Oeuvres de André Lemoyne Une Idylle normande.—Le Moulin des Prés.—Alise d'Évran.
Part 6
LE LORIOT
En revenant du monde où vivent les oiseaux, j'aurais bien des choses à vous dire, ne suivrais-je que le fil de mes souvenirs; mais il faut se borner. Nous ne parlerons aujourd'hui ni du cincle plongeur, enveloppé de bulles d'air, qui, sans trébucher, marche au fond des rivières comme un oiseau filigrane d'argent; ni du martin-pêcheur, ce pauvre philosophe vêtu de si fastueux habits, restant de longues heures au bout des branches mortes, en quête d'une proie trop souvent imaginaire; ni du pic de nos grandes forêts, cet étrange et farouche oiseau vert, à calotte de pourpre, auscultant les vieux arbres, dont la coutume, par un bizarre contraste, est de rire dans la pluie et de se lamenter quand le ciel est bleu (plus tard je vous dirai pourquoi); autrefois il était religieusement consulté des augures. Aujourd'hui, si vous le permettez, je vous dirai simplement quelques mots sur un bel étranger qui, tous les ans, dans la saison des fleurs, nous vient d'Espagne ou d'Italie. Vous avez bien souvent entendu sa voix, sans avoir aperçu le chanteur, car il est d'un accès difficile; vous l'avez à peine entrevu quand il passait d'un arbre à l'autre dans les hautes branches, en vous jetant dans les yeux sa magnifique lueur jaune; mais, dans la durée d'un éclair, l'oiseau n'a pu se fixer dans vos souvenirs.
Ses ailes revêtent, de leur mantelet noir, une robe toute jaune, mais réellement d'un jaune superbe. Ce n'est pas le jaune des canaris, ni le jaune des hoche-queues printaniers, qui, entre parenthèses, cheminent avec tant de grâce sur les herbes flottantes de nos cours d'eau; ce n'est pas non plus le jaune des populages, ni le jaune des lysimachies; ni le jaune des iris, ni le jaune des villarsies: car la nature est d'une richesse inépuisable dans la répartition de ses jaunes. Serait-ce donc la fleur de genêt ou la fleur d'ajonc qui s'en rapprochent? A moins que l'oenothère ou le papillon soufré? Pas encore. J'ai cueilli dans les marais de La Vergne, en Saintonge, une haute plante à tige uniflore, la grande douve (_ranunculus lingua_), sans pédantisme; sa fleur est d'un jaune loriot. J'avais peut-être oublié de vous nommer l'oiseau.
De la grosseur du merle et de la grive, ce grand mangeur de cerises présente de singulières particularités: l'iris de son oeil est rouge comme un reflet de ces beaux fruits vermeils: c'est un vrai miroir à cerises; et ses oeufs, blancs comme ceux des piverts et des martins-pêcheurs (n'en déplaise à M. de Buffon), sont en outre jaspés de pourpre noir comme si on leur avait insufflé le jus des guignes. Certes, voilà des couleurs harmoniques.
Le loriot niche de préférence sur les hauteurs des bois, comme le ramier, dans ces régions lumineuses qu'empourprent les premières lueurs d'aurore, et que réchauffent encore les adieux des soleils couchants. Son nid, à la fourche des branches, est une merveille de confort et de solidité: feutré à l'intérieur de peluches de chardon, douces comme plumes de marabout, il offre une couche des plus douillettes aux futurs héritiers du chanteur; extérieurement, il est suspendu à la fourche des branches comme un petit hamac oscillant, par des lianes ou des lanières de bouleau ou de cerisier; grâce à cet ingénieux système d'équilibre, quand les grands vents font rage dans les hautes futaies et versent parfois les oeufs des autres nids, le nid du loriot ressent à peine une petite secousse, un semblant de houle, qui berce en paix les conjoints ou les nouveau-nés.
Il me reste à caractériser sa voix, dont j'ai parlé d'abord; elle n'a qu'un couplet, un couplet de cinq notes, mais modulées avec tant de fraîcheur et de suavité qu'on se demande: «Est-ce une ritournelle de flûte magique ou un clair gazouillis de source lointaine?» Le sucre des cerises contribue sans doute un peu à cette éternelle fraîcheur du gosier et le ferment de ces fruits entretient sa joyeuse humeur. La phrase musicale du loriot a sa valeur intrinsèque absolue, entendue séparément; mais dans les grands concerts du printemps, sous les bois, écoutez-la: sur la basse profonde des ramiers, le verbe guttural des grives, les deux notes du coucou (qui vont jusqu'à trois quand il est ému), les appels de la huppe, à brèves intermittences isochrones, répétant neuf ou dix fois la première syllabe de son nom, sur toutes ces voix la ritournelle du loriot se détache en or pur. Peu d'oiseaux des tropiques ou de l'équateur, sans omettre les paille-en-queue et les paradisiers, peuvent se comparer à notre loriot d'Europe. L'heureux pèlerin, laissant passer les bourrasques de mars et d'avril, nous arrive dans les fleurs de mai, et s'en va bien avant la fin des beaux jours, après la cueillette des fruits, par les ciels lumineux d'octobre, vers l'été de la Saint-Martin. Bon voyage à l'ami de nos cerisiers, et qu'il revienne tous les ans se cantonner dans nos bois!
Après tout, la question des dégâts ne doit pas entrer en ligne de compte: un gamin qui monte à l'arbre en met plus sous la dent ou dans sa poche, en un seul jour, que l'oiseau charmant dans toute la saison.
NIDS D'OISEAUX
LES TISSERINS
Nids d'oiseaux.... Je me prends à rêver chaque fois qu'un hasard béni me remet sous les yeux un de ces petits chefs-d'oeuvre dus à tant d'artistes charmants, qui, non satisfaits de nous éblouir par la richesse de leur toilette, ou de nous enchanter par la fraîcheur de leur voix, deviennent si merveilleusement pratiques pour les besoins de la vie réelle, et se font ingénieurs, architectes, maçons, tisserands, etc., pour les premières exigences de la famille. Je proteste, indigné, contre l'injurieuse qualification d'instinct que daigne leur accorder du bout des lèvres l'être si peu remplumé qui s'attribue fastueusement le nom d'homme. C'est bel et bien de l'intelligence qui les caractérise, et de l'intelligence du meilleur rayon; non de l'intelligence verbeuse comme celle des avocats, mais de l'intelligence appliquée sans bruit à des oeuvres de dévouement et d'amour, auxquelles le coeur ne reste jamais étranger; servant au domicile futur, à l'éclosion, à la nourriture de ceux qu'on attend comme de petits messies dans la chaude lumière des soleils printaniers. Quant aux vêtements, la nature s'en charge, et nos plus grands couturiers de la rue de la Paix, ou d'ailleurs, n'habilleront jamais leurs clients comme l'un d'eux.
Et ne croyons pas qu'il suffit de naître pour devenir un artiste dans la sérieuse acception du mot; l'oiseau de trois ou quatre ans en sait toujours beaucoup plus que les petits jeunes. L'observation, la réflexion, la comparaison, la logique des pensées, l'expérience, en un mot, viennent en aide à son esprit naturel, et l'oiseau travaille de mieux en mieux en prenant des années; de même qu'un rossignol un peu mûr, de cinq ou six ans, par exemple, déjà ténor _del primo cartello_, rendra toujours des points aux débutants pour les notes d'attaque et les tours de gosier.
Quand donc posséderons-nous un traité technique et un peu étendu sur cette grave question des nids et des oeufs, nous expliquant l'infinie variété des formes pour les uns, pour les autres la riche variété des colorations? Un ouvrage analogue à ceux de l'Américain Audubon, pour les oiseaux! Mais ils deviennent rares, ces maîtres observateurs consacrant leur vie tout entière, et la risquant à chaque heure pour étudier _de visu_, dans leurs plus intimes manifestations, les libres sujets qu'ils tiennent à connaître; affrontant comme les sauvages, dans un canot d'écorce, le courant des grands fleuves, grimpant comme des chèvres à des rocs inaccessibles, rampant comme des couleuvres sous d'inextricables broussailles, s'aventurant de plain-pied sur le fond mouvant des marécages, sans souci des fondrières, des reptiles ou des fièvres; et tout cet obscur héroïsme pour enrichir de quelques observations inédites le grand écrin de la science; ce dont peut-être jamais ne les remerciera le vulgaire troupeau des hommes. Mais peu importe à qui travaille avec amour!
En attendant, bornons-nous à fournir quelques indications brèves à nos lecteurs en prenant pour exemple les diverses manières de procéder de nos oiseaux d'Europe, très souvent moins splendides de plumage que leurs frères des pays chauds, mais si industrieux sous notre ciel gris du Nord pour abriter des grands vents et des pluies leur couvée et leurs joies de famille.
Les nids diffèrent non-seulement d'après la manière de vivre et les habitudes de l'oiseau, mais encore d'après les ciels, les eaux, les terrains, la nature des végétations; le maçonnage agglutiné des hirondelles sous les poutres de nos granges ne ressemble pas aux bûchettes entre-croisées du ramier dans les chênes; le trou rond des piverts, creusé à coups de bec dans un fût de hêtre avec la précision du compas, n'a guère de rapports avec le hamac du loriot ou la conque régulière si bien capitonnée des pinsons ou des chardonnerets; les nids en boule de la mésange à queue longue, dans les hautes et fines brindilles qui ondulent au vent, sont ceux qui se rapprochent le plus, par leur forme, des nids curieux qui nous occupent aujourd'hui. De loin, ils offrent l'aspect du bédégar des rosiers. C'est la chambre nuptiale du tisserin: _textor_, tisserand, tisseur, _tisserin_, l'oreille s'accommode également bien de tous ces vocables. Le nid est en sphère, en pomme, en boule, comme vous voudrez. On sort, on entre par en bas; l'ouverture est à l'abri des pluies. Les nids sont quelquefois par centaines sur le même arbre, assujettis aux longues branches flexibles et menues qui, loin de tout danger, les bercent sur les eaux. Essayez d'en atteindre les oeufs, fouines, singes ou serpents!
LE MOULIN DES PRÉS
_A_
_Madame André Theuriet_
_Affectueux hommage du Conteur_.
=A. L.=.
PREMIÈRE PARTIE
I
Il est des gens qui regardent sans voir, il en est d'autres qui voient sans regarder. Dans le monde du commerce et de l'industrie, ceux-là font surtout leurs affaires.
A ce titre on citait journellement Guillaume Desmarennes, le père Guillaume, comme on disait familièrement dans une petite ville de Saintonge, assise au bord de la Charente, que nous nommerons simplement la ville, pour ne pas éveiller de susceptibilités locales.
A six kilomètres de la ville, le hameau de Saint-Christophe étage coquettement ses maisons à tuiles rouges tout au fond d'une herbeuse vallée, où le sifflet des locomotives n'a pas encore troublé le chant des coqs et le mugissement des boeufs.
Un cours d'eau rapide, affluent de la Charente, y fait vaillamment tourner le moulin à six paires de meules du père Guillaume, dit le Moulin-des-Prés, dans une fraîche presqu'île à la fourche des eaux.
L'heureux propriétaire, outre les bénéfices de sa meunerie, fournit comme bouilleur de cru les principales maisons de Cognac, ce qui constitue le plus clair de ses revenus.
C'est un homme tout rond que le père Guillaume. Il pouvait très bien écrire son nom de famille en deux mots (des Marennes) d'après les chartes du pays; mais, sans faire précisément fi de sa petite noblesse, il n'y tient pas absolument, et signe Desmarennes tout court, trouvant que ses affaires n'en vont pas plus mal et que sa vanité n'en souffre pas trop. Sa femme et sa fille ont bien à cet égard hasardé quelques timides observations, mais ont dû céder à la volonté souveraine du maître de la maison.
C'est un lundi, jour de marché, que Guillaume Desmarennes est venu comme d'habitude à la ville.
Il a touché l'argent de ses boulangers, consulté Stanislas Corbin, le vétérinaire, pour un de ses chevaux de labour; il a fait une station dans l'étude de Faustin Verdier, son notaire, pour lui solder ses honoraires et lui remettre en même temps le prix d'une vigne et d'un champ de luzerne dont il s'est arrondi à Saint-Hilaire-de-Villefranche; il s'est arrêté chez Adrien Merlerault, pharmacien de première classe, pour acheter du baume tranquille à un de ses garçons de moulin qui s'est luxé l'épaule. A la nuit tombante, il croit en avoir fini, mais se frappe brusquement le front:
--Et mon avocat que j'allais oublier!
Maître Eugène Guérineau, du barreau de la ville, est encore dans son cabinet quand s'y présente Desmarennes.
--Compliments et remerciements pour vos bons conseils de légiste dans notre dernière affaire, lui dit le père Guillaume en lui tendant la main. Aujourd'hui je viens pour autre chose. Ma famille et quelques amis se réunissent samedi prochain pour fêter la Saint-Christophe. J'espère bien que vous serez des nôtres.
--Avec le plus grand plaisir, assurément, si j'étais seul; mais depuis deux jours j'ai pour hôte un ancien camarade de collège.
--Qui donc?
--Un officier de marine en congé de convalescence, Georges Paulet, retour du Sénégal.
--Un fils de Paulet, l'expéditeur de Bordeaux?
--Justement.
--Qui vous empêche de l'amener? Venez ensemble. Il nous contera ses voyages: je vous enverrai prendre en voiture.
--Inutile. Nous irons à pied jusqu'à Saint-Christophe. C'est une promenade.
--Comme vous voudrez. Je vous attends tous deux.
Aussitôt Desmarennes parti, Georges Paulet, qui s'était effacé discrètement, vint se rasseoir en roulant une cigarette près de maître Guérineau, qui lui transmit l'invitation.
--Singulier homme que ce Desmarennes, ajouta l'avocat. Figure-toi que c'est le meilleur de mes clients, celui qui me paye le mieux et me fait le moins parler.
--Explique-toi.
--Tu connais le proverbe: «Qui terre a, guerre a»; c'est surtout au bord des rivières que le proverbe a raison. Assis au bord de l'eau vous croyez pouvoir tranquillement faire tourner la grande roue de votre moulin. Erreur. Le meunier d'amont vous guette, et le meunier d'aval vous épie: tous deux trouvent que vous abusez de la rivière. Établi sur le même affluent de la Charente, avec tout un système de barrages, de vannes et d'écluses, le meunier d'amont, qui a besoin d'eau, en tire le plus qu'il peut par anticipation, tandis que le meunier d'aval trouve à redire à l'irrigation de vos prés.
«De là, procès à n'en plus finir; je ne m'en plains pas, nous en vivons; mais où Desmarennes devient superbe, c'est quand, après avoir constitué avoué et m'avoir pris pour avocat, il m'interdit la parole pour plaider lui-même. Chaque fois, je me lève simplement pour dire: «Plaise au tribunal entendre les explications de mon client.»
Jusqu'à présent il a gagné toutes mes causes; ce qui fait singulièrement allonger la mine à mes confrères de la partie adverse, qui en sont généralement pour leurs frais d'éloquence. S'il n'était meunier, Guillaume Desmarennes eût fait un excellent avocat.
--Meunier, bouilleur de cru, grand propriétaire terrien.... Quel cumul! ajouta Paulet en souriant.
--Il voit tout et ne s'embarrasse de rien, continua Guérineau; pas plus gêné dans la vie que dans ses vêtements. Tu verras comme il est habillé: une grande veste à pans carrés qui n'est pas un habit, et qui, sans être une jaquette, n'est pas non plus une redingote. C'est d'une coupe personnelle, la coupe Desmarennes, dit-on dans le pays, avec de vastes poches, extérieures et internes, pour enfouir ses nombreux échantillons de grains et eaux-de-vie; tout un assortiment de fins sachets et de petites fioles à garnir une vitrine d'exposant;--un chapeau à larges bords, toujours de même forme, pour bien abriter sa grosse tête à cheveux drus et grisonnants;--enfin, de bons souliers carrés, où les pieds se meuvent à l'aise quand ils ont à quitter leurs sabots.
--Et la propriété de Saint-Christophe est vraiment belle?
--Belle et d'un très bon rapport; tu la verras samedi. Tu pourras en juger par toi-même.
II
Au jour convenu, les invités de Guillaume Desmarennes, au lieu de se rendre à l'heure précise du dîner pour se mettre à table, vinrent à Saint-Christophe, suivant l'habitude du pays, vers le milieu de la journée.
Il n'était pas quatre heures à la montre de Guérineau, quand lui et son camarade, à un brusque détour de la route, aperçurent la rivière, entendirent le tic-tac du moulin et hâtèrent le pas en souriant d'aise à la fraîcheur de l'eau mêlée d'une bonne odeur de froment, tandis qu'une flottille de canards s'ébattait bruyamment dans les remous à l'ombre des peupliers frissonnants.
Debout sur le parapet de son premier pont, Desmarennes les reconnut du coin de l'oeil, mais ne bougea pas: il avait déjà ramené sur l'épaule un pan de son épervier, avec un des plombs entre ses dents, et guettait sur le fond clair des eaux une honnête friture de goujons. Dès qu'il jugea la prise raisonnable, il jeta l'épervier qui s'arrondit avec une précision merveilleuse en tombant, puis il ramena lentement sur le bord son lourd filet, tout grouillant de sa proie frétillante.
--Pardonnez-moi, messieurs, dit-il aux arrivants; je pêchais pour vous. Si vous le voulez bien, je vais vous présenter d'abord à la maîtresse de la maison, puis nous ferons un tour de promenade pour montrer Saint-Christophe à M. Paulet, que je remercie d'avoir accepté mon invitation.
Il avait très bel air, Georges Paulet, en petite tenue, la tunique flottante à poitrine ouverte et sa casquette marine à galons d'or, les joues amaigries par la fièvre des pays chauds et encore un peu bronzées par le feu des soleils étrangers.
Quand on entra, précédé de Guillaume Desmarennes, personne au grand salon.
--Où donc est Mme Desmarennes? demanda le père Guillaume à une fillette qui venait de traire ses vaches.
--Dans le fournil, avec mademoiselle.
--Allons au fournil! dit joyeusement Desmarennes.
En effet, la mère et la fille s'y trouvaient, toutes deux gravement occupées, mais à des travaux différents.
Mme Desmarennes, grande et belle brune, un peu forte, bien en deçà de la quarantaine, et Mlle Thérèse, mince fillette châtain clair de vingt ans à peine, svelte, fine et d'apparence nerveuse et volontaire.
Toutes deux, les manches retroussées bien au delà des coudes, laissaient voir sans hypocrisie leurs bras nus à petites veines bleues, et, affublées de grands tabliers tombant comme des chasubles, semblaient officier religieusement.
L'une, la mère, pétrissait en pleine pâte un gâteau fin comme ceux de Peau-d'Ane et tout un nuage de poudre blanche enfarinait les fossettes de ses joues.
L'autre, sa fille, armée d'une longue cuiller à manche, près d'une bassine de cuivre miroitant comme une sébile d'or, remplissait de jus de groseille et de framboise toute une rangée de pots de confiture, alignés comme des livres de bibliothèque, sur une planchette à hauteur d'appui, toute à son oeuvre avec un grand sérieux et des moustaches de framboises aux coins des lèvres.
Toutes deux, surprises en flagrant délit dans l'accomplissement de leur sacerdoce, éclatèrent d'un franc rire, et sans fausse honte, après une affable révérence aux visiteurs, Mme Desmarennes ajouta:
--Nous en avons encore au moins pour deux heures. Donc, à ce soir, messieurs, et bonne promenade.
Et les deux ménagères continuèrent gravement leur travail, en vraies fermières qu'elles étaient, comme deux fées de nos anciens contes.
Juste en face du principal corps de logis, haut de trois étages à six fenêtres, une immense prairie déroulait son ruban vert entre deux rangs de peupliers quasi parallèles, et qui s'en allaient si loin qu'ils semblaient se rejoindre.
Et, comme des points roux et blancs qui se mouvaient dans l'herbe, des boeufs et des juments libres, épars où bon leur semblait, y pâturaient à l'aise et à perte de vue.
Heureux de la surprise des visiteurs, immobiles et plantés droit devant sa prairie:
--Nous la verrons plus tard avec ses tranchées d'arrosement, fit Desmarennes; mais nous avons d'abord à inspecter les étables, les écuries, les chais, le parc, le jardin haut et le jardin bas. Par où, messieurs, préférez-vous commencer?
--Par les jardins, répondirent spontanément les deux amis, auxquels vinrent bientôt s'adjoindre le docteur Laborde et quelques parents et amis de la famille.
Dans le jardin haut, le jardin fruitier, Desmarennes leur fit voir avec orgueil de magnifiques pêchers en éventail à une belle exposition du midi; les grosses quenouilles de ses poiriers, qu'il ne taillait jamais à mort, sous prétexte de leur trop faire rendre; poires d'automne et poires d'hiver, beurrés gris, beurrés d'Arenberg et Saint-Germain; plus une avenue de rosiers en pleine floraison, ménagée pour Mlle Desmarennes.
Au jardin bas, le vrai potager des zones tempérées, il eut des explications techniques sur le carré des asperges, le coin des artichauts, le département des navets et des rutabagas, et sur la fraîche terre molle et un peu noirâtre où se prélassaient les fraisiers et les cantaloups à côtes brodées;--on apercevait dans cette région de longues tuiles retournées, pour isoler les fruits mûrissants d'un contact parfois trop humide.
En bordure, dans la partie la plus basse et la plus ombreuse du jardin, on avait réservé pour Mlle Desmarennes, sous un couvert de vieux frênes, une allée dite l'avenue des Pervenches, où tous les ans nichaient des rossignols.
Dans toutes les parties de son exploitation, le père gardait une pensée pour sa fille.
On parcourut ensuite le grand parc avec ses nappes d'eau vive jouxtant la rivière et se terminant à un coquet pavillon où, les matins de chasse, on faisait en hâte un déjeuner de garçons.
Georges paraissait prendre un très vif intérêt à toutes les explications détaillées que Desmarennes donnait à son auditoire, tantôt stationnaire, tantôt en petite marche; il paraissait heureux d'écouter. Tout lui semblait neuf, tout lui semblait charmant. Quand on a longtemps navigué, lorsqu'on est resté des jours et des mois loin des côtes, simplement entre mer et ciel, et qu'on revoit son pays, surtout dans ces recoins frais et perdus de la Saintonge, on a le coeur envahi par une sensation de bien-être paisible indéfinissable, dont ne se douteront jamais ceux qui n'ont pas quitté des yeux l'honnête aiguille de leur clocher.
Le sourd mugissement des boeufs, la claire fanfare des coqs, le hennissement fier d'un cheval qui passe en reconnaissant dans la prée la mère de son poulain; des émanations confuses de troëne et d'églantier, mêlées au frais parfum des menthes qui vous embaument quand par mégarde on les écrase en marchant, tout contribuait à maintenir Georges Paulet dans une disposition d'esprit des plus heureuses, lorsqu'on rentra pour le dîner.
En ménagères bien apprises qui savent le prix du temps, Mme Desmarennes et sa fille avaient passé leur robe de soirée quelques minutes avant sept heures, et tout le personnel féminin se trouvait sous les armes dans le salon d'attente à la rentrée des promeneurs.
Entre temps, Mr Eugène Guérineau avait discrètement glissé dans l'oreille de son camarade l'indication suivante:
--Dans cette bienheureuse maison tout hospitalière, quand on dîne, on ne parle jamais de politique, la politique étant ce qui nous divise le plus; jamais de religion, les questions religieuses étant ce qui nous rapproche le moins.
Quand on annonça: «Madame est servie», la maîtresse de la maison prit le bras de l'avocat, Georges Paulet offrit le sien à Mlle Thérèse, et les deux amis se trouvèrent presque en face l'un de l'autre, à une table où il n'y avait guère qu'une vingtaine de couverts pour les parents et amis de la famille.
Comme tous les convives avaient bel appétit et se disposaient à faire honneur au dîner, le bruit des cuillers sur les assiettes ne fut pas interrompu dans son premier roulement; mais, le potage enlevé et les petits verres de vin blanc versés, les langues commencèrent à se délier.
--Reconnaissez-vous ce vin-là, docteur? fit Desmarennes de sa bonne voix joyeuse.
Le docteur prit une seconde gorgée et fronça le sourcil rêveusement.
--Dame! vous m'embarrassez quelque peu.... Limpide comme l'ambre jaune et mousseux comme l'ai: pourtant ce n'est pas du champagne.