cherbourg, Rochefort fournirent leur contingent. De tous les points du littoral, on répondit.

Quand, aux dernières nouvelles, plus sombres que les précédentes; Georges Paulet interrogea Thérèse, simplement du regard:

--Va, dit-elle, répondant la première à sa pensée. Fais ton devoir; je serai courageuse.

--Tu viens, Baptiste? avait demandé Georges.

--Oui, mon commandant.

Deux jours plus tard, tous deux s'enfermaient dans Paris assiégé.