Oeuvres complètes, tome 6

Part 17

Chapter 173,908 wordsPublic domain

Je me rappelle une circonstance à laquelle je ne puis jamais songer sans m'en estimer plus, et vous en aimer mieux;--car outre qu'elle m'est on ne peut pas plus flatteuse, elle annonce que vous possédez une source de sensibilité qui doit rendre votre vie heureuse et honorable, quelque accident qui puisse la traverser:--avec cette précieuse qualité, l'infortune ne pourra jamais vous abattre; et quoique la folie, les passions, le vice même puissent obscurcir ou affoiblir, pour un temps, l'excellence de votre caractère, il ne sera jamais en leur pouvoir de la détruire.--Ceci se rapporte à ce léger trait d'une sensibilité délicate qui vous échappa l'hiver dernier;--quoique je l'aye raconté plusieurs fois à d'autres avec le plus grand éloge, je ne m'étois pas encore avisé de vous en parler à vous-même; mais le moment est venu de le faire, et mon esprit m'y pousse d'une manière irrésistible. Je me trouve, pour cela, dans des dispositions convenables, et qui, je crois, me sont naturelles.

Vous devez vous rappeler que le mois de janvier dernier vous vîntes me trouver un soir, lorsque j'étois dans mon lit malade, rue de Bond;--vous ne devez pas avoir oublié non plus que vous passâtes la nuit entière au chevet de mon lit, remplissant tous les devoirs d'une amitié tendre et pieuse.--Je croyois avoir le squelette de la mort à mes talons;--je pensois même qu'il alloit me prendre à la gorge,--et je vous en parlai beaucoup.--Enfin, il plut au ciel que ce moment ne fût pas le dernier de ma vie, quoique ce fût bien en conscience que je prophétisasse ma fin lorsque je disois que je ne comptois pas passer l'hiver.--Je crois, mon cher ami, vous dis-je, que bientôt je ne serai plus.--Je ne le crois pas, répondîtes-vous en me serrant la main, et poussant un soupir qui partant de votre cœur, vint droit au mien;--cependant--craignant que la chose ne fût que trop vraie, vous eûtes la bonté d'ajouter: j'espère que vous me permettrez d'être toujours avec vous, afin que je ne perde pas une minute de l'avantage consolant de votre société, tant que le ciel me permet d'en jouir.--

Je ne fis aucune réponse; je ne le pouvois pas:--mais mon cœur en fit une alors, et il continuera de la faire jusqu'à ce qu'il soit _une motte de terre de la vallée_.

Voilà d'où je tire la certitude que vous quitterez sans regret le tourbillon du plaisir, pour venir vous asseoir sous mon chèvre-feuille qui se pavane actuellement comme une nymphe du Renelagh, et pour m'accompagner chez mes nones, à qui je fais la pension d'une visite tous les soirs.--Nous pouvons aller à vêpres avec elles: nous revenons ensuite à la maison, où la crême et le caillé nous attendent; et nous y rapportons des sentimens mille fois préférables à ceux que peuvent réellement procurer tous les plaisirs et toutes les beautés du monde.

Je travaille à faire deux autres volumes pour amuser, et, comme je l'espère aussi, pour instruire le monde mélancolique et podagre;--j'y déclare solennellement que mon attachement pour des amis tels que vous est le seul motif qui me fasse désirer de me survivre; mais peut-être est-ce par cette vanité que mon amour-propre ne me permet pas de nommer stérile; cette vanité, dis-je, qui veut qu'après avoir tressé une couronne pour ma petite gloriole, je finisse encore par y ajouter quelques feuilles.

Venez donc: que je puisse vous lire les pages à mesure qu'elles tomberont de ma plume; et soyez le _Mentor_ de _Tristram_ comme vous l'avez été d'_Yorick_.--A tout événement,--je suis sûr que vous n'irez point à York sans passer chez moi: mon triomphe sera complet sur _lady Lepel_, etc. si je puis vous arracher un mois entier au brillant centre d'attraction qui vous entraîne si naturellement. Sur ce, Dieu vous bénisse, et croyez que je suis avec toute la sincérité possible,

Votre très-affectionné, etc.

LETTRE XIX.

A ...

_Bischopthort, vendredi soir._

Je n'ai vu qu'un moment la charmante madame _Vesey_; elle n'en a pas moins essayé de me tourner la tête avec sa belle voix et ses mille autres grâces: quoique casuiste, je ne déciderai point sur quelles raisons elle pourroit justifier une pareille tentative; je ne le demanderai pas non plus à mon bon ami l'Archevêque; car c'est de sa maison où me retient sa bonté hospitalière, que je vous adresse cette lettre.

Je regrette cependant les tours que nous faisions ensemble dans Renelagh lorsqu'il étoit désert: c'est précisément dans cet état qu'il me plaisoit le mieux, parce qu'à chaque sensation délicieuse, il nous étoit libre d'oublier qu'il y eût dans la salle d'autres personnes--que nous.

Vous m'entendez assez, j'en suis sûr, quand je parle de ce sentiment exquis de la perfection du beau sexe;--mais je pense que c'est surtout lorsqu'une femme est assise ou marche à votre côté,--et qu'elle est tellement maîtresse de toutes vos facultés, qu'il semble qu'il n'y ait que vous deux dans l'univers;--lorsque vos deux cœurs étant parfaitement à l'unisson, ou pour mieux dire dans une harmonie complète, rendent les mêmes accords,--poussent les fleurs de l'esprit et du sentiment sur une même tige.

Ces heures délicieuses,--que les cœurs tendres et vertueux savent extraire des saisons mélancoliques de la vie, forment un ample correctif aux peines et aux troubles que les plus heureux d'entre nous sont condamnés à souffrir.--Elles versent le jour le plus brillant sur un triste paysage, et forment une espèce de refuge contre le vent et la tempête.

Avec une compagne chérie, la chaumière que l'humble vertu a construite à côté d'un bosquet de chevre-feuille, l'emporte infiniment sur toute la magnificence des palais des monarques.--Dans cette heureuse position, la bruyère odorante a pour nous le parfum de l'Arabie; et Philomèle dût-elle refuser de venir s'établir sur les branches de l'arbre solitaire qui nous ombrage, pourvu que j'entende la voix de ma bien aimée, elle suffit à mon extase; le son harmonieux des sphères célestes n'y pourroit rien ajouter.

Il y a quelque chose de singulièrement satisfaisant, mon cher ami, dans l'idée de se dérober au monde;--et quoiqu'elle ait toujours été d'une grande consolation pour moi, je n'en ai jamais été plus fier que lorsque j'ai pu l'effectuer au milieu même de la foule.--Cependant, lorsque cette foule nous presse et nous entoure, je ne connois que le pouvoir magique de l'amour qui puisse produire cette espèce d'_aberration_:--l'amitié, quelle que soit l'étendue de son empire,--la pure amitié n'a pas ce privilége.--Il faut un sentiment plus énergique pour plonger l'ame dans cet oubli délicieux.--Hélas! il est aussi doux qu'il est de peu de durée;--car, comme une sentinelle vigilante, le souci, toujours alerte et toujours envieux, nous arrache bientôt à ce délire enchanteur.

Quant à vous, mon ami, la réalité se mêle quelquefois à vos songes; et moi, tout en jouissant de votre bonheur, j'exerce mon imagination à m'en créer le simulacre.--Je m'assieds donc sur le gazon; je m'y place en idée à côté d'une femme charmante,--aussi aimable, s'il est possible, que madame V--; je cueille des fleurs et j'en forme un bouquet que j'arrange sur son sein, je lui raconte ensuite quelque histoire tendre et intéressante:--si ses yeux se mouillent à mon récit, je prends le mouchoir blanc qu'elle tient dans sa main, j'en essuie les larmes qui coulent sur ses belles joues, je m'en sers également pour essuyer les miennes:--c'est ainsi que la douce rêverie donne des ailes à l'heure paresseuse; elle verse un baume consolant dans mes esprits, et me dispose à rejoindre mon oreiller.

Désirer que le souci ne plaçât jamais ses épines sur le vôtre, ce seroit sans doute former des vœux inutiles; mais vous souhaiter la vertu qui en émousse les pointes, et la continuité des sensations qui quelquefois les arrachent, n'est pas, je crois, un souhait indigne de l'amitié avec laquelle,

Je suis, votre très-affectionné, etc.

_P. S._ Lydie m'écrit qu'elle a fait un amant.--Pauvre chère fille!--

LETTRE XX.

A ... Ecuyer.

_Dimanche au soir._

N'imaginez pas, mon cher, et ne souffrez pas je vous prie, qu'aucun esprit froid et méthodique vous persuade--que _la sensibilité est un mal._ Vous n'avez pas eu à vous plaindre de vous en être rapporté à moi sur d'autres objets. Vous pouvez donc m'en croire lorsque je dis--que la sensibilité est un des premiers biens de la vie--et le plus bel ornement de l'homme.

Vous ne vous expliquez pas entièrement avec moi, ce qui, par parenthèse, n'est pas très-joli de votre part; mais d'après le contenu de votre lettre, que j'ai maintenant sous les yeux, je suppose que vous avez été dupe de quelque personnage artificieux:--je suis même tenté de croire qu'il s'agit de quelque _adroite C..._ et que, plein du tour qu'on vous a joué, l'esprit piqué, l'amour-propre en alarmes, vous voulez, permettez-moi de vous le dire, que votre sensibilité soit la victime de votre humeur. Et ce qu'il y a de pire encore, c'est que vous m'écrivez comme si vous vous croyiez réellement de sang-froid, dans toutes les prétendues observations que vous m'adressez à ce sujet.

Soyez bien sûr, mon cher ami, que si je ne regardois les sentimens que renferme votre dernière lettre comme l'effet d'un moment de délire;--si je pouvois me persuader que vous les eussiez écrits dans un temps de calme et de réflexion;--je vous croirois perdu sans retour, et je bannirois toute espérance de vous voir jamais parvenir à quelque chose de grand et de sublime.

J'allois presque vous dire--et pourquoi ne le ferois-je pas?--qu'il y a une sorte de duperie aimable, qui l'emporte autant sur la lourde précaution de la sagesse du monde, que le son de la basse sur celui d'un âne qui brait de l'autre côté de ma palissade.

Si j'entendois quelqu'un se glorifier de n'avoir jamais été dupe,--je craindrois fort que dans un temps ou un autre, il ne fournît l'occasion de le regarder comme une ame basse et un plat coquin.

Cette doctrine vous paroîtra fort étrange;--mais, quoiqu'il en soit,--je ne rougis pas de l'adopter.--Que diriez-vous d'un homme qui ne seroit ni humain, ni généreux, ni confiant?--Ce que vous en diriez,--je le conçois;--vous penseriez qu'un tel homme est propre aux trahisons, aux piéges, aux rapines.--Cependant la duperie,--la fraude--nommez-les comme il vous plaira,--sont continuellement aux trousses des vertus dont nous venons de parler; elles les suivent comme leur ombre. Semblable à tous les autres biens de ce monde, la vertu, quoique le plus précieux de tous, est cependant d'une nature mixte; ses inconvéniens, si toutefois ils méritent ce nom, forment la base sur laquelle repose l'importance de ses fonctions et la supériorité de son essence.

La sensibilité se montre souvent sous une apparence de folie;--mais sa folie est aimable; ce n'est pas que j'approuve ses excès,--ou l'obéissance aveugle à l'impulsion qui les produit: cependant j'embrasserois de bon cœur celui qui ôteroit son manteau de dessus ses épaules--pour en envelopper un malheureux qui grelote et qui n'a rien pour se couvrir.

La _discrétion_ est une qualité bien froide;--je ne serois pourtant pas fâché que vous en eussiez assez pour diriger votre sensibilité sur des objets convenables;--mais ne l'étendez pas plus loin; un pas de plus pourroit vous être funeste;--il seroit possible qu'il arrêtât la source vivifiante de toute vertu; cette source qui, j'en suis sûr, ne cessera de couler dans votre ame, et ne souffrira pas qu'une mortelle aridité vous dessèche le cœur.

En effet, la sensibilité est la mère de toutes ces impressions délicieuses qui donnent une couleur plus brillante à nos joies, et nous font verser des larmes de ravissement.--Des hommes plus sages que moi pourront vous instruire sur cette matière, et vous dire combien elle mérite d'occuper notre pensée.

Je vous laisse donc à vos propres méditations.--Je leur souhaite une heureuse issue, ainsi qu'à tout ce que vous entreprendrez, et suis bien véritablement,

Votre très-affectionné, etc.

LETTRE XXI.

A ...

_Rue de Bond, jeudi matin._

Vous voulez donc bien, mon cher ami, vous fâcher contre les journalistes?--Je n'ai pas à beaucoup près cette complaisance;--mais comme ce n'est que pour moi que vous prenez de l'humeur,--je vous en fais, ainsi que je dois, mille et mille remercîmens.

Je ne sais en vérité pas à qui je suis redevable d'un aussi généreux service.--Je serois fort embarrassé de dire si je le dois à toute la société, ou au morosisme de quelque individu.--Je n'ai jamais fait pour cela la moindre perquisition.--Après tout, qu'en résulteroit-il?--Voudrois-je leur donner dans mes écrits l'immortalité qu'il ne trouveront jamais dans les leurs?--Laissons les ânes braire comme il leur plaît: je traiterai leurs seigneuries à ma manière comme elles le méritent,--et cette manière leur plaira moins qu'aucune autre.

Il existe une malheureuse classe de gens qui cherchent continuellement à faire de la peine à ceux qui valent mieux qu'eux; mais ma coutume a toujours été de ne pas me formaliser des éclaboussures qu'on jette sur mon habit;--car elles n'en ont jamais passé la doublure,--surtout celles qu'ont lancées cette envie, cette ignorance et ces caractères pervers qui se trouvent à une aussi grande distance de mes écrits.

Je me réjouis pour vingt bonnes raisons que je vous déduirai dans la suite, de ce que Londres se trouve sur votre chemin entre le comté d'Oxford et Suffolk; et l'une de ces raisons, je vais vous la dire maintenant:--c'est que vous pouvez m'être d'un très-grand secours; je désirerois donc que vous vous disposassiez à me rendre un bon office, si je ne savois fort bien que vous êtes toujours prêt à le faire.

La ville est si déserte que, quoique j'y sois depuis vingt-quatre heures, je n'ai vu que trois personnes de connoissance; Foote, au spectacle,--Sir Charles Davers, au café de Saint-James, et Williams, qui, comme un oiseau de passage, prenoit son vol pour Brigthelmstone, où l'on m'a dit qu'il fait sa cour à une femme charmante, avec tout le succès que ses amis peuvent lui souhaiter.

L'unique chose qu'on pouvoit désirer à nos courses d'York, étoit de se trouver dans la salle du bal et non en rase campagne. La pluie ne voulut jamais se prêter aux divertissemens de la course; elle déchaîna contr'eux tous les réservoirs du ciel. Ce contretemps n'influa point sur les autres amusemens; leur gaieté n'en fut pas du tout altérée. J'avois promis à certaine personne que vous y seriez, et vous m'êtes redevable de quelques reproches que j'ai essuyés pour vous.

Quoique je ne vous aye pas encore parlé de ma santé, je ne me porte pas bien du tout et si l'hiver me surprend dans ce pays-ci, je ne verrai jamais d'autre printemps: c'est donc pour m'en aller vers le Midi que je vous prie d'arriver promptement de l'Ouest.

Hélas! hélas! mon ami, je commence à sentir que toute ma force s'épuise dans ces luttes annuelles avec cette parque maudite, qui sait tout aussi bien que moi que malgré mes efforts, elle finira par nous battre tous: en effet, elle a déjà brisé la visière de mon casque, et la pointe de ma lance n'est plus ce qu'elle étoit autrefois; mais tant que le ciel voudra bien me laisser la vie, j'attends aussi de sa bonté la force nécessaire pour en tolérer les peines; et j'espère qu'il me conservera jusqu'au dernier soupir, cette sensibilité pour tout ce qui est bon et honnête; car lorsqu'elle possède entièrement notre ame, je pense qu'elle forme un ample correctif à la grande somme de nos erreurs.

Croyez donc que je serai sensible à votre amitié tant que je pourrai l'être à quelque chose; et j'ai tout lieu de me flatter que vous m'aimerez, non-seulement jusqu'à mon dernier jour, mais qu'encore après ma mort, vous garderez la mémoire de,

Votre toujours fidele et affectionné, etc.

LETTRE XXII.

A ...

_Dimanche matin._

Si vous désirez avoir le portrait de ma figure diaphane--qui, par parenthèse, ne mérite pas les frais de la toile,--je m'y prêterai volontiers; car il m'est doux de songer que lorsque je reposerai dans la tombe, mon image pourra du moins me rappeler quelquefois à votre amitié sympathique.

Mais il faut que vous fassiez vous-même la proposition à _Reynolds_: je vais vous dire pourquoi je ne puis m'en charger. _Reynolds_ a déjà fait mon portrait; et lorsque j'ai voulu m'acquitter avec lui, il a refusé mon argent, disant, pour me servir de sa flatteuse expression, que c'étoit un tribut que son cœur vouloit payer à mon génie. Vous voyez que la façon de penser de cet artiste égale au moins la supériorité de son talent.

Vous voyez, en même-temps, mon embarras, et la nécessité de vous charger de la proposition, si toutefois il s'agit de recourir au génie de _Reynolds_. Si l'impatience de votre amitié, que vous exprimez d'une manière si touchante, veut bien attendre que nous allions à _Bath_, nous pourrions employer le pinceau de votre favori _Gainsborough_.

Et pourquoi pas celui de votre petit ami _Cosway_, qui va d'un pas rapide à la fortune et à la célébrité? enfin, il en sera ce que vous voudrez, et vous arrangerez la chose comme il vous plaira.

Dans tous les cas, je me régalerai de mon buste lorsque j'irai à Rome, pourvu toutefois que _Nollekens_ ne me fasse pas une demande incompatible avec l'état de mes finances. La statue que vous admirez tant, et qui décore le monument de mon aïeul l'Archevêque, à la cathédrale d'York; cette statue, dis-je, m'a, je crois, fait naître la fantaisie d'avoir la mienne. Ce morceau de marbre, que ma vanité,--car souffrez, s'il vous plaît, que je mette cela sur son compte,--que ma vanité me destine, la main de l'amitié pourra le placer sur ma tombe, et peut-être sera-ce la vôtre.--En voilà bien sur ce chapitre.

Mais je suis né pour les digressions: je vous dirai donc, sans autre préambule, et après avoir bien réfléchi, que lord ... est d'un caractère bas et rampant. S'il n'étoit que fou, je dirois--ayez pitié de lui: mais il a justement assez d'esprit pour être responsable de ses actions, et pas assez pour reconnoître la supériorité de ce qui est véritablement grand sur ce qui est petit.--Si jamais il s'élève à quelque chose de bon et d'honnête, je consens que de mon vivant et même après ma mort, on m'accuse de trafiquer du scandale, et d'être un méchant homme; mais n'en parlons plus, je vous prie.--Il est temps que je vous quitte pour me rendre dans un endroit où je devrois être depuis une heure.--Dieu vous bénisse donc, et croyez-moi pour la vie,

Très-cordialement, votre, etc.

LETTRE XXIII.

A ...

_Lundi matin!_

L'histoire, mon cher ami, qu'on vous a débitée comme très-authentique, est absolument fausse, ainsi que bien d'autres. Je n'ai jamais eu de démêlé avec M. _Hume_--c'est-à-dire, de dispute sérieuse qui sentît l'emportement ou la colère.--En effet, on m'étonneroit fort, si l'on me disoit que _David_ (Hume) se fût jamais pris de querelle avec quelqu'un; et si j'étois forcé d'en convenir, rien ne pourroit me déterminer à croire que le tort ne fût pas du côté de son adversaire car de ma vie, je n'ai rencontré d'homme plus poli ni plus doux. S'il a fait des prosélytes par son scepticisme, il l'a dû plutôt à l'aimable tournure de son caractère, qu'à la subtilité de sa logique.--Comptez là-dessus: c'est un fait.

Je me souviens bien que nous plaisantâmes un peu à la table de lord _Hertford_ à _Paris_; mais de part et d'autre, il n'y eut rien qui ne portât l'empreinte de la bienveillance et de l'urbanité.--J'avois prêché le même jour à la chapelle de l'ambassadeur: _David_ voulut faire un peu la guerre au _prédicateur_; le prédicateur, de son côté, n'étoit pas fâché de rire avec l'_infidèle_; nous rîmes effectivement un peu l'un et l'autre, toute la société rit avec nous;--et quoi qu'en dise votre conteur, il n'étoit sûrement pas présent à cette scène.

Il n'y a pas plus de vérité dans le récit qui me fait prêcher un sermon injurieux pour l'ambassadeur dans la chapelle même de son excellence; car lord Hertford me fit l'honneur de m'en remercier à plusieurs reprises. Il y avoit, je l'avoue, un peu d'inconvenance dans le _texte_; et c'est tout ce que votre narrateur peut avoir entendu de propre à justifier son récit.--S'il s'endormit immédiatement après que je l'eus prononcé,--je lui pardonne. Voici le fait:

Lord _Hertford_ venoit de prendre et de meubler un hôtel magnifique; et comme à Paris la moindre chose produit un engouement passager, il étoit de mode dans ce moment-là de visiter le nouvel hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre.--Personne n'y manquoit:--ce fut, pendant quinze jours au moins, l'objet de la curiosité, de l'amusement et de la conversation de tous les cercles polis de la capitale.

Il m'échut en partage, c'est-à-dire, je fus prié de prêcher le jour de l'inauguration de la chapelle de ce nouvel hôtel.--On vint m'en prier au moment où je finissois ma partie d'wisch avec _Thornhills_; et soit que la nécessité de me préparer, car je devois prêcher le lendemain, m'enlevât trop brusquement à mon amusement de l'après-dîné; soit toute autre cause que je ne prétends pas déterminer; je me trouvai saisi de cette espèce d'humeur à laquelle vous savez que je ne puis jamais résister; et il ne me vint dans l'esprit que des textes malheureux:--vous en conviendrez vous-même en lisant celui que je pris.

«Et Hezekia dit au prophète: je leur ai montré mes vases d'or et mes vases d'argent, et mes femmes et mes concubines, et mes boîtes de parfums; en un mot, tout ce qui étoit dans ma maison, je le leur ai montré: et le prophète dit à Hezekia: vous avez agi très-follement.»

Ce texte étant puisé dans la sainte écriture, ne pouvoit nullement offenser, quelque mauvaise interprétation que voulussent y donner les malins esprits.--Le discours en lui-même n'avoit rien que de très-innocent, et il obtint l'approbation de _David Hume_.

Mais je ne sais comment je remplis des pages entières à ne parler que de moi seul:--la seule chose qui puisse justifier en moi cet égoïsme épistolaire, c'est lorsque j'assure un aimable caractère, ou un fidele ami, comme je le fais maintenant à votre égard, que je suis d'elle, de lui, ou de vous,

Très-affectueusement, l'humble serviteur.

LETTRE XXIV.

A ... Ecuyer.

_Mercredi matin._

Croyez-moi, mon cher ami, je n'ai que très-peu de foi aux docteurs. Il y a plusieurs années que quelques-uns des plus célèbres de la Faculté m'assurèrent que je ne vivrois pas trois mois, si je continuois mon genre de vie. Le fait est que depuis treize ans je brave leur décision en faisant précisément ce qu'ils m'ont défendu:--oui, j'ai l'effronterie d'exister encore, quoiqu'avec toute ma maigreur; et ce ne sera pas ma faute, si je ne continue à les faire mentir aussi longtemps que je l'ai déjà fait.

Je crois que c'est le lord _Bacon_ qui observe,--du moins quelque soit l'auteur de cette observation, elle n'est pas indigne du grand homme que je viens de citer;--il observe, dis-je, que les médecins sont de vieilles femmes qui viennent à côté de notre lit, se mettre aux prises avec la nature, et qui ne nous quittent que lorsqu'ils nous ont tués ou que la nature nous a guéris.

Il y a dans l'art de guérir une incertitude qui se moque de l'expérience, et même du génie.--Ce n'est pas que je prétende proscrire absolument une science qui produit quelquefois de bons effets. Je pense même que cette science, considérée abstractivement, doit l'emporter sur toutes les autres: mais je ne suis pas toujours le maître de me contenir quand je songe au sot orgueil de ceux qui la professent, et qui sortent des gonds lorsque vous ne lisez pas les étiquettes des fioles qui contiennent la matière de leurs ordonnances, avec le même respect que si elles étoient écrites de la propre main de _Saint-Luc_.