Part 16
Revenons à mon sujet, si je le puis; car la digression fait partie de mon caractère; et quand je suis une fois sorti de mon chemin, il n'est pas en mon pouvoir d'y rentrer comme les autres.--Si je n'ai pas le bonheur d'être poëte, le clerc de ma paroisse passe pour tel, non pas absolument dans mon esprit, mais dans celui de ses voisins; et ce qui vaut mieux encore,--dans le sien. Sa muse est une muse de profession, car elle ne lui inspire que des hymnes, ce qui s'accorde très-bien avec l'office spirituel qu'il remplit. Ses vers, comme ceux de ses confrères _Sternhold_ et _Hopkins_, peuvent être récités ou chantés dans les églises. Une cruelle épidémie a ravagé les troupeaux: notre paroisse, sur-tout, en a beaucoup souffert. C'étoit un très-beau sujet de cantique pour que notre poëte habitué pût le négliger. Il se met à l'œuvre; et le dimanche suivant il donne son hymne à la gloire de Dieu. Non-seulement il y chantoit la mortalité; mais encore ceux qui en avoient souffert, avec toute la pompe et la dévotion d'une psalmodie rustique. La dernière strophe, la seule que je me rappelle, faillit à mettre ma dévotion hors des gonds; mais comme elle sembloit river celle de toute l'assemblée, je n'avois pas le plus petit mot à dire. Je vous l'ai gardée pour la bonne bouche; la voici:
Ici James perd une vache, John Bland en fait autant; Nous mettrons donc notre confiance en Dieu, Et non dans aucun autre homme.
Votre, etc.
LETTRE XII.
A ... Ecuyer.
_Coxwould, le mercredi._
Puisque vous le voulez, mon cher ami, je vous envoie l'épitaphe dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre. Je l'écris de mémoire; et si je ne me remets pas entièrement l'expression, vous y trouverez du moins ce qu'il y a de plus essentiel, le sentiment qui l'a dictée.--Je me souviens bien qu'elle partoit du cœur; car j'aimois sincèrement la personne dont les vertus méritoient une meilleure inscription, et qui, conformément au cours ordinaire des choses, n'obtint que la pire: mais voici la mienne:--
«Des colonnes et des urnes sculptées n'offrent aux yeux que les vaines images d'une douleur étudiée:--le véritable ami pleure sans le secours des arts: il ne songe point à briller dans ses tristes accens: ils seront toujours le cortége d'une pompe funèbre telle que la tienne: ils l'accompagneront tant que la bienveillance aura sur la terre un ami; tant que les cœurs sensibles auront une larme à donner.»
_Hall_ aimoit ces vers: je m'en souviens; et il s'y connoît. Il est de bonne foi sur les matières de sentiment, et ne sait point dissimuler ses sensations. En un mot, c'est un excellent critique; on peut néanmoins lui reprocher d'avoir trop de sévérité dans le jugement, et pas assez de délicatesse dans le goût: il a beaucoup d'humanité; mais, d'une manière ou de l'autre, il s'y trouve un tel mélange de sarcasme, qu'on ne se figure pas qu'il puisse la respecter lorsqu'il écrit.--Je connois même plusieurs personnes qui lui supposent un cœur insensible; mais moi qui le connois depuis long-temps et qui le connois bien, je puis vous assurer le contraire.--Peut-être n'a-t-il pas toujours la grâce de la charité; mais il en a toujours le sentiment. Enfin, il fait continuellement de bonnes actions, quoique la manière de les faire ne soit pas toujours bonne; voilà le mal: il accompagne le bien qu'il fait d'un ricanement, d'une plaisanterie ou d'un sourire, lorsqu'il faudroit peut-être une larme, ou du moins un air pénétré: c'est sa manière. Son caractère ne sait point parler d'autre langue; et quoiqu'on pût lui en en désirer un autre, je ne vois pas qu'aucun de nous ait le droit de lui faire son procès à ce sujet; car notre manière de sentir fait seule la différence de nos complexions: mais en voilà beaucoup sur cet article.
Je me prépare à rester huit à dix jours à _Scarbourough_. Si vous passez l'automne à _Mulgrave-Hall_, n'oubliez point que Scarbourough est sur votre route. Je vous accompagnerai dans votre visite, de même qu'au château de _Crazy_, puis chez vous, ensuite à Londres;--enfin Dieu sait où;--mais ce sera toujours où il lui plaira. C'est parler _cléricalement_: néanmoins, tant mieux pour nous, si nous y pensions toutes les fois que nous le disons; mais dans le fait, le cœur et les lèvres qui devroient toujours aller de concert, errent quelquefois dans différens coins de l'univers; cependant chez moi leur union est complette lorsque je vous assure de mon affection: ainsi bonne nuit, et puisse une vision angélique charmer votre sommeil,
Je suis bien véritablement, votre, etc.
LETTRE XIII.
A ... Ecuyer.
_Scarbourough._
Je ne saurois répondre, mon cher ami, à toutes les choses tendres et obligeantes que vous pensez et dites de moi.--Je crois en effet que j'en mérite quelques unes, et je suis bien aise que vous croyez que je les mérite toutes.--Quoi qu'il en soit, je désire que vous nourrissiez les sentimens que vous avez si chaudement exprimés sur le papier, et cela, par rapport à vous et à la personne qui en est l'objet.
Vos ordres, en général, seront toujours exécutés sans aucune réflexion;--mais dans cette circonstance particulière, un rayon de prudence s'est avisé, contre son ordinaire, de venir m'éclairer. Je vous demande la permission de réfléchir quelques momens sur le sujet;--et quand j'aurai consulté la sagesse,--le résultat sera, j'en suis sûr, de ne point me prêter à vos sollicitations.
Donner des avis, mon bon ami, c'est la générosité la moins obligeante qu'il y ait au monde, parce qu'en premier lieu, cela ne coûte rien, et qu'ensuite c'est la chose dont la personne à qui on l'offre croit avoir le moins de besoin. Telle est ma façon de penser; et je crois, d'après moi-même, qu'elle ne convient que trop au sujet dont il s'agit entre nous.
Il y a dans le monde de mauvaises têtes et de bons cœurs,--de mauvais cœurs et de bonnes têtes.--Maintenant, pour ma part, et ne parlant que d'après l'influence de mes propres sensations, je préférerois la famille des bons cœurs avec toutes leurs bévues, leurs erreurs et leurs extravagances; mais si j'avois des affaires à traiter, ou des plans à mettre à exécution, donnez-moi la bonne tête:--si le bon cœur se trouve dans le marché, tant mieux! mais c'est principalement de la première que je dois m'étayer:--que le dernier soit bon ou mauvais, ce n'est pas une chose à considérer absolument. D'après votre système, cela, mon cher ami, n'est pas tout-à-fait orthodoxe; mais plus vous irez, plus cette opinion se rapprochera de la vôtre.
Sans m'appuyer du côté de la proposition qui pourroit blesser la charité, je pense que le pauvre... est de la famille des mauvaises têtes.--Je connois son cœur, et je suis sûr que son embarras actuel provient de ses bonnes qualités; mais quoique je pense moi-même qu'un bon conseil pourroit être utile en pareil cas, je ne puis me résoudre à conseiller dans cette occasion. Il est impossible de le faire sans avertir le particulier de sa maladie, qui n'est ni plus ni moins qu'une absolument mauvaise tête: alors le malade en offriroit un nouveau symptôme, en jetant mon ordonnance par la fenêtre, et peut-être voudroit-il faire éprouver le même sort à son médecin.
Si vous avez assez d'empire sur son esprit pour l'engager à se mettre sous ma direction, je ferai de mon mieux pour lui. J'emploierai les amers, et je donnerai de bonne grâce la médecine la plus dégoûtante. Nous ne parlerons donc plus de cela maintenant, si vous le voulez bien.
J'écris à la hâte, et sur mon oreiller, afin que vous sachiez le plutôt possible mes sentimens sur une matière dans laquelle vous avez en moi la plus grande confiance; mais je crains que l'événement ne la justifie pas.--Adieu donc--et que Dieu vous bénisse!
Je reçus avant hier une lettre de ma pauvre petite Lydie.--C'est une aimable écervelée.--Que Dieu la bénisse également!--encore une fois adieu.
Votre, etc.
LETTRE XIV.
_Scarbourough, le 29 août 1765._
Vous subtilisez beaucoup trop, mon cher ami,--beaucoup trop en vérité:--votre manière de raisonner est ingénieuse: elle produit une suite agréable de sophismes, qui figureroient à merveille dans un cercle de philosophes femelles; mais par écrit, on ne les passeroit que sur l'éventail de quelque pédante romanesque. Vous fredonnez, lorsqu'une simple modulation feroit un bien meilleur effet sur vous et sur l'esprit sentimental auquel vous pouvez désirer de plaire.
De façon ou d'autre, mon cher camarade, l'empire de l'opinion s'étend sur toute l'espèce humaine; elle ne la gouverne point en bon maître, ou pour parler d'une manière plus conforme à son sexe, en maîtresse tendre, mais en tyran qui n'ambitionne que le pouvoir, et qui n'aime que la servitude.--Elle nous mène par les oreilles, par les yeux,--j'ai presque dit par le _nez_. Elle embrouille l'entendement humain, confond nos jugemens, détruit l'expérience et dirige à son gré nos passions; en un mot, elle dispose de nos vies, et usurpe la place de la raison qu'elle chasse de son poste.--C'est une de ces étranges vérités dont le temps seul vous donnera la connoissance mortifiante: vous ajouterez dix fois plus de confiance à ses leçons, qu'à tout ce que je pourrois vous dire actuellement à ce sujet.
Si vous voulez en savoir davantage, et si vous osez courir le risque de braver l'opinion, ce que, par parenthèse, je ne vous conseille point; demandez à ... d'où vient qu'il se soumet avec tant de complaisance à la petite morveuse qui vit avec lui.--Vous savez--et tous ses amis savent également--qu'il se prive de plus de la moitié des plaisirs de la vie, par la crainte que cette femme ne l'en punisse, n'importe de quelle manière. Il a de la fortune, de l'intelligence et du courage:--il aime la société, dont il fait un des principaux ornemens;--cependant, combien de fois ne la quitte-t-il pas au milieu de ses plaisirs! et pour parler d'une manière plus positive, combien de fois ne quitte-t-il pas nos douces entrevues classiques avant qu'elles soient parvenues à leur degré de vivacité ordinaire; le tout par complaisance pour ce petit objet de honte, qu'il n'a pas le courage de renvoyer sur les bords de l'Wye, où cinquante guinées par an, en feroient la reine du village!--nous plaignons le pauvre A..., nous disputons avec lui, nous l'admirons;--que ne faisons-nous pas?--mais en cela, nous nous abusons nous-mêmes;--car le plus sage et le meilleur d'entre nous se laisse gouverner par quelque petite vilaine espèce d'opinion, dont la domination est aussi déshonorante, et peut-être plus nuisible, puisqu'elle peut souiller tout le cours de notre vie. Malgré toutes les séductions et les ruses d'une maîtresse, on peut prendre son parti définitif, et la congédier; mais l'opinion une fois enracinée, devient partie de nous-mêmes, elle vit et meurt avec nous.
Vous direz, sans doute, que je prêche ce matin; mais vous savez quand et comment appliquer ce que j'écris: je m'en rapporte à vous pour la pratique: si vous ne le faites pas--mais qu'ai-je à faire de tous ces _si_?--c'est un monosyllabe exceptif, et je le rejette loin de moi.
Nous avons ici B... qui me dit vous avoir laissé faisant continuellement la navette de Londres à Richmond.--Quelle est sur la colline de Hill, la beauté qui vous enchante?--c'est très-mal à vous de ne jamais me faire la moindre confidence sur vos _Dorothées_ ou vos _Délies_: je vous proteste bien sérieusement que je ne vous écrirai qu'après que vous m'aurez envoyé l'histoire de _Servage_: il faut que je connoisse l'objet qui vous enchaîne actuellement sur ces rives:--nommez-moi donc cette Nayade.
M. F..., l'apostolique F..., ainsi que l'appelle Lady ..., dans son voyage de -- me fit entendre que c'étoit quelque chose de sérieux. Il parla de mariage--à quoi je répondis, Dieu l'en préserve!--mais ne vous fâchez pas, je vous prie, de cette exclamation; elle n'étoit ni folle, ni chagrine: elle partoit de l'intérêt sincère que je prends à vous, et que vous méritez à tant de titres.--Avec vos inclinations, dans la position où vous êtes, je ne crois pas qu'il y ait une seule femme dans les trois royaumes qui puisse faire votre bonheur; et si vous jugez à propos de m'en demander la raison, une autre fois je vous la donnerai.--Maintenant je me borne à vous dire que,
Je suis, très-cordialement, votre, etc.
LETTRE XV.
_9 septembre 1765._
Je pense, mon cher ami, que cette lettre pourra vous parvenir, et vous agréer, un ou deux jours avant votre départ de la ville: je le désire par cet esprit du misérable amour-propre qui, comme vous le savez, me gouverne, et me dirige dans toutes mes actions.--Mais de peur que vous ne goûtiez pas cette raison, je vais vous en donner une autre qui sera peut-être plus près de la vérité; du moins je l'espère.
J'ai grand besoin de savoir si B... a pris des arrangemens avec _Foley_ le banquier, à _Paris_ comme je le lui avois ordonné, relativement à la remise d'argent qu'il devoit faire à madame Sterne. Il faut vous dire que je le soupçonne d'avoir été négligent, non faute de probité, car je le crois aussi honnête créature qu'aucune qui jamais ait porté d'habit, mais peut-être sa caisse n'est-elle pas dans un état propre à répondre à mes intentions: si cela est, je ne demande qu'à savoir la vérité; mais son silence me fait présumer qu'il craint de me la dire.
J'ai reçu de _Toulouse_ une lettre qui n'est guère propre à me tranquilliser: d'après ce qu'elle contient, j'ai tout lieu de craindre que la source de ma trésorerie ne soit négligée. Je vous prie d'en rechercher la cause, et de la corriger, si vous en trouvez l'occasion; afin que les petits ruisseaux de mes moyens ne soient point obstrués entre _Londres_ et le _Languedoc_, c'est-à-dire, entre moi, madame Sterne, et ma pauvre Lydie.
Elles m'écrivent que, conformément à mes désirs, elles ont tiré sur _Foley_, qui leur a répondu qu'il n'étoit pas nanti pour faire honneur à leur mandat; mais que, par rapport à moi, si elles avoient besoin d'argent, il leur en fourniroit: c'est un beau procédé; j'en suis presque fier;--cela me jette pourtant dans une incertitude vraiment inquiétante.--Je songe à toute la peine que va donner à ces pauvres femmes le fâcheux retard qu'elles souffriront jusqu'à ce que la méprise puisse être rectifiée.
D'ailleurs,--c'est une source de propos, de questions, de soupçons; et tout cela.--Ma chère Lydie ne mettra que de la douceur dans ses plaintes; mais sa mère est femme à lâcher un volume de reproches. Dans le vrai, je ne mérite ni les uns, ni les autres.--J'ai calculé les choses du mieux que je l'ai pu pour subvenir à leurs besoins, et pour me mettre moi-même hors d'inquiétude.--Cependant ceci ne laisse pas que de jeter dans mon esprit une ou deux pensées malades; et dans le moment actuel, je sens diminuer mon goût pour la chevalerie errante.
Je prodigue les paroles, mon cher ami, sur une matière dans laquelle il suffit du moindre avis pour vous mettre en activité. Faites-moi donc l'honneur de m'apprendre, sans aucun délai, que la chose est absolument terminée; et si B... retarde la dîme, d'un seul instant;--faites pour moi, mon cher ami, ce que je ferois pour vous en pareille occasion.--Sur ce, que Dieu vous bénisse!--mon cœur ne me permet pas de vous faire un seul mot d'apologie, parce que je sens qu'elle ne vous seroit point agréable.--Encore une fois, adieu!
Très-cordialement, votre, etc.
LETTRE XVI.
A ... Ecuyer.
_Coxwould, le Mercredi au soir._
J'ai reçu la lettre que vous m'avez annoncée de la part du docteur L..., je vous en fais à tous deux mes remerciemens.--C'est certainement un homme très-érudit, et un excellent critique. Il devroit bien employer ses heures de loisir sur _Virgile_; ou plutôt, si je m'y connois, sur _Horace_. Il nous donneroit, pour ces deux auteurs, un commentaire tel que nous n'en avons pas, et peut-être tel que nous n'en aurons jamais, s'il ne prend la peine de le faire.
Mais _Tristram Shandy_, mon ami, est fait et construit de manière à braver toute critique:--je donnerai le reste de l'ouvrage sur ce plan:--il est au-dessus du pouvoir, ou au-dessous de l'attention d'aucun critique ou hypercritique quelconque.--Je ne l'ai façonné sur aucune règle.--J'ai laissé mon imagination, mon génie, ou ma sensibilité,--nommez-les comme il vous plaira--je leur ai, dis-je, laissé carte-blanche, sans m'informer le moins du monde s'il avoit jamais existé d'homme qu'on appelât _Aristote_.
Quand j'ai monté sur mon _dada_, il ne m'est jamais venu dans l'idée de savoir où j'allois, ni si je reviendrois dîner ou souper à la maison le lendemain, ou la semaine d'après.--Je l'ai laissé prendre sa course, aller l'amble, caracoler, troter, ou marcher d'un pas triste et languissant, selon qu'il lui plaisoit le mieux.--C'étoit pour moi la même chose; car mon caractère étoit toujours à l'unisson de son allure,--quelle qu'elle fût; jamais je ne l'ai touché du fouet ni de l'éperon, mais je lui mettois la bride sur le col, et il étoit dans l'usage de faire son chemin sans blesser personne.
Quelques-uns rioient en nous voyant passer,--d'autres nous regardoient d'un œil de pitié;--de temps-en-temps quelque passant sensible et mélancolique jetoit les yeux sur nous, et poussoit un soupir.--C'est ainsi que nous avons voyagé;--mais mon pauvre _rossinante_ ne faisoit point comme _l'âne de Balaam_; il ne s'arrêtoit pas toutes les fois qu'il voyoit une forme angélique sur sa route; au contraire, il poussoit droit à elle,--et ne fût-ce qu'une jeune fille assise à côté d'une fontaine, qui me laissât désaltérer dans sa cruche, elle étoit sûrement un ange pour moi.
La grande erreur de la vie, c'est que nous portons nos regards trop loin:--nous escaladons le ciel,--nous creusons jusqu'au centre de la terre pour y chercher des systèmes, et nous nous oublions nous-mêmes.--La vérité repose devant nous; elle est sur le grand chemin; le laboureur marche dessus avec ses souliers ferrés.
La nature brave la règle et le cordeau;--l'art en a besoin pour élever ses édifices, et terminer ses ouvrages:--mais la nature a ses propres lois qui sont au-dessus de l'art et de la critique.
Le docteur L... reconnoît toutefois, que mon _sermon sur la conscience_ est une composition admirable; mais il prétend que c'est le dégrader que d'en faire un épisode du _Tristram Shandy_.--Maintenant, s'il vous plaît, soyez assez bon pour écouter ma réponse:--si cet ouvrage est si parfait, et je le crois tel,--parce que le _juge Burnet_, homme de goût et d'érudition, aussi bien qu'homme de loi, désira que je le fisse imprimer; si ce sermon, dis-je, est si bon, il doit être lu; les lecteurs lui viennent par milliers depuis qu'il est dans le _Tristram Shandy_, mais le fait est qu'auparavant il n'en trouvoit pas un seul.
J'ai répondu au docteur L... avec tout le respect que méritent son aimable caractère et ses talens admirables; mais je lui ai dit, en même-temps, que mon livre n'étoit pas écrit pour être chicané par aucune des lois connues de la critique; que si je croyois jamais faire quelque chose qui fût de leur ressort, je jeterois au feu mon manuscrit, et ne remettrois la plume dans le cornet que pour assurer de l'intérêt le plus cordial et le plus sincère quelque non-critique et non-critiquant ami, tel que vous.--C'est ce que je fais dans ce moment:--ainsi Dieu vous garde.
* * * * *
Je commence à mettre le nez hors de mon hermitage; car lord et lady Fauconberg sont arrivés, et portent avec eux, suivant l'usage, un ample magasin de vertus douces, aisées et hospitalières.--Je vous désirerois ici pour les partager et pour en augmenter le nombre.
LETTRE XVII.
A ... Ecuyer.
Lundi au soir.
Vous avez singulièrement frappé mon imagination par le portrait que vous m'avez fait de Lady... la fierté de _Junon_ domine chez elle. Viennent ensuite les dons de _Minerve_:--quant aux foiblesses de _Cypris_, je ne lui en connois aucune.
Elle a certainement un très-bon esprit; elle a même des connoissances; mais ce sont ses manières qui leur donnent tout leur prix.--On voit en elle quelque chose d'impérieux, que les uns se contenteroient de mépriser en secret, et que d'autres pourroient contrarier vivement; mais elle y met tant de grâce, qu'il n'en peut naître aucune impression défavorable dans ceux qui ne font que passer, et, ce qui vaut encore mieux, dans ceux même qui s'arrêtent. Ce n'est pas tout: elle attire cette espèce de soumission respectueuse qui, même après un long commerce, ne permet pas de foiblir dans l'opinion qu'on a conçue de son mérite.
C'est dans mes conversations et mes différentes entrevues avec cette Lady que j'ai senti tout l'avantage des ornemens extérieurs; et réellement, en ce qui regarde le ton de la bonne compagnie, je ne crois pas qu'un jeune homme puisse trouver de meilleure école que son sallon, ou, raillerie à part, son cabinet de toilette. C'est vraiment une grande satisfaction pour moi, de me figurer mon jeune ami faisant son cours sous une pareille institutrice.
Il est une époque et une circonstance de la vie, et c'est précisément celle où vous êtes, où pour achever de former un jeune homme, il ne faut que la société, l'aisance et une légère dose de la tendre amitié d'une femme accomplie.--Il me reste encore un mot à vous dire à ce sujet;--mais vous êtes en bonnes mains, et je ne puis que vous en marquer ma satisfaction: il en résultera probablement tous les effets que doivent en attendre les vœux d'un aussi sincère ami que moi.
Depuis que je me connois un peu dans les affaires de ce monde, ma maxime a toujours été que le commencement et la fin de notre éducation avoient également besoin d'une _bonne_; et puisque vous êtes assez heureux que d'avoir Lady--pour vous apprendre l'_alphabet_ de votre âge, je vous exhorte à l'épeler et à le lire de manière à devenir le charme de toutes les sociétés:--vous perdrez, ainsi que je le désire, l'habitude de ne pas généraliser assez votre attention, de la circonscrire à un seul, et de négliger les autres; car, quoique dans le principe il puisse y avoir quelque chose d'aimable dans cette conduite, elle n'est point adaptée au commerce général de la vie.
Lady M.--F. peut avancer l'ouvrage, et Lady C.-- j'en suis sûr, est prête à s'en occuper.--Que ne doit donc pas attendre l'amitié, d'un semblable sol, d'une aussi belle saison, et d'une pareille culture! Que puis-je faire de mieux que de vous laisser actuellement en si bonne compagnie, et vous prier d'offrir, en reconnoissance, mes complimens respectueux à toutes ces dames?--Agréez vous-même l'intérêt le plus cordial de
Votre sincère et affectionné, etc.
LETTRE XVIII.
A ...
_Coxwould, Mercredi à midi._
J'apprends de M. _Phipps_ que vous avez pris l'engagement absolu de passer l'été, ou plutôt l'automne, à _Mulgrave-Hall_. J'ai donc tout lieu d'espérer que vous me ferez une visite préalable, et vous ne devez pas douter que je ne l'attende avec une vraie satisfaction.
Toutefois en disant, ou plutôt en écrivant ceci, je m'adresse à l'excellence de votre cœur, que je ne puis assez admirer, et à cet esprit cultivé dont je conçois les plus grandes espérances.--Je connois les plaisirs et les sociétés dont vous serez obligé de faire le sacrifice, pour venir passer avec moi quelques jours de l'été; cependant je ne doute nullement de votre visite,--et je crois que ce tête-à-tête _Shandien_ ne sera pas sans attraits pour vous.