Oeuvres de André Lemoyne Une Idylle normande.—Le Moulin des Prés.—Alise d'Évran.
Part 13
--Chez lequel vous dînerez aujourd'hui avec M. Grandperrin. Il doit arriver ce soir à six heures précises. Le notaire invitera peut-être aussi M. Albert, et bien que très sauvage, il acceptera, pour la question qui l'intéresse si gravement... j'en mettrais ma main au feu.
III
Il n'est pas si facile qu'on pourrait le croire au premier abord, de vivre en paix dans une petite ville ou dans un bourg de province. A Paris, chacun fait ce qu'il veut ou ce qu'il peut, perdu comme un libre oiseau dans la grande forêt; mais en province nous habitons des maisons de verre, où tous nos actes sont contrôlés par les nombreux voisins qui n'ont rien de mieux à faire. En tenant compte des vanités en jeu, des amours-propres froissés, des personnalités jalouses, on comprend sans peine que, pour un petit nombre de gens groupés sur une motte de terre, il est aussi difficile de s'entendre que sur le pont d'un navire en mer, ou entre les quatre murs d'un étroit couvent. Heureusement qu'à son bord, maître après Dieu, le capitaine a droit de vie et de mort sur l'équipage, et que dans un monastère, le supérieur tient la règle absolue dans sa main: la hiérarchie et la discipline sauvegardent l'ensemble et le détail. Chacun sait à quoi s'en tenir. Cela suffit à la rigueur; mais dans une petite ville, dans l'épanouissement des libertés municipales, c'est tout autre chose.
Cependant, par une très rare exception aux règles générales, dans le bourg de Rhuys, moitié breton, moitié normand, et composé de deux longues rangées de maisons curieuses, aux deux bords de la route, baptisée du nom de Grande rue, les trois personnages principaux de l'endroit avaient résolu ce difficile problème de vivre en assez bonne harmonie, comme des êtres intelligents et d'honnête compagnie: l'abbé Dufresne, curé de la paroisse, le médecin des âmes; le docteur Le Bihan, chargé des cures corporelles, et maître Gerbier, déjà nommé, minutant les divers contrats de sa nombreuse clientèle. Ils se voyaient journellement en très bons termes, et ces deux derniers avaient leur banc à l'église. La foi du docteur était peut-être à dose homéopathique, et on eut trouvé, sans doute, un grain de scepticisme au fond des croyances de maître Gerbier; mais il n'y paraissait guère. Ils écoutaient religieusement la messe du dimanche, et même parfois les vêpres des grands jours.
Ajoutons que ces trois honorables personnages n'étaient pas absolument dédaigneux des biens de la terre: la table de M. l'abbé se recommandait par les plus beaux fruits de la contrée, mûris dans ses jardins: pêches d'espalier d'un pourpre noir à faire envie aux couleurs des scabieuses, poires fondantes teintées d'aurore, venues de ses vieux arbres en quenouilles, et grosses rainettes à côtes, d'un jaune safran, parfumées comme des fleurs de rosier sauvage. Le docteur était renommé pour les sauces relevées et les condiments de haut goût: salmis de bécassines, coulis d'écrevisses, matelottes de carpes et d'anguilles, et surtout une merveilleuse sauce au lièvre, à consistance d'opiat, et d'un accent à faire perler les tempes des plus braves. Quant au notaire, il avait la spécialité des crèmes, grâce à Mme Gerbier, et dans le ministère de son intérieur, soignait particulièrement ses vins. Les meilleurs crus de Bourgogne et de Médoc se dépouillaient paisiblement dans ses caves, en attendant l'heure solennelle où maître Gerbier, avec une paillette de joie dans l'oeil, à travers ses lunettes à branches d'or, versait d'une main recueillie le précieux liquide, authentique et vermeil, dans ces fins verres de mousseline transparents et hauts sur tige, qu'on pourrait prendre pour des tulipes de cristal.
On pense bien que, pour faire honneur à M. Grandperrin, son nouvel acquéreur, maître Gerbier n'oublia pas ses deux voisins, et quand le comte Albert de Rhuys, descendu précipitamment de chez Germaine, vint à le rencontrer dans la rue:
--Cela se trouve à merveille, monsieur le comte, dit en souriant maître Gerbier (la politesse en personne), j'allais précisément chez vous, pour vous prier de vouloir bien être des nôtres ce soir même. Notre nouvel acquéreur (pardonnez-moi si ma réserve professionnelle m'a fait garder le silence jusqu'à présent), le nouvel acquéreur des immeubles en bloc de ce pauvre M. Wilson, M. Grandperrin, arrive à six heures précises, et dîne à la maison.
--Mais, dit Albert en feignant une assez vive surprise, quel homme est-ce que ce M. Grandperrin?
--Un homme très recommandable, fort intelligent, et tout rond, qui vous regarde bien en face; un des grands industriels de notre monde moderne, quelque chose d'anglo-américain, bien qu'il soit né de parents français sur le terroir du Cotentin. Mais ne vous y trompez pas, ce n'est pas le premier venu, tant s'en faut. C'est un vrai fils de ses oeuvres. A l'époque de mon dernier voyage à Paris, je l'ai entendu à la Chambre, et bien qu'il n'y eût à l'ordre du jour qu'une simple question pécuniaire, emprunts, obligations, reports et différences, je suis resté sous le charme de sa parole brusque et autorisée. A l'aise à la tribune comme chez lui, sans phrases, souvent les deux mains dans ses poches, avec sa grosse verve de financier gouailleur, qui se borne à l'éloquence des chiffres, si vous l'aviez entendu, si vous aviez pu voir miroiter ses dividendes, c'était à vous en faire venir les millions à la bouche. Il ferait un très bon ministre des finances, et sûrement il le deviendra. Ah! c'est un rude adversaire pour les petits avocats verbeux qui osent se croire des hommes d'Etat, et pour messieurs les généraux, qui, non contents de leur gloire militaire, voudraient passer pour des orateurs. Sa rude logique, à bonds de sanglier, culbutait leurs arguments comme des châteaux de cartes.
--Tudieu! maître Gerbier, quelle chaleur d'âme pour votre nouveau client! Mais puisque vous le connaissez si bien, dites-moi, je vous prie, croyez-vous que ce nouvel acquéreur serait disposé... consentirait....
--Ah! monsieur le comte, vous revenez à votre idée fixe, très naturelle et très légitime du reste, le rachat des ruines, n'est-ce pas?
Albert fit un signe affirmatif.
--Sur cette question-là, reprit gravement le notaire, je ne vous dissimulerai pas que M. Grandperrin n'a rien d'artiste, qu'il manque absolument de lyrisme. Lamartine et Chateaubriand sont pour lui des livres fermés; il n'a guère le sens féodal, et, franchement, je crois qu'il serait difficile à prendre par le côté des croisades. Mais nous verrons, comptez sur moi pour agir au mieux de vos intérêts et de votre désir. Si je vous ai prié d'être des nôtres pour ce soir, croyez-le bien, c'est d'abord pour avoir l'honneur de votre compagnie, mais aussi pour vous mettre en relations directes avec le nouvel acquéreur lui-même. Ne précipitons rien. Vous ne doutez pas de mon appui sérieux, si je puis vous être bon à quelque chose.
--Merci! mille fois, mon cher monsieur Gerbier. J'accepte avec grand plaisir. A ce soir donc.
IV
A six heures, tous les invités se trouvaient réunis. Mme Gerbier, en femme bien apprise, qui connaît son monde, et très heureuse d'ailleurs de recevoir, fit les présentations d'usage avec la meilleure grâce et sans gaucherie provinciale; ayant toujours eu les plus grands égards pour la noblesse et le clergé, sans dédaigner l'intelligence du tiers-état qui s'enrichit honnêtement.
A sa droite souriait l'abbé Dufresne; à sa gauche, M. Grandperrin était carrément établi dans sa chaise. Maître Gerbier, cravaté de blanc, rayonnait d'une façon discrète, près de Mme Grandperrin (veuve marquise d'Évran), et le comte de Rhuys se trouvait près de Mlle Alise, en robe maïs à noeuds de velours noir. Les autres convives avaient été répartis dans l'ordre le plus harmonique au double point de vue des convenances et des caractères. A la louange de Mme Gerbier, disons que, sans être encombrantes, les fleurs n'avaient pas été oubliées. De riches bouquets de plantes ornementales (plantes de rivière et plantes de jardin) étaient fort habilement disposés, de manière à réjouir les yeux sans gêner le regard, et permettre à tous les convives de se bien voir et de s'entendre.
Comme l'avait dit Maître Gerbier, M. Grandperrin était un homme tout rond: figure ouverte, cheveux blonds frisés et favoris en côtelettes, également frisés. Né sous une heureuse étoile, il s'était développé dans le sens naturel de ses aptitudes. Fils d'un petit filateur, il était devenu gros filateur. Trapu, de taille moyenne, avec l'intelligence des chiffres, une santé robuste et une volonté non moins robuste, il était devenu très vite un des importants capitalistes de l'époque. C'était un excellent convive, bon mangeur et buveur sérieux sans craindre pour sa raison. Il y a des buveurs intelligents, comme il y a des buveurs bêtes. Lui était un buveur intelligent. On prétendait même que c'était presque toujours après un ample déjeuner qu'il avait remporté ses plus beaux triomphes de tribune et donné ses meilleurs coups de boutoir parlementaires. «Ce diable de Grandperrin, disait-on à la Chambre, quand il est sur lest avec ses trois verres de Porto, ses chiffres nous parlent tout seuls.» Que voulez-vous! Il avait su prendre la vie par ses bons côtés; gardait sans doute une ligne de chance dans sa grosse main nerveuse, et tout lui avait réussi... puisqu'il avait obtenu la marquise d'Évran, la seule espérance qui lui semblât d'abord impossible à réaliser. Mais il s'était fait si humble, avait paru si dévoué, avec tant de sincère abnégation dans ses paroles émues, près du berceau de la petite Alise presque mourante, que la marquise avait laissé prendre sa main, bien froide d'abord.... Avec le temps elle avait fini par apprécier la rare valeur de l'homme, mine d'or par le coeur et intarissable banquier pour sa famille, payant toujours royalement, sans l'ombre d'un sourcil circonflexe, les notes les plus formidables des modistes et des couturiers, et disant parfois avec un adorable sourire de bonhomie: «A quoi servirait tant d'argent, si ce n'était à donner un peu de joie à ceux qu'on aime?» Il dépensait à peine les trois quarts de ses revenus, et la mère et la fille passaient pour des élégantes du meilleur style dans les salons parisiens.
Le comte Albert, placé près de Mlle d'Évran, avait attendu avec la plus courtoise déférence, que la robe maïs eût apaisé son bruit dans toute son ampleur, puis il vint s'asseoir à sa droite et se trouva bientôt sous le feu direct de deux grands yeux intelligents et spirituels, qui n'avaient l'air de rien voir et se rendaient compte de tout, dont les paupières étaient frangées de longs cils et dont l'iris était brun.
Il ne put se défendre d'admirer avec un sourire d'artiste les libres inflexions d'un cou charmant, vigoureux et d'un blanc mat, que faisaient valoir, dans toute l'harmonie de ses lignes, le corsage un peu échancré et l'opulente chevelure châtain clair relevée à grandes ondes de moire avec des miroitements superbes. Il remarqua également de petites oreilles merveilleuses dans leur volute diaphane, oreilles musicales si jamais il en fut, vraies fleurs de chair où de fins diamants tremblaient comme deux gouttes de rosée.
Et malgré lui il se prit à songer à ces immortelles naïades qui, dans nos bas-reliefs de la Renaissance, versent d'un bras arrondi l'urne penchée de leur fontaine, types d'aristocratie, de jeunesse et de grâce mondaine, que le génie d'un statuaire a su trouver parmi les belles rieuses de la cour de France, en y mêlant un pur souvenir de la Grèce antique.
Albert de Rhuys comprit, du premier regard, que Mlle Alise d'Évran n'avait aucun doute sur son incontestable et fière beauté qu'elle était parfaitement sûre d'elle-même et à l'aise dans sa robe et dans la vie comme un libre oiseau dans sa plume et dans l'air.
La bonne et grosse gaieté verbeuse de M. Grandperrin avait de prime abord mis tout le monde à son aise. Après les premiers bruits de cuillers et de fourchettes, la conversation naissante se prit à battre la campagne à travers les généralités courantes. Il fut question de la contrée et des environs curieux à voir, du mont Saint-Michel et de ses fameux sables,
Source de tant de fables,
et des belles rangées de tamarix ondulant aux deux bords de la route; de Cancale et de l'île des Rimains; d'Avranches et des profondes vallées rocheuses de Carolles qui lui donnent l'aspect de Jersey; de Dinan sur la Rance, et du cap Fréhel, qu'on visite en barque par les temps calmes; et de Saint-Malo et du grand Bey, où dort Chateaubriand.
A propos de sa tombe, le comte Albert eut une sortie assez vive:
--Au lieu d'un mince grillage et de cette petite croix mesquine à peine émergeant du roc, j'aurais compris, s'écria-t-il, une haute croix de granit, qu'on pût saluer du large, à cinq ou six lieues en mer, et disant de loin aux marins qui passent: «Là, près de son berceau, repose quelqu'un de grand dont la France se glorifie.»
--Je suis absolument de cet avis, répondit Mlle d'Évran, d'une voix musicale un peu grasseyante d'un charme incomparable d'imperfection dans son timbre perlé.
Le comte s'inclina tout fier de cette approbation.
En habile maîtresse de maison, et en femme de tact, Mme Gerbier n'aborda qu'un peu tard le chapitre de la fameuse propriété dont son mari avait passé l'acte de vente. Ce ne fut guère qu'au dessert qu'elle parla pour la première fois à M. Grandperrin de son acquisition, et de tous les points de la table ce fut un vrai concert d'éloges.
--Monsieur, insinua adroitement à M. Grandperrin maître Gerbier, la bouche encore sucrée par une grosse poire de beurré d'Aremberg, monsieur, sans être trop indiscret, puis-je vous demander si votre intention est de faire des constructions nouvelles dans le pays, et si vous devez conserver intacte la région des ruines?
--Ma foi, je n'en sais trop rien encore. La question vous intéresse, paraît-il?
--Oui, peut-être, mais indirectement. A propos de ces ruines, je sais quelqu'un tout disposé à racheter, si faire se pouvait, les ruines seules et un coin du vieux parc y attenant. Permettez-moi d'ajouter que ce coin de vieux parc ne vaut guère mieux que les ruines, pécuniairement. Ce sont deux non-valeurs, à proprement parler.
--C'est votre opinion bien fondée, je pense? répondit M. Grandperrin.
--Assurément. Figurez-vous un fouillis d'arbres inextricables où il fait nuit en plein jour, où rien n'est aménagé (on n'y a pas fait une seule coupe depuis trente ans). Ces antiques futaies chevelues et enchevêtrées ne seraient bonnes ni pour la marine, ni comme bois de charpente. Toutes les avenues sont encombrées de vieux chablis, branches vermoulues, tombées au vent d'hiver. On n'y marche plus guère que dans la poussière de bois mort.
--Et qui diable en pourrait vouloir dans ces conditions-là? fit joyeusement M. Grandperrin.
--Dame, reprit maître Gerbier devenu sérieux, quelqu'un y attachant une simple valeur morale, comme souvenir de famille, votre voisin d'en face, M. le comte de Rhuys....
--Monsieur le comte, ajouta M. Grandperrin, je ne puis de prime abord vous dire ni oui ni non. Ne prenez pas ma réponse pour une parole de Normand. Vous allez vite la comprendre. Je n'ai pas encore vu la propriété. J'ai acheté sans voir, pas tout à fait en aveugle pourtant. D'une part, Mlle d'Évran m'avait dit que le pays pittoresque et accidenté lui plaisait; d'autre part, mon homme d'affaires, venu cinq ou six fois dans la contrée, avait préalablement flairé le terrain; je savais, à n'en pouvoir douter, que tous les immeubles étaient d'un très bon rapport; j'étais donc sûr de ne pas m'enliser dans une mauvaise entreprise. Mais, pour en revenir à votre désir personnel, demain, dans l'après-midi, si vous le voulez bien, nous ferons ensemble une promenade aux ruines. Je prendrai l'avis de Mme Grandperrin, consulterai Mlle d'Évran, et si rien ne s'y oppose....
--Pour ma part, dit Mlle Alise, je connais déjà ces ruines, je ne vois aucune objection à leur vente partielle, et je pense également que ma mère....
Mme d'Évran l'approuva d'un signe de tête, le comte Albert la remercia d'un éloquent regard, et une vive rougeur lui empourpra les joues. L'espoir renaissait en lui. En quelques instants ce ne fut plus le même homme, sa brusque sauvagerie s'humanisa, et il semblait presque heureux quand on se leva de table pour prendre le café dans la chambre voisine, où l'on apercevait le piano de Mme Gerbier, deux petites tables de jeu avec leur tapis vert, et des albums de photographies à tranches d'or sur une grande console en bois des Iles.
Le whist et les échecs eurent tort ce soir-là. On avait dîné tard, on fit simplement un peu de musique après le café. Le piano était neuf et bon. Mme Gerbier plaqua les premiers accords et acheva très correctement deux ou trois valses en vogue d'un opéra-bouffe quelconque; mais son jeu, d'une teinte neutre, contribua singulièrement à faire valoir l'exécution nerveuse et colorée de Mlle d'Évran, qui lui succéda sans se faire prier, et aborda les oeuvres de grand style de Weber et de Beethoven comme si l'âme des maîtres passait en elle. Le comte Albert la complimenta sans réserves et sut trouver à propos quelques paroles ferventes qui furent très bien accueillies.
--Eh bien! répondit-elle, souriante, s'il en est ainsi, puisque vous êtes réellement satisfait, à votre tour. Mme Gerbier m'a dit que vous chantiez.
Il ne s'attendait guère à cette brusque demande et fut d'abord un peu déconcerté, mais il comprit qu'il ne pouvait balbutier des excuses banales; il essaya pourtant de dire que sa voix s'était rouillée dans la brume du marais, et qu'il avait quitté Paris depuis longtemps, à l'époque de Donizetti et du vieux succès de _Dom Pasquale_.
--Précisément, répondit-elle, Donizetti, frère poétique d'Alfred de Musset, génie d'artiste paresseux; ce sont souvent les meilleurs. Eh bien, nous écouterons la sérénade de _Dom Pasquale_, je vous accompagne de souvenir.
Elle se remit au piano. Il s'exécuta de bonne grâce, et chanta vraiment fort bien cette délicieuse inspiration d'un rossignol au coeur de feu disant l'amour des nuits heureuses.
Sa voix émue, chaude et vibrante, sans faux éclat ni roulades pédantesques, lui mérita les applaudissements de l'auditoire et un très bon point de Mlle d'Évran. Il la remercia vivement de l'avoir si obligeamment accompagné, et vers la fin de la soirée, il la remercia de nouveau pour avoir plaidé si chaudement sa cause dans la question des ruines. Elle comprit à son franc regard et à l'accent de sa voix qu'il y avait dans ses paroles autant d'admiration pour sa beauté que de gratitude pour son intervention généreuse; et ce soir-là, le comte Albert rentra chez lui presque heureux, mais un peu troublé. Il traversa sur la pointe du pied la chambre où Mlle Berthe sommeillait, lui donna, sans la réveiller, un pur baiser filial, et, bien que fatigué par les émotions diverses de sa journée, il eut grand'peine à s'endormir.
La nuit, il aperçut bien encore dans ses rêves quelques fragments des ruines, mais il en vit surgir une image nouvelle, une femme souriante, en robe maïs, qui le regardait fixement. La grande chevelure châtain-clair, librement déroulée, lui descendait jusqu'aux pieds, et dépassait la traîne de la robe sur les pelouses fleuries.
V
Le lendemain, à une heure de l'après-midi, tous les convives de la veille se trouvaient au rendez-vous. Le père de Germaine, familièrement nommé le père Joussaulme, prit une grosse clef des vieux âges, et fit bientôt tourner sur ses gonds rouillés une mystérieuse petite porte basse ouvrant sur les ruines, ruines vénérables qui, depuis vingt ans, n'avaient eu pour visiteurs que des merles ou des rossignols, et parfois, en hiver, une mouette blanche venue de Saint-Malo jusqu'aux étangs.
Les vieilles futaies du parc servaient de cadre aux ruines, et leurs feuillaisons d'automne étaient riches en couleur: les chênes roux, les hêtres jaune d'ocre teinté de feu, et par intervalles la note pourprée d'un néflier sauvage donnaient la plus chaude valeur pittoresque à ce coin de paysage, en plein été de la Saint-Martin.
On admira d'abord. Puis différents groupes se formèrent parmi les promeneurs.
En tête marchaient M. Grandperrin, Maître Gerbier, le père Joussaulme et le docteur, qui se baissait de temps à autre pour cueillir une jusquiame ou un pied de belladone.
Dans les ruines mêmes, Mme Grandperrin Mlle Alise, Germaine, très animée du geste et de la voix, et l'abbé Dufresne, examinant de près, avec son oeil d'archéologue, les curieuses dentelles de la grande rosace.
De l'un à l'autre groupe, et parfois restant un peu en arrière, autant que la politesse pouvait le permettre, le comte Albert de Rhuys, très ému, presque silencieux et fort réservé, songeait à la grave question qui peut-être ce jour même allait se décider pour lui.
Les groupes s'étaient rapprochés, et Maître Gerbier pérorait avec assez d'animation en s'adressant à M. Grandperrin.
--Vous le voyez, c'est pittoresque, et bon surtout pour un peintre cherchant un motif de tableau; mais, comme j'avais eu l'honneur de vous le dire hier dans la soirée, toutes ces vieilles futaies à branches gourmandes, poussées à tort et à travers, ne valent guère mieux que les ruines effritées. Si on voulait en faire une vente partielle, il n'y aurait qu'à estimer la valeur intrinsèque du terrain.
--Et d'ailleurs, ajouta Mlle Alise, je réponds qu'il y a d'autres parties du parc non moins pittoresques et bien plus accidentées, au delà des étangs. Hier même je les ai vues.
Mme Grandperrin appuya son dire d'un signe de tête affirmatif.
--Fort bien, fit M. Grandperrin, mais quelle étendue voudrait racheter M. le comte de Rhuys?
--De la grille au premier étang, répondit Maître Gerbier.
--C'est-à-dire une contenance de...? reprit M. Grandperrin en consultant Gerbier du regard.
--De dix-neuf à vingt hectares tout au plus. N'est-ce pas, père Joussaulme?
--Plutôt vingt que dix-neuf, répondit ce dernier, flatté d'avoir à donner son avis.
--Estimés combien par hectare? continua M. Grandperrin.
--De neuf cents francs à mille francs, tout au plus, reprit Gerbier. Les terres sont bonnes, mais il faudrait défricher pour en faire des terres arables. D'autre part, en tenant compte du bois qu'on pourrait abattre, restons à mille francs l'hectare, soit une vingtaine de mille francs. Qu'en pensez-vous, Joussaulme?
--C'est un chiffre raisonnable.
--Eh bien, nous allons peut-être pouvoir nous entendre.
Et comme Maître Gerbier se disposait à faire de la main un signe de ralliement au comte Albert, resté un peu à l'écart, par une réserve facile à comprendre:
--Attendez, dit vivement M. Grandperrin, avant de rien décider, je demande un instant de réflexion.
En jetant par hasard les yeux sur les hauteurs, il avait aperçu à mi-côte un ruisseau rapide qui tombait en cascades, et dont les eaux lui semblaient assez bien nourries.
--Comment nommez-vous ce petit cours d'eau?
--Il est connu dans le pays sous le nom de _ru des Ormes_, mais il ne figure pas sur les cartes.
--Ce n'est pas une raison. D'où vient-il?
--La source est tout près d'ici, répondit Maître Gerbier, sur la hauteur même, dans un pli caché de la colline. Il sort d'une belle fontaine que nous pourrons voir, fait plusieurs circuits, paraît et disparaît, suivant la déclivité du terrain, se perd un instant sous les ruines mêmes, et rejaillit au delà du chemin, tout au bas de la côte, pour tomber dans la rivière, en amont du moulin que vous apercevez.
--Le mien, dit le père Joussaulme.
M. Grandperrin s'étant rapproché du cours d'eau, restait tout rêveur (ce qui lui arrivait rarement), et, se caressant la barbe, il semblait ruminer profondément quelque chose. Il ne s'était pas encore prononcé. Le comte attendait avec une impatience fébrile son arrêt définitif, comme un verdict du jury, quand un incident fort imprévu vint troubler le groupe des promeneurs et déranger brusquement l'ordre des idées.
VI