Oeuvres complètes, tome 6

Part 15

Chapter 153,902 wordsPublic domain

Je sais très-bien que, quoique vous ayez une foulure au pied, vous ne sauriez passer par York sans fourrer la tête dans sa cathédrale, et vous donner le temps de faire le peu de réflexions qu'un tel bâtiment est propre à inspirer: lors donc que vous y serez, dites au bedeau de vous conduire à la tombe de l'archevêque Sterne: c'est le même dont vous avez vu le portrait à Cambridge, et dont vous vous plaisiez à dire que la ressemblance étoit frappante avec moi: vous trouverez cette même ressemblance dans la statue de marbre qui relève ce monument. Si je mourois dans ce coin du monde, je ne serois pas fâché d'être déposé dans cette partie de l'église, pour y dormir de mon dernier sommeil à côté de mon pieux ancêtre.

C'étoit un bon prélat et un honnête homme.--Si ce qu'on dit de nous deux est vrai, ce que je desire par rapport à lui, mais non pas relativement à moi, je n'ai pas la moitié de ses vertus. Pour me servir d'une expression échappée à table à l'un de ses successeurs, «mes idées sont quelquefois trop _désordonnées_ pour un homme qui est dans les _ordres_.» Cependant, quoique je ne tienne pas le haut bout à l'assemblée du clergé de Monseigneur, dans le particulier, il me traite on ne peut pas plus cordialement.

Après demain je compte vous embrasser à ma porte; en attendant, mon cher ami, que Dieu vous bénisse!--Et toujours,

Votre très-affectionné, etc.

LETTRE VI.

A ...

_Coxwould, Lundi matin._

Je vous pardonnerai vos délais, s'il est vrai, comme on me l'a dit, qu'avec votre jambe malade, vous reposez actuellement sur un sopha dans le salon de mistriss.--On ajoute que votre thé, votre café sont préparés par ses deux aimables filles, dont l'une a des charmes suffisans pour les trois Grâces; qu'elles vous chantent des duo et accompagnent leur voix céleste des sons mélodieux de la harpe; tandis que couché sur le damas, vous avez l'air de régner sur ce petit monde de raison et de beauté qui vous entoure.

C'est tout au plus, mon bon ami, s'il y a quarante-huit heures que vous connoissez les aimables personnes dont la société vous ravit et vous enchante. Je ne fais cette observation que pour avoir le plaisir de vous en faire une autre, c'est-à-dire, que vous avez appris l'art vraiment consolant de vous mettre à votre aise avec les dignes gens, lorsque vous avez le bonheur de les rencontrer. Vanité à part, je puis réclamer l'honneur de vous avoir donné pour maxime que, la vie étant si courte, il faut se dépêcher de former les liens tendres et heureux qui l'embellissent. C'est une misérable perte de temps, un soin vil et méprisable, que de prendre, l'un à l'égard de l'autre, les mêmes précautions qu'un usurier qui, pour prêter moins dessus, cherche une paille dans un diamant qu'on lui donne en gage. Non:--Si vous rencontrez un cœur digne d'habiter avec le vôtre, et si vous vous sentez réellement vous-même susceptible d'une pareille union, la chose peut être arrangée en cinq heures tout aussi bien qu'en cinq années.

Salut, ô aimable sympathie! toi qui peux rapprocher deux cœurs, les confondre l'un dans l'autre, et cimenter à jamais cette union que la Nature avoit préparée par une heureuse conformité de goûts et d'inclinations!--Garrick m'a écrit un potpourri de lettre.--J'ai beau la soumettre à tous mes procédés chimiques; je ne puis en extraire un seul atôme sympatique. Je suis cependant joyeux de trouver l'occasion de lui faire une courte réponse, afin de pouvoir adresser un long proscriptum à sa _Cara Sposa_.

J'aime Garrick sur le théâtre plus que rien au monde, excepté madame Garrick hors du théâtre; et s'il étoit un cœur où je voulusse obtenir une place, ce seroit certainement celui de cette femme incomparable; mais je suis un trop grand pécheur pour approcher de tant de perfection, c'est assez pour moi de baiser humblement le seuil de la porte: qu'il me soit du moins permis d'y faire une génuflexion, et d'adresser de loin mon oraison jaculatoire.

Depuis une vingtaine d'années, je me demande souvent à quoi peut aboutir cet esprit d'idolâtrie qui me ramène toujours aux pieds des Belles; et si après avoir eu dans mon jeune temps une jeune fille pour applatir mon oreiller, je ne pourrois pas en trouver une dans mes vieux jours pour me donner mes pantoufles; mais je n'ai pas besoin de m'inquiéter, ni de vous inquiéter vous-même de ces sortes de conjonctures, car je sens bien qu'il ne me reste pas assez de vie pour en faire l'essai.

Je reçois, à l'instant, une lettre de votre aimable hôtesse, qui est déterminée à ne vous laisser partir que lorsque j'irai vous chercher.--Demain donc vers midi je vous embrasserai, vous, elle,--et--les demoiselles.

Je suis très-cordialement, Votre, etc.

LETTRE VII.

A ... Ecuyer.

_Du château de Crazy._

Quoique je sois persuadé que vous ne me croyiez pas seulement prêt à rire avec ceux qui rient, mais encore à pleurer avec ceux qui pleurent;--il est pourtant vrai, mon cher ami, que je n'ai pu m'empêcher de sourire au récit de votre mésaventure; et _Hall_, à qui j'ai communiqué votre lettre, car vous voyez que je suis au château de _Crazy_, en a ri jusqu'aux larmes.

Vous ne devez pas supposer, que dis-je? vous ne pouvez imaginer qu'aucun de nous ait voulu se moquer de votre chagrin, car vous savez que je vous aime, et _Hall_ dit que vous êtes un garçon qui promet; mais nous rions de cette aimable simplicité de votre caractère, qui ne se figure pas qu'on puisse être éclaboussé dans un monde rempli de boue. Qu'il a fallu bien peu de temps pour vous enlever cette heureuse confiance!--Car, à quelques piéges, à quelques duperies qu'elle nous expose, je la regarde comme un sentiment délicieux.--Vous ouvrez à peine le volume de la vie, et vous êtes tout étonné de trouver une tache à la première page; mais hélas! mon cher, si vous continuez, vous trouverez des pages entières si pleines de taches et de ratures, qu'à peine pourrez-vous en déchiffrer les caractères. Il est triste, je l'avoue, de semer les germes du soupçon dans un cœur qui ne le connoissoit point encore; de ternir la fleur de l'espérance, qui anime l'instant du départ, par l'image des ornières et des dangers qu'on trouvera nécessairement sur la route: mais d'après notre propre constitution et d'après l'organisation du monde, tel est le devoir de l'amitié.--Après tout, s'il ne vous en a coûté que quelques guinées pour vous apprendre à vous tenir sur vos gardes, vous avez fait un bon marché.--Consolez-vous donc, et plus de doléances.

Vous me direz peut-être que ce n'est pas la perte, mais uniquement le procédé qui vous indigne, et que vous ne pouvez digérer d'avoir été traité avec autant d'ingratitude. _Hall_, qui rit toujours, m'ordonne de vous dire, pour votre consolation, que celui qui dupe est toujours un _coquin_, tandis que celui qui est dupé peut être un _honnête homme_; mais c'est un _Cynique_ qui administre ses remèdes à sa manière. Quant à moi, si j'avois à vous consoler à la mienne, je vous dirois que la reconnoissance n'est pas une vertu aussi commune qu'elle devroit l'être à tous égards. Cependant, mon cher ami, ne croyez pas que l'ingratitude soit une production des temps modernes: il paroît qu'elle existoit au commencement du monde, et qu'elle continuera de l'avilir jusqu'à ce que nous nous rendions à la vallée de Josaphat. Vous devez avoir lu,--je crois même avoir écrit un sermon là-dessus,--que de tous les lépreux qui furent guéris, il n'y en eut qu'un qui s'avisa d'aller rendre grâce. Je ne dis pas cela pour vous consoler par le spectacle des misérables coutumes du monde; mais afin que vous ne soyez pas tenté de vous croire plus maltraité que les autres; car c'est l'opinion commune des jeunes gens qui, comme vous, sensibles jusques dans la moindre fibre, n'ont jamais éprouvé ce choc, cette collision qui, dans les circonstances fâcheuses, éveille la précaution, ou du moins nous habitue à la patience.

Mais je suis presque certain que lorsque vous recevrez ma lettre, le sourire enchanteur de quelque beauté vous aura fait oublier vos infortunes. Faites-moi part de vos projets pour l'hiver prochain, si toutefois vous en avez formé. Je pense, sauf meilleur avis, que vous pourriez quitter les plaisirs et les brouillards de ce maudit climat, pour aller hiverner avec moi sous le beau ciel du Languedoc. Votre société me feroit du bien; la mienne ne vous feroit pas de mal:--je le pense du moins, et nous arriverions à Londres assez tôt pour voir Renelagh à l'entrée des beaux jours. Répondez-moi là-dessus, et adressez-moi votre lettre ici, car j'acheverai d'y passer le mois de septembre; et sur ce, Dieu vous bénisse et vous donne de la patience, si vous en avez besoin.

Je suis,

A vous très-cordialement, etc.

LETTRE VIII.

A W... C... Ecuyer.

_Coxwould, le 11 juin, 1765._

Burton vous a donc dit sérieusement et avec un air fâché, que je m'étois permis, à Bath, de jeter du ridicule sur mes amis les Irlandois; et qu'à la table de _Lady Lepel_ j'avois fait rire à leurs dépens une nombreuse compagnie? Rien n'est plus faux, je vous jure: il faudroit me supposer un autre caractère pour me croire capable de cet excès d'ingratitude. Il n'est pas dans mon chapitre des possibilités de donner à _Burton_ une contenance grave, lui dont la physionomie toujours ouverte ne semble faite que pour exprimer le sourire d'un cœur honnête.--Mon intention n'a jamais été de dire quelque chose d'impoli sur son compte.--Je n'ai jamais connu personne dont les qualités fussent plus liantes, ni les inclinations plus généreuses. Il m'invita chez lui de la manière la plus gracieuse, car c'étoit de tout son cœur; et je lui souhaiterois les trésors de Crésus, afin que sa libéralité pût se mettre entièrement à son aise. Les heures les plus délicieuses de ma vie, je les ai passées avec lui et avec les belles femmes de son pays. Il faudroit être fou pour trouver quelque chose à redire en lui ou en elles.--Là, j'ai vu la charmante veuve _Moor_, avec laquelle je voudrois passer le reste de mes jours, si les lois ne m'assignoient un autre terrain.--La jolie _Gore_, avec sa belle taille et sa figure grecque: elle est née, j'en suis sûr, pour faire le bonheur d'un homme qui saura connoître le prix d'un cœur tendre.--Je ne dois pas oublier une autre veuve, l'intéressante madame _Vesey_ avec sa belle voix et ses cinquante autres perfections.--Moi les railler!--C'est une chose qu'on ne peut ni dire ni croire, parce qu'elle est fausse et invraisemblable.--A la vérité j'ai parlé d'elles pendant une heure; mais sans mêler à mes discours rien qui sentît l'épigramme ou le sarcasme.--J'ai parlé d'elles comme elles auroient pu désirer que j'en parlasse,--le sourire sur les lèvres, l'éloge dans la bouche, la joie dans le cœur et le verre à la main.--D'ailleurs je suis moi-même leur compatriote:--mon père a été long-temps de garnison en Irlande, avec son régiment; et ma mère y étoit avec lui lorsqu'elle me mit au monde. Veuillez donc bien persuader à toutes ces bonnes gens qu'on m'a, du moins, mal entendu, car il est impossible que _lady Barrymore_ ait voulu me faire parler.

Si vous en trouvez l'occasion, lisez cette lettre à _Burton_: assurez-le de mon estime et de mon respect le plus sincère, ainsi que toute son aimable société; et dites, en ma faveur quelque chose de tendre et d'agréable à l'oreille de mes jolies provinciales. Ne souffrez pas qu'elles nourrissent davantage un injuste ressentiment contre moi.--Si jamais il vous arrive un malheur de cette nature, je saurai vous rendre la pareille.

Je vis ici dans tout le désœuvrement d'un cœur parfaitement libre.--Je vous attendrai jusqu'au commencement du mois prochain: si vous n'arrivez point j'acheverai de passer l'été au château de _Crazy_, ou à _Seurborough_. Mais dès le commencement d'octobre, tout-à-fait au commencement, je me propose d'arriver dans la rue de Bond avec mes sermons, et après avoir tout arrangé pour leur publication: alors--Oh! je deviens fou de l'Italie,--où vous feriez bien de m'accompagner.--J'espère, toutefois, que dans cet intervalle j'aurai le plaisir de vous voir ici. Cela vaut mieux, après tout, que d'être aux eaux de Bristol à jouer le _Strephon_ avec quelques nymphes étiques; mais faites comme il vous.--

Je suis,

Bien sincèrement, votre, etc.

LETTRE IX.

A ...

Je n'ai pu répondre à votre lettre comme vous le desiriez; car au moment où je l'ai reçue, j'ai cru que tous mes projets étoient pour long-temps réduits en cendre, ou, pour mieux dire, évaporés en fumée.--Il n'y avoit pas une demi-heure qu'un messager, monté sur un cheval essoufflé, venoit de m'apprendre que la maison presbytérale de -- étoit en feu, et qu'elle brûloit comme un tas de fagots. Tandis que je me préparois à revoir ma maison déjà brûlée, votre lettre est arrivée fort à propos: elle m'a bien consolé sur la route, car j'y vois, à n'en pouvoir douter, que s'il ne me restoit plus de gîte, ni de guenille pour couvrir mon corps, je serois sûr de trouver chez vous un asile et une chemise blanche par-dessus le marché.

Enfin, par la négligence de mon vicaire, de sa femme, ou de quelqu'un des leurs, il faut que je tire une maison de mon gousset.--Ce que je dis est à la lettre, car il faut que je rebâtisse le presbytère à mes frais: autrement l'église d'York, de qui je le tiens originairement, seroit obligée de le faire; et en bonne raison, cela ne doit pas être. C'est une perte pour moi d'environ deux cents livres, outre ma bibliothèque, etc. etc.--Maintenant vous voilà tranquille sur l'emploi que je pourrois faire du produit de mes sermons.--Quand vous me témoignâtes vos inquiétudes à cet égard, je vous dis que quelque diable d'accident y mettroit bon ordre: en effet, il m'en pendoit un à l'oreille dont je ne parlai point. Il n'est pas survenu, ni rien qui lui ressemble;--mais il peut encore arriver, car j'en sais quelque chose; et alors c'en est fait de mon fief sermonaire.

Je crains bien à présent qu'il ne faille écrire la plus grande partie de ces sermons dans la maison brûlée, et les débiter plus d'une fois dans l'église à qui elle appartient. Leur produit servira pour un objet qui ne m'étoit jamais venu dans l'idée: mais tel est le train de ce monde. C'est ainsi que les choses y sont cousues--ou plutôt décousues, car je commence à douter que, l'hiver prochain, nous puissions voir le gladiateur mourant. Ce qui m'affecte le plus dans tout ceci, c'est l'étrange conduite de mon pauvre vicaire: ce n'est pas que je prétende qu'il ait mis le feu à la maison; Dieu sait que je n'en accuse ni lui ni personne; mais la chose étoit à peine arrivée, qu'il a fui comme _Paul_ à _Tarse_, dans la crainte de quelque poursuite de ma part.

Je suis grièvement blessé de voir que ce malheureux homme ait pu me supposer capable d'ajouter à ses infortunes, car à travers toutes mes erreurs et mes folies, je ne crois pas, dans aucune période de ma vie, avoir rien fait qui puisse autoriser l'ombre d'une pareille supposition.--D'ailleurs il m'enlève toute la consolation que je pouvois tirer de cet accident; c'est-à-dire, que puisqu'il avoit plu au ciel de le priver d'une habitation, j'aurois eu le plaisir de recueillir dans une autre lui, sa femme, et son enfant.--Je pense que c'eût été dans celle où j'aurois vécu moi-même. Enfin celui qui lit dans mon cœur et qui me jugera sur mes pensées les plus secrettes, celui-là, dis-je, sait que le frisson ne m'a saisi qu'au moment où l'on m'a dit que la crainte de ma colère avoit fait prendre la fuite à ce pauvre imbécille.

La famille de C... a pour moi des bontés outre mesure: elle en a toujours usé de cette manière à mon égard. Ce sont de ces sortes de gens que vous aimeriez à la folie, et je compte bien vous présenter chez eux avant la fin de l'été; mais, si j'ai bonne mémoire, il me semble que vous connoissez déjà la charmante fille de la maison: eh bien! le reste, quoiqu'avec moins de jeunesse, ou moins de beauté, est tout aussi aimable qu'elle.--Ne pouvant vous laisser sur un meilleur sujet de méditation, etc. je vais prendre congé de vous. Puisse le ciel vous bénir! Sous peu de jours vous entendrez parler encore de,

Votre fidèle et affectionné.

Je vous écris ceci d'York où vous pourrez m'adresser votre réponse.

LETTRE X.

A ... Ecuyer.

J'ai reçu, mon cher ami, votre réponse affectueuse. Vous devez savoir qu'elle est telle que je la désirois;--et telle que je l'attendois de votre part. J'aurois été bien embarrassé, si vous m'aviez écrit d'un autre style; mais entendons-nous, s'il vous plaît: mon embarras n'eût été que relativement à vous, car quoique je sois bien aise que vous me fassiez, de la manière la plus gracieuse, toutes les offres d'une amitié qui ne connoît point de bornes, je suis presque aussi flatté de voir que l'état de mes finances me permette de ne pas les accepter.

J'ai fait marché pour la reconstruction de mon presbytère; j'ai pris des arrangemens avec toutes les parties intéressées, et cela d'une manière beaucoup plus satisfaisante que je ne devois l'attendre. J'étois impatient de terminer cette affaire, afin qu'elle ne pût devenir une source de dilapidation pour la fortune de ma femme et de Lydie, car je n'ai pas lieu de croire qu'après ma mort les ... de ... eussent pour elles plus de bienveillance qu'ils n'en ont eu pour moi; pour moi qui n'étant qu'un pauvre vicaire, avois assez d'orgueil pour mépriser leurs révérences, et assez d'esprit pour amuser les autres à leurs dépens: mais que Dieu leur pardonne comme je le fais moi-même!--Ainsi soit-il.

J'ai écrit à _Hall_ le récit de mon désastre; il veut, dans sa réponse, que je m'en console avec une _hypothèse_. Tullius, l'orateur, le philosophe, le politique, le moraliste, le consul, etc. etc. etc. adopta certain genre de consolation lorsqu'il perdit sa fille, comme il le dit ingénuement à chacun de ses lecteurs; et si nous devons l'en croire, ce fut avec succès. Maintenant il faut que vous sachiez que ce _Tullius_ étoit comme mon père; je veux dire _M. Shandy_ ou _Shandy Hall_: les revers qui fournissoient à ce dernier l'occasion de déployer son éloquence, n'étoient pas moins agréables pour lui, que les faveurs qui l'obligeoient à se taire. Ces deux grands hommes étoient fous des hypothèses, et je vais vous en rapporter une qui n'est ni de Cicéron, ni de mon père, mais du seigneur de _Crazy_.

Vous saurez donc que ce seigneur, mon ami, je puis même ajouter le vôtre, eut un moment de paresse orgueilleuse; que dans ce moment il forma le projet d'avoir un carrosse à la ville pour ménager ses jambes le jour, et le voiturer le soir à Renelagh. Après avoir consulté le sellier, il mit de côté cent quarante livres pour cet objet, et m'en écrivit un mot. Trois mois après, lors de mon arrivée à la ville, je trouve un billet de _lord Spencer_ qui m'invite à dîner avec lui le dimanche suivant. A peine avois-je lu ce billet, que le char pompeux me revint dans l'idée. Je sortis donc pour aller m'informer de la santé de _Hall_, et en même temps lui emprunter sa voiture afin de me rendre pontificalement à l'invitation que j'avois reçue. Je le trouvai chez lui: je lui fis une ou deux questions amicales, après quoi je lui présentai ma requête. Il me répondit en souriant qu'il étoit bien mortifié, mais que sa voiture étoit partie en poste pour l'Ecosse. Je le regardois fixement, et il rioit, non de moi, mais de son _hypothèse_; et je vais vous en donner l'explication.

Il faut vous dire qu'il reçut une lettre au moment où il donnoit les dernières instructions au sellier: dans cette lettre on lui apprenoit que son fils, qui étoit de quartier à _Edimbourgh_, s'étoit trouvé dans une terrible dispute, et que pour en prévenir les suites, il falloit une somme à-peu-près pareille à celle qu'il destinoit à sa voiture. Ainsi les cent-quarante livres qui devoient servir à la construction d'un carrosse à Londres, furent employées à réparer les vîtres, les lanternes et les têtes brisées à _Edimbourgh_; et _Hall_ se consoloit en supposant que sa voiture étoit partie en poste pour l'Ecosse. En voilà beaucoup sur les consolations et les _hypothèses_.--Il est fort heureux pour nous de trouver quelque ressource dans notre imagination. Je pourrois m'étendre bien davantage, mais il ne me reste presque plus de papier, et je n'ai que ce qu'il faut de place pour vous témoigner combien je désire que vous n'ayez jamais besoin de recourir à ces petits moyens pour rendre votre vie aussi heureuse qu'elle doit être honorable.--Procurez-moi bientôt le plaisir de vous voir: en attendant, et dans tous les temps, que Dieu soit avec vous!

Votre très-affectionné.

LETTRE XI.

A ... Ecuyer.

_Coxwould._

Vous n'êtes pas le seul à me supposer un prodigieux talent pour la poésie.--_Beauclak_, Lock, et je crois aussi _Langton_, se sont exprimés comme vous à ce sujet, et comme vous, ont fondé leur opinion sur le début de l'ode à Julie, dans Tristram Shandy. Si j'y avois ajouté seulement une ligne de plus, j'aurois altéré l'unité de l'épisode, et si j'avois poussé jusqu'à la douzaine, le talent de poëte que je n'ai jamais eu, m'eût été refusé pour toujours--ou, pour mieux dire, on ne l'eût jamais soupçonné.

_Hall_ n'avoit pas moins de confiance en mon génie poétique: c'étoit au point qu'il hasarda de me confier un poëme de sa façon, pour y mettre la dernière main.--En effet, je m'escrimai de mon mieux à cette rude tâche;--bref, j'ajoutai quelques soixante ou quatre-vingts lignes que _Hall_ appeloit de la rimaille, et qu'il avoit, je crois, bien baptisées: cependant, pour me servir de son expression, il les laissa subsister comme une curiosité; c'est ainsi qu'elles furent envoyées à l'imprimeur, et qu'elles contribuèrent à former la pire de toutes les fusées qu'eût jamais enfantée le cerveau malade de notre ami. Je ne dis pas cela pour diminuer le mérite de votre opinion, en vous faisant voir qu'elle ne vous est point particulière: vous n'avez point à rougir de la conformité de vos idées avec celles de ces grands-hommes, dussent-ils se tromper, ainsi que je crois que vous le faites tous dans cette occasion. C'est quelque chose que de s'égarer avec eux,--et tout cela.--

A la vérité, je fis jadis une épitaphe qui me plaisoit assez; mais la personne qui me l'avoit demandée en préféra une de sa composition, qui lui plaisoit davantage, et qui me parut bien inférieure à la mienne.--Il mit donc celle-ci de côté, pour faire graver la sienne sur un marbre digne d'une meilleure inscription; car il couvroit la cendre d'un individu dont les aimables qualités étoient au-dessus d'un éloge vulgaire. Je versai cependant une larme sur sa tombe; et s'il avoit pu la sentir, il l'auroit sans doute préférée à la plus belle épitaphe.

J'ai fait encore une espèce de _Shandinade_ lyrique: c'étoit un drame en vers pour monsieur _Beard_.--Il le fit jouer à Renelagh et sur son théâtre, au profit de je ne sais qui. Il m'avoit demandé je ne sais quoi de ce genre, et je n'avois su comment le lui refuser; car une année auparavant, sans autre liaison, il m'avoit offert très-respectueusement mes entrées au théâtre de Covent-Garden. Ce procédé me flatta d'autant plus, que j'étois depuis long-temps en connoissance avec le souverain de Drury-Lane, avant qu'il m'offrît, non pas l'entrée de sa salle, mais de son parterre. Je lui dis à cette occasion, qu'il _représentoit_ de grandes actions et qu'il en _faisoit_ de petites:--autant il bredouilloit et jouoit de mauvaise grâce, autant son rival montroit de supériorité.--Mais n'en parlons plus: il est si parfait au théâtre, que je n'ai pas besoin de rappeler sa dernière pièce.