Part 5
Mais je peins la plus aimable des vertus avec les ombres que la méchanceté me fournit, tandis que nous devons nous livrer à ses charmes naturels, et demander s'il existe sous le ciel rien d'aussi délicieux qu'elle? rentrons en nous-mêmes, et pour un moment imaginons que nous avons à tracer le plus parfait caractère, celui qui, selon nos idées sur la nature de Dieu, peut lui plaire davantage, et faire l'admiration du monde entier. J'en appelle tout de suite à notre réflexion. La première idée qui a frappé notre esprit ne nous a-t-elle pas représenté le bienfaiteur compatissant tendant sa main à l'orphelin et à la veuve? de quelques vertus que nous ayons voulu parer notre héros, nous nous sommes tous accordés à en faire un ami généreux qui pense que le seul charme de la prospérité est de faire du bien; nous l'avons peint sous l'emblême _de cette rivière de Dieu, arrosant la terre altérée, et enrichissant les hommes_, portant parmi eux l'abondance et la joie. Si cela ne suffisoit pas, et que nous voulussions ajouter un nouveau degré de perfection à ce portrait, au cas que la nature humaine pût nous fournir un patron, nous nous efforcerions de concevoir un homme qui, pour arrêter le cours de nos afflictions, se sacrifiât lui-même, oubliât ses intérêts les plus chers, et donnât sa vie au bonheur du genre humain. Ici, mon aimable Sauveur, ta bonté illimitée vient frapper et attendrir mon cœur. _Tu devins pauvre pour nous enrichir, maître du monde, tu ne sus pas où reposer ta tête._ Egal en pouvoir et en gloire au Dieu de la nature _tu te fis homme, et pris la figure d'un esclave._ Tu te soumis sans ouvrir la bouche à toutes les indignités qu'un peuple ingrat te présenta: enfin, pour accomplir notre salut, _tu devins obéissant jusques à la mort; tu voulus en ce jour être conduit comme un agneau à la boucherie._
Ce spectacle étonnant de compassion, offert aujourd'hui par le fils de Dieu, est l'appel le plus sûr qu'on puisse porter au cœur de l'homme; il est l'argument le plus fort dont se servent les apôtres dans toutes leurs exhortations aux bonnes œuvres, _voyez comme le Christ nous a aimés_. La conséquence en est inévitable; elle donne de la force et de la beauté à tout ce qu'on peut dire sur ce sujet. Je l'ai réservée pour la fin de mon discours, elle laissera dans vos ames l'impression de la pitié que je vous demande pour les enfans malheureux qui en sont l'objet. En réfléchissant sur les travaux pénibles de l'amour qui causa la mort à notre Seigneur, vous considérez quelle dette immense nous est imposée envers notre prochain, et vous rappelant un modèle aussi aimable de bonnes œuvres, vous apprendrez de quelle manière il faut les faire.
De toutes les méthodes usitées de faire du bien, je n'en connois pas de plus utile que celle pour laquelle nous sommes ici rassemblés. L'éducation des enfans pauvres étant la pierre fondamentale de toute espèce de charité, elle fait que tous les actes subséquens répondent à l'instruction pieuse du bienfaiteur.
Sans l'éducation combien les projets de la bienveillance perdent à jamais l'effet que s'étoit promis l'homme bienfaisant? on laisse une jeune plante exposée aux injures de l'air et des saisons, et l'on voudroit prendre soin d'elle quand toutes ses racines sont flétries et presque desséchées! Oui, un établissement en faveur de l'enfance est la base de la charité; ajoutons et de la police universelle, tant le défaut d'éducation a entraîné de fâcheuses conséquences qui ont été ressenties d'abord par l'individu négligé, et puis par la société dont il est un des membres. Quand on considère d'une part la séduction d'une morale relâchée et de l'intérêt, et de l'autre les effets de la superstition, on peut assurer qu'il auroit mieux valu pour cette contrée avoir fait des dépenses extraordinaires pour corriger ces vices, et semer de bons principes dans le cœur des enfans du peuple, que de prendre les armes contre les effets désastreux de la rébellion occasionnée par la négligence. Rapportons-nous-en à l'antiquité vénérable. L'éducation y étoit d'une si grande importance pour la paix et le bonheur communs, que quelques républiques, et les plus sages sans doute, en avoient fait un commandement légal; elles sentirent qu'il étoit plus sûr de s'en rapporter à la prudence du magistrat qu'à la tendresse peu éclairée des pères.
Le calcul des Lacédémoniens dans cet objet de leur police étoit sûr. Lorsque Antipater leur demanda cinquante enfans en otage, ils lui firent cette réponse sage et héroïque: _Nous aimerions mieux vous donner le double d'hommes faits._ Ils faisoient entendre que quoiqu'ils se trouvassent dans la détresse, ils préféroient tous les hasards, à la perte de l'éducation nationale, à l'ignorance de la religion, à celle des lois et de l'industrie de leur pays. S'ils attachoient cette importance à l'éducation des enfans de tous les états, que dirons-nous de ceux que la providence a destinés aux derniers rangs de la société? sans parens, sans amis qui les dirigent, ils sont jetés hors de la voie de l'instruction, offerts seulement à la pitié publique. Les dangers qui les environnent sont si nombreux et si grands, que pour un voyageur qui navigue sans périls et heureusement sur cette mer immense, mille malheureux y naufragent et sont perdus à jamais.
Si jamais la charité put exercer des actes de bienfaisance, ah! voici le cas où les cris des hommes l'appellent davantage. Je n'ai besoin pour convaincre les ennemis de ces établissemens de piété, que de mettre sous leurs yeux le spectacle de la misère de l'enfance.
Allons vers la demeure de l'infortuné, entrons dans cette cabane de deuil où la pauvreté et l'affliction règnent ensemble. Voyons cette veuve inconsolable, assise, trempée de larmes; elle les verse sur son enfant qu'elle ne peut secourir. «O mon fils! te voilà laissé dans un monde vicieux, rempli de piéges et de tentations pour ton âge sans expérience. Peut-être mon amour exagère-t-il les dangers;... mais quand je considère que tu vas être porté nud au milieu d'eux, sans amis, sans fortune, sans instruction, mon cœur saigne d'avance des maux qui vont se précipiter sur toi. Dieu, en qui je mets ma confiance, est témoin, que dans l'état humble où il nous a placés, nous n'avons jamais souhaité de te rendre riche, mais seulement vertueux. Ton père, _mon mari, étoit un homme de bien, il craignoit le Seigneur_, et quoique tous les fruits de ses soins et de son industrie fussent à peine suffisans pour nourrir sa famille, cependant il vouloit en réserver une partie pour te placer dans la voie de l'instruction. Mais hélas! il est mort, et avec lui tous les moyens sont perdus. Vois, _le créancier est à notre porte_, pour emporter tout ce que nous avons.»
L'éloquence de la douleur est difficilement imitable; mais que l'ami de l'humanité et de ses afflictions se représente une veuve se plaignant ainsi, et qu'il considère s'il _est une douleur pareille à la sienne_, ou s'il est une charité comme celle _de prendre son enfant de dessus le sein_ de la mère, et de la munir contre ses appréhensions?
Si un payen, étranger à notre religion et à ses préceptes de bienfaisance, _passoit en voyageant_ auprès d'elle, _n'en auroit-il pas pitié?_ Dieu préserve un chrétien _de la regarder, et de prendre l'autre côté du chemin_.
Ah! qu'au contraire et conformément à la leçon du Seigneur, _il panse ses blessures_, qu'il verse la consolation dans le cœur d'une femme que la main de Dieu a frappée. Qu'il imite le transport d'Elisée en disant à cette veuve affligée: _Voyez, votre fils vit._ Il vit par ma charité, et pour tous les desseins qui rendent la vie désirable pour être un homme de bien et un sujet fidelle; il va par mes soins être instruit de tous ses devoirs, et des vérités du monde à venir; quant au monde présent, il va apprendre à aimer un travail honnête, et à manger pendant toute sa vie le pain de la joie et de la reconnoissance.
Que la paix et le bonheur reposent sur celui qui conduit ainsi vers Jésus-Christ les enfans qu'il aime. Que leurs bénédictions s'accumulent autour de sa tête: que Dieu le secoure dans ses besoins, et lorsqu'il est étendu sur son lit de douleur, ô Dieu! donne-lui, pour les largesses qu'il a répandues sur tes enfans, ce que le monde ne peut lui donner ni lui ravir. Ainsi soit-il.
LE LÉVITE
ET
SA CONCUBINE.
SERMON IV.
«_Et dans le temps qu'il n'y avoit point de rois dans Israël, il arriva qu'un Lévite qui habitoit d'un côté du mont Ephraïm, prit avec lui une concubine._» Juges 19.
Une concubine! oui mes frères; mais observez que le texte rend raison de la conduite qui vous paroît étrange: _dans le temps qu'il n'y avoit point de rois dans Israël_; ce lévite usant alors du droit commun, vous dirai-je, fit ce qui parut bon à ses yeux, et sa concubine, ajouterez-vous, imita cette liberté, _car après l'avoir maltraité, elle s'en alla._
Le scandale et la honte vont donc partir avec elle? par tout où elle va chercher un asile, la main de la justice fermera brusquement sans doute la porte à sa rencontre? Non, _elle s'en alla à Bethléem dans la maison de son père où elle séjourna quatre mois en entier._
Oh le bienheureux intervalle pour méditer sur la fragilité et la vanité des plaisirs de ce monde! Je vois le saint homme à deux genoux, les mains attachées sur son cœur et les yeux levés vers le ciel, remerciant le très-haut de ce que l'objet qui avoit si long-temps partagé son affection, venoit par sa fuite de le résigner à son culte.
Non, mes frères, ce n'est point encore cela, et le texte sacré nous dépeint bien différemment la situation du lévite.
«Il se leva, nous dit-il, il prit son esclave et deux ânes, courut après sa compagne fugitive pour lui parler amicalement et la ramener chez lui; elle le conduisit dans la maison de son père, et dès que celui-ci l'eut aperçu, il se réjouit de l'avoir rencontré.»
Quel groupe sentimental! diront ici les critiques du siècle: et c'est ainsi que les commentateurs, mes chers frères, parlent de tout. Faites l'esquisse de l'histoire la plus innocente, et cédez un instant votre pinceau à la pruderie, ou à la mauvaise humeur, elles finiront votre tableau avec des traits si durs, et un coloris si sale que l'honnêteté et la candeur rougiront à son aspect.
Esprits vertueux qui ne savez être rigides interprêtes que de vos propres défauts, je m'adresse à vous, à vous avocats désintéressés du malheureux qui se méprend. Pourquoi ne veut-on pas imiter votre bonté? Combien de fois avez-vous répété, que les actions d'un homme ne sont pas toujours un motif pour le condamner, qu'elles sont environnées de mille circonstances qui ne se présentent pas à la première vue, que les ressorts qui l'ont poussé sont profondément cachés, que parmi la foule des malheureux qui sont à chaque instant cités au jugement du public, il en est mille dont l'esprit seul a péché, et qui ont été mal interprêtés; que pour ceux dont le cœur a erré, la force des passions qui les ont excités, les difficultés qui les ont enflammés, l'attrait de l'objet qui les a captivés, et peut-être même les combats de la vertu avant sa défaite, peuvent les faire utilement recourir de la sévérité de la justice, au jugement de la pitié?
Arrêtons-nous encore un moment à l'histoire du lévite et de sa concubine: semblable à toutes les autres, elle dépend beaucoup de la manière dont on la raconte, et comme l'écriture ne nous a laissé sur elle aucun commentaire, le cœur peut en commander un à l'imagination; mais la décence ne s'éloignera pas du texte.
«Et dans le temps qu'il n'y avoit point de roi dans Israël, un lévite qui demeuroit d'un côté du mont Ephraïm, prit avec lui une concubine.»
O Abraham! ô toi le père des croyans! si cette conduite étoit blâmable, pourquoi en donnas-tu un exemple si séduisant aux yeux de ta postérité? pourquoi le Dieu d'Isaac et de Jacob bénit-il si souvent la génération d'une pareille licence, promit-il de la multiplier, comme les sables de la mer, et de faire naître d'elle les princes de la terre?
Dieu seul peut dispenser de la loi qu'il a faite, et nous trouvons dans les livres saints que les patriarches, dont le cœur aspiroit le plus vers le ciel, usèrent sans doute par sa permission de cette dispense. Abraham prit Agar, Jacob outre ses deux femmes Rachel et Léa, s'accommoda de Zilpha et Bilha, dont quelques tribus descendirent. David eut dix-sept femmes et dix concubines, Jéroboam en eut soixante et ce qui paroît moins blâmable par la chose en elle-même que par son abus, Salomon, dont les excès insultèrent aux priviléges du genre humain, Salomon fut encore plus étonnant, par le même plan de luxe qui lui rendit nécessaires quarante mille écuries, il se méprit dans le calcul de ses besoins, et se donna mille sept cents femmes et trois cents concubines.
Homme sage! homme abusé! si tes belles maximes et tes judicieux proverbes n'eussent amendé tes folles pratiques, où en serois-tu? trois cents... détournons nos pas, mes frères, d'une pierre d'achoppement aussi dangereuse.
Notre lévite n'en eut qu'une, le texte hébreu dit même une épouse concubine, pour la distinguer de cette espèce vile qui marche dans l'obscurité de la nuit sous le toît du débauché, et qui se glisse dans la porte ouverte pour elle. Nous savons par des commentateurs que dans l'économie juive, elles ne différoient des véritables épouses que dans quelques cérémonies et stipulations extérieures, et qu'elles se livroient à leur époux (on le nommoit ainsi) de bonne foi et avec affection.
Le lévite avoit sans doute besoin de partager avec une compagne sa triste solitude, et de remplir d'un objet aimé le vide de son cœur; car nonobstant toutes les excellentes choses en faveur de la retraite, qu'on trouve dans beaucoup de livres, il n'est pas bon pour l'homme d'être seul. Le pédant le plus froid ne frappera jamais nos oreilles d'une réponse satisfaisante contre cette sainte maxime: au milieu des plus bruyantes leçons de la philosophie, la nature élève sans cesse sa voix persuasive pour la société et l'amitié: un cœur bon et généreux en réclame toujours un second, et il languit et se dessèche, s'il en est abandonné.
Qu'un solitaire en sa _torpeur_ marche vers le ciel seul et sans compagne; quant à moi, je n'en trouverois jamais ainsi le chemin: que je sois sage et religieux; mais que je sois homme. Grand Dieu! en quelque poste que me place la Providence, quelque voie qu'elle me prescrive pour arriver à ton sein, donne-moi un compagnon dans mon voyage, quand ce ne seroit que pour lui montrer combien nos ombres s'agrandissent à mesure que le soleil baisse, quand ce ne seroit que pour lui dire, oh combien la face de la nature est fraîche et colorée! combien les fleurs des champs sont belles! combien les fruits des arbres sont délicieux!
Hélas! ceux que le lévite va manger seront plus amers que les herbes dont la Pâque couvrira sa table; tandis qu'ils suivent ensemble le sentier de la vie, elle détourne de lui ses pas infidelles, et s'enfuit.
La moitié douce et tranquille du genre humain est ordinairement outragée par l'autre; mais dans cette fatalité, il lui reste un précieux avantage; elle pardonne: quel que soit le ressentiment de l'injure qu'on fait à l'homme de paix, l'orgueil ne surveille pas de si près le pardon qu'il accorde, que dans le cœur de l'homme superbe. Nous serions même plus enclins à cette aimable vertu si le monde nous le permettoit; mais il est là pour interprêter nos pardons, et surtout ceux dont il s'agit ici: il a ses lois auxquelles le cœur ne se soumet pas toujours, et elles exercent sur nous un pouvoir si réel et si peu apparent, qu'il faut à l'homme honnête toute la fermeté de ses principes pour leur résister.
Quel combat notre lévite n'eut-il pas à soutenir contre lui-même, contre sa concubine, et contre l'opinion de sa tribu sur son injure! pendant la période de quatre mois entiers, chaque passion dut régner à son tour; et dans le flux et reflux des moins douces de celles qui devoient l'agiter, la pitié sans doute se fit quelquefois entendre; la religion ne garda non plus le silence, et la charité murmura souvent son doux langage; chaque objet qu'il voyoit sur les côtes du mont Ephraïm, chaque grotte qui lui présentoit sa fraîcheur, chaque boccage qui arrêtoit ses pas inquiets, devoient solliciter le souvenir de son bonheur passé, et éveiller dans son ame un sentiment favorable à l'objet qui l'avoit séduit.
J'avoue... Oh! j'avoue, devoit-il s'écrier, que cette perfidie est bien grande; mais la porte de la merci doit-elle lui être fermée pour toujours? une infidélité est-elle le seul crime que l'homme outragé ne puisse pardonner, et duquel la raison ne doive pas oublier la cicatrice? est-ce en effet le plus noir de tous? dans quel tarif des offenses humaines l'a-t-on ainsi évalué? est-ce parce qu'il est bien difficile à supporter? ah! mon cœur s'écrie, oui, oui: mais demandons-lui si toutes les passions ensemble n'affilent pas le poignard qui pénètre dans mes entrailles? demandons-lui si ce n'est pas autant l'orgueil et le respect humain que le sentiment de mes vertus, qui empoisonnent et irritent la plaie cruelle que cette femme m'a faite. Dieu miséricordieux! si cela étoit, pourquoi persécuterois-je dans un transport de fierté la malheureuse que tu as créée et qui t'appartient? n'y a-t-il pas une gradation dans toutes les fautes? quand elle eut _perpétré_ son crime, eh bien! elle oublia le compagnon de son offense, et vola dans les bras de son père. N'y a-t-il aucune différence entre un coupable qui sort précipitamment de la route de la vertu, et s'enfuit dans la conscience de sa dépravation, et le voyageur imprudent qui s'égare par mégarde, et rétrograde sur ses pas dès qu'il apperçoit son erreur? Oh! que le sentiment de la douleur d'avoir commis une offense est doux dans un cœur qui ne veut plus la commettre! C'est sur cet autel seul que je t'offrirai mon injure. La punition qu'un esprit ingénieux frappé du remords de sa faute, exerce sur lui-même est bien cruelle; si elle ne l'expie pas tout-à-fait; Dieu juste doue-moi du don de l'oubli. La merci sied si bien au cœur des hommes; mais encore plus à celui de ton ministre, d'un lévite, qui chaque jour t'offre tant de sacrifices pour les transgressions de ton peuple. Ah! j'ai bien peu profité autour de tes autels, si je n'ai pas appris à pratiquer le pardon que je poursuis sans cesse pour les autres à ton tribunal. Que la paix et le bonheur reposent sur la tête de l'homme qui parle ainsi.
«Il se leva et courut après elle pour lui parler amicalement, pour parler à son cœur, pour lui rappeler leurs premières caresses, pour lui dire enfin, combien peu elle aimoit son mari, combien peu elle s'aimoit elle-même.»
Les reproches de l'homme miséricordieux sont doux et tranquilles; peu semblables aux efforts que fait sur lui l'homme orgueilleux et inexorable, efforts qui humilient encore plus ceux auxquels il pardonne, ces reproches, dis-je, sont calmes et _courtois_ comme le génie qui veille sur son caractère. Comment le lévite pouvoit-il ne pas ramener chez lui sa concubine? Comment son père pouvoit-il ne pas ouvrir son cœur à la générosité? Il le vit, et se réjouit de l'avoir rencontré: il le pressa de jour en jour de rester avec lui; _conforte ton cœur_, lui dit-il, _et livre le à la joie._
Si la pitié et la vertu dictèrent les préliminaires de la paix, l'amour sans doute la scella irrévocablement. Grand, trois fois grand est son pouvoir pour renouer ce qui a été brisé, et pour effacer les injures de la mémoire même. Le lévite se leva ainsi que sa concubine et ses esclaves, et ils partirent.
Il est inutile de poursuivre plus loin cette histoire. La catastrophe en est horrible, et elle nous mèneroit au-delà des bornes que je me suis prescrites. J'en veux à présent aux jugemens téméraires, et les acteurs que je viens de mettre sur la scène apprendront à ceux qui jouent sur celle du monde, combien peu de douceur ils doivent attendre de lui.
Une grande partie de notre temps est employée à dire ou à ouir du mal de notre prochain. Le théâtre est toujours occupé par quelqu'infortuné. Chaque heure, chaque moment apportent un épisode étrange ou terrible qui prolonge l'étonnement et perpétue le babil. Comment peut-on se comporter ainsi? quelle conduite! quelle vie! voilà la formule de toutes les conversations, et ce seroit beaucoup si la censure en restoit-là. Il n'est pas, par conséquent, de vertu sociale plus digne de l'homme que celle qui lui donneroit la force de résister à ce torrent. Les sources qui le nourrissent sont nombreuses, et les tourbillons qui nous le rendent dangereux dans notre passage, sont aussi subits que violens. Rendons ce discours utile à la société, en traçant la marche de ce torrent depuis les sources qui l'alimentent.
La première qui s'offre à nos regards, peut, si la spéculation précéda jamais la pratique, dériver d'une innocente curiosité; c'est lorsqu'avec plus de zèle que d'instruction nous racontons un phénomène avant de nous assurer de son existence. Les Romains, dit Festus (Actes des Apôtres, chap. 15. v. 16.), ne condamnent personne à la mort, (et moins encore au martyre) avant de l'avoir entendu; et le juge qui prononceroit sa sentence avant cette formalité, encourroit et le blâme et les peines dus à la contravention des loix naturelles et civiles. Mais nous sommes généralement si pressés de dire notre avis, que nous foulons par notre précipitation ce premier droit de l'accusé: et qu'en arrive-t-il souvent? la scène change tout-à-coup, l'accusation devient imaginaire, et notre folie seule est réelle; nous perdons l'honneur d'une mauvaise plaisanterie, et nous restons en butte aux coups de celles que nous avons méritées.
La seconde cause de nos mauvais jugemens, c'est lorsque l'accusation paroît être portée avec plus d'ordre; c'est lorsque nous commençons légalement par une information, mais que nous la prenons d'après des évidences suspectes, contre lesquelles le Sauveur nous précautionne en nous disant: _Ne jugez pas sur les apparences._ C'est derrière les démonstrations que se cachent le mensonge et la ruse qui nous aveuglent. Il est mille choses qui paroissent être, et ne sont pas. _Le Christ_, disoient les Juifs, _est allé boire et manger, le Christ n'est qu'un gourmand et qu'un biberon._ Eh bien! il étoit alors assis au milieu des pécheurs, il étoit leur consolateur et leur ami. Dans ce cas-ci, la vérité, comme une femme modeste, méprise une justification, et dédaigne de paroître dans le cercle de ses accusateurs pour les éblouir de sa lumière. C'en est assez pour le soupçon, il a déjà porté sa plainte, la malice qui l'a écouté sourit des rapports qui la justifient; elle ordonne les préparatifs du supplice, et le jugement téméraire se lève ensuite pour en prononcer la sentence finale.