Oeuvres complètes, tome 6

Part 3

Chapter 33,821 wordsPublic domain

L'objet de la poursuite de l'homme est le bonheur. C'est le premier et le plus ardent de ses désirs. Dans toutes les positions de sa vie il le cherche comme un trésor caché; il le poursuit sous mille formes diverses. Mille fois trompé, il persiste encore; court, arrête tous ceux qui se rencontrent sur ses pas, et leur demande: oh! qui de vous me montrera le bien que je désire? qui me guidera dans cette recherche? qui me conduira vers le but de tous mes vœux?

L'un lui dit de le chercher parmi les plaisirs de la jeunesse, dans ces scènes vives et joyeuses, où le bonheur préside toujours, et où il le reconnoîtra sans peine au rire et à la joie qu'il verra éclater dans tous les yeux.

Un second, d'un aspect plus grave, lui désigne ces palais coûteux, bâtis par l'orgueil et la folie. Il lui apprend que l'objet de ses recherches y fait son séjour, que le bonheur y vit en société avec les grands, au milieu de la pompe et du luxe, qu'il le reconnoîtra à la variété de ses livrées, et à la magnificence des meubles et des équipages dont il est environné.

L'avare sourit en secret à ce discours; il lève les yeux au ciel et le bénit. S'étonnant qu'on veuille égarer ainsi volontairement le malheureux voyageur et le jeter dans un vain tourbillon, il le tire à part. Là, il lui apprend que le bonheur n'habita jamais avec l'extravagance, mais qu'il se plaît sous le toit frugal du sage qui connoît le prix de l'argent, et qui sait le ramasser pour une occasion imprévue; que ce n'est pas l'or prostitué devant les passions qui constitue la félicité, mais plutôt sa parcimonie, le plus bel attribut de l'idole devant qui brûle chaque jour l'encens des hommes prosternés.

L'épicurien rectifie cette erreur en le jetant, s'il est possible, dans une erreur plus grande. S'étant convaincu qu'il n'existe d'autre bonheur que celui des sens, il y rappelle le voyageur, et lui dit: Vainement tu le chercheras ailleurs qu'où l'a mis la nature, dans la satisfaction des goûts qu'elle a créés. Si mon opinion t'est suspecte, appelles-en à ce roi sage qui nous a assurés qu'il n'y a rien de meilleur dans la vie que manger, boire, et se réjouir dans ses œuvres.

L'ambition l'arrête comme il va éprouver cette doctrine facile, le prend par la main, et le conduit dans le monde. Elle lui montre les royaumes de la terre et leur gloire; elle lui révèle les divers moyens d'augmenter sa fortune, et de s'élever aux honneurs. Elle étale à ses yeux les charmes enchanteurs du pouvoir, et lui demande s'il existe sur la terre un bonheur égal à celui d'être caressé, flatté, courtisé, suivi.

La philosophie enfin le trouve courant rapidement et avec fracas dans sa carrière bruyante; elle le saisit et lui remontre, que s'il cherche le bonheur, il est bien loin de la voie qui y conduit; que le dieu, depuis long-temps exilé du tumulte des cours, a choisi une solitude éloignée du commerce des hommes, et que s'il veut le trouver, il doit, laissant les intrigues, rétrograder vers une retraite paisible, où des amusemens simples et des livres instructifs ont fixé la félicité.

Tel est le cercle que l'homme parcourt. Après des essais infructueux, il s'assied enfin triste et fatigué, désespérant de voir jamais ses vœux s'accomplir, ne sachant, après tant de disgrâces, à qui se confier, incertain à quoi il en attribuera la faute, à l'insuffisance de la nature, ou à celle des jouissances du siècle.

En cet état de perplexité, errans sans détermination, et ne pouvant retrouver un refuge en nous-mêmes, abusés, déçus par ceux qui vouloient nous montrer le bonheur: _Seigneur_, dit le psalmiste, _jette un regard sur nous_, éclaire d'en-haut avec un rayon de ta grâce et de ta sagesse la nuit dans laquelle nous vaguons, et conduis-nous. Grand Dieu! ne nous laisse pas sans guide dans cette région ténébreuse où nous cherchons la félicité, éclaire nos yeux, qu'ils ne s'endorment pas du sommeil de la mort; ouvre-nous les trésors de ta parole et de la religion; fais-nous connoître le plaisir qu'on trouve à te craindre et à t'aimer; et conduis-nous à ce hâvre auquel nous aspirons, à ce hâvre des vrais plaisirs, qui doivent satisfaire non-seulement nos désirs momentanés, mais encore nos vœux les plus illimités.

Ce discours se réduit naturellement aux deux points qui partagent notre texte. _Qui nous montrera le bonheur?_ tel est le premier; il nous a inspiré quelques réflexions sur les moyens que nous prenons pour atteindre au bonheur, et sur les plans que sa recherche nous fait tracer.

Cet examen nous a conduit à la source, au vrai secret du bonheur. Il est dans le second verset: _Seigneur, tu as fait luire sur nous un rayon de ton visage._ Non, mes frères, il n'est point de félicité sans la religion, la vertu et l'assistance divine dans la carrière de la vie.

Parlons encore un moment des folies des hommes, et de leur égarement perpétuel.

Il n'est pas de sujet plus épuisé par les déclamations que celui de l'insuffisance de nos plaisirs. Il n'est aucun épicurien réformé depuis le siècle de Salomon jusqu'à nous qui n'ait fait, dans ses momens de repentir et de disgrâces, quelques réflexions douloureuses sur le vide des plaisirs de ce monde, et sur la vanité des vanités que les hommes poursuivent: mais vainement ils ont donné des leçons utiles, on les a toujours regardés, ou comme des gourmands blâsés et sans appétit, inhabiles à goûter les plaisirs de la vie, ou comme des solitaires mélancoliques et misantropes, qui n'ayant jamais su les goûter sont peu propres à les juger.

Est-il merveilleux, par conséquent, que la plus grande partie de ces réflexions, quelque justes qu'elles soient, n'ait fait qu'une impression légère, tandis que l'imagination étoit déjà échauffée par le désir ardent du bonheur? les plus belles méditations sur la vanité du monde arrêtent si rarement l'homme passionné! rarement elles opèrent en lui la moitié de la conviction que lui donneront un jour la possession constante et uniforme de l'objet désiré, l'expérience qu'il acquerra, et les observations dont l'exemple des autres enrichira sa propre expérience.

Tâchons de conduire les hommes vers cette issue qu'ils doivent un jour connoître; et au lieu de nous abandonner à des argumens usés, et à des proverbes sans cesse récités, recourons aux faits. Si nous prouvons que les actions des hommes attestent l'insuffisance de leur plaire, nous aurons mieux établi la vérité de cette partie de notre discours, que ne l'établiroient les argumens spéculatifs de la plus subtile métaphysique.

Eh bien! si nous jetons un coup-d'œil sur la vie de l'homme, depuis l'âge de la raison jusqu'à celui où elle cède à la décrépitude, nous le trouverons engagé, entraîné dans une telle série d'idées et de désirs, que nous pourrons dire de lui: «la plante de ses pieds n'a pas trouvé une place à se reposer un seul instant.»

Au moment où, débarrassé de ses tuteurs et de ses gouverneurs, il est abandonné à lui-même, et mis sur le chemin du monde, ses premières idées se remplissent naturellement du bonheur qu'il va rencontrer; elles lui sont suggérées par le spectacle des plaisirs où se laissent entraîner ses compagnons et ses égaux.

Voyez comme son imagination court à la suite du premier feu follet qui flatte ses désirs. Observez les impressions différentes que font sur ses sens la musique, les arts, la parure, la beauté; comment son esprit léger voltige après les plaisirs: vous diriez qu'il n'en sera jamais rassasié.

Laissons-le quelques années à lui-même, jusqu'à ce que la pointe de son appétit se soit émoussée, et vous allez bientôt ne plus le reconnoître. Engagé dans le tourbillon des affaires, flatté de passer pour un homme d'importance, mettant son bonheur à la réussite de mille projets, pourvoyant enfin à la fortune de ses enfans et des enfans de ses enfans, il vous dira alors que les plaisirs de la jeunesse ne sont faits que pour ceux qui ne savent disposer ni du temps ni d'eux-mêmes; que quelque brillans qu'ils paroissent à l'homme sans expérience, ils sont si éloignés de l'idée qu'on se fait du bonheur, que c'est beaucoup de leur échapper sans chagrins; qu'ils laissent derrière eux les suites les plus fâcheuses, et que d'ailleurs il est pénible pour un homme sage d'être sans cesse enfermé dans un cercle importun, duquel il ne peut s'élancer quand il veut. Il vous dira qu'un homme à caractère doit soigner ses enfans, veiller à leur intérêt, les placer au-delà du terme des besoins et de la dépendance; que s'il est quelque félicité sur la terre, elle consiste dans l'accomplissement de ces conditions, et que si Dieu bénissoit ses efforts, il seroit le plus heureux parmi les fils des hommes.

Plein de cette conviction, l'esclave se courbe et se remet au travail. Il court, achète, vend, échange, se lève avec l'aurore, prend à peine un instant de repos, et mange le pain de la sollicitude jusqu'à ce qu'il ait atteint, outrepassé même le but de ses peines. Eh bien! quand il y touche, s'il veut être sincère, il conviendra aisément que la réalité est au-dessous de la peinture coloriée par son imagination; que couché sur cet amas de richesses, il ne dort pas plus profondément, ne veille pas plus joyeusement, et qu'en un mot, il n'a ni moins de soucis, ni moins d'anxiétés, qu'au moment de son départ pour le temple de la fortune.

Peut-être, me direz-vous, ne lui manque-t-il que quelque dignité, ou quelque titre magnifique; peut-être s'écrie-t-il en lui-même, oh! si je pouvois y parvenir, grand Dieu que je serois heureux! ce seroit la même chose. Cette dignité, ce titre qui couronneroient sa tête de splendeur, n'ajouteroient pas une coudée à sa félicité. Ce qu'il désire repose sur son imagination légère; à mesure qu'il a couru vers son objet, le fantôme a volé, a fui devant lui; et pour me servir d'une comparaison familière, on a beau hâter son char, les roues sont toujours à une égale distance entre elles.

Mais si je me suis perpétuellement abusé dans les voies du bonheur en amassant des richesses, voyons si je ne le trouverai pas en les dépensant. Oui, je vais entreprendre de grands ouvrages, élever des palais, construire des jardins, planter des vignes, conduire des eaux. Je vais assembler des esclaves, des domestiques, des artisans, des artistes, et présider à leurs travaux. Abandonnant ainsi ses projets utiles, l'homme s'éloigne du commerce des gens d'affaires, et réalise sa fortune; il va la dépenser. Le voilà en conséquence abattant et réédifiant, achetant des statues et des tableaux, déracinant ici pour replanter là, applanissant les montagnes et comblant les vallées, changeant le lit des rivières en plaines fertiles, et les plaines en rivières: il dit à celui-ci marche, et il marche; il dit à cet autre fais cela, et il le fait; tout ce que son esprit conçoit, son or l'exécute. Quand ses plans seront réalisés, il touchera sans doute à l'accomplissement de ses désirs, il atteindra le sommet du bonheur humain. Ah! je vous répondrai pour lui, qu'il a outrepassé les bornes d'un simple amusement, que les plaisirs ont été bien souvent mêlés de chagrins, et que le repentir arrache de sa bouche le même aveu qui échappa à Salomon, quand il dit: _J'ai regardé autour de moi les travaux que mes mains ont accomplis, et j'ai vu que tout étoit vanité et vexation d'esprit, il ne m'en reste aucun avantage sous le soleil._

Il se peut encore qu'il ait été plus loin qu'il ne se l'étoit proposé, qu'il se soit laissé entraîner à des dépenses ruineuses, et qu'il ne lui reste d'autre expérience à faire que celle de l'avarice; point d'autre bonheur que celui de ramasser une seconde fois sordidement, et de resserrer avec inquiétude ce qu'il a dépensé sans discernement.

Dans le dernier acte de la vie, voyez le vieillard tremblotant; enfermé, séparé du monde entier, tombant insensiblement dans le mépris, employant des jours sans plaisirs, et des nuits sans sommeil à la poursuite d'un objet dont son cœur rétréci ne jouira jamais. Ecoutons-le murmurer, en pâlissant sur son trésor, de ce que ses yeux ne seront jamais rassasiés, ou dire en soupirant: Hélas! pour qui travaillé-je! pour qui me privé-je du repos?

Je viens d'esquisser la peinture des maux de la vie humaine, et de la manière dont le bonheur échappe à nos embrassemens. A Dieu ne plaise cependant que je nie la réalité des plaisirs, moi qui n'ai pas nié celle des peines. Mon dessein est seulement de faire connoître la différence qu'il y a entre les plaisirs et le bonheur. La félicité ne peut pas exister sans plaisirs, mais la proposition inverse n'est pas véritable, et nous sommes créés de telle façon, que voyant passer devant nos yeux cette multiplicité d'objets qui les fascinent, nous en saisissons quelques-uns, et nous manquons tous les autres, sans jamais jouir de la plénitude du bonheur, et de cette température égale qui le constitue.

Il ne se trouve que dans la religion, la conscience et la vertu, et l'espoir d'une autre vie. Cet espoir enrichit tous nos projets sans nous faire craindre aucune disgrâce: il est fondé sur un rocher dont la base est aussi profonde que celle du ciel et de l'enfer.

Quelques-uns parmi nous, dans le pélerinage de la vie, ont été assez heureux pour trouver sur leur chemin une fontaine limpide qui a étanché, pour un moment, la soif ardente du bonheur; mais notre Sauveur qui connoissoit si bien le monde, quoiqu'il n'en jouît pas, nous apprend que _quiconque boira de cette eau sera encore altéré_; l'expérience nous atteste cette vérité, la raison nous la confirme à jamais, et Salomon devient encore l'exemple des hommes.

Jamais alchimiste pâle et desséché ne chercha avec plus de travaux et d'ardeur la pierre qui devoit l'enrichir que ce grand homme, le bonheur. Il étoit un des plus savans observateurs de la nature, il avoit en lui tous les pouvoirs et toutes les instructions, et cependant après mille spéculations vaines, nous l'entendons affirmer qu'il n'avoit pu extraire le bonheur du creuset de ses expériences, et que tout s'étoit échappé en fumée ou en vanité.

Que celui qui veut le trouver ne le cherche désormais que dans la crainte de Dieu, et l'observation de ses commandemens. Ainsi soit-il.

LA MAISON DE DEUIL ET LA MAISON DE FÊTE.

SERMON II.

«_Il vaut mieux aller à la maison de deuil qu'à la maison de fête._» Ecclésiaste, Chap. 7, v. 3.

Cela n'est pas vrai, le philosophe Roi a beau nous dire, orateur sacré, que le but de tous les hommes est la tristesse, et que le chagrin, suivant la leçon de l'expérience, est meilleur que la joie; une pareille sentence faite pour un anachorète atrabilaire ne convient pas aux habitans de ce monde. Pour quel dessein, dites-nous, Dieu nous a-t-il créés? Est-ce pour jouir des douceurs sociales de ces belles vallées où sa main nous a placés, ou pour languir dans les déserts stériles des montagnes inhabitées? Les accidens de cette vie, les tempêtes qui nous y battent ne suffisent-elles pas, sans que nous allions à la quête des calamités? Devons-nous presser une poignée d'absinthe dans le calice déjà trop amer dont nous sommes abreuvés? ah! consultons nos cœurs, et osons dire ensuite, avec notre texte, que le deuil vaut mieux que la joie? non, le meilleur des êtres ne nous a pas envoyés dans le monde pour y aller toujours pleurant, pour y vexer et abréger une vie déjà assez vexée et assez courte. Croyez-vous que celui qui est infiniment heureux, puisse nous envier notre contentement; que celui qui est infiniment aimable voie d'un œil de jalousie l'instant de repos et de rafraîchissement nécessaire au malheureux voyageur dans le cours de son pélerinage? qu'il doive lui demander un compte sévère parce qu'en courant il aura saisi à la hâte quelques plaisirs fugitifs pour adoucir la peine de sa route, oublier la rudesse des chemins, et les chagrins divers qui l'attendent à son passage? voyez, au contraire, combien l'auteur de notre être a placé pour nous de distance en distance de provisions de jouissances, quels _caravansérails_ il a ouverts à nos besoins! quelles facultés il nous a données d'y jouir du repos! quels objets il a mis sur nos pas pour nous faire oublier nos fatigues! ils sont ménagés et disposés d'une manière si exquise, qu'ils charment nos peines, relèvent nos cœurs abattus sous le poids de la pauvreté et de l'affliction, et effacent même de notre souvenir le sentiment de notre misère.

Je ne veux pas, mes frères, répondre à présent à des argumens si naturels; j'aime mieux, me pénétrant de l'allégorie du texte, dire avec vous que nous sommes des voyageurs, qui, occupés du but vers lequel nous marchons, pouvons cependant amuser notre imagination des beautés naturelles et artificielles qui se présentent sur notre route, sans oublier notre projet. Si nous arrangeons en effet ce voyage de façon que nous ne soyons pas distraits de notre chemin par la variété des perspectives, des édifices, des ruines qui sollicitent notre curiosité, fermer nos yeux seroit une exagération de vertu digne d'un paladin religieux.

Souvenons-nous donc que nos regards sont tournés vers Jérusalem, que nous hâtons nos pas vers cette demeure de bonheur et de repos, que le chemin doit moins servir à réjouir nos cœurs qu'à éprouver en eux la vertu, que les divertissemens et les fêtes servent rarement à cette épreuve; mais que le moment de l'affliction est en quelque sorte celui de la piété. Ce n'est pas seulement parce que nos souffrances nous rappellent alors nos péchés; mais en interrompant, en détournant nos poursuites, elles nous procurent ce que le fracas du monde nous refuse, quelques instans pour la réflexion, et voilà ce qui nous manque essentiellement pour nous rendre plus sages et plus prudens: il est si nécessaire que l'esprit de l'homme rentre quelquefois en lui-même, que plutôt que d'en laisser échapper l'occasion, il doit la prévenir, la chercher, aux dépens même de son bonheur présent: il doit plutôt, suivant notre texte, entrer dans la maison de deuil, où il trouvera les moyens de subjuguer ses passions, que dans la maison de fête, où la gaieté les excitera. Tandis que les délices de l'une exposent son cœur ouvert à toutes les tentations, les afflictions de l'autre l'en défendent en le fermant à leurs impressions; tant l'homme est une créature étrange. Il est tissu d'une telle manière qu'il ne peut que poursuivre le bonheur, et cependant, à moins qu'il ne soit quelquefois malheureux, il doit se méprendre dans la voie qui y conduit. Tel est le sens des paroles de Salomon; mais pour les justifier encore, rapprochons plus près des auditeurs le sujet que je parcours. Jetons à la hâte un coup d'œil sur la maison de deuil et sur celle de fête, et donnez-moi la permission de les retracer un moment à votre imagination; j'appellerai à votre cœur sur les effets que ma peinture aura produits.

Entrons d'abord dans la maison de fête.

Je ne veux pas effrayer les yeux chastes, et la peindre d'après ces maisons abominables ouvertes pour le trafic de la vertu, et tellement construites à ce dessein qu'on ose, non-seulement y faire son marché, mais encore le mettre à exécution sans se couvrir du moindre déguisement.

Non, ne traçons pas même cette maison de fête sur le plan de celles qui nous donnent trop souvent des scènes scandaleuses d'excès et d'intempérance; mais construisons-en une qui serve d'exception, où il n'y ait rien de criminel, où rien du moins ne paroisse tel; mais où toutes choses soient compassées à la règle de la modération et de la sobriété.

Imaginez donc une maison de fête, où un certain nombre de personnes des deux sexes, invitées ou de leur propre mouvement, s'est rassemblé pour jouir des douceurs de la société, et des plaisirs autorisés par les lois, et tolérés par la religion.

Avant que d'entrer, examinons les sentimens qui précèdent l'arrivée de chaque individu qui s'y présente, et nous trouverons que, quoiqu'ils diffèrent entr'eux d'opinions et de caractères, ils sont réunis par cette idée, qu'ils vont dans une maison dédiée au plaisir, et qu'il faut par conséquent dépouiller toute idée qui peut contrarier cette intention: il faut laisser dehors les soucis, les pensers sérieux, les réflexions morales, et ne sortir de chez soi qu'avec la seule disposition à concourir à la gaieté que l'on s'est promise. Avec cette préparation d'esprit, qui ne tend qu'à faire de chaque personne un convive agréable, voyons-les entrer, le cœur débarrassé de contrainte, et ouvert à l'attente du plaisir: il n'est pas nécessaire de recourir à l'intempérance et de supposer à chaque convive un appétit qui fasse fermenter son sang et enflammer ses désirs. Ne lui en accordons qu'autant qu'il en faut pour les exciter agréablement, et les préparer aux impressions qu'un commerce aussi innocent doit faire. Dans cette disposition concertée d'avance, examinez par quel mécanisme insensible les esprits et les idées s'élèvent, et avec quelle rapidité elles se portent au-delà du terme posé par le sang froid.

Quand le riant aspect des choses a ainsi commencé par éloigner du cœur de l'homme les pensées qui en gardoient l'entrée; quand les regards doux et caressans de chaque objet qui l'environne, ont, en flattant ses sens, conspiré avec l'ennemi du dedans pour le trahir et lui ôter ses défenses; quand la musique a prêté son aide, et essayé son pouvoir sur les passions; quand la voix des hommes, quand celle des femmes mêlées au doux son de la flûte et du luth ont amolli son cœur; quand quelques notes tendres et lentes ont touché les cordes secrètes qui y retentissent à cet instant délicieux, disséquons, examinons le cœur: qu'il est foible! qu'il est vide! parcourons-en les retraites, les demeures pures pratiquées pour la vertu et l'innocence. Oh! le triste spectacle! les habitans en ont été dépossédés; ils ont été chassés de leur sanctuaire pour faire place, à qui? à la légéreté, à l'indiscrétion pour le moins; peut-être à la folie, peut-être, osons le dire, à quelques pensées impures, qui dans cette débauche de l'esprit et des sens, ont saisi l'occasion d'entrer sans être aperçues.

Eh bien! l'homme prudent pourra-t-il dire, mes désirs iront jusques-là, mais pas plus loin? l'homme circonspect osera-t-il se promettre, quand le plaisir a pris possession entière de son cœur, qu'il ne s'y élèvera pas une pensée, pas un projet qu'il devroit céler? ah! dans ces momens imprévus, commande-t-on à son imagination? en dépit de la raison et de la réflexion, elle nous emporte au-delà du terme. Voilà, me direz-vous, le récit le moins favorable que vous ayez pu nous faire. Pourquoi ne supposez-vous pas que les convives, exercés à la vertu dans les dangers, ont appris graduellement à triompher d'eux-mêmes, que leurs esprits sont assez en garde contre les impressions funestes pour que le plaisir ne les corrompe pas si aisément? il est pénible de penser que de cette foule de conviés à la maison de fête, peu en sortent avec l'innocence qu'ils y ont apportée. Si les deux sexes étoient enveloppés dans cette supposition, nous resteroit-il quelques exemples de la pureté et de la chasteté? non, la maison de fête avec ses charmes n'excita jamais un désir, elle n'éveilla jamais une pensée dont la vertu puisse rougir, ou que la plus scrupuleuse conscience doive se reprocher.