Part 4
A Dieu ne plaise que je parle autrement: il est sans doute des personnes de tous les sexes qui quittent cette mer orageuse, sans naufrages; mais ne les regarde-t-on pas comme les plus heureux passagers? et quoique je ne sois pas assez sévère pour en défendre l'essai à ceux à qui leur rang et leur fortune le rendent indispensable, en dois-je moins décrire les dangers de cette plage enchanteresse? en dois-je moins marquer les écueils imprévus, et apprendre aux voyageurs l'endroit où ils les trouveront? qu'ils sachent ce que hasarde leur jeunesse et leur inexpérience, le peu qu'ils ont à gagner en s'aventurant, et combien il seroit plus prudent de chercher à augmenter son petit trésor de vertu, que de l'exposer à l'inégalité d'une chance, où ce qu'ils peuvent désirer de plus heureux est de revenir avec la somme qu'ils ont apportée, mais où probablement ils la perdront entièrement, et se perdront à jamais eux-mêmes.
C'en est assez sur la maison de fête, d'autant plus, qu'ouverte dans d'autres temps, elle est généralement fermée pendant ce saint temps de pénitence. Cette considération a rendu mon pinceau circonspect, et l'église en recommandant aux fidelles un renoncement à soi-même particulier, m'a refusé le droit de parler plus librement des plaisirs du siècle.
Quittons cette scène agréable, et que je vous conduise pour un moment à un spectacle plus propre à vos méditations. Allons à la maison de deuil; elle n'est devenue telle qu'à la suite des événemens malheureux auxquels notre condition est exposée.
Là, peut-être, des parens âgés sont tristement assis, le cœur percé de mille douleurs, nourrissant leur chagrin des folies d'un enfant ingrat, d'un fils de leurs prières, dans lequel ils avoient concentré toutes leurs espérances. Peut-être est-ce une scène encore plus douloureuse, une famille vertueuse languissant dans le besoin. Son chef infortuné s'est long-temps débattu avec le malheur. Il vient de succomber; un orage que la prudence et la frugalité n'ont pu prévoir vient de le jeter par terre. Grand Dieu! vois son affliction. Considère-le déchiré par la douleur, entouré des gages tendres de l'amour conjugal et de la compagne de ses infortunes, sans avoir du pain à leur donner, incapable, par le souvenir de ses beaux jours, de le gagner en bêchant la terre, honteux de le mendier.
Quand nous entrons dans une maison pareille, il est impossible d'insulter aux malheureux qui l'habitent par un regard même équivoque. Quelque légéreté dont notre esprit soit capable, de pareils objets captivent nos yeux, ils captivent notre attention, rappellent nos pensées errantes et dispersées, et les exercent à la sagesse. Avec quelle vivacité notre esprit frappé de ce spectacle se met tout de suite à l'ouvrage! comme il s'engage dans la considération des misères et des calamités auxquelles la vie de l'homme est exposée! ce miroir élevé devant lui le force à réfléchir sur la vanité, l'incertitude et l'état périssable des choses humaines. Comme cette première saillie de la réflexion peut conduire plus loin ses pensées! comme il doit appesantir ses méditations sur notre être, sur le monde que nous habitons, les malheurs qui nous y poursuivent, le sort qui nous attend dans l'autre, les horreurs dont nous y sommes menacés, et sur ce que nous devons faire pour nous en préserver, tandis que nous en avons le temps et l'occasion.
Si ces leçons sont inséparables de la maison de deuil, telle que je viens de la peindre, nous trouvons une école encore plus instructive dans celle que le texte sacré veut nous représenter; c'est le spectacle affligeant du deuil et des lamentations que la mort occasionne.
Tournez un instant les yeux de ce côté. Voyez un cadavre prêt à être inhumé. C'est le fils unique de cette mère éplorée, et sa veuve est ici. La scène est peut-être encore plus attendrissante. C'est le bon et tendre père d'une famille nombreuse, qui est couché là sans vie. Il a été moissonné à la fleur de ses ans, et arraché par la main décharnée de la mort des bras de ses enfans, et du sein de sa femme inconsolable.
Voyez ces personnes assemblées pour mêler leurs larmes; la douleur est empreinte dans leurs yeux. Elles vont pesamment, au son de la cloche funèbre, vers la maison de deuil, pour rendre à leur ami le dernier devoir que nous nous rendons, quand la nature a exigé sa dette.
Si la triste cérémonie qui vous y conduit ne vous a pas encore émus, prenez garde, et considérez les pensées mélancoliques et religieuses qui vous affectent, lorsque vous posez le pied sur ce seuil de douleur. Les esprits légers et joyeux qui dans la maison de fête vous avoient transportés d'un objet à l'autre, tombent et reposent en paix. Dans cette demeure ténébreuse, habitée par la tristesse et les ombres, l'esprit qui n'avoit jamais su réfléchir devient tout-à-coup pensif. Le cœur s'amollit, il s'emplit d'idées religieuses, il s'imprégne en silence de l'amour de la vertu. Ah! si dans cette crise, tandis qu'il est dans l'extase de la contemplation, nous pouvions le voir ce cœur exempt de passions, méprisant le monde, insouciant de ses plaisirs, il ne nous en faudroit pas davantage pour établir la vérité de notre texte, et en appeler à l'épicurien le plus sensuel, en faveur de la préférence que donne Salomon à la maison de deuil: tant elle est préférable, non pas pour elle-même, mais pour les fruits qu'elle procure, et les bonnes actions qu'elle occasionne. Sans ce but, la tristesse, je l'avoue, ne serviroit qu'à abréger la vie de l'homme, et la gravité avec la solemnité de son port austère, ne peut qu'en imposer à la moitié du monde, et faire rire l'autre. Le Dieu de merci nous veuille bénir. Amen.
LE PROPHÈTE ELIZÉE ET LA VEUVE DE SAREPTE.
SERMON III.
«_Le baril de farine ne se désemplira pas, et la cruche d'huile ne tarira point, selon les paroles de notre Dieu, prononcées par la bouche du_ prophète Elisée.» Rois XVII. 16.
Ces paroles nous rappellent un miracle opéré en faveur d'une veuve de Sarepte qui avoit charitablement reçu le prophète Elisée dans sa maison, et l'avoit secouru dans un temps de famine et de détresse. Cette histoire, telle qu'elle nous est racontée dans les livres saints, attendrit autant qu'elle intéresse; et comme elle finit par une preuve remarquable de la bonté de Dieu envers cette veuve dans la résurrection de son fils, nous devons regarder ces deux miracles comme la récompense d'un acte de piété; la puissance infinie les opéra, et nous les laissa dans l'écriture, non pas seulement comme un témoignage de la mission divine du prophète, mais encore comme une marque de bénédiction répandue sur la charité et la bienveillance.
J'ai choisi, mes Frères, cette anecdote sacrée, et je vais en faire la base fondamentale d'une exhortation à la charité en général; et pour que je puisse mieux l'adapter à la solemnité de ce jour, je l'enrichirai de quelques réflexions pieuses qui exciteront sans doute en vous les sentimens de pitié dont mes projets ont besoin.
Le prophète Elisée avoit fui deux fléaux épouvantables, les approches de la famine, et la persécution d'Achab, ennemi violent: obéissant aux ordres de Dieu, il s'étoit caché le long du ruisseau de _Cherith_. L'homme saint, dégagé à la fois des craintes et des vanités du monde, et béni chaque jour par la providence, demeuroit dans cette solitude paisible et assurée; _les corbeaux du ciel par un instinct miraculeux, lui apportoient le matin et le soir du pain et de la viande, et il s'abreuvoit dans le ruisseau._ La sécheresse continuoit, et depuis trois ans et six mois les cataractes du ciel étoient fermées, quand le petit ruisseau, sa fontaine de consolation, se tarit et se dessécha, et Dieu lui inspira encore de chercher un asyle. Il lui ordonna de se lever et d'aller à _Sarepte_ tout auprès de _Sidon_, en l'assurant qu'il avoit disposé le cœur d'une veuve à le secourir.
Le prophète fut docile à la voix de son Dieu. La main qui le conduisoit aux portes de la cité, en faisoit sortir la pauvre veuve, accablée de douleurs. Elle alloit mélancoliquement préparer son dernier repas, et le partager avec son fils.
Sans doute elle s'étoit long-temps débattue avec cette catastrophe terrible, elle avoit employé tous les moyens économiques que sa conservation et l'amour maternel pouvoient lui inspirer; elle avoit rempli son cœur de soucis et de tendres appréhensions: elle avoit souvent soupiré en disant: _Mon fils mourra avant le retour de l'abondance._
Veuve, elle avoit perdu depuis long-temps le seul ami fidèle qui l'eût assistée dans ce vertueux combat; elle alloit enfin succomber sous les coups de la nécessité dont elle étoit devenu la proie aisée, quand Elisée arriva. _Il l'appela et lui dit: Apportez-moi, je vous prie, un peu d'eau dans une coupe, que je boive. Et comme elle alloit la chercher, il la rappela et lui dit: Apportez-moi, je vous prie, un morceau de pain dans le creux de votre main; et elle répondit: Comme le seigneur ton Dieu est vivant, je n'ai point de pain, mais seulement une poignée de farine dans un baril, et un peu d'huile dans une cruche. Vois, je vais ramassant quelques broussailles pour la cuire, la manger avec mon fils, et puis mourir. Et Elisée lui dit: Ne craignez rien, allez et faites ce que vous avez dit, mais préparez-moi d'abord un petit gâteau, apportez-le moi, et après cela vous en ferez un pour vous et votre fils: car le dieu d'Israël a dit: le baril de farine ne se désemplira point, et la cruche d'huile ne tarira pas jusques au jour que j'enverrai la pluie sur la terre._ La véritable charité ne veut pas chercher des excuses, et il s'en présentoit ici beaucoup. La veuve auroit pu insister sur la situation qui lui lioit les mains, et sur le peu de raison de la demande du prophète; elle auroit pû dire qu'elle se trouvoit réduite à la dernière extrêmité, et qu'il répugnoit à la justice et à la loi de la nature, qu'elle dérobât à son fils son dernier morceau pour le donner à un étranger.
Mais chez les esprits généreux, la compassion est quelque chose de plus que la balance de l'intérêt propre. Dieu a tissu dans leur caractère cette douce vertu, pour les tenir en garde contre les charmes de l'égoïsme; et la veuve va l'exercer. Observez que, quoique le prophète finit sa demande en lui promettant de multiplier ses richesses, cette récompense ne détermina pas sa bonne action. Un tel mélange d'intérêt en devenant le motif, eût sans doute bien diminué son mérite. La réflexion qu'elle fait, nous apprend bientôt le contraire: _Oui_, dit-elle, _je connois que tu es l'homme de Dieu, et que la parole du seigneur dans ta bouche est la vérité._
Elle étoit outre cela habitante de Sarepte, ville dépendante de Sidon, métropole de la Phénicie, hors des limites du peuple de Dieu; elle avoit été, par conséquent, élevée dans les ténèbres d'une idolâtrie grossière, et dans l'ignorance du Dieu d'Israël, ou bien si elle avoit entendu prononcer son nom, on l'avoit instruite à ne pas croire aux miracles de sa main toute puissante, et moins encore à ajouter foi à son prophète.
Bien plus, elle pouvoit raisonner ainsi: si cet homme par quelque mystère secret ou par la puissance de Dieu est capable de me fournir des secours surnaturels, d'où vient qu'il est lui-même dans le besoin, opprimé par la faim et la soif.
Oui. La veuve de Sarepte agit par un pur mouvement d'humanité; elle regarda le prophète comme le compagnon de ses peines: elle considéra qu'il venoit de parcourir un pays épuisé par les feux de la sécheresse, où la libéralité seule pouvoit procurer un peu de pain et d'eau; que le voyageur malheureux étant un étranger inconnu, ce titre, qui sembloit devoir lui trouver des amis, aggravoit son infortune; elle réfléchit (la charité est inventive) qu'il étoit peut-être bien éloigné de sa patrie, et hors de la portée des bons offices qu'auroient pu lui rendre ceux qui, dans ce moment, pleuroient sur son absence. Son cœur fut attendri de pitié; elle se tourna vers lui en silence, _et lui accorda ce qu'il avoit dit, et voilà qu'elle, son fils et ses domestiques mangèrent plusieurs jours, et que le baril de farine et la cruche d'huile ne tarirent pas jusques au jour que Dieu envoya la pluie sur la terre._
Le danger de la famine étant passé, sans doute cette mère affectueuse jeta un regard d'espoir sur le reste des jours de sa vie; cela étoit naturel. Il y avoit beaucoup de veuves en Israël quand les cataractes du ciel se fermèrent pour trois ans et six mois, et St. Luc observe _que le prophète ne fut envoyé qu'à celle de Sarepte_; il est probable qu'elle ne fut pas la dernière à faire cette observation, et à en induire les conséquences les plus flatteuses pour son fils. Plus d'une mère en a bâti de plus élevées sur une base moins sûre. «Le Dieu d'Israël nous a envoyé son messager dans notre détresse, il a traversé les demeures de son peuple, et ne s'est arrêté qu'à la mienne, il l'a sauvée de la destruction. Ah! ce miracle est un gage assuré de ses bonnes intentions pour nous. Il a, pour le moins, résolu de réjouir ma vieillesse par le spectacle de la santé de mon fils; peut-être lui réserve-t-il de plus grands avantages? peut-être vivrai-je pour voir sa main le couronner de gloire et d'honneur». Nous pouvons aisément nous la représenter se laissant porter et entraîner par de telles pensées, quand tout-à-coup une maladie imprévue attaqua son fils, et écrasa dans un moment l'édifice de ses espérances. _Sa maladie fut si considérable que le souffle s'éteignit en lui._
Les plaintes du malheur sont rarement justes. Quoiqu'Elisée eût préservé la veuve et le fils d'un trépas certain, et qu'il dût être soupçonné la dernière cause d'un accident aussi triste, cependant cette mère passionnée l'accusa dans son premier transport d'être l'auteur de ses infortunes, comme s'il avoit fait descendre le malheur sur une maison qui lui avoit prêté un secours hospitalier. Le prophète étoit trop saisi de compassion pour répondre à une accusation aussi dure. _Il prit l'enfant de dessus le sein de sa mère, le coucha dessus son lit, et s'écria: «O seigneur, mon Dieu? as-tu affligé ainsi la veuve qui m'a reçu, en lui enlevant son fils_, est-ce la récompense de sa charité et de sa bonté? Tu lui as d'abord dérobé la compagne chérie de sa joie et de ses chagrins, et à présent qu'elle est veuve, et qu'elle doit le plus s'attendre à ta protection, vois, tu viens de faire tomber le seul appui qui restoit à sa vieillesse: ô mon Dieu! je t'en supplie, que son fils soit rendu à la vie».
La prière étoit fervente; elle annonçoit la détresse d'un homme profondément blessé de la douleur de son semblable; et le cœur d'Elisée étoit encore déchiré par d'autres passions: il étoit jaloux du nom et de la gloire de son Dieu, et il croyoit que non-seulement sa toute puissance, mais encore sa bonté étoient compromises dans cet événement. De quel triomphe les prophètes de Baal alloient jouir! quels traits amers devoient partir de leurs bouches! _Le Dieu d'Israël_, auroient-ils dit, _est sans doute occupé ailleurs, il parle, il voyage, il dort peut être, et a besoin d'être éveillé._ Le prophète étoit lui-même intéressé au succès de ses prières; les cœurs honnêtes ont peur du scandale, il craignoit que parmi les payens il ne s'élevât quelqu'esprit méchant et caustique, qui en semant cette nouvelle, fît avec joie ces réflexions: «Eh bien, cette veuve de Sarepte a reçu dans sa maison le messager de ce Dieu, elle l'a secouru; voyez comment elle en est récompensée. Assurément le prophète est un ingrat; il a manqué de pouvoir, et ce qu'il y a de pire, il a manqué de pitié.»
Elisée plaidoit par conséquent la cause de la veuve et celle de la charité. Cette vertu venoit de recevoir une blessure profonde, et elle eût été incurable si Dieu avoit refusé son témoignage en sa faveur. _Dieu écouta la voix d'Elisée, et l'enfant de la veuve ressuscita; Elisée le prit, le porta de sa chambre dans la maison, et le donna à sa mère, en lui disant: voyez, votre fils vit._
Ah! quel plaisir pour une ame généreuse de s'arrêter ici un moment, et de se peindre un événement aussi plein de charmes! de voir d'un côté, l'extase d'une mère partagée entre la surprise et la reconnoissance, et l'impétuosité de la joie submergeant son ame depuis long-temps resserrée par la douleur; et d'admirer de l'autre l'homme saint s'approchant avec l'enfant dans ses bras, les yeux brillans d'un triomphe honnête, mais adoucis en même temps par la bonté de son caractère, et par le spectacle de la nature heureuse. Ce riche tableau attend le pinceau d'un grand maître; il m'entraîneroit d'ailleurs loin de mon sujet. Mon premier motif est d'embellir par un fait également conforme à la raison et à l'écriture, cette maxime utile: rarement une bonne action est perdue: il est au contraire plus que vraisemblable que dans cette vie même ce qui a été semé sera recueilli. _Jette ton pain sur les eaux, et tu le trouveras après quelques jours. Tiens lieu à un orphelin de son père, et à une veuve de son époux, tu seras ainsi l'enfant du très-haut, et il t'aimera plus que ta mère même. Aye l'esprit plein de bonnes actions, car tu ne sais pas quels maux tomberont sur la terre, et quand tu succomberas tu trouveras un appui: il te préservera de toute affliction, et combattra mieux tous tes ennemis qu'un vaste bouclier et qu'une pique acérée._
L'instabilité des choses humaines et leur fluctuation constante nous fournissent des occasions perpétuelles de recourir vers l'asile de la pitié et de la charité.
Combien de malheurs arrivent par des accidens successifs! combien par les dangers de la navigation, et du commerce, et par des projets déconcertés! combien par les dépenses excessives des pères, l'extravagance des enfans, et par mille autres moyens, qui attachent des ailes aux richesses, et leur ouvrent toutes les portes. Les familles sont sujettes à tant de révolutions étonnantes, qu'on peut assurer que dans les changemens qu'un siècle opère, la postérité de celui qui arrose les arbres orgueilleux viendra un jour se mettre sous eux à l'abri des intempéries de l'air. La roue, hélas, tourne si souvent que plus d'un homme doit jouir du bienfait de cette charité que sa piété fait aux autres.
Indépendamment de la protection que Dieu assure aux bons, la charité et la bienveillance secourent l'homme dans les afflictions, elles adoucissent son cœur, et lient tous ses désirs à l'intérêt commun. Quand un homme compatissant tombe, qui n'a pas pitié de lui? qui n'accoure point pour le relever? le cœur le plus barbare insultera-t-il sans remords à sa chute? la lâcheté même, en dépit d'elle, conduit à la charité; elle n'a qu'à calculer l'usure qu'elle peut un jour recevoir d'une bonne action: tant il est évident que dans le cours général des choses, un bon office est toujours récompensé! j'ai dit _général_, et pourquoi? la récompense est inséparable de l'action même: demandez à l'homme miséricordieux, qui a toujours une larme de tendresse prête à couler sur l'infortuné, et du pain à partager avec lui, si tout ce que les plus grands génies ont dit du plaisir, a exprimé ce qu'il a senti, quand par un bienfait favorable, _il a entendu la joie retentir dans le cœur de la veuve?_ voyez dans ses yeux les marques inaltérables du plaisir et de l'harmonie, et dites que Salomon n'a pas fixé la vraie jouissance quand il a dit: _Les honneurs et les richesses n'apportent aucun autre avantage à l'homme que celui de bien faire avec elles pendant sa vie._
Il n'a pas porté ce jugement sans raison. Sans doute il avoit calculé l'insuffisance des plaisirs des sens. Il leur étoit impossible, selon lui, de former un systême raisonnable de bonheur; ils s'écouloient si vîte, et les moins criminels n'étoient enfin que vanité, et vexations de l'esprit. La charité au contraire est d'une nature si pure et si rafinée, qu'elle brûle sans se consumer; c'est allégoriquement _le baril de farine, et la cruche d'huile qui ne tarissent pas_. Il est facile d'ajouter un poids au témoignage de Salomon en faveur du plaisir de la bienveillance, et le philosophe Epicure nous le fournira. Son jugement ne peut être récusé; c'étoit un sensualiste parfait. Au milieu des rafinemens qu'une imagination désordonnée peut donner aux plaisirs, il soutenoit que la meilleure façon d'augmenter son bonheur étoit de le communiquer aux autres.
S'il étoit nécessaire d'établir une pareille doctrine, on pourroit assurer qu'indépendamment de la jouissance que l'esprit de l'homme goûte dans l'exercice de cette vertu, son corps n'est jamais dans un aussi parfait équilibre que lorsqu'il se penche vers la bienfaisance, et que si rien ne contribue autant à la santé, rien n'en est une aussi forte preuve.
Soumettons à la réflexion de chacun la vérité de cette opinion. Oui, la répugnance à faire le bien, est souvent suivie, si elle n'est pas produite, par une indisposition secrète de la partie animale et raisonnable. Le corps et l'esprit ont réciproquement ici une influence bien visible. Mettant de côté tout raisonnement abstrait, je ne puis concevoir que les mouvemens mécaniques, qui maintiennent la vie, se déployent avec la même vigueur et la même souplesse dans le malheureux et sordide égoïste, dont le cœur étroit et contracté ne s'est jamais attendri aux malheurs des autres, que dans celui qu'une ame généreuse et bonne fait pencher éternellement vers la compassion. Ce malheureux est assis, couvant des projets, et ne sentant rien; il ne jouit que de lui-même, et l'on peut en dire ce qu'un grand homme a prononcé sur celui qui manqua de justice: «il est toujours prêt à trahir, à ruser, à dépouiller; les mouvemens de son esprit sont durs comme le marbre; ses affections sont ténébreuses comme la nuit, ne vous confiez pas à cet homme.»
Ce que les théologiens ont dit de l'esprit, les naturalistes l'ont dit sur le corps. Il n'y a point de passion aussi naturelle que l'amour, et quoique l'exemple que je viens de citer n'en soit pas une preuve, il est indubitable cependant que l'homme le plus dur a long-temps combattu avec lui-même avant que de mériter la gloire d'un pareil caractère. Les habitudes vicieuses sont bien difficiles à subjuguer, mais les impressions naturelles de la bienfaisance sont aussi difficiles à réduire qu'elles: il faut qu'un homme fasse de longs efforts pour arracher de son cœur cette partie si noble de sa nature. L'antiquité nous en laisse un bel exemple. Alexandre le tyran de Phérès, qui avoit eu l'industrie d'endurcir son cœur de manière à prendre plaisir aux meurtres que sa cruauté faisoit sans cause et sans pitié de ses sujets, fut tellement touché des malheurs fantastiques d'Hécube et d'Andromaque, à une représentation de cette tragédie, qu'il fondit en larmes. L'explication de cette inconséquence est facile, et jette un grand jour sur la nature humaine. Dans le cours de sa vie _réelle_, il étoit aveuglé par ses passions, et guidé par son intérêt ou son ressentiment; ici, ces motifs ne trouvent point de place, ses affections étoient préoccupées, et ses vices endormis: alors la nature s'éveilloit en triomphe, et elle démontroit combien profondément elle a planté dans le cœur de l'homme les racines de la pitié; les tyrans mêmes ne peuvent pas les en extirper entièrement.