Part 7
Enfin, quand on réfléchit que cette mesure si courte est encore remplie de tant de troubles, que rien n'y est produit et n'y existe sans un mélange de peines, combien cette pensée ne doit-elle pas nous engager à détourner nos yeux et nos affections de cette perspective obscure, et à les fixer sur cette contrée plus heureuse, où Dieu essuiera à jamais les pleurs qui coulent sur nos joues? Ainsi soit-il.
LE CARACTÈRE DE SEMEÏ.
SERMON VI.
«_Abisaï dit: est-ce que Semeï pour cette insulte ne sera pas mis à mort._» Samuel XIX. 21. I. part.
Les indignes paroles! Voici la seconde fois qu'Abisaï propose à David la mort de Semeï. Dans un transport soudain d'indignation, quand Semeï maudissoit David, il s'écria: _Pourquoi ce chien-là maudit-il le roi mon maître? laissez-moi, je vous prie, que je lui tranche la tête._ Il y avoit au moins dans ces paroles un air de bravoure, car il hasardoit sa tête aussi; mais ici, quand l'offenseur étoit en son pouvoir, quand son sang s'étoit refroidi, quand le coupable se lavant les mains imploroit merci: est-ce que Semeï, dit Abisaï, ne sera pas mis à mort?
Ah! cette sentence ressemble moins à la justice qu'à la vengeance, passion vile et lâche qui rend la première démarche d'Abisaï contradictoire avec la seconde. Je ne m'efforcerai pas de les concilier; ce discours est destiné à Semeï; puisse le tableau que je vais faire de son caractère être utile à la société!
Sur la nouvelle de la conspiration de son fils Absalon, David s'étoit échappé de son palais; il avoit fui Jérusalem pour se mettre en sûreté. La description de sa fuite est véritablement pathétique, jamais la douleur ne fut aussi touchante.
Le roi abandonna son palais pour se cacher au glaive du fils qu'il aimoit: il fuit avec toutes les marques de l'humilité et du malheur, _la tête couverte et les pieds nuds_, et quand il fut au bas du mont Olivet, il pleura. Quelques scènes agréables qui s'étoient peut-être passées dans ce lieu, quelques heures de plaisir qu'il y avoit partagées avec Absalon dans des temps plus heureux, émurent la tendresse de la nature; il pleura sur la triste vicissitude des choses, et toutes les personnes qui l'avoient suivi, touchées de son affliction, _se couvrirent aussi la tête, et pleurèrent_.
David étoit venu à Bahurim, quand Semeï, fils de Gera, parut. Etoit-ce pour verser sur les plaies du roi l'huile qu'il avoit recueillie sur le mont des Olives? non; le temps et le malheur n'en avoient pas assez fait, et tu vins, Semeï, pour y ajouter ta part à leur triste ouvrage.
_Il vint, il maudit David, il jeta sur lui des pierres et de la boue, et il lui disoit: allons, homme de Bélial, tu as cherché le sang, et te voilà pris dans tes propres piéges_; Dieu _a vengé sur toi le sang de Saül et de sa famille._
Il y a un raffinement de malice à choisir un temps favorable pour donner à son ennemi des marques de sa haine. Un mot, un regard qui, dans d'autres occasions, ne feroient aucune impression, blessent le cœur plus sûrement en le blessant plus à propos: ce sont des flèches qui, volant avec le vent, s'enfoncent beaucoup plus profondément; flèches qui, aidées seulement de la force naturelle, eussent à peine atteint leur objet.
Tel semble avoir été l'espoir de Semeï, mais l'excès de la malice rend les hommes trop prompts pour remplir leurs projets. Si Semeï avoit attendu la réponse des passions de David, et la fin du combat qui se livroit dans son cœur, le reproche qu'il lui faisoit du sang de Saül l'eût troublé davantage, mais son ame étoit livrée à d'autres sentimens; elle saignoit de la seule blessure dont Absalon l'avoit déchirée: il ne sentit point l'indignité de cet étranger audacieux. _Voyez_, dit-il, _Absalon le fils de mes entrailles poursuit ma vie, que peut me faire Semeï après cela? Dieu seul peut jeter un regard sur mon affliction, et m'en récompenser par des bienfaits._
Une injure à laquelle on ne répond pas, expire et s'éteint dans un remords volontaire; mais elle produit un effet bien différent dans l'ame de ceux que la crainte seule peut retenir; le tort qu'on souffre dans le silence et l'humilité en provoque un second. Semeï continue ses invectives, _et lorsque David et sa suite s'en vont, il marche de l'autre côté de la montagne en le maudissant, et lui jetant encore de la boue._
L'insolence des ames viles est illimitée. Elle admettroit à peine une comparaison, si ces hommes bas ne nous en fournissoient une, quand, touchant au période de leur abjection, le mal qu'ils veulent faire retombe sur eux. Ce sentiment malheureux qui porte un ennemi sans générosité à triompher de son adversaire abattu à ses pieds, semble l'exalter quelquefois au-dessus des bornes du courage, et quelquefois il le plonge dans la fange la plus profonde de la poltronerie. Il ressemble à ces particules élevées par le soleil sur la surface de la boue; elles montent et brillent tant que le soleil les éclaire; se cache-t-il? elles tombent et redeviennent de la boue; tandis que les rochers restent dans la place que la nature leur a assignée, soumis aux lois que les changemens de saison ne peuvent altérer.
Dans le cours de la prospérité de David, il n'est jamais fait mention de Semeï; il se glissoit peut-être dans le cercle des adulateurs, il étoit peut-être au nombre de ses amis et de ses courtisans. Quand la scène change et que le désespoir chasse David de son palais, Semeï est le premier homme qui se montre contre lui. La voici tournée une fois encore; Absalon est vaincu, et David triomphe; Semeï sera fidelle à ses principes. Il le salue le premier; le voici, eût-elle tourné cent fois, Semeï, j'ose le dire, dans chaque période de sa rotation, eût été distingué par sa position.
O Semeï! lorsque tu fus tué, pourquoi ta famille ne fut-elle pas étouffée? pourquoi laissa-t-on dans le monde quelqu'un qui te ressemblât? ta race au contraire se multiplia à l'infini; elle remplit la terre, et, si je prophétise savamment, elle finira par la subjuguer.
Il n'y a point de caractère qui influe plus dangereusement sur les choses d'ici-bas que celui de Semeï. Tant que le pouvoir connoîtroit quelques revers, et le malheur quelques douceurs, le monde seroit habitable; mais toi, Semeï, tu sappes les vertus que ces deux positions de la vie peuvent faire naître; car tu corromps la prospérité, et c'est toi qui as brisé le cœur de la pauvreté; et malheureusement, tant que les méchans seront les ambitieux, tu régneras sur la terre. Semeï infeste la cour, les armées, le cabinet, il infeste l'église. Prenez un chemin ou l'autre, dans chaque quartier de la cité, dans chaque profession, vous trouverez un Semeï suivant le char de l'homme heureux à travers la boue la plus épaisse.
Cours, Semeï, hâte-toi, ou tu vas perdre le fruit de tes peines; Semeï retrousse ses habits et court sans cesse; mais ne voilà-t-il pas que la main de celui qui gouverne tout arrache les roues de ce char, de sorte qu'il avance pesamment quelque temps encore, et s'arrête ensuite; Semeï double le pas; mais c'est en sens contraire, il vole comme le vent qui rase le désert sablonneux, et ne laisse aucune trace de son passage. Arrête-toi, Semeï, c'est ton protecteur, ton ami, ton bienfaiteur, c'est l'homme, qui t'a élevé de dessus le fumier; tout cela est égal pour Semeï.
Semeï est le baromètre de la fortune des hommes, il en marque l'élévation ou la chûte, avec toutes ses variations graduelles, depuis la chaleur la plus brûlante jusques au froid le plus perçant. Un nuage s'étend-il sur vos affaires? voyez-le suspendu sur les sourcils de Semeï? a-t-on parlé de vous sans succès au roi ou au général de l'armée? ne consultez pas le calendrier de la cour, la vacance de votre dignité est écrite sur le visage de Semeï. Etes-vous endetté, non pas envers Semeï, n'importe, le plus vil ministre de la loi n'est pas plus insolent.
O Semeï! réponds-moi. Le crime de la pauvreté est-il si noir, si impardonnable, que tu doives toi et ta postérité te lever sans cesse pour le reprocher aux hommes? quand tout est perdu pour elle, perd-elle aussi ses droits à la pitié publique? celui qui fit le pauvre et le riche doit-il arracher de notre cœur cette vertu qui l'amollit et qui venge le monde? ah! tu n'as rien à me répondre. C'est le traitement cruel qu'on doit attendre de tes semblables, qui a appris enfin aux hommes à regarder la pauvreté comme le plus grand des malheurs, et comme le comble de la disgrâce; qu'est-ce qu'ils ne font point pour en éviter la peine, et même l'imputation? n'est-ce pas pour cela qu'_ils se lèvent à la pointe du jour, se privent du repos, mangent le pain de la sollicitude_, qu'ils projettent, intriguent, mentent, se parjurent, rusent, prennent tous les masques, vêtissent tous les habits et les retournent au gré de la faveur?
Les philosophes qui ont étudié la nature de l'homme assurent que la honte et la disgrâce sont les maux les plus insupportables de la vie humaine. Le courage et la résolution de quelques-uns ont maîtrisé quelquefois les autres infortunes, et les ont roidis contr'elles; mais il ne les ont pas encore accoutumés à la honte, et combien pourrions-nous citer d'événemens tragiques occasionnés par la seule envie de s'y soustraire!
Sans cette taxe d'infamie, la pauvreté, avec la charge pesante dont elle écrase nos épaules, ne vaincroit pas notre ame tant qu'elle seroit vertueuse. La haine qui l'accompagne, la nécessité, la nudité ne sont rien, elles sont balancées par quelques jouissances; la Providence a fait ce décret, et s'y soumettre est une consolation; mais la honte est une affliction qui ne part point de la main de Dieu ou de la nature, elle s'élève de la terre, et c'est pour cela qu'elle lasse sitôt notre patience; elle nous sépare tellement du monde que nous levons les yeux en haut en disant: _grand Dieu! que je tombe entre tes mains, mais non pas dans celles des hommes!_
C'est ainsi qu'Eliphas parloit à Job au jour de sa détresse; _attache toi_, lui disoit-il, _à présent à Dieu._ Sa pauvreté ne lui avoit point laissé d'autre ami; l'épée des Sabéens les avoit épouvantés et chassés; ils sont assez connus dans le monde par le proverbe usité, _les amis de Job_.
De quelle fatalité ce saint patriarche nous donne-t-il l'exemple? Un homme qui avoit toujours pleuré avec les malheureux, qui n'avoit jamais vu périr un misérable sans le secourir, qui n'avoit jamais souffert qu'un voyageur logeât dans la rue, mais qui lui avoit toujours ouvert sa porte; un homme qui avoit tari les larmes dans les yeux de la veuve, et qui loin de manger _seul son pain, le partageoit avec le pauvre_: eh bien! cet homme charitable, au moment où il tombe dans la pauvreté, a besoin de crier par tout; _ayez pitié de moi, mes amis, car la main de Dieu m'a touché._ On croiroit que l'humanité, l'hospitalité doivent attendrir les cœurs les plus durs, et désarmer les esprits les plus vains, lier les mains de la violence, et arrêter la langue du babil, et l'on voit ici l'expérience contraire, dans celui qui avoit mis toutes ses jouissances à faire le bien, et dont la vie est une série continuelle de bontés et d'outrages. Revenons-en donc pour résoudre ce problême à notre première explication, _le scandale de la pauvreté_.
_Cet homme! nous ne savons d'où il est._ Tel est le premier cri du peuple, et quant à ceux qui le connoissent mieux; leur réflexion est encore plus outrageante. _N'est-ce pas là le charpentier, le fils de Marie?_ de Marie? grand Dieu d'Israël! oui de la plus vile de ton peuple, _car il ne dédaigne pas l'humilité de sa servante_, et de la plus pauvre encore; car elle n'eut pas un agneau pour sa purification, et n'offrit qu'une couple de tourterelles.
Que le sauveur de la nation fut pauvre, et n'eut pas une place à reposer sa tête, voilà un crime qu'on ne lui pardonnera jamais; la pureté de sa doctrine et ses œuvres qui le sanctifioient furent en vain de plus forts argumens en sa faveur, que son humiliation n'en fut contre lui, l'injure resta la même. Les Juifs attendoient et désiroient la rédemption d'Israël; mais ils ne la voyoient que dans les songes de puissance qui remplissoient leur imagination orgueilleuse. O vous! qui pesez le mérite au trébuchet de l'or, la religion de Jésus-Christ a-t-elle été instituée pour vous? elle n'est pas cependant revêtue d'une apparence splendide et magnifique, la pauvreté est sa marque distinctive, ses principes et ses promesses ressemblent plus aux malédictions qu'aux bénédictions de la loi, ils ne parlent que de souffrances, elles n'annoncent que des persécutions.
Il est bien difficile aux tribulations et aux infortunes, à la faim et à la soif de faire des prosélites en corrompant les esclaves de la vanité; il leur est bien mal-aisé de réconcilier les hommes avec le mépris et l'infamie; et cependant c'est le partage de ceux qui croyent ce mystère, qui doit être bien décrédité dans le monde, tant il répugne aux passions et aux plaisirs.
Concluons. La justice ne prit congé de la terre qu'au jour où la pauvreté devint un ridicule; mais nous devons nous en consoler, le Dieu de la justice règne encore sur nous. Quelqu'outrage que notre bassesse nous attire de la part des gens sans discernement et sans pitié, nous marchons à la présence du plus grand, du plus généreux des êtres; il est également éloigné de la cruauté, de la petitesse, et de cette foule de passions viles avec lesquelles nous nous insultons à tout moment.
N'espérons pas de conquérir la partie méchante du genre humain; si jamais nous pouvions triompher de ses préjugés, ce seroit en pratiquant les vertus dont Dieu nous a donné l'exemple. Il est vrai que cette pratique peut être vaine et inutile; mais si ces effets sont perdus, tout n'est pas perdu avec eux; car si nous ne triomphons pas du monde, en faisant nos efforts, nous triompherons de nous-mêmes, et nous jeterons dans notre propre cœur les fondemens éternels de notre tranquillité et de notre bonheur. Ainsi soit-il.
LE PHARISIEN
ET
LE PUBLICAIN.
SERMON VII.
«_En vérité je vous dis que cet homme retourne dans sa maison plus justifié que l'autre._» Saint-Luc XVIII. 14.
Ces paroles sont le jugement que notre Seigneur porta sur la conduite et le degré de mérite de deux hommes, le pharisien et le publicain. Il les représente dans cette parabole entrant dans le temple pour prier. La manière dont ils s'acquittent de ce devoir solennel doit être considérée dans la prière même qu'ils adressent à Dieu.
Le pharisien, au lieu de s'humilier devant la majesté vénérable de ce Dieu tout-puissant, le remercie d'un air de triomphe et de suffisance, de ce qu'il ne l'a pas créé semblable aux autres, tortionnaire, adultère, injuste comme ce publicain. Celui-ci est représenté loin du sanctuaire, le cœur touché et plein d'humilité; il est convaincu du sentiment de son indignité, sa bouche n'ose pas s'ouvrir, mais son cœur murmure tout bas, ô Dieu! aye pitié d'un pécheur. _Cet homme_, ajoute le Sauveur, _retourne chez lui plus justifié que l'autre._
Quoique la justice de cette décision frappe au premier coup-d'œil, il ne sera pas inutile d'examiner plus particulièrement les raisons sur lesquelles elle est fondée, non-seulement parce que cet examen doit mettre en évidence la droiture de ce jugement; mais encore parce que le sujet doit me conduire à des réflexions convenables à ce saint temps de carême.
Le pharisien appartenoit à une secte qui, dans le siècle de Jésus-Christ, par son austérité, ses aumônes publiques, et ses prétentions à la piété plus affichées que celles des autres, avoit graduellement usurpé du crédit et de la réputation parmi le peuple. Comme la foule est aisément surprise par les apparences, le caractère des pharisiens étoit parfaitement formé pour opérer de telles surprises. Si vous le regardiez extérieurement, il vous sembloit modelé sur le patron de la bonté et de la perfection; c'étoit une sainteté de vie peu commune, accompagnée d'une sévérité théâtrale dans les manières, de prodigalités fréquentes aux pauvres; beaucoup d'actes de religion, beaucoup d'application à l'observance de la loi, beaucoup d'abstinences, beaucoup de prières.
Il est pénible de suspecter de pareilles apparences; nous n'aurions pas osé le faire si notre Sauveur lui-même ne nous eût tracé en deux mots ce caractère, en nous disant, _ce sont des sépulcres blanchis_; ils sont magnifiques au dehors, l'art les a enrichis de tout ce qui peut attirer les regards; mais fouillez-les, vous les trouverez remplis de corruption, et de tout ce qui peut choquer et dégoûter les curieux. Cette affectation de piété, cette régularité extraordinaire peuvent en imposer; mais au-dedans tout est irrégulier; ces prétentions qui semblent promettre quelque chose, sont ternies par un penchant secret aux passions les plus viles, l'orgueil de la spiritualité, le pire des orgueils, l'hypocrisie, l'amour-propre, l'avarice, l'extorsion, la cruauté, la vengeance. Quelle pitié! que le nom sacré de la religion soit emprunté pour couvrir une telle série de vices, et que le visage charmant de la vertu soit ainsi défiguré, qu'il soit suspecté, parce que des méchans adroits s'en sont quelquefois parés. Le pharisien n'avoit aucun de ces scrupules; la prière qu'il fit au temple nous peint l'homme; elle montre avec quelles dispositions il alloit adorer au temple.
«Grand Dieu je te remercie de ce que tu m'as formé d'une autre argile que les gens de mon espèce. Tu les as créés fragiles et vains, et ils deviennent par choix corrompus, et méchans.
»Moi! tu m'as formé sur un modèle bien différent, et tu as infusé en moi une partie de ton esprit. Vois, je suis élevé au-dessus des tentations et des désirs auxquels la chair est sujette. Je te remercie de m'avoir fait tel, et de ce que je ne suis pas un vaisseau frêle de terre, comme les autres, comme ce publicain; mais un vase d'élection que tu as sanctifié.»
Après cette paraphrase de la prière du pharisien, vous me demanderez peut-être quelle raison il avoit de sonner si haut son triomphe, et d'insulter aux infirmités du genre humain, et à celles de l'humble publicain prosterné derrière lui? Quelle raison? vous auroit-il répondu, je donne la dîme de tout ce que je possède.
Ah! s'il n'avoit que cela à offrir au Seigneur, c'étoit une foible base à tant d'orgueil et d'amour-propre. L'observation d'une loi matérielle compâtit assez avec le déréglement des mœurs.
La conduite du publicain paroît bien différente; c'est le contraste le plus opposé qu'on puisse imaginer. Avant d'en parler il est juste de donner une idée de son caractère, comme j'ai fait de celui du pharisien. Le publicain étoit de ces gens que les empereurs romains employoient à lever les taxes et les contributions qu'on exigeoit de temps à autres de la Judée, comme nation conquise. Le nom de publicain étoit un terme de reproche et d'infamie parmi les Juifs, soit que cela vînt de la haine qu'ils avoient pour cet emploi, et de la répugnance qu'on a de partager ce qui nous appartient, soit que d'autres causes concourussent à produire cette aversion, ils étoient en général odieux et réprouvés.
La dureté que leur profession exige mêlée à quelques teintes d'insolence naturelle, peut-être même les préjugés et les clameurs du peuple prévenu contre eux, tout cela, dis-je, avoit contribué à former et à fixer cette haine. Il n'est pas douteux cependant qu'ainsi que dans toutes les professions où il y a plus de sujets de tentation que dans les autres, il n'y eût beaucoup de ces publicains dont la conduite étoit irréprochable, et qui traversoient tous les pièges et toutes les occasions qui bordoient leur chemin, sans avoir à rougir une seule fois, et avec le témoignage intérieur d'une bonne conscience.
Tel étoit notre publicain. Les sentimens de candeur et d'humilité que lui inspiroit sa foiblesse, ne peuvent procéder que d'une ame telle que je viens de la décrire.
Il va au temple faire un sacrifice de prières. En s'acquittant de ce devoir, il ne plaide pas en faveur de son mérite, il ne le compare pas orgueilleusement à celui des autres, il ne se justifie pas avec Dieu; mais respectant le sanctuaire majestueux où sa présence se déploye plus immédiatement, il s'en tient éloigné, il tremble de lever les yeux au ciel; mais il frappe sa poitrine, et en fait sortir ces mots entrecoupés et soumis! _ô Dieu pardonne-moi mes péchés_:
Ciel! combien la vraie humilité est précieuse et aimable! quelle différence elle met devant toi entre deux hommes! l'orgueil n'est pas fait pour une créature aussi imparfaite. L'orgueil spirituel lui convient encore moins, c'est celui qui lui devroit inspirer les moindres prétentions. Hélas! le meilleur de nous tous péche sept fois par jour. _Si j'étois parfait_, disoit Job, _je me tairois, je voudrois ignorer ma perfection; si j'étois parfait, je voudrois me prouver que je suis pervers._
Que je vous recommande donc, mes auditeurs, la vertu de l'humilité religieuse. Elle tombe naturellement de mon sujet, et je ne puis mieux la graver dans vos cœurs qu'en cherchant les causes qui produisent cet orgueil que je déteste, cet orgueil spirituel; c'est une maladie de l'esprit humain; il faut la traiter comme celles du corps. On n'en peut découvrir les symptômes et leur appliquer des remèdes que lorsqu'on remonte aux principes, et qu'on a surpris et découvert le foyer vicieux.
Une des premières et des plus universelles causes de l'orgueil spirituel, est celle qui paroît avoir égaré le pharisien, c'est la fausse notion des vrais principes de la religion. Il pensoit sans doute qu'elle étoit toute comprise dans ces deux préceptes, payer les dîmes et jeûner, et que lorsque sa conscience s'en étoit déchargée, il avoit fait tout ce que la loi ordonnoit, et qu'il n'avoit plus qu'à remercier Dieu de l'avoir créé différent des autres. Je n'ai pas besoin de l'interroger; son erreur m'apprend qu'il croyoit être ce qu'il prétendoit être, un homme religieux et droit. Quoiqu'en effet des vues mondaines et hypocrites dirigeassent devant les hommes ses actes de piété, on ne peut pas supposer que lorsqu'il étoit seul dans le temple, et n'ayant aucun témoin de ce qui se passoit entre Dieu et lui, il eût volontairement et ouvertement osé se moquer du ciel. Cela est à peine vraisemblable. Il devoit donc sa conduite à quelques illusions de son éducation qui avoient imprimé dans son esprit de fausses notions sur les points essentiels du culte. Ces illusions en croissant avoient développé les semences de ses erreurs tant en spéculation qu'en pratique.
Il avoit été élevé comme le reste de sa secte à observer avec le raffinement le plus scrupuleux et l'exactitude la plus religieuse les pratiques les moins essentielles de la religion, ses fréquentes ablutions, ses jeûnes, ses rites externes qui n'ont aucun mérite en eux-mêmes, mais à se dispenser en même-temps d'accomplir les points le plus importans de la loi, ceux qui sont d'une obligation éternelle et immuable. C'étoient des aveugles mal assurés, _qu'un moucheron embarrassoit, et qui auroient avalé un chameau_. C'étoient de ces gens que notre Sauveur reprenoit par une comparaison familière et domestique; _ils nettoyoient le dehors de la coupe, mais ils souffroient que le dedans, la partie la plus importante, fût pleine de corruption._ D'après cette connoissance du caractère et des principes du pharisien, il est aisé d'apprécier sa conduite dans le temple. Un tel effet devoit produire cette cause.