Part 2
Laissez-moi vous répéter une vérité que vous m'avez déjà, je crois, entendu dire... La première fois que je vous vis, je vous regardai comme un objet de compassion, et comme une femme bien ordinaire. L'arrangement de votre parure, quoique de mode, vous alloit mal et vous défiguroit... mais rien ne peut vous défigurer davantage, que de vouloir vous faire admirer et paroître jolie... Non, vous n'êtes pas jolie, Eliza, et votre visage n'est pas fait de manière à plaire à la dixième partie de ceux qui le regardent... mais vous avez quelque chose de plus que la beauté; et je ne crains pas de vous dire que je n'ai jamais vu une figure si intelligente, si bonne, si sensible; et il n'y eut et n'y aura jamais dans votre compagnie, pendant trois heures, un homme tendre et _sentimental_, qui ne soit ou ne devienne votre admirateur ou votre ami; bien entendu que vous ne preniez aucun caractère étranger au vôtre, et que vous paroissiez la créature simple et sans art, que la nature veut que vous soyez. Vous avez dans vos yeux et dans votre voix quelque chose de plus touchant, de plus persuasif qu'aucune autre femme que j'aie vue, ou dont j'aie entendu parler... mais ce degré de perfection inexprimable et ravissant, ne peut toucher que les hommes de la plus délicate sensibilité.
Si votre mari étoit en Angleterre, et si l'argent pouvoit m'acheter cette grace, je lui donnerois de bon cœur cinq cents livres, pour vous laisser assise auprès de moi deux heures par jour, tandis que j'écrirois mon voyage sentimental; je suis sûr que l'ouvrage en seroit meilleur, et que je serois remboursé plus de sept fois de ma somme...
Je ne donnerois pas neuf sous de votre portrait, tel que les Newhams l'ont fait exécuter... c'est la ressemblance d'une franche coquette; vos yeux, et votre visage du plus parfait ovale que j'aie jamais vu, qui par leur perfection doivent frapper l'homme le plus indifférent, parce qu'ils sont vraiment plus beaux que tous ceux que j'ai vus dans mes voyages, sont entièrement défigurés; les premiers par leurs regards affectés, et le visage par son étrange physionomie et l'attitude de la tête; ce qui est une preuve du peu de goût de l'artiste ou de votre ami.
Les ***, qui justifient le caractère que je leur ai donné une fois, d'être aussi tenaces que la poix ou la glu, ont envoyé une carte à Mistriss ***, pour lui apprendre qu'ils iroient chez elle vendredi... Elle leur a fait dire qu'elle étoit engagée... Second message pour l'inviter à se trouver le soir à Renelagh. Elle a fait répondre qu'elle ne pouvoit pas s'y rendre... elle pense que si elle leur laisse prendre le moindre pied chez elle, elle ne pourra jamais se défaire de leur connoissance, et elle a résolu de rompre avec eux tout-à-la-fois. Elle les connoît; elle sait bien qu'ils ne sont ni ses amis ni les vôtres, et que le premier usage qu'ils feroient de leur entrée chez elle seroit de vous sacrifier, s'ils le pouvoient, une seconde fois.
Ne permets pas, chère Eliza, qu'elle soit plus ardente pour tes propres intérêts que tu ne l'es pour toi-même. Elle me charge de vous réitérer la prière que je vous ai faite de ne pas leur écrire. Vous lui causerez, et à votre Bramine, une peine inexprimable: sois assurée qu'elle a un juste sujet de l'exiger; j'ai mes raisons aussi; la première est que je serois on ne peut pas plus fâché si Eliza manquoit de cette force d'ame que Yorick a tâché de lui inspirer...
J'avois promis de ne plus prononcer leur nom désagréable; et si je n'en avois reçu l'ordre exprès de la part d'une tendre femme qui vous est attachée, et qui vous aime, je n'aurois pas manqué à ma parole. Je t'écrirai demain encore, à toi, la meilleure et la plus aimable des femmes. Je te souhaite une nuit paisible; mon esprit ne te quittera point pendant ton sommeil. Adieu.
LETTRE VII.
Vous ne pouviez pas, Eliza, vous conduire autrement à l'égard du jeune officier. Il étoit contre toute politesse, je dis même contre l'humanité, de lui fermer votre porte. Il est donc susceptible, Eliza, d'une tendre impression, et avant qu'il soit quinze jours, tu crois qu'il sera éperdument amoureux de miss Light!... Oh! je crois, moi, et il est mille fois plus probable, que c'est de toi qu'il est amoureux, parce que tu es mille fois plus aimable... Cinq mois avec Eliza, et dans le même lieu, et un jeune officier!... tout sert mon opinion...
Le soleil, s'il pouvoit s'en défendre, ne voudroit point éclairer les murs d'une prison; mais ses rayons sont si purs, Eliza, si célestes, que je n'ai jamais entendu dire qu'ils fussent souillés pour cela. Il en sera de même des tiens, mon enfant chéri, dans cette situation et dans toutes celles où tu seras exposée, jusqu'à ce que tu sois fixée pour ta vie... mais ta discrétion, ta prudence, la voix de l'honneur, l'ame d'Yorick et ton ame, te donneront les plus sages conseils.
On arrange donc tout pour le départ!... mais ne peut-on pas nettoyer et laver votre cabine sans la peindre? La peinture est trop dangereuse pour vos nerfs; elle vous tiendra trop long-temps hors de votre appartement, où j'espère que vous passerez plusieurs momens heureux.
Je crains que les meilleurs de vos contre-maîtres ne le soient que par comparaison, avec le reste des matelots... Il en fut ainsi des... vous savez de qui je veux parler, parce que votre prudence fut en défaut lorsque... mais je ne veux pas vous mortifier. S'ils se conduisent décemment, et s'ils sont réservés, c'est assez, et autant que vous pouvez en attendre. Tu manqueras de secours et de bons avis, et il est nécessaire que tu les ayes... Garde-toi seulement des intimités; les bons cœurs sont ouverts, ils sont faciles à surprendre... Que le ciel te donne du courage dans toutes les terribles épreuves auxquelles il te met!...
Tu es le meilleur de ses ouvrages... Adieu, aime-moi, je t'en prie, et ne m'oublie jamais. Je suis, mon Eliza, et je serai pour la vie, dans le sens le plus étendu de ce mot,
Ton ami, YORICK.
_P. S._ Vous aurez peut-être l'occasion de m'écrire du Cap-Verd, par quelque vaisseau hollandois ou françois... de manière ou d'autre votre lettre me parviendra sans doute.
LETTRE VIII.
MA CHÈRE ÉLIZA,
Oh! je suis bien inquiet sur votre cabine... La couleur fraîche ne peut que faire du mal à vos nerfs; rien n'est si nuisible en général que le blanc de plomb... Prenez soin de votre santé, mon enfant, et de longtemps ne dormez pas dans cette chambre; il y en auroit assez pour que vous fussiez attaquée d'épilepsie.
J'espère que vous avez quitté le vaisseau, et que mes lettres vous rencontreront sur la route de Deal, courant la poste... Lorsque vous les aurez toutes reçues, ma chère Eliza, mettez-les en ordre... Les huit ou neuf premières ont leur numéro; mais les autres n'en ont point. Tu pourras les arranger en suivant l'heure ou le jour. Je n'ai presque jamais manqué de les dater. Lorsqu'elles seront rassemblées dans une suite chronologique, il faut les coudre et les mettre sous une enveloppe. Je me flatte qu'elles seront ton refuge, et que tu daigneras les lire et les consulter, lorsque tu seras fatiguée des vains propos de vos passagers... Alors tu te retireras dans ta cabine pour converser une heure avec elles et avec moi.
Je n'ai pas eu le cœur ni la force de les animer d'un simple trait d'esprit ou d'enjouement; mais elles renferment quelque chose de mieux, et, ce que vous sentirez aussi bien que moi, de plus convenable à votre situation... beaucoup d'avis et quelques vérités utiles... Je me flatte que vous y apercevrez aussi les touches simples et naturelles d'un cœur honnête, bien plus expressives que des phrases artistement arrangées... Ces lettres, telles qu'elles sont, te donneront une plus grande confiance en Yorick, que n'auroit pu le faire l'éloquence la plus recherchée... Repose-toi donc entièrement, Eliza, sur elles et sur moi.
Que la pauvreté, la douleur et la honte soient mon partage, si je te donne jamais lieu, Eliza, de te repentir d'avoir fait ma connoissance!...
D'après cette protestation que je fais en présence d'un Dieu juste, je le prie de m'être aussi bon dans ses grâces, que j'ai été pour toi honnête et délicat... Je ne voudrois pas te tromper, Eliza; je ne voudrois pas te ternir dans l'opinion du dernier des hommes, pour la plus riche couronne du plus fier des monarques.
Souvenez-vous que tant que j'aurai la plus chétive existence, que tant que je respirerai, tout ce qui est à moi, vous pouvez le regarder comme à vous... Je serois cependant fâché, pour ne point blesser votre délicatesse, que mon amitié eût besoin d'un pareil témoignage... L'argent et ceux qui le comptent ont le même but dans mon opinion, celui de dominer.
J'espère que tu répondras à cette lettre; mais si tu en es empêchée par les élémens qui t'entraînent loin de moi, j'en écrirai une pour toi; je la ferai telle que tu l'aurois écrite, et je la regarderai comme venue de mon Eliza.
Que l'honneur, le bonheur, la santé et les consolations de toute espèce fassent voile avec toi!... O la plus digne des femmes! je vivrai pour toi et ma Lydia... Deviens riche pour les chers enfans de mon adoption. Acquiers de la prudence, de la réputation et du bonheur, s'il peut s'acquérir, pour le partager avec eux, et eux avec toi... pour le partager avec ma Lydia, pour la consolation de mon vieil âge...
Une fois pour toujours, adieu... conserve ta santé, poursuis constamment le but que nous nous sommes proposé, la vertu et l'amour... et ne te laisse point dépouiller de ces facultés que le ciel t'a données pour ton bien-être.
Que puis-je ajouter de plus dans l'agitation d'esprit où je me trouve?... et déjà cinq minutes se sont écoulées depuis le dernier coup de cloche de l'homme de la poste... Que puis-je ajouter de plus?... que de te recommander au ciel, et de me recommander au ciel avec toi dans la même prière... dans la plus fervente des prières... afin que nous puissions être heureux, et nous rencontrer encore, sinon dans cette vie, au moins dans l'autre...
Adieu... je suis à toi, Eliza, à toi pour jamais: compte sur l'amitié tendre et durable
D'YORICK.
LETTRE IX.
Ah! plût à Dieu qu'il vous fût possible, mon Eliza, de différer d'une année votre voyage dans les Indes!... car je suis assuré dans mon cœur, que ton mari n'a jamais pu fixer un temps si précis pour ton départ.
Je crains que M. B*** n'ait un peu exagéré... je n'aime plus cet homme; son aspect me tue... Si quelque mal alloit t'arriver, de quoi n'auroit-il pas à répondre? J'ignore quel est au monde l'être qui méritât plus de pitié, ou que je pourrois haïr davantage... Il seroit un monstre à mes yeux!... Oh! plus qu'un monstre... Mais, Eliza, compte sur moi; que l'idée de tes enfans ne soit pas un souci de plus pour toi... Je serai le père de tes enfans.
Mais, Eliza, si tu es si malade encore... songe à ne retourner dans l'Inde que dans un an... Ecrivez à votre mari... Exposez-lui la vérité de votre situation... S'il est l'homme généreux et tendre que vous m'avez annoncé en lui... je crois qu'il sera le premier à louer votre conduite. On m'a dit que toute sa répugnance, pour vous laisser vivre en Angleterre, ne provient que de l'idée qu'il a malheureusement conçue que vous pourriez faire des dettes à son insçu, qu'il seroit obligé de payer... Quelle crainte!... Est-il possible qu'une créature aussi céleste que vous l'êtes, soit sacrifiée à quelques cents livres de plus ou de moins?... Misérables considérations!... O mon Eliza, si je le pouvois décemment, je voudrois le dédommager jusqu'au moindre sou de toute la dépense que tu as pu lui causer!... Avec joie je lui cédérois les moyens que j'ai de subsister... J'engagerois mes bénéfices, et ne me réserverois que les trésors dont le ciel a fourni ma tête pour ma subsistance future.
Vous devez beaucoup, je l'avoue, à votre mari... Vous devez quelque chose aux apparences et à l'opinion des hommes; mais Eliza, croyez-moi, vous devez bien autant à vous-même... Quittez Deal et la mer, si vous continuez d'être malade; je serai gratuitement votre médecin... Vous ne seriez pas la première de votre sexe que j'aurois traitée avec succès...
Je ferai venir ma femme et ma fille; elles pourront vous conduire, et chercher avec vous la santé à Montpellier, aux eaux de Barège, à Spa, par tout où vous voudrez... Elles suivront tes directions, Eliza, et tu pourras faire des parties de plaisir dans tel coin du monde où ta fantaisie voudra te mener... Nous irons pêcher ensemble sur les bords de l'Arno; nous nous égarerons dans les rians et fleuris labyrinthes de ses vallées; et alors tu pourras, comme je l'ai déjà entendu une ou deux fois, de ta voix douce et flexible, nous chanter, _je suis perdue, je suis perdue_... mais nous te retrouverons, mon Eliza.
Vous rappelez-vous l'ordonnance de votre médecin?... Je m'en souviens bien, elle étoit telle que la mienne... «Faites un exercice modéré; allez respirer l'air pur du midi de la France, ou celui encore plus doux du pays de Naples... Associez-vous pour la route quelques amis honnêtes et tendres...» Homme sensible! il pénétroit dans vos pensées... il savoit combien la médecine seroit trompeuse et vaine pour une femme, dont le mal n'a pris sa source que dans les afflictions de l'ame. Je crains bien, chère Eliza, que vous ne deviez avoir confiance qu'au temps seul; puisse-t-il vous donner la santé, à vous qui méritez les faveurs de la charmante déesse, par vos vœux enthousiastes envers elle!
Je vous révère, Eliza, pour avoir gardé dans le secret certaines choses qui, dévoilées, auroient fait votre éloge... Il y a une certaine dignité dans la vénérable affliction, qui refuse d'appeler à elle la consolation et la pitié... Vous avez très-bien soutenu ce caractère, et je commence à croire, amie aimable et philosophe, que vous avez autant de vertus que la veuve de mon oncle Tobie. Mon intention n'est pas d'insinuer par-là que mon opinion n'est pas mieux fondée que la sienne le fut sur celles de madame Wadman; et je ne crois pas possible à un _Trim_ de me convaincre qu'elle est également en défaut; je suis sûr que tant qu'il me restera une ombre de raison, cela ne sera pas.
En parlant de veuves... je vous en prie, Eliza, si vous l'êtes jamais, ne songez pas à vous donner à quelque riche Nabab... parce que j'ai dessein de vous épouser. Ma femme ne peut vivre long-temps; elle a déjà parcouru en vain toutes les provinces de France, et je ne connois pas de femme que j'aimasse mieux que vous pour la remplacer... Il est vrai que ma constitution me rend vieux de plus de quatre-vingt-quinze ans, et vous n'en avez que vingt-cinq... La différence est grande; mais je tâcherai de compenser le défaut de jeunesse par l'esprit et la bonne humeur... Swift n'aima jamais sa Stella, Scarron sa Maintenon, ou Waller sa Sacharissa, comme je voudrois t'aimer et te chanter, ô femme de mon choix! tous ces noms, quelque fameux qu'ils soient, disparoîtroient devant le tien, Eliza... Mandez-moi que vous approuvez ma proposition, et que semblable à cette maîtresse dont parle le Spectateur, vous aimeriez mieux chausser la pantoufle d'un vieux homme, que de vous unir au gai et jeune voluptueux... Adieu ma Simplicia.
Je suis tout à vous,
TRISTRAM.
LETTRE X.
MA CHÈRE ELIZA,
J'ai été sur le seuil des portes de la mort... Je n'étois pas bien la dernière fois que je vous écrivis, et je craignois ce qui m'est arrivé en effet; car dix minutes après que j'eus envoyé ma lettre, cette pauvre et maigre figure d'Yorick fut prête à quitter le monde. Il se rompit un vaisseau dans ma poitrine, et le sang n'a pu être arrêté que ce matin vers les quatre heures; tes beaux mouchoirs des Indes en sont tous remplis... Il venoit, je crois, de mon cœur... Je me suis endormi de foiblesse... A six heures je me suis éveillé, ma chemise étoit trempée de larmes. Je songeois que j'étois indolemment assis sur un sofa, que tu étois entrée dans ma chambre avec un suaire dans ta main, et que tu m'as dit... «Ton esprit a volé vers moi dans les dunes, pour me donner des nouvelles de ton sort; je viens te rendre le dernier devoir que tu pouvois attendre de mon affection filiale, recevoir ta bénédiction et le dernier souffle de ta vie...» Après cela tu m'as enveloppé du suaire; tu étois à mes pieds prosternée; tu me suppliais de te bénir. Je me réveille; dans quelle situation, bon Dieu! mais tu compteras mes larmes; tu les mettras toutes dans un vase... Chère Eliza, je te vois, tu es pour toujours présente à mon imagination, embrassant mes foibles genoux, élevant sur moi tes beaux yeux, pour m'exhorter à la patience et me consoler, toutes les fois que je parle à Lydia, les mots d'Esaü, tels que tu les as prononcés, résonnent sans cesse à mon oreille... «Bénissez-moi donc aussi, mon père...» Que la bénédiction céleste soit ton éternel partage, ô précieuse fille de mon cœur!
Mon sang est parfaitement arrêté, et je sens renaître en moi la vigueur, principe de la vie. Ainsi, mon Eliza, ne sois point alarmée... Je suis bien, fort bien... J'ai déjeûné avec appétit, et je t'écris avec un plaisir qui naît du prophétique pressentiment que tout finira à la satisfaction de nos cœurs.
Jouis d'une consolation durable dans cette pensée que tu as si délicatement exprimée, que le meilleur des êtres ne peut combiner une telle suite d'événemens, purement dans l'intention de rendre misérable pour la vie sa créature affligée! L'observation est juste, bonne et bien appliquée... Je souhaite que ma mémoire en justifie l'expression...
Eliza, qui vous apprit à écrire d'une manière si touchante?... Vous en avez fait un art dans sa perfection... Lorsque je manquerai d'argent, et que la mauvaise santé ne permettra plus à mon génie de s'exercer... je pourrai faire imprimer vos lettres, comme _les essais d'une infortunée Indienne_... Le style en est neuf, et seul il seroit une forte recommandation pour leur débit; mais leur tournure agréable et facile, les pensées délicates qu'elles renferment, la douce mélancolie qu'elles produisent, ne peuvent être égalées, je crois, dans cette section du globe, ni même, j'ose dire, par aucune femme de vos compatriotes...
J'ai montré votre lettre à mistriss B... et à plus de la moitié de nos littérateurs... Vous ne devez point m'en vouloir pour cela, parce que je n'ai voulu que vous faire honneur en cela... Vous ne sauriez imaginer combien vos productions épistolaires vous ont fait d'admirateurs qui n'avoient pas encore fait attention à votre mérite extérieur. Je suis toujours surpris, quand je songe comment tu as pu acquérir tant de grâces, tant de bonté et de perfection... Si attachée, si tendre, si bien élevée!... Oh! la nature s'est occupée de toi avec un soin particulier; car tu es, et ce n'est pas seulement à mes yeux, et le meilleur et le plus beau de ses ouvrages.
Voici donc la dernière lettre que tu dois recevoir de moi; j'apprends par les papiers publics que le comte de Chatham est entré dans les dunes, et je crois que le vent est favorable... Si cela est, femme céleste, reçois mon dernier adieu... Chéris ma mémoire... Tu sais combien je t'estime, et avec quelle affection je t'aime, de quel prix tu m'es. Adieu... et avec mon adieu, laisse-moi te donner encore une règle de conduite, que tu as entendu sortir de mes lèvres sous plus de mille formes; mais je la renferme dans ce seul mot:
RESPECTE-TOI!
Adieu encore une fois, Eliza! qu'aucune peine de cœur ne vienne placer une ride sur ton visage, jusqu'à ce que je puisse te revoir; que l'incertitude ne trouble jamais la sérénité de ton ame, ou ne réveille une pénible pensée au sujet de tes enfans... car ils sont ceux d'Yorick... et Yorick est ton ami pour toujours. Adieu, adieu, adieu.
* * * * *
_P. S._ Rappelle-toi que l'espérance abrége et adoucit toutes les peines... Ainsi, tous les matins, à ton lever, chante, je t'en prie, chante avec la ferveur dont tu chanterois une hymne, mon Ode à l'Espérance, et tu t'asseyeras à la table de ton déjeûner avec moins de tristesse.
Que le bonheur, le repos et _Hygée_ te suivent dans ton voyage! puisses-tu revenir bientôt avec la paix et l'abondance, pour éclairer les ténèbres dans lesquelles je vais passer mes jours! je suis le dernier à déplorer ta perte; que je sois le premier à te féliciter sur ton retour!
Porte-toi bien!
_Fin des Lettres à Eliza._
SERMONS
CHOISIS.
PRÉFACE.
_Ces Sermons sont sortis tout brûlans de mon cœur; je voudrois que ce fût là un titre pour pouvoir les offrir au sien... Les autres sont sortis de ma tête, et je suis plus indifférent sur leur réception._ C'est ainsi que Sterne caractérise lui-même ses sermons dans sa première lettre à Eliza, et leur lecture confirme l'idée qu'il en donne. On ne voit plus en effet ici l'auteur de Tristram Shandy enjamber son dada, galoper fantastiquement d'une idée à l'autre, et parcourant un horison qu'il se plaît à reculer, se dérober à la vue du lecteur qu'il aime à tromper. C'est un philosophe chrétien qui médite les écritures, et qui en extrait avec finesse une doctrine pure, autant amie de la religion que de l'humanité. Tout y respire la paix, la piété et la philantropie.
Si son imagination trop vive pour être long-temps modérée, s'échappe et se livre à quelques saillies étrangères à la dignité de la chaire, son cœur sensible vole aussitôt après elle pour la réprimer, la ramener, et tempérer cette gaieté par l'onction de sa morale. _Mes sermons_, disoit-il, _sont des housards qui frappent lestement un coup à droite et à gauche; mais on les verra toujours être les auxiliaires de la vertu._ Cette plaisanterie sentie, définit l'ouvrage; elle seule eût dû servir de préface.
On ne donne que seize sermons parmi les quarante-quatre imprimés en Angleterre; on ne pouvoit faire un choix plus étendu sans tomber dans le défaut si souvent reproché aux éditeurs, d'accumuler indifféremment tous les ouvrages d'un écrivain, et d'étouffer son génie sous un amas qu'il désavoueroit s'il vivoit. Ces sermons furent écrits sans prétention pour instruire les paroissiens confiés aux soins de Sterne. La célébrité qu'il acquit dans la suite excita le zèle intéressé de ses imprimeurs, et servit de passe-port à tout ce qu'ils s'empressèrent de ramasser, pour profiter de l'instant de faveur attachée à un nom connu. Le traducteur doit être plus sobre que les éditeurs.
Cette traduction est littérale, malgré les leçons du purisme. Peut-on traduire Sterne autrement sans le défigurer? Un moraliste, un historien sont rendus souvent par des tournures équivalentes, parce que leur mérite est dans les choses qu'ils écrivent; mais quand celui d'un auteur original consiste plus dans sa manière que dans sa matière, c'est cette manière qu'il faut constamment imiter; c'est alors qu'il faut craindre, qu'à force de polir une traduction, un coup de lime portant à faux, n'aplatisse un trait saillant, et n'efface l'empreinte de l'originalité précieuse au lecteur. Les Anglais ont craint de rendre _Montaigne_ inconnoissable en le traduisant. Les mots nouveaux, et les tournures hardies, même dans sa langue, sont notés en lettres italiques.
Ce n'est pas qu'en prescrivant de traduire littéralement un ouvrage original, il faille le faire, comme dit Montaigne, _à coup de dictionnaire_. Si le mot propre n'est pas inspiré par le génie présent de Sterne, il est inutile de le chercher ailleurs que dans cette inspiration. Il n'est pas dans un dictionnaire, et le froid a glacé le traducteur dans l'intervalle de ses recherches. Il faut enfin méditer et sentir Sterne pour le traduire; tout autre moyen est insuffisant.
Si l'on veut connoître plus au long le jugement singulier que cet écrivain portoit sur ses sermons, on peut recourir à la digression plaisante qui se trouve à la fin de l'histoire de Lefèvre, tome III, page 156 et suiv.
LE BONHEUR.
SERMON PREMIER.
«_Il en est qui disent: qui nous montrera les biens que nous désirons? Seigneur, tu as empreint sur nous un des rayons de ton visage._» Pseaume 4, v. 5 et 6.