Oeuvres de André Lemoyne Une Idylle normande.—Le Moulin des Prés.—Alise d'Évran.

Part 15

Chapter 152,452 wordsPublic domain

Elle se fit un montoir d'un vieil arbre tronqué, se remit prestement en selle et, sans détourner la tête, elle disparut au galop sous les hautes voûtes de la forêt.

XI

Le lendemain se trouvait être un dimanche. A l'heure des vêpres, quand Mlle d'Évran entra dans l'église, Albert et Alexandre étaient près du bénitier. Tous deux lui présentèrent l'eau bénite. Alise toucha le doigt d'Alexandre, et passa devant Albert sans le voir.

Plongé dans un abîme de réflexions désespérées, Albert se demandait comment il pourrait sortir de cette impasse terrible où se perdaient sa tête et son coeur.

Une singulière occasion lui vint en aide.

Alexandre n'avait pas l'habitude de mettre les pieds à l'église. Il y était entré, ce jour-là, par hasard, par pur désoeuvrement, ne sachant trop que faire, pour voir. Il regardait les pratiques religieuses comme une faiblesse bonne tout au plus pour les enfants, les femmes et les vieillards. Quant à lui, il n'admettait que la souveraineté de la raison.

L'abbé Dufresne, ce jour-là prêchait précisément le contraire, disant que la haute intelligence des plus grands personnages n'expliquait absolument rien, que, malgré tous nos progrès scientifiques, il est certaines questions sur lesquelles l'homme du XIXe siècle n'est pas plus avancé que Noé sortant de l'arche; et que l'enfant au berceau, qui n'a pas fait ses dents et bégaye ses premières paroles, en sait tout aussi long que le vieillard de quatre-vingts ans, dont toutes les dents sont parties, et qui radote en sceptique.

Il parla fort éloquemment.

Pendant le sermon, Alexandre eut des accès d'impatience, de petits bâillements étouffés, de légers mouvements d'épaules, certains clignements d'yeux, un jeu de physionomie presque irrévérencieux; il toussa, piétina, se leva brusquement, et, sous prétexte de voir de près les tableaux appendus, il fit une petite promenade, examinant les chemins de croix qui décoraient humblement les murs presque nus de cette pauvre église de village.

Il dérangea même quelques dévotes recueillies, qui reculèrent leur chaise poliment, mais semblèrent toutes surprises d'un tel procédé; enfin, à bout de patience, il sortit au milieu du sermon.

Albert, qui ne perdait aucun de ses mouvements, sortit presque aussitôt, et comme il y avait beaucoup de monde épars dans le cimetière autour de l'église, on put entendre les paroles échangées:

--C'est scandaleux, disait Albert. Agissez à votre guise, en plein air, tant que bon vous semblera, mais non pas dans notre église.

--C'est une leçon? répondit Alexandre.

--Certainement....

--Fort bien, monsieur. A vos ordres, quand il vous plaira.

Albert trouva facilement quatre anciens militaires comprenant ces petites questions-là, et la rencontre eut lieu vers la fin du jour, derrière le grand mur du cimetière, endroit peu fréquenté.

Malgré ses ridicules, Alexandre était brave et n'avait pas oublié ses nombreuses leçons d'escrime. Aux premières passes, les témoins comprirent qu'il était de beaucoup supérieur à son adversaire, et paraît avec plus de méthode et de sang-froid. L'emportement d'Albert lui fit tort. Quand il se fendit à fond, l'âme au bout de sa pointe fiévreuse, l'attaque fut très bien parée, et presque aussitôt, d'un coup droit en pleine poitrine, Albert tomba.

Alexandre eut un mot cruel:

--Pas de chance pour moi: voilà un coup d'épée qui va rendre intéressant ce garçon-là.

Il ne se trompait pas.

Lorsque Mlle d'Évran sut que le comte était blessé dangereusement peut-être, elle comprit qu'elle seule était la vraie cause de cette rencontre. Elle se fit aussitôt de graves reproches à elle-même, elle eut des repentirs, presque des remords, se regardant comme responsable de ce qui était arrivé.--L'épisode de la veille, dans sa promenade en forêt, s'éclaira d'un nouveau jour à ses yeux. Elle se trouva ridicule dans son rôle de petite pensionnaire effarouchée pour un simple baiser sur la pointe du pied, baiser fervent, sans doute, puisqu'elle en avait tressailli de tout son être, mais innocente peccadille après tout, qu'elle avait encouragée, presque autorisée par la franche sympathie de son accueil, ses regards, ses sourires ou ses paroles émues dont elle ne se rendait pas bien compte. Si un galant homme, ébloui par son ravissant petit pied de Cendrillon, s'était oublié jusqu'à y porter ses lèvres, il fallait qu'un ardent et profond amour eût parlé plus haut que la froide raison; si le comte avait un instant perdu la tête, ce grand crime était bien excusable. Et comme il a dû souffrir, le pauvre garçon, pensa-t-elle, quand, avec une attitude résignée et des regards suppliants, il m'a offert l'eau bénite que j'ai méchamment prise au doigt de ce gros fat d'Alexandre. Après tout, le comte Albert a prouvé qu'il préférait une mort immédiate à mon indifférence, et s'il est coupable, cette légitime folie d'amour est déjà trop cruellement expiée. Et résumant toutes ses réflexions dans cette dernière pensée, Mlle d'Évran courut en hâte chez Mlle Berthe.

Il était nuit... elle frappa... personne... mais par la porte entre-bâillée passait une longue bande de lumière. Elle entra, guidée par cette lumière, suivit un long corridor, et pénétra, sur la pointe du pied, jusqu'à la chambre du fond.

Mlle Berthe était assise dans son grand fauteuil, muette et pleurant, près de l'oreiller de son neveu. Dormant d'un mauvais sommeil, Albert parlait en rêve, et prononçait un nom de femme... le sien... Alise... Alise....

--Toujours ce nom-là, mon pauvre Albert, soupira Mlle Berthe.

L'aveugle n'avait pas encore entendu le pas assoupi de Mlle d'Évran, et se croyait seule. Mais un sanglot mal étouffé d'Alise lui fit dresser l'oreille, et se levant les bras tendus:

--Qui est là? dit-elle.

Alise prit ses deux mains, la fit se rasseoir, et s'agenouillant devant elle:

--C'est moi... Mlle d'Évran.

Et elle ajouta tout bas:

--Votre fille.

--Ah! ma chère enfant! dit la pauvre vieille.

Et elle s'affaissa dans son fauteuil, enveloppant Alise de ses deux bras.

Quand le torrent des larmes eut débordé:

--Vous êtes venue seule? dit Mlle Berthe.

--Oui, répondit Alise.

--Va, dit vivement la vieille à sa petite servante qui rentrait, va vite chez Mme Grandperrin, et dis-lui que Mlle Berthe de Rhuys désire instamment la voir et lui parler. Ramène-la si tu peux.

Mme Grandperrin arriva, comprit tout et remercia avec larmes Mlle Berthe... qui prit la main de Mlle d'Évran, la mit dans celle de sa mère et leur dit:

--Maintenant, partez vite... il faut éviter toute émotion trop vive à mon cher enfant.... Embrassez-moi encore, Alise. Quand il le faudra, je lui dirai que vous êtes venue et que... vous êtes sa femme.

XII

M. Grandperrin n'était pas homme à se payer d'histoires sentimentales. Il aimait d'ailleurs franchement son neveu, auquel tôt ou tard il destinait Alise. De cette manière-là, pensait-il, ma fortune ne sera pas morcelée: tout restera en famille.

Il voulut avoir avec Mlle d'Évran un sérieux entretien. Pourtant cet homme pratique, d'une rare intelligence dans les affaires, célèbre par de grands succès de tribune, qui n'avait pas reculé devant la faconde engluée des avocats les plus retors, et qui, à la Chambre, avait tenu bon contre les charges à fond de train des plus impétueux généraux, cet homme se trouva embarrassé, un peu interdit, presque petit garçon devant cette belle et grande jeune fille qui le regardait simplement de ses yeux clairs, et qui, avec autant de réserve que de dignité dans son maintien habituel, attendait ce que M. Grandperrin avait à lui dire.

Il fallut pourtant commencer.

--Alise, lui dit-il avec un certain trouble dans la voix, saviez-vous qu'Alexandre....

--Alexandre? fit-elle.

--Ne vous a-t-il jamais parlé de ses intentions, de son plus cher désir.... Ne vous a-t-il pas dit que son unique pensée.... Enfin qu'il aspirait à votre main?

--Il ne me l'a jamais fait entendre, et s'il m'en parlait aujourd'hui, je n'hésiterais pas à lui dire, comme à vous-même, la simple vérité.

--Quelle vérité?

--Ma main ne m'appartient plus.

Ici, M. Grandperrin, dont le teint était toujours si coloré, devint très pâle. Il n'en croyait pas ses oreilles. La volonté d'Alise s'élevant contre la sienne lui semblait quelque chose d'anormal, d'impossible. Autour de lui, d'habitude, on ne résistait pas. Ses moindres désirs étaient des ordres pour tout son monde. Quand il reprit la parole, il avait des tremblements dans la voix.

--Mademoiselle (il n'employait ce terme solennel que dans les circonstances graves), mademoiselle, connaissez-vous bien toute la portée de vos paroles? Avez-vous suffisamment réfléchi à tout ce qu'il y a de sérieux dans une telle déclaration?

--Je crois parfaitement le savoir, monsieur répondit Alise.

--Alors c'est un parti pris de me blesser profondément, de me désespérer?

--Comment pouvez-vous m'attribuer une intention pareille?

--Eh bien! oubliez quelque folle pensée en germe dans votre esprit, et renoncez à des sentiments peut-être irréfléchis....

--Mes sentiments personnels, dit Alise, froissée à son tour, n'ont absolument rien dont je doive rougir; et quelle que soit ma déférence à votre égard, je n'en saurais changer.

M. Grandperrin reçut un nouveau coup mais cette fois il parvint à se maîtriser.

--Alise, continua-t-il, avez-vous eu jamais quelque grave reproche à me faire... quelque faute sérieuse commise à mon insu à votre égard?

Elle fit un signe de tête négatif.

--Eh bien, alors, pourquoi ce manque de confiance, pourquoi juger indignes de vos confidences ceux qui vous aiment?... Même, sans me demander mon assentiment, ne pouviez-vous pas m'informer de ce que vous aviez décidé... me dire que vous aviez librement disposé de vous-même?

--Il n'y a qu'une heure, je n'en savais encore rien moi-même.

--Et à présent, me direz-vous le nom de cet heureux que vous avez préféré?

--Le comte Albert de Rhuys!...

--J'apprécie ses rares qualités, sans doute, mais bien mince est sa fortune, vous le savez.

Et il ajouta avec un peu d'hésitation:

--Et la vôtre, y avez-vous songé quelquefois? Vous êtes-vous préoccupée?...

--Jamais, dit-elle. Celui à qui j'accorderai l'honneur de ma main me trouvera toujours assez riche pour lui-même. Pour vous personnellement, monsieur, je vous garde religieusement toute ma reconnaissance pour le passé, mais ne vous demande rien pour l'avenir. Je quitterai votre seuil aussi pauvre que vous m'avez prise au berceau.

Et comme elle se levait en regardant la porte, M. Grandperrin se mit devant elle et lui barra le passage. Il n'entendait pas de cette oreille-là. Par un brusque revirement, il se sentait vaincu devant cet inflexible vouloir d'un grand coeur. Le masque de l'homme sérieux fut sillonné de larmes, il prit Mlle d'Évran dans ses bras et lui dit d'une voix qui tremblait:

--Ma chère enfant, que votre volonté soit faite.... Dormez en paix cette nuit. Et il la ramena tout ému sous le toit de Germaine, où Mme Grandperrin attendait sa fille.

XIII

Le soir même, en rentrant, il eut une dernière explication avec son neveu, et lui dit presque brutalement:

--Alexandre, tu ne peux pas épouser Mlle d'Évran.

--Parce que?

--Parce que....

--Et encore?...

--D'abord, parce qu'elle ne veut pas de toi; ensuite, parce que sa main est promise à un autre; enfin, parce que, voulût-elle y consentir, jamais, en réalité, cette femme-là ne t'appartiendrait. Tiens, regarde-moi bien en face. Tu me connais un peu, tu sais que pour Mme Grandperrin, l'ancienne marquise d'Évran, sainte et digne femme que j'ai toujours adorée, je donnerais encore jusqu'à la dernière goutte de mon sang; eh bien elle n'a jamais été à moi absolument. Qu'importe le corps, quand l'âme est ailleurs. Comprends-tu? Voilà ce que j'avais à te dire.

--Et Mlle d'Évran, qui épousera-t-elle?

--Qui bon lui semblera.

--Sans doute ce gentilhomme de mince étoffe, qui dans sa personne a gardé quelque chose de don Quichotte et de don Juan... le comte Albert....

--Précisément.

--C'était bien la peine, reprit Alexandre, de venir dans ce pays perdu pour se butter à un petit hobereau de province, que j'ai égratigné du bout de mon fleuret, et qui sera sur pied avant un mois; le docteur Le Bihan en a répondu.

--Tant mieux, dit M. Grandperrin. D'ailleurs il me plaît, à moi, ce gentilhomme, et désormais je te défends d'y toucher et d'en dire un mot mal sonnant devant moi. Tu as compris, n'est-ce pas? Je veux ce que je veux.

Alexandre savait fort bien qu'avec un oncle pareil, qui par son entêtement légendaire tenait moins de l'homme que du sanglier, il n'avait qu'à se taire; ce qu'il fit prudemment, ses intérêts d'ailleurs pouvant plus tard en être gravement compromis.

XIV

Un mois après, Mlle d'Évran devenait Mme la comtesse de Rhuys, dans la petite église rustique où la bénédiction nuptiale leur fut donnée, pour ne pas déplacer Mlle Berthe.

M. Grandperrin avait mis dans la corbeille de noces l'ancien domaine de Rhuys et une fort belle dot, sans préjudice des dispositions à venir.

Les nouveaux mariés ne reculèrent pas devant le devis de l'architecte, comme l'ancien notaire de Vitré. Un petit château moderne, un peu dans le style de l'ancien, fut édifié sur la hauteur, à la source même du _ru des Ormes_, qui put librement continuer son cours dans le voisinage des _ruines_, intégralement respectées.

L'abbé Dufresne baptisa le premier-né, qui fut un garçon, et le docteur Le Bihan, convive aimable, sans pédantisme, vint souvent en ami plutôt qu'en médecin, chez ses bienheureux hôtes.

M. et Mme Gerbier devinrent également les habitués du château, où le comte et sa femme passaient, chaque année, la plus grande partie de la belle saison, restant trois mois d'hiver à Paris et un mois ou deux en voyage.

XV

Un an après la cérémonie nuptiale, Germaine, en ouvrant sa fenêtre au soleil du matin, aperçut de loin, sur les hauteurs du chemin, un personnage qu'il lui sembla reconnaître, M. Alexandre.... C'était lui, en effet, mais sans chevaux de poste cette fois, venu à pied simplement par la station du nouveau chemin de fer.

--Tiens! M. Alexandre, dit-elle, tout seul. Qui vous amène quand les habitants du château sont en voyage? Prenez donc la peine de vous asseoir.

Il obéit, après avoir ôté poliment son chapeau, s'essuya le front, suant un peu de sa marche, se réchauffa les pieds refroidis dans la brume du matin; puis, regardant Germaine d'un oeil admiratif où se trahissait une certaine émotion:

--Mademoiselle, lui dit-il sans ambages, je suis venu simplement vous demander à vous-même si vous consentiriez à vous nommer Mme Alexandre Grandperrin.

--Désolée, monsieur Alexandre. Vous êtes venu trop tard, ma parole est donnée. En voyant Mme Gerbier si parfaitement heureuse, j'avais également rêvé d'un notaire. J'en ai trouvé un fait exprès pour moi; un notaire licencié, d'un âge assez mûr pour être sérieux encore assez jeune pour me plaire, et dont la fortune équivaut à peu près à la mienne. Vous le connaissez peut-être, puisqu'il habite votre ville... c'est M. Georges Durantin, et je vous invite d'avance à la bénédiction.

Quelques mois après, Mme Durantin était citée parmi les femmes les plus élégantes et les plus spirituelles du grand monde... de Rouen.

_Octobre_ 1875.

TABLE

Une Idylle normande. Pensées d'un paysagiste. Notes de voyage. Le Moulin des prés. Alise d'Évran.

_Achevé d'imprimer_ le six avril mil huit cent quatre-vingt-six PAR CHARLES UNSINGER POUR ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

_A PARIS_

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