Oeuvres complètes, tome 6

Part 18

Chapter 183,922 wordsPublic domain

Déesse de la santé,--fais que je boive ton breuvage salutaire à la source pure qui jaillit sous tes lois! Accorde-moi de respirer un air balsamique, de sentir les douces influences du soleil vivifiant.--Ami, je le ferai,--car si je ne vous vois dans quinze jours, le seizième je prendrai le coche de Douvres et j'irai sans vous, chercher les bords du _Rhône_, où vous me suivrez ensuite, si cela vous plaît; si vous ne le faites point, voyez quelle différence:--tandis que le jour de Noël vous vous couvrirez d'habits bien chauds, et ferez préparer un grand feu pour vous prémunir contre les brouillards, je m'assiérai sur le gazon à la douce chaleur du grand foyer de la nature qui éclaire, vivifie et réjouit tous les êtres.

Faites bien vos réflexions, je vous prie,--et que j'en apprenne bientôt le résultat, car je ne ne veux pas perdre un autre mois à Londres, fût-ce même par complaisance pour vous,--ou dans la vue de vous avoir pour compagnon de voyage, ce qui,--je dois en convenir, me seroit absolument personnel.

En attendant, et toujours, Dieu vous bénisse!

Je suis, très-cordialement, votre, etc.

LETTRE XXV.

A ... Ecuyer.

_Mercredi à midi._

Je me trouve toujours quelque fâcheuse affaire sur les bras: ce n'est pas, comme le soupçonnent quelques personnes de bonne humeur, faute de prendre assez de soin de ne pas blesser les gens; je n'en eus jamais le désir, mais uniquement faute d'être entendu.--Pope a très-bien peint l'embarras d'être réduit,

A s'escrimer sans second et sans juge.

Je pense que la citation est exacte.--En effet, un homme peut assez bien se tirer d'affaire sans second. Le génie, loin d'en avoir besoin, pourroit quelquefois en être embarrassé;--mais n'avoir pas de juge, c'est une mortification qui pénètre jusqu'au vif ceux qui sentent ou imaginent, ce qui revient à-peu-près au même, qu'un jugement impartial et équitable seroit leur récompense.

N'être jamais compris, et, ce qui en résulte naturellement, voir tous ses discours défigurés par l'ignorance, est cent fois pire que d'être calomnié malicieusement.--Le plus souvent, et presque toujours, la calomnie est un hommage que le vice paye à la vertu, et la folie à la sagesse.--L'homme sage voit d'un œil de pitié les efforts du calomniateur: ils tournent à son avantage;--semblable au philosophe qu'on dit avoir élevé un monument à sa propre gloire, avec les pierres que lui lançoit la malignité de ses compétiteurs.

La vertu sans la bonne réputation est une chose trop ordinaire pour qu'on doive en être surpris--quoi qu'on ne puisse s'empêcher d'en déplorer l'injustice: mais comme elle tient en quelque sorte à l'ordre général de la Providence, l'espérance et la résignation peuvent nous la faire supporter. Quant à ce qui n'intéresse que médiocrement la réputation, on peut pardonner à celui qui se moque des tournures qu'on donne le plus souvent aux intentions les plus honnêtes.

Je puis vous assurer bien positivement que je n'eus jamais moins d'amour-propre, ni moins d'envie de déployer mes talens,--quels qu'ils soient--que dans la circonstance qui a produit tant de fâcheries. Loin de montrer de la sévérité--j'étois tout complaisance et bonne humeur--mes esprits étoient à l'unisson de chaque pensée généreuse et riante,--en un mot, j'avois si peu l'idée d'offenser--_surtout les Dames_--qu'il n'y eut peut-être jamais de moment dans ma vie ou je fusse plus disposé à m'armer de toutes pièces, et à monter sur mon palefroi pour aller soutenir la cause de la Beauté molestée ou captive.--Cependant me voilà précisément regardé comme le monstre que j'étois prêt à combattre et à détruire.

Veuillez donc bien, de la manière que vous croirez la meilleure, faire part de toutes ces observations à madame H... dites-lui qu'elle a fait seulement ce que bien d'autres ont fait avant elle--c'est-à-dire, qu'elle a _mal conçu_, ou, comme il pourroit y avoir de l'équivoque dans ce mot, qu'elle m'a _mal entendu_.

Je suis prêt à faire mon apologie dans toutes les règles; et si la dame qui en sera l'objet est disposée à m'accorder un sourire, je recevrai le retour de sa faveur avec toute la reconnoissance qu'elle mérite; mais si elle présume qu'il soit plus à propos de se tenir toujours pour offensée--je ne manquerai pas de la citer au supplément de mon chapitre des droits et des injustices des femmes; et quoique, d'après une certaine combinaison des circonstances, je ne puisse jamais faire comprendre ce chapitre à mon oncle Tobie, je l'expliquerai si bien à tout le monde, qu'on pourra le lire en courant.

D'ailleurs, je ne suis pas inintelligible pour tous. Il y a quelques esprits qui n'ont nullement besoin d'avoir la clef de mes discours ou de mes ouvrages; et ceux-là--je parle des esprits--sont du premier ordre. Ceci me donne quelque consolation, et cette consolation augmente de poids et de mesure lorsque je pense que vous êtes de ce nombre.

Mais le papier et la claquette du facteur m'avertissent de faire--ce que j'aurois dû faire à l'autre page:--c'est de prendre congé de vous; adieu donc, et que Dieu vous bénisse!

Je suis très-cordialement, votre, etc.

LETTRE XXVI.

A ...

_Jeudi 1 Novembre._

Si j'étois ministre d'état--au lieu d'être curé de campagne;--ou plutôt, quoique je ne sache lequel est le meilleur des deux, si j'étois Souverain d'un pays, non comme _Sancho-Pança_, sans avoir aucune volonté à moi, mais avec tous les priviléges et toutes les immunités qui appartiennent à cette place; je ne souffrirois pas que l'homme de génie fût déchiré, humilié, ou même sifflé par celui qui ne pourroit pas rivaliser avec lui.--Cela signifie que je ne permettrois point que les sots d'aucune espèce osassent se montrer dans mes états.

Quoi!--direz-vous--n'y auroit-il pas quelque exception pour l'ignorant et le non-lettré?--aucun quartier à part pour ceux que la science n'auroit point illuminés, ou dont l'indigence auroit étouffé le génie?--Mon cher ami, vous ne m'entendez pas parfaitement:--ne supposez pas, je vous prie,--qu'on soit _sot_ pour n'être pas _instruit_--ni que pour être _instruit_, on ne puisse pas être _sot_.

Je ne tire pas mes définitions des lieux communs du collége, ni du _péricrane_ épais et moisi des compilateurs de dictionnaires, mais du grand livre de la Nature, qui est le volume du Monde et le code de l'expérience. J'y trouve qu'un _sot_ est un homme; (car maintenant je ne suis pas d'humeur à confondre les femmes dans cette définition) est un homme, dis-je, qui se croit autre chose que ce qu'il est dans la réalité--et qui ne sait comment faire un bon usage de ce qu'il est.

C'est la manière d'adapter les _moyens_ à la _fin_ qu'on se propose, qui caractérise une intelligence supérieure. La chétive haridelle dont _Yorick_ a depuis si long-temps fait son unique monture, si une fois on la met dans le droit chemin, arrivera plus tôt au terme de son voyage que le meilleur coureur de _Newmarket_, qui aura pris à gauche.

Souvent la _sagesse_ ne sait ni lire ni écrire, tandis que la _folie_ vous cite des passages de toutes les langues mortes et de la moitié des vivantes. Veuillez donc bien, je vous prie, ne pas vous former une mauvaise,--c'est-à-dire, une fausse idée, de ce royaume de mon invention;--car si jamais je le possède, vous pouvez être sûr que vous y aurez un bon traitement, et que vous y vivrez à votre aise, comme le feront tous ceux qui y vivront avec honneur.--Mais au point.

Au point, ai-je dit?--Hélas! il y a tant de _zig-zags_ dans ma destinée, qu'il m'est impossible de filer droit en écrivant une pauvre lettre--encore une lettre d'ami, et je ne la recommencerai pourtant pas;--car il m'arrive une visite que je ne puis renvoyer--qui m'oblige à finir une page ou deux, peut-être même trois, plus tôt que je ne l'aurois fait. Je vais donc plier ma lettre telle qu'elle est,--en ajoutant seulement un Dieu vous bénisse!--ce qui, toutefois, est le désir le plus constant et le plus sincère de

Votre affectionné, etc.

LETTRE XXVII.

A ...

_Dijon, 9 Novembre 1769._

MON CHER AMI,

Je vous recommande,--non pas peut-être par-dessus tout, mais très certainement par-dessus beaucoup de choses,--de vous servir de votre propre intelligence, un peu plus que vous ne le faites; car, croyez-moi, une once de celle-ci vous sera plus avantageuse qu'une livre de celle des autres. Il y a une sorte de timidité qui, comme objet de spéculation, rend la jeunesse aimable; mais vu l'humeur actuelle du monde, c'est, dans la pratique, une chose vraiment incommode, pour ne pas dire dangereuse.

Il existe, au contraire, une mâle confiance qu'on ne sauroit avoir trop tôt, parce qu'elle provient du sentiment des bonnes qualités que l'on possède et des heureuses acquisitions que l'on a faites: il n'est pas moins à propos de s'en parer aux yeux du monde, que de prendre un casque au jour du combat. Nous en avons besoin comme d'une protection, contre les insultes et les outrages des autres; car dans les circonstances qui vous sont particulières, je ne la considère que comme une qualité purement défensive,--propre à empêcher que vous ne soyez cule-buté par le premier ignorant, le premier sot, ou l'insolent faquin qui verra que votre modestie étouffe votre mérite.

Mais je ne vous dis ceci qu'en passant.--J'en laisse l'application à votre propre discernement et à votre bon sens, dont je n'écrirai pas tout ce que je pense, ni ce qu'en pensent quelques autres personnes qui le jugent favorablement.

Depuis que j'ai mis le pied sur le continent, je me trouve tellement mieux, que ma vue seule vous feroit du bien,--et vous en auriez encore davantage à m'entendre; car j'ai recouvré ma voix dans ce climat générateur. Loin d'avoir de la peine à me faire entendre de l'autre côté de la table, je serois maintenant en état de prêcher dans une cathédrale.

Tout le monde est ici dans l'ivresse du contentement. La vendange a été très-abondante, et elle est maintenant sous le pressoir. Tous rayonnent de plaisir, et toutes les voix sont au ton de la joie.--Quoique j'aille aussi vîte qu'il m'est possible d'aller, et que malgré cela la mort me talonne au point qu'il ne me paroît pas prudent de prendre le temps de jeter un regard en arrière, je ne puis cependant résister à la tentation de sauter hors de ma chaise, et de passer tout le soir sur un banc à considérer les danses que forment ces fortunés habitans, après les travaux de la journée. C'est ainsi que, par un bienfait de la Providence, sur les vingt-quatre heures, ils trouvent le secret d'en passer au moins deux ou trois à oublier qu'il existe dans ce monde quelque chose qui ressemble au travail et aux soucis.

Cet innocent oubli de la peine est l'art le plus heureux de la vie; et la philosophie, avec tout son attirail de préceptes et de maximes, n'a rien qui lui soit comparable. En effet, je suis convaincu que la joie--modérée, et réglée sur de bons principes,--est parfaitement agréable à l'Etre bienfaisant qui nous a créés;--qu'on peut rire, chanter, et même danser,--sans offenser le ciel.

Je ne pourrai jamais,--non, je le dis bien positivement, il ne sera jamais en mon pouvoir de croire qu'on nous ait envoyés dans ce monde pour le traverser mélancoliquement. Tout ce qui m'entoure m'assure le contraire.--Les danses et les concerts rustiques que je vois et que j'entends de ma fenêtre, me disent que l'homme est fait pour la joie. Aucun cerveau fêlé de moine Chartreux,--tous les moines Chartreux du monde,--ne me feroient jamais revenir de cette opinion.

_Swift_ dit, _vive la bagatelle_! Moi je dis, _vive la joie_, qui, j'en suis sûr, n'est point _bagatelle_. C'est, à mon avis, une _chose sérieuse_, et le premier des biens pour l'homme.

Puissiez-vous, mon cher ami, continuer d'en avoir toujours une ample provision dans votre magasin!--Qu'il ressemble à la _cruche de la veuve_, c'est-à-dire, qu'il ne soit jamais à sec!

J'attends de recevoir quelque nouvelle de vous de _Lyon_, et c'est de là que je vous en enverrai d'ultérieures sur mon compte:--en attendant, et dans tous les temps, Dieu vous bénisse!--croyez que

Je serai toujours bien véritablement et affectueusement votre, etc.

LETTRE XXVIII.

A ...

_Lyon, 15 Novembre._

J'ai fait la route la plus délicieuse,--quoique dans une _désobligeante_, et par conséquent seul. Mais quand le cœur et l'esprit sont dans une parfaite harmonie, et lorsque chaque sensation subordonnée se met bien à l'unisson, il ne se présente aucun objet qui ne produise le plaisir.--D'ailleurs, tel est le caractère de ce peuple fortuné, vous voyez le sourire sur tous les visages, et de tout côté vous entendez les accens de la joie.--Au moment où je vous écris, j'ai sous ma fenêtre une bonne femme qui joue de la vielle à un groupe de jeunes gens qui dansent avec une gaieté bien plus apparente, et je crois aussi plus _réelle_, que ne peut l'être celle de vos brillantes assemblées d'_Almack_.

J'aime ma patrie autant que peut l'aimer aucun de ses enfans,--je connois toute la solidité des vertus caractéristiques du peuple qui l'habite;--mais dans le jeu du bonheur, il ne fait pas sa partie avec la même attention, ou n'y réussit pas aussi bien qu'on le fait dans ce pays-ci.--Je n'entrerai point dans l'examen de la différence physique ou morale qu'on remarque entre les deux nations;--cependant, je ne puis m'empêcher d'observer que, tandis que le François possède une gaieté de cœur, qui toujours affoiblit et quelquefois dissipe le chagrin, l'Anglois en est encore à l'ancien temps des François, et continue à se divertir _moult tristement_.

Combien de fois, dans nos _assemblées d'York_, n'ai-je pas vu un couple au-dessous de trente ans danser avec autant de gravité que s'il eût fait un travail mercenaire, dont il eût craint de ne pas être payé: tandis qu'ici je vois des jeunes gens brûlés du soleil et des filles de travail quitter un assez maigre dîner, le cœur palpitant de joie,--pour s'agiter au son du haut-bois, et frapper la terre en cadence avec leurs sabots.

On ne me persuadera jamais qu'il n'y ait point une Providence, et une Providence gaie qui gouverne ce pays-ci. Avec tous les biens imaginables, nous sommes toujours graves, et dans le chagrin nous ne savons que raisonner avec nous-mêmes, tandis qu'ici--sans presque d'autre bien _que le soleil_--on est content de son état.

Mais l'Etre bon, qui nous a tous créés, donne à chacun une portion de bonheur, conformément à sa sagesse et à son plaisir; car rien n'est au-dessous de sa vigilante Providence,--_elle modère même l'haleine des vents pour l'agneau privé de sa toison._

Ces réflexions m'ont fait perdre de vue mon objet; car ce n'est que pour me plaindre que j'ai rapproché la chaise de la table et mis la plume dans l'encrier: c'étoit mon unique dessein,--parce que j'ai envoyé plusieurs fois à _poste restante_ sans qu'on ait pu me rapporter une lettre de vous. Quoique je sois dans la plus grande impatience de continuer mon voyage vers les _Alpes_, et qu'il me soit impossible de tranquilliser mon esprit jusqu'à ce que j'aye reçu de vos nouvelles; cependant, par un effet de mon caractère sympathique, le contentement et la bonne humeur des gens qui m'environnent a tellement pris sur moi, que je reste ici, dans mon habit noir, avec mes pantouffles jaunes, aussi tranquille que si j'y étois à demeure, et que je n'eusse plus de chemin à faire. Dieu sait pourtant le joli tour qui me reste à décrire avant que je puisse vous embrasser.

Vous savez que je ne suis pas dans l'usage de rien effacer; sans quoi je raturerois les douze dernières lignes que je viens d'écrire; car au moment où je les terminois, votre lettre et deux autres viennent de m'arriver et de me satisfaire sur tous les points.--Réellement si je pensois que vous vinssiez me surprendre, je traînerois encore.--A tout événement nous nous rencontrerons à _Rome_,--à _Rome_,--et demain matin je prends des ailes pour y accélérer mon arrivée.

Je desire sincèrement que ma lettre puisse vous dépasser,--c'est-à-dire, que vous soyez en chemin avant qu'elle soit arrivée en Angleterre.--Dans tous les cas, mon cher garçon, nous nous verrons à Rome. Jusqu'alors--portez-vous bien:--là, et partout ailleurs,--je serai toujours

Votre très-fidèle et très-affectionné, etc.

LETTRE XXIX.

A ...

_Rue de Bond._

Je crains bien d'avoir fini, pour le reste de mes jours, de plaisanter, de rire et d'amuser les autres, soit hommes, femmes ou enfans, et de devenir grave et solennel; dispensant la stupide sagesse comme on a prétendu jusqu'ici que je départois la folie à mes paroissiens et à mes paroissiennes.

A vous dire le vrai,--je commençai cette lettre hier matin, et je fus interrompu par une demi-douzaine d'oisifs qui vinrent me chercher pour m'associer à leur paresse et pour rire avec eux. L'un d'eux me força de dîner chez lui, avec sa sœur qui me parut un être du premier ordre, et qui fait quelque chose d'absolument semblable à la résolution avec laquelle j'ai commencé cette lettre, indigne de la plume qui l'écrit.

En bonne foi, cette femme est charmante au-delà de toute expression; c'étoit elle qui avoit préparé le thé: elle m'en présenta une tasse plus délicieuse que le nectar.

Pour le dire en passant, elle desire extraordinairement de faire votre connoissance;--ce n'est pas, vous pouvez m'en croire, d'après le compte que je lui ai rendu de vous, mais d'après les éloges que lui en ont faits des personnes qu'elle dit être de la première classe. Vous pouvez être bien sûr cependant que je ne les ai pas désavoués, et que mon témoignage ne vous a pas été contraire.--Lors donc que vous le désirerez, je vous présenterai pour que vous ayez l'honneur de lui baiser la main, et d'augmenter la liste des fidèles qui vont en adoration dans le temple d'un si rare mérite.

Je pense réellement que s'il y a sur la terre une femme propre à faire votre bonheur et à vous inspirer de l'amour, par-dessus le marché,--ce qui, je crois, seroit l'unique moyen de vous rendre heureux,--je pense, dis-je, que cette tâche est réservée à ce caractère enchanteur. En effet, si vous commandiez à mon foible pinceau de vous décrire la beauté dont la tendresse pourra vous guérir des maux de cœur et des inquiétudes sans nombre qui vous assailliront infailliblement sur le passage de la vie; je choisirois cette excellente et divine créature. Mon esprit de _chevalerie errante_ lui a déjà dit qu'elle étoit ma _Dulcinée_;--mais je déposerai bien volontiers mon armure, et je briserai ma lance pour faire votre _ange_ conservateur de la _dame de mes pensées_.

Je crois n'avoir pas besoin de vous rappeler mon affection pour vous; il m'est justement venu quelques idées à votre sujet, qui m'ont tenu éveillé la nuit dernière, lorsque j'aurois dû être enseveli dans un profond sommeil;--mais je me réserve de vous les communiquer au coin de mon feu, ou du vôtre, et je voudrois bien ce soir vous avoir auprès du mien. Je ne crois pas de ma vie avoir rien désiré aussi ardemment.

Au nom de la fortune, dites-moi donc, je vous prie, ce qui peut vous retenir à cinquante lieues de la capitale, dans un temps où, pour votre propre intérêt, j'aurois un si grand besoin de vous?

Je vous entends vous écrier,--qu'est-ce que tout cela signifie?--je vous vois presque déterminé à jeter ma lettre au feu, parce que vous n'aurez pu y trouver le nom de la belle. Mon bon ami, je suis parfaitement en règle sur cet article;--car vous pouvez être sûr que mon intention n'a jamais été de confier son nom à cette feuille de papier. Je vous ai parlé de la divinité; le reste, vous le trouverez inscrit sur l'autel.

Je ne fus jamais plus sérieux que je le suis dans ce moment-ci; prenez donc bien vîte la poste pour vous rendre dans cette ville: j'en serai parti si vous n'arrivez bientôt, et alors je ne sais ce que deviendront toutes les bonnes intentions que j'ai _maintenant_ pour vous;--à la vérité, je ne crains pas d'en manquer dans le temps futur;--car dans tous les événemens, dans toutes les circonstances, et partout,

Je suis très-cordialement et très-affectueusement votre, etc.

LETTRE XXX.

A ...

_Vendredi._

Peut-être, mon cher ami, c'est pour vous le temps de chanter, et je m'en réjouis;--mais ce n'est pour moi celui de danser.

Vous reconnoîtrez à la manière dont cette lettre est écrite, que si je figure dans ce genre--ce doit être à la danse d'_Holbein_.

Depuis ma dernière lettre, un autre vaisseau s'est brisé dans ma poitrine, et j'ai perdu assez de sang pour abattre l'homme le plus robuste: il est donc plus facile d'imaginer que de décrire ce que cette révolution a produit sur mon individu décharné et flanqué de toute sorte d'infirmités.--En effet, ce n'est qu'avec peine et seulement dans quelques intervalles de repos, qu'il m'est possible de traîner ma plume. Sans le grand empressement de _mes esprits_, qui m'aident pour quelques minutes de leur précieux mécanisme, il n'eût pas été en mon pouvoir de vous remercier du tout:--je ne puis cependant le faire comme je le devrois, pour vos quatre lettres restées si long-temps sans réponse, et notamment pour la dernière.

J'ai réellement cru, mon bon ami, que je n'aurois plus le plaisir de vous voir. Le hideux squelette de la mort sembloit avoir pris son poste au pied de mon lit, et je n'avois pas le courage de m'en moquer comme je l'ai fait jusqu'ici:--je baissois donc patiemment la tête, sans la moindre espérance de la relever jamais de dessus mon oreiller.

Mais, de manière ou d'autre, la mort a, je crois, pour le moment, changé de visée,--et j'espère que nous pourrons encore nous embrasser une fois. La seule chose que je puisse ajouter, c'est que tant que je vivrai, je serai toujours

Votre très-affectionné, etc.

LETTRE XXXI.

A ...

_Rue de Bond, le 8 Mai._

En lisant votre dernière lettre, j'ai senti le degré d'énergie auquel peut s'élever une passion tendre et honnête.--L'histoire que vous me racontez doit être placée parmi les relations les plus touchantes des misères, et en même temps des efforts heureux de la bienveillance humaine. Il se trouva que je l'avois hier dans ma poche, en déjeûnant avec Mistriss M... et faute de pouvoir lui donner quelque chose d'aussi bon de mon propre fonds, je lui lus en entier votre lettre,--mais ce n'est pas tout; car, ce qu'il y eut de plus flatteur, (c'est-à-dire, de plus flatteur pour vous) c'est qu'elle voulut la lire elle-même; ensuite elle me pria de ne pas différer l'occasion de vous présenter vous à sa table, et à vous celle qui en est la maîtresse. Je lui parlai de l'incivile distance de quelque centaines de milles, au moins, qui se trouvent entre nous; mais je promis et je jurai,--car je fus obligé de faire l'un et l'autre,--que dès que je pourrois me saisir de votre main, je vous conduirois à _son vestibule_.--Je commence réellement à croire que, par vous, j'obtiendrai quelque crédit.

Je n'ai pas de peine à me persuader que l'amour soit sujet à des paroxismes violens, comme la fièvre; mais tant de plaisir accompagne cette passion: en général, elle produit des sympathies si douces;--quelquefois elle est si promptement, et souvent si facilement guérie, qu'en vérité je ne puis plaindre ses disgraces du même ton de pitié dont j'accompagne mes visites consolatrices à des infortunes moins ostensibles.--Dans la triste et dernière séparation des amis, _l'espérance_ nous console par la perspective d'une éternelle réunion, et la _religion_ nous porte à y croire:--mais, dans l'histoire mélancolique que vous rapportez, je vois ce qui m'a toujours paru le spectacle le plus désespérant que puisse offrir la sombre région des misères humaines. Je me figure la pâle contenance de quelqu'un qui a vu les plus beaux jours, et qui succombe au désespoir de les voir renaître. L'homme abattu par une infortune non méritée, et privé de toute espèce de consolation, est dans un état sur lequel l'ange de la pitié verse le trésor de ses larmes.