Oeuvres de André Lemoyne Une Idylle normande.—Le Moulin des Prés.—Alise d'Évran.

Part 7

Chapter 73,798 wordsPublic domain

--Mieux que du Champagne et de notre pays encore... entre Saint-Palais-sur-Mer et Saujon... le plant de Médis, belle vigne qui se prélasse aux vents salins de la Gironde. Qu'en dites-vous?

A table, l'avocat fut spirituel et pas trop verbeux, le docteur, rasé de frais et cravaté de blanc sous menton bleu, ne prononça qu'une seule fois le mot _idiosyncrasie_, et le rentra vite; les gros propriétaires et bouilleurs de cru parlèrent entre eux et à mi-voix des mercuriales, du prix des vins, de la qualité des dernières eaux-de-vie; mais toute la table fut prise d'un accès de franche hilarité quand, à propos d'un récent procès, maître Guérineau dit à brûle-pourpoint à Desmarennes:

--Savez-vous que, si tous mes clients n'abusaient pas plus que vous de mes paroles, la profession d'avocat serait des plus heureuses et des moins fatigantes? Au tribunal, vous m'imposez silence; vous me prenez comme défenseur pour ne rien dire, tandis que tant d'autres prétendent que leur avocat n'en dit jamais assez.

--Pardon! vous oubliez un point capital, répondit courtoisement Desmarennes: vos excellents conseils et votre science approfondie du Code, civil et forestier, m'éclairent dans les questions les plus ardues, et me donnent toujours l'aplomb nécessaire au gain de notre cause; et d'ailleurs, vous ne manquez pas d'autres belles occasions où vous parlez d'or à l'oreille du tribunal.

Maître Guérineau n'avait qu'à s'incliner.

Mlle Desmarennes, assise à gauche de Georges Paulet, s'aperçut vite qu'elle avait près d'elle un garçon très bien élevé, discret, d'une réserve rare et de la plus exquise urbanité, écoutant toujours avec déférence et évitant de se mettre en relief.

Dans le gros tumulte industriel et commercial de notre époque, où la fièvre des affaires nous emporte convulsivement, on parle, on correspond à la hâte, presque brutalement, en style écourté de télégramme ou de téléphone; à peine a-t-on le temps de réfléchir, encore moins d'écrire ou de causer.

De nos jours, il semble que la vraie politesse française, exilée du continent, se soit réfugiée à bord des navires. Aussi nos officiers de marine sont-ils particulièrement appréciés par les femmes dignes du vrai nom de femmes. Elles comprennent ce qu'il faut d'intelligence, de discrétion, de courage et de sang-froid pour commander à des hommes souvent rudes, isolés du reste du monde, aigris par une longue absence, et groupés sur un petit espace mobile, comme le pont d'un vaisseau qui flotte entre mer et ciel, deux solitudes. Là, assurément, il est plus difficile de se faire obéir que dans une cour de caserne ou sous les arceaux d'un couvent. Peu de gestes, pas de phrases, tout dans l'attitude et dans l'oeil, comme chez un dompteur pour maîtriser ses fauves.

Sous une apparence presque chétive et un peu grêle au premier abord, Georges Paulet cachait une énergie peu commune, qui se révélait aux heures graves du commandement.

Mlle Desmarennes, fille unique un peu gâtée, petite personne mince, élégante, autoritaire, comprit qu'elle avait affaire à plus fort qu'elle, à un être supérieur comme intelligence, comme volonté, ce qui fut loin de lui déplaire; un imperceptible sourire effleura ses lèvres, et sans vouloir paraître trop curieuse elle adressa cependant au jeune homme quelques questions brèves, auxquelles il sut parfaitement répondre, en paraissant toujours oublieux de lui-même et surtout se préoccupant d'elle.

Ceux qui reviennent des pays lointains, ne serait-ce qu'en souvenir des régions parcourues, ont presque tous dans leur langage quelque chose de pittoresque et d'inattendu qui ne ressemble guère aux paroles banales qu'on échange communément dans les salons; et d'ailleurs leur vie d'aventure répand sur eux un charme qui tient du rêve. Georges Paulet parla de l'Océanie, du Cap, du Sénégal, d'où il avait rapporté ces mauvaises fièvres dont il avait encore quelques accès intermittents, et il sembla à Mlle Desmarennes que personne jusqu'à présent ne lui avait parlé de cette voix magique. C'était comme un monde nouveau qui s'ouvrait pour elle.

Elle était en robe d'un bleu pâle, au corsage à peine échancré, et ses fins cheveux châtain clair encadraient une oreille diaphane adorablement chantournée. Une perle était enchâssée dans son petit lobe rose.

Comme très heureux contraste, la mère, habillée de faille grise, avait d'opulents cheveux noirs relevés en torsades sur un cou vraiment superbe, laissant librement voir les belles courbes de ses lignes et ses chaudes carnations brunes.

En oubliant les âges, on eût dit que la mère était la soeur aînée de sa fille.

Desmarennes, par intervalles, ne pouvait se défendre de les contempler toutes deux, comme à la dérobée, dans la secrète joie de son coeur.

Georges Paulet, tout en causant avec Mlle Thérèse (plus elle interrogeait, mieux il répondait), Georges se penchait involontairement pour la bien voir, non avec des yeux de froid observateur sceptique, cherchant à vous analyser, mais simplement avec les yeux d'un admirateur sincère, à la fois respectueux et charmé, des yeux qui semblaient clairement dire: «Bien que j'aie couru le globe, tout en battant l'estrade par les nombreux sentiers de la vie, c'est la première fois que je rencontre sur ma route une jeune femme à laquelle personne n'a jamais ressemblé.»

Quand on se leva de table pour revenir au grand salon, ce fut en souriant que Mlle Thérèse prit le bras de Georges, en le remerciant du regard. Cette fois, le marin oublia d'allumer une cigarette, et laissant la majorité des fumeurs s'éparpiller où bon leur semblait, soit sur la vérandah, soit à la salle de billard, il resta résolument avec le groupe, ou, pour mieux dire, avec la corbeille fleurie des femmes, heureuses de leurs toilettes riantes, en compagnie du notaire et de Mme Verdier, du docteur Laborde et de sa fille, et de quelques autres ne tenant pas absolument à s'envelopper de fumée.

On put organiser une petite sauterie. Mme Verdier, pour ne pas trop fatiguer ce soir-là l'ancienne institutrice de la maison, se mit obligeamment au piano. On dansa deux quadrilles où Verdier figura en homme du monde bien appris, et, aux premiers accords d'une valse à la mode:

--Allons, dit gaiement l'avocat à Georges Paulet en lui touchant l'épaule, montre-nous que sur le parquet glissant d'un salon tu gardes ton pied marin comme sur le pont d'un navire.

Georges ne se le fit pas dire deux fois. Il invita Mlle Thérèse, et tous deux, d'un pas bien rythmé, sans raideur et sans pose, se mirent à tourner, se laissant aller au mouvement berceur d'une valse rêveuse, mais bien cadencée, comme deux êtres charmants, créés l'un pour l'autre, et qui se reconnaissent en se voyant pour la première fois.

Comme il était plus grand qu'elle, il dominait de tous ses yeux son adorable tête de jeune fille, et parfois, dans un mouvement de valse plus rapide, les cheveux châtain clair, lui frôlant la poitrine, activaient les battements de son coeur;--tandis qu'elle, vive, souple, heureuse, aérienne, obéissant au bras de son danseur, valsait en baissant les paupières:--leurs grands cils voilaient la fièvre de son regard.

III

Vers une heure du matin, tous les invités s'en allaient, qui en tilbury, qui en cabriolet, qui en panier, qui en break, qui en charrette anglaise.

Mme Desmarennes voulut faire atteler pour reconduire Georges Paulet et maître Guérineau, mais tous deux refusèrent d'être ramenés en voiture, préférant se rendre à pied, comme ils étaient venus, un splendide quartier de lune éclairant la route.

Quant à Desmarennes, comme d'habitude, à neuf heures précises, sans mot dire, il avait lâché tout son monde, devant être levé tous les jours avant quatre heures pour empêcher ses garçons de moulin de faire grasse matinée.

Donc les deux amis s'en revenaient à pied vers la ville, tout en devisant de leur soirée.

--Comment, dit Paulet, ne m'avais-tu pas prévenu que Desmarennes avait une si charmante fille?

--Pour t'en laisser la surprise. Tu ne m'en veux pas, j'espère?

--Certes, non; mais si tu m'en avais informé je me serais présenté autrement, en toilette moins négligée. Ah! mon ami, quelle merveilleuse petite créature! Elle m'a troublé le coeur et le cerveau, je reste encore sous le charme. J'en suis fou... je la veux.

--Pour ma part, je ne demande pas mieux, tu dois bien le penser. Il s'agit simplement de savoir si ton rêve est réalisable.

--Pourquoi pas?

--Pourquoi?... Pourquoi?... Voilà bien les aventureux.... Mais, à en juger par les nombreux prétendants éconduits, à ma connaissance, je te conseille de réfléchir.... Mlle Thérèse est fille unique et gouverne la maison... Sans avoir une fortune princière comparable à celles des plus gros négociants de Cognac, la fortune présente du père Guillaume est évaluée au moins à deux millions; d'autre part, et signe particulier tout à son honneur, Mlle Thérèse ne tient pas du tout à l'argent; elle appartiendra tout simplement à qui saura lui plaire, n'apporterait-il au contrat que sa jeunesse, son intelligence et son coeur.

--Et jusqu'à présent personne... dit vivement Paulet....

--N'a rempli les conditions du programme, répliqua Guérineau. Les nombreux prétendants se sont trop pressés. Ils ont vite montré la grosse corde de leur vulgaire ambition. Elle a très bien compris qu'on flairait sa dot de plusieurs points de l'arrondissement et même du département. Elle s'est méfiée, se tient sur ses gardes et a bien raison.

--Assurément, dit Georges. Certes, ce n'est pas moi qui la blâmerai.

--Voyons, fit sentencieusement l'avocat, sans vouloir entrer dans trop de détails, récapitulons un peu, dans le nombre des soupirants ou des aspirants, comme tu voudras les nommer, pour nous rendre compte de la situation.

D'abord trois ingénieurs, dont un hydrographe; l'autre, des constructions navales; le troisième, des ponts et chaussées, précisément un de ceux qui ont le plus travaillé à ce fameux épi d'enrochement établi à la pointe de Grave, contre l'assaut des marées. Celui-là du moins a pu se convaincre qu'il est plus facile d'endiguer l'Océan qu'une volonté de petite demoiselle.

--Pas de plaisanteries! fit gravement Georges Paulet.

--Je continue donc sans commentaires. Plus tard un jeune papillon de substitut, orné de lunettes bleues (sans doute pour tamiser le feu de son regard), s'est présenté correctement... pour être éconduit comme les autres, et, faisant volte-face, a demandé son changement au garde des sceaux.

Ajoutons à notre liste deux sous-préfets aux pantalons officiels à grandes lames d'argent;

Item, un conseiller de préfecture;

Item, un inspecteur des forêts, vêtu d'un vert sombre, comme un pivert de nos vieilles futaies.

Nous en avons vu de toutes les couleurs.

Ah! j'allais oublier un personnage des plus considérables, un préfet maritime de la région de l'Ouest, dont la juridiction s'étend depuis Nantes jusqu'aux frontières d'Espagne, où les eaux-de-vie de Hendaye essayent de nous faire une petite concurrence.

Mais je m'arrête dans ma nomenclature, car je n'en finirais pas. Eh bien! tous ces gens-là, venus chez Desmarennes à titre d'invités, se métamorphosaient tous en prétendants. Ils ont été bien reçus, choyés, fêtés, nourris comme des princes de toutes les primeurs, quelques-uns même couchés par les gros temps; puis, en fin de compte, ils sont partis à tour de rôle, battus et riant jaune, en étant pour leurs frais de voyage, de toilette et de bouche en coeur.

--Et comment, dit Paulet, a-t-on pu savoir que tous ces messieurs prétendaient....

--A la longue, tout se sait, tout se dit et même tout se paye, pour compléter le proverbe.

--Ah! mon ami, tu me navres! répondit tristement Georges. Dans ces conditions désastreuses, comment puis-je oser? Ma pauvre espérance est bien morte sur pied.

--Dame, répliqua l'avocat en baissant le ton, il faudrait lui plaire, à elle d'abord. Le père et la mère, naturellement, ne viennent qu'ensuite. Ils feront ce qu'elle voudra... Voyons.... Pas d'enfantillages.... Réfléchissons.... Ne soyons ni trop enthousiaste ni trop déconcerté.... Pour commencer, tu as très bien valsé, ce soir.... C'est déjà quelque chose.

--Tu crois?

--J'en suis sûr.... Une autre question.... Es-tu bon écuyer?

--Peut-être pas d'une suprême élégance, mais solide, j'en réponds. Aux colonies, l'occasion s'est souvent présentée de faire des reconnaissances en pays perdu, et j'ai enfourché à cru bien des bêtes difficiles.

--Tant mieux!... un bon point de plus à ton actif. Tu verras comme Mlle Thérèse est belle écuyère. Elle n'a pas comme tant d'autres de talents d'agrément. Elle ne sait ni pianoter, ni roucouler rêveusement la romance à la mode, mais pour conduire une barque ou maîtriser un cheval elle défierait n'importe qui. Et ces nobles exercices du corps ne gênent en rien la grâce des mouvements. Bien au contraire. Vive la batelière et vive l'amazone!... Elle me plaît à moi, qui suis un amateur platonique parfaitement désintéressé dans cette grave question. Quelques soupirants déconfits ont bien essayé de jaser un peu sur ses franches allures quasi garçonnières, mais elle s'en moque et a bien raison. C'est une petite vaillante qui n'en fera jamais qu'à sa tête. Heureusement que la tête est bonne.

IV

Rentrés en ville vers trois heures du matin, les deux amis continuèrent à se faire part de leurs impressions.

Couchés dans une grande chambre à deux lits comme d'anciens camarades, après avoir soufflé leurs bougies, enveloppés de larges draps fleurant la bonne lessive de province, ils prolongèrent dans l'obscurité leur intime causerie à l'horizontale.

Georges Paulet ne pouvait parvenir à fermer l'oeil, et ne tarissait pas sur les trésors de jeunesse, d'élégance, d'esprit et de beauté de la petite fée de Saint-Christophe.

--A propos, explique-moi donc pourquoi sa mère l'appelle Thérèse et son père Mésange?

--Un surnom qu'elle mérite bien et qu'on lui a donné quand elle avait cinq ou six ans, à cause de sa gentillesse et de sa vivacité.... Elle ne tenait jamais en place, pas plus que le petit oiseau bleu cendré de nos jardins fruitiers.

--C'est curieux!... Et depuis la femme est restée vive comme l'enfant?

A une autre question, sans doute plus longue et plus sérieuse, que le marin adressait à l'avocat, il resta sans réponse. Guérineau n'avait peut-être pas entendu, car bientôt un ronflement sonore et régulier de l'orateur fit comprendre à Georges qu'il pérorait dans le désert. Il dut forcément se résoudre à dévider en silence l'interminable écheveau d'or de ses rêves.

Le lendemain, dans la matinée, entre neuf et dix heures, un assez curieux personnage se présentait à Saint-Christophe, à la petite porte du moulin, une longue et large caisse de bois blanc sur son épaule.

C'était ce qu'on appelle un vieux loup de mer, un ancien gabier d'artimon, ayant suivi Georges Paulet dans tous ses voyages et lui étant dévoué comme un terre-neuve à son maître.

Fourniment bien astiqué, veste courte, petit chapeau de toile cirée en arrière, grand col bleu rabattu, large pantalon ballant au-dessus des chevilles, anneaux d'or fin aux oreilles, et une bonne grosse figure irrégulière, tellement rouge, cuite et boucanée par les soleils, de l'équateur, qu'on l'eût dite taillée à coups de serpe dans un bloc d'acajou.

Il demanda Mlle Julie, fille de chambre de Thérèse Desmarennes.

--Que diable peut bien me vouloir ce garçon-là? se demanda Julie, jeune paysanne alerte et affriolante comme une soubrette d'opéra comique.

--Que désirez-vous, mon brave, avec un si gros colis?

--Gros, mais pas lourd, répliqua le matelot. Mlle Thérèse est-elle à la maison?

--Pas encore revenue de sa course à cheval.

--Ah! tant mieux, fit Baptiste avec un large rire. (Baptiste était son nom.) Nous allons pouvoir tout arranger. Vite, sa chambre, s'il vous plaît!

Un peu surprise, mais voyant qu'il n'y avait pas à répliquer, Julie précéda le porteur dans le grand escalier, et le gabier ne fut pas long à déballer le contenu de sa caisse, mais avec des précautions infinies, comme une mère pour le trousseau de son enfant.

Il disposa lui-même, au fur et à mesure de l'exhibition, sur la cheminée, sur les tables, sur les étagères, jusque sur les fauteuils, tout un stock d'oiseaux rares de la Polynésie et de précieux coquillages de la mer des Indes que le soleil d'Orient met en couleur à des profondeurs insondables:

D'abord un oiseau-lyre, presque introuvable aujourd'hui dans les îles de corail du Pacifique; puis un argus aux plumes caudales d'un dessin et d'un ton merveilleux; des merles du Sénégal aux reflets métalliques; de grandes conques marines à bouche de nacre rose, où soufflaient autrefois les tritons de Virgile; de larges papillons de toutes les nuances: le noir et vert de l'île d'Amboine, pris à vol ralenti sur la fleur capiteuse des girofliers; le noir et or, indigène de Ceylan; le noir et gris perle, en somptueux demi-deuil, des Indes orientales; le grand azuré du Brésil; et, dans le nombre des menus souvenirs des pays étrangers, toute une collection d'éventails, rivalisant pour la variété des formes et la richesse des couleurs avec les oiseaux et les papillons.

Quand Baptiste eut disposé le tout à sa guise, se reculant un peu, la main gauche en visière sur les yeux, pour mieux juger de l'effet produit, il respira longuement comme un homme satisfait.

--Bien comme ça, dit-il; un petit aquarium comme on en voit peu.

--Muséum, voulez-vous dire. De la part de qui? fit la soubrette.

Le matelot mit un doigt sur sa bouche.

--C'est un secret, je n'en sais rien moi-même.

Et il disparut en remportant sa caisse vide, sans qu'on pût en tirer une parole de plus.

--Moyen singulier de faire une déclaration, se dit tout bas la fine guêpe d'antichambre.

Georges attendait son homme avec une impatience fiévreuse. Dès qu'il fut de retour:

--As-tu bien fait tout ce que je t'avais dit?

--Oui, mon commandant. L'oiseau n'était pas en cage. En son absence, j'ai tout arrimé comme à bord.

--C'est bien. Merci, Baptiste.

--Ah! mon pauvre ami, disait Guérineau à son camarade, comme te voilà féru en plein coeur! Pas de précipitation, je t'en prie. Ne gâtons rien.--Je t'aime assez, tu le sais bien, pour ne rien compromettre, et ne t'engager dans aucune démarche inconsidérée. Laisse-moi donc faire, je vais étudier sérieusement ta cause, la suivre comme une affaire du Palais qui serait mienne.

--Mais quand reviendrons-nous à Saint-Christophe? Les pieds me brûlent et ma tête s'en va.

--Quand reviendrons-nous? Dans trois ou quatre jours au plus tôt; mieux vaudrait à la fin de la semaine. Heureusement que Desmarennes ne nous a pas fait encore les honneurs de ses caves, et que nous n'avons pas visité les chais dont il se fait gloire à bon droit. Ce sera un prétexte plausible, et nous en profiterons pour rendre visite aux dames.

Le troisième jour (Georges n'eut pas la patience d'attendre le quatrième), Paulet et Guérineau revenaient à Saint-Christophe dans l'après-midi; mais, cette fois, ils avaient compté sans leurs hôtes, absents depuis le matin, pour faire une excursion aux ruines de Taillebourg, Desmarennes et sa femme en panier, Thérèse (ou Mésange) sur sa belle petite jument favorite, fine coquette à robe alezan doré, qu'elle nommait Topaze. Les deux autres bêtes de selle préférées était un vif arabe noir et lustré connu sous le nom de Mistral, et la Grise, une bonne et grosse normande qui ne fléchissait pas sous le poids de son maître, quand Desmarennes accompagnait sa fille.

--A quelle heure doit rentrer la famille? demanda l'avocat.

--Peut-être pas avant la nuit.

--Et le maître de chais, pouvons-nous lui parler?

--Justement, le voilà sur le seuil de sa porte basse.

--Allons faire notre visite aux chais, dit Guérineau.

Bien que vivement contrarié de voir la maison vide, Georges Paulet fit contre fortune bon coeur et se disposa à partager l'enthousiasme de son ami pour l'aménagement des caves et des chais de Guillaume Desmarennes, qu'ils visitèrent en détail, ayant pour introducteur le maître de chai lui-même.

Il leur fit les honneurs de son domaine avec la majesté d'un suisse de cathédrale. On commença par le chai principal, au ras du sol, et en pente, qui suivait dans toute sa longueur, en ligne parallèle, les bordures d'osier du jardin bas.

Les chais de Saintonge sont de vrais sanctuaires. On n'y voit pas d'abord en entrant. Une impression de fraîcheur et de ténèbres vous saisit à la fois, comme à l'entrée des vieilles cryptes romanes. On marche à tâtons comme un aveugle; puis votre oeil se familiarise avec un demi-jour crépusculaire aux tons roux, comme dans certains intérieurs de Van Ostade, élève de Rembrandt (ou digne de l'être). Bientôt toute une rangée de barriques en bon ordre émerge des pénombres. Les barriques pleines rendent un son mat, mais si d'un coup sec votre doigt coudé interroge une futaille vide, un son d'orgue pur et vibrant s'éveille et se répercute en multiples échos jusqu'au bout du long sanctuaire. Ce n'est pas une odeur d'encens, de myrrhe ou de benjoin qui vous prend les narines, comme sous les piliers d'une église, mais le subtil et tonique esprit de la vigne qui vous pénètre et vous réconforte. Peu à peu le jour se fait; on commence à voir clair; et, dans une pensée quasi-religieuse, on suppute l'âge et le nom de ces belles eaux-de-vie, gloire de nos aïeux, qui vieillissent en paix dans leur bon fût de chêne solidement cerclé; les unes presque blanches, d'autres jaune paille ou couleur d'ambre, de trente, quarante, et même soixante ans, sans aucun mélange adultère; provenant des vignes fameuses qui s'étalent au soleil sur les deux bords de la Charente, soit dans les régions calcaires et crayeuses de la rive gauche, reconnues comme les plus favorables (Gimeux, Mainxe, Segonzac), donnant la grande et la petite champagne; soit dans les terrains jurassiques et un peu argileux fournissant les premiers et les seconds bois (le Cluzeaux, Cigogne, Mérignac); puis les Borderies, provenant de vignes encadrées sans doute par une lisière de forêts du temps de nos ancêtres;--et jusqu'à des échantillons de crus inférieurs, tels que les eaux-de-vie de Surgères et d'Aigrefeuille, destinées à des amateurs moins gourmets ou moins fortunés.

Tout s'y rencontrait, avec certificat d'origine et extrait de naissance.

Maître Guérineau, quelque peu émerillonné par cette atmosphère spiritueuse, avouait en toute sincérité, les narines gonflées, que cet assortiment de futailles vénérables lui semblait moins funèbre que la double rangée historique des caveaux de Saint-Denis. Il cheminait avec lenteur et solennité dans un aimable recueillement, et quand les deux amis passèrent, des chais où vieillissaient les eaux-de-vie, dans ceux où fermentaient les vins de la dernière récolte, dans leurs barriques à bondes levées, le bruit ou plutôt le grouillement simultané de leur écume en bouillons sur trois ou quatre cents fûts en bon ordre qui chantaient à la fois, ce bruit, à première entente, pouvait se confondre avec le frémissement continu des hauts peupliers qui frôlaient au dehors la toiture de ces interminables galeries. Les deux bruits semblaient être un écho l'un de l'autre.

Jusqu'à six heures du soir, Georges Paulet, en victime résignée, eut le courage de suivre et d'écouter Me Guérineau, qui se grisait à la fois de sa parole éloquente et de l'esprit des vins.

Quand ils sortirent des chais comme d'une crypte crépusculaire, en remontant au grand jour, le marin ne put retenir un cri de délivrance et de joie.

Un bruit de roues se rapprochait, les maîtres de Saint-Christophe revenaient, Thérèse en avant, au grand trot de sa vive et coquette alezane. Devant la porte d'entrée, Topaze s'arrêta court, toute frémissante sur ses fines jambes de race, le frein blanc d'écume et des éclairs dans l'oeil. Georges fut souffleté au passage par le vent d'une longue jupe d'amazone. Courant au devant de l'écuyère, il lui tendit la main, qu'elle accepta, pour descendre comme un oiseau qui prend terre.