Part 14
D'après ce spectacle superficiellement envisagé, quelques athées ont inféré que la vie étoit une loterie, et que le hasard disposoit de tous les lots; ils en ont conclu que la Providence restoit neutre au milieu des choses de ce monde, les laissant à la disposition du temps et du hasard, agens aveugles qui les balottoient à leur gré. Il faut en tirer une conséquence diamétralement contraire. Si, en effet, un pouvoir supérieur et intelligent ne maîtrisoit point et ne bouleversoit point les événemens, alors nos projets répondroient toujours à la sagesse ou au stratagême qui les auroient guidés, et chaque cause produiroit nécessairement son effet sans variation. Cela n'arrive pas, vous le savez; il s'ensuit donc, d'après le raisonnement de Salomon, que si la naissance n'est pas au plus actif, et si le savoir ne précautionne pas le savant contre les besoins; si la politique n'élève pas les hommes aux honneurs, qu'il y a quelque cause secrète qui, se mêlant dans les choses du monde, les tourne et les gouverne comme il lui plaît.
Cette cause est sans doute la cause première de toutes choses; c'est la providence agissante de ce Dieu puissant, qui de sa demeure élevée s'humilie jusques à regarder ce qui se passe sur la terre. Il relève le pauvre de la boue, et le mendiant de son fumier; il les place à côté des princes, des princes mêmes de son peuple. David en est un exemple, et sans doute Dieu l'a choisi pour nous donner une preuve de sa providence dans le gouvernement de ce monde, et pour nous engager à nous ranger sous sa volonté, en faisant dépendre d'elle nos succès. Il sembleroit, en effet, conforme aux lois de la nature, que les choses appartinssent à ceux qui sont les plus propres à les posséder, il seroit raisonnable que les meilleurs desseins obtinssent la meilleure réussite; et puisqu'il en est autrement, puisque les plus sages projets sont renversés, et que les espérances les plus sûres sont détruites, appelons Dieu pour défaire ce nœud inextricable, et ne nommons point jeux du hasard les événemens qui ne réussissent pas au gré de nos vœux, et qui semblent même les contrarier. Ce nom seroit un blasphême contre la Providence qui préside à tout. Ces événemens sont des desseins de Dieu, ce sont des dispensations régulières, quoiqu'invisibles, du pouvoir suprême de cet être généreux, duquel dérivent toutes les lois de la nature, qui nous tient comme des instrumens dans sa main, et qui, sans s'emparer du franc arbitre et de la liberté de ses créatures, maîtrise dans leurs cœurs les passions et les désirs pour remplir ses vues éternelles; les événemens qui nous paroissent casuels sont arrêtés et déterminés dans le conseil de sa sagesse, ils concourent au gouvernement et à la conservation de ce monde, sur lequel son œil vigilant plane sans cesse.
Lorsque les fils de Jacob eurent jeté leur frère Joseph dans une fosse, s'il est une série d'événemens qui mérite le nom de hasard, c'étoit sans doute celle-là. Il falloit qu'une compagnie d'Ismaëlites passât auprès de cette fosse, au moment précis que cette barbarie fut commise. A peine fut-il sauvé par un événement aussi favorable, que sa vie et sa fortune dépendirent encore d'une suite d'événemens aussi inattendus. Par exemple, si ces Ismaëlites qui le vendirent avoient eu leurs affaires dans toute autre partie du monde que l'Egypte, et que de Gilead ils l'eussent conduit avec eux; si à leur arrivée, ils eussent vendu leur esclave à toute autre personne qu'à Putiphar; si l'accusation injuste de la femme de son maître l'eût plongé dans tout autre cachot que celui où l'on gardoit les prisonniers d'état; si l'échanson de Pharaon ne s'y fût pas trouvé; si, enfin, un de ces événemens eût manqué, une foule de malheurs qu'il n'avoit pas mérités, l'auroit accablé, ainsi que l'Egypte et le pays de Canaan: depuis le commencement jusques à la fin de cette histoire intéressante, la providence de Dieu donna une impulsion à tous les accidens qui la distinguent. Les frères de Joseph exercèrent contre lui leur malice et leur dureté, ils le bannirent de son pays, loin de la protection de leur père.
La convoitise et la bassesse d'une femme déçue chargèrent sa vertu d'un reproche injuste; il fut jeté, sans amis et sans protecteurs, dans une prison, où il languit oublié et négligé. Dieu ne contraria pas ces événemens, mais il les dirigea vers le but qu'il s'étoit proposé.
Quand cette action dramatique fut déployée, on reconnut la sagesse et le rapport des scènes intéressantes qui la constituoient. Alors on vit que ce n'étoient pas ses frères, ainsi qu'il le leur disoit en les consolant, mais Dieu qui l'avoit vendu; sa puissance s'étoit aidée de leurs passions, elle avoit dirigé leurs démarches, elle avoit tenu dans sa main la chaîne, et les avoit conduits ainsi à ses desseins. _Vous avez véritablement voulu me faire du mal; mais Dieu l'a changé en bien, vous avez été coupables d'un projet pervers, et Dieu a eu la gloire d'en accomplir un bon, en conservant votre postérité sur la terre, et en préservant de la mort un peuple entier._
Toute cette histoire est remplie de témoignages pareils. Ils peuvent convaincre ceux qui ne regardent que la superficie des choses, que le temps et le hasard gouvernent tout; mais ils manifestent à ceux qui les examinent plus profondément, qu'une main puissante s'occupe des affaires des hommes. Les politiques de ce monde ont beau la rejeter et n'en faire aucun cas en formant leurs plans, ils la trouvent toujours dans l'exécution, et quoique le fataliste insiste en disant que les événemens dérivent de la chaîne des causes naturelles, je lui répondrai; faites un pas de plus et considérez quel est le pouvoir qui fait agir ces causes, quelle est la science qui prévoit leurs effets, et quelle est la bonté qui les dirige invisiblement au meilleur et au plus grand but du bonheur humain.
C'est ainsi qu'un grand logicien s'explique sur cette matière. «Quand l'Ecriture nous dit que Dieu commande aux corbeaux, et que ce sont ses messagers auxquels la nue et les vents doivent obéïr, ce n'est pas une façon de parler seulement religieuse, cette expression est aussi stricte que philosophique. Si son esclave se cache le long du ruisseau, l'ordre qu'il lui donne sera vain, la cause et les effets seront détruits, les oiseaux de l'air ne voleront pas au secours du prophète, ainsi qu'il a été ordonné. Quand cette ressource manque à Elisée, il est inspiré d'aller à Sarepte, car en même-temps une veuve y a reçu l'ordre secret de le secourir; la main qui a conduit le prophête à la porte de la cité, a mené la veuve infortunée hors de cette porte pour lui offrir sa maison, et la Providence a calculé ces actions diverses en elles-mêmes pour remplir ses promesses, et veiller à leur conservation mutuelle.»
C'en est assez pour démontrer et persuader la doctrine fondamentale de la Providence; notre consolation et notre espoir dépendent de la foi vive que nous aurons en elle. Le psalmiste a donc raison de s'écrier que notre Seigneur est le roi, et d'en conclure que la terre doit s'en réjouir, et que les îles doivent être dans la jubilation. Que Dieu nous accorde le don de la vertu avec celui de la gaieté, et qu'il fasse croître en nous les fruits d'une bonne vie pour sa propre gloire; à lui seul appartient aujourd'hui et à jamais puissance, majesté, domination. Ainsi soit-il.
_Fin des Sermons._
LETTRES DE STERNE.
LETTRE PREMIÈRE.
A. W. C. Ecuyer.
_Coxwould, le 1 Juillet 1764._
Je suis arrivé sain et sauf à mon petit hermitage; et j'ai la certitude que vous ne tarderez pas à venir m'y joindre: puisque, pendant six mois, nous avons ensemble parcouru le cercle des plaisirs, il faut également que vous soyez de moitié dans ma solitude. Vous y trouverez le repos dont, tout jeune que vous êtes, vous devez avoir besoin; nous aurons, à votre choix, de l'esprit, de l'érudition ou du sentiment; mes jeunes laitières vous feront des bouquets, et tous les jours, après le café, je vous menerai visiter mes nones; cependant, n'allez pas tout de suite donner carrière à votre imagination; laissez plutôt agir la mienne, ou du moins souffrez qu'elle vous raconte comment un charmant cloître s'est élevé tout-à-coup dans une de ses régions fantastiques. Qu'est-ce que cela signifie, direz-vous?--un moment.--Je vais vous l'apprendre.
Il faut donc que vous sachiez qu'en prenant par la porte de derrière de ma maison, je me trouve bientôt engagé dans un sentier qui conduit à travers des prairies et des bosquets touffus; je le suis, et environ vingt minutes après, j'arrive aux ruines d'un monastère où jadis un certain nombre de vierges consacrèrent leur... vie... je sais à peine ce que j'allois écrire... à la solitude religieuse. Toutes les fois que je me rends dans cet endroit, j'appelle cela _visiter mes nones_.
Ce site a quelque chose d'imposant et d'auguste; un ruisseau coule au travers; une haute colline couverte de bois s'élève brusquement du côté opposé, verse une ombre majestueuse sur tous les environs, et ne permet point à la pensée de s'égarer au-delà; jamais de pieuses solitaires ne trouvèrent une retraite plus propre à les sanctifier. Aujourd'hui ce seroit une véritable découverte pour un antiquaire: il n'auroit pas trop d'un mois pour déchiffrer ces ruines; mais, je ne suis point antiquaire, vous le savez; par conséquent je viens ici dans des vues bien différentes, et que je crois meilleures, c'est-à-dire, pour me déchiffrer moi-même.
Appuyé sur le portail, dans l'attente de la rêverie, je considère le ruisseau qui s'éloigne en murmurant; j'oublie le spléen, la goutte et le monde envieux; ensuite, après avoir fait un tour sous ces portiques délabrés, j'évoque toute la communauté, je prends la plus jolie des sœurs, je m'assieds à côté d'elle sur une pierre que des aunes couvrent de leurs rameaux, et là je fais.--Quoi?--j'interroge son joli petit cœur que je sens palpiter sous ma main, je devine ses désirs; je joue avec la croix qui pend à son col.--En un mot.--Je lui _fais l'amour_.
Fi! Tristram, vous extravaguez.--Point du tout, je vous déclare que je n'extravague point; car, quoique les philosophes, parmi nombre d'autres absurdités, ayent dit qu'un homme amoureux n'étoit pas dans son bon sens, je soutiens, envers et contre tous, qu'il n'est jamais plus raisonnable, ou pour mieux dire, plus conséquent à sa manière de sentir, que lorsqu'il poursuit quelque _Armide_, ou quelque _Angélique_ de son invention. Si vous êtes actuellement dans ce cas, je vous pardonne le temps que vous passez loin de moi: mais si ma lettre vous trouve au moment où votre flamme viendra de s'éteindre, et avant que vous ayez pu en allumer une nouvelle; et si vous ne prenez tout de suite la poste pour venir me joindre avec mes nones, je ne cesserai de vous gronder en leur nom et au mien; quoique, après vous avoir bien chapitré, je pense que je me sentirai toujours,
Votre très-affectionné, etc.
LETTRE II.
_Coxwould, 17 juillet, 1764._
Eh bien! vous avez donc été visiter le siége de l'érudition?--si j'avois pu le prévoir, j'aurois fait en sorte que vous y eussiez trouvé quelque chose en manière d'épître, avec une demi-douzaine de lignes de recommandation au principal du collége de Jésus. Ce digne homme étoit mon surveillant dans mes études: tant que j'ai vécu sous sa direction, il m'a toujours lâché la bride, ce qui prouve son discernement, car je n'étois pas né pour suivre la route commune; je ne pouvois aller qu'à côté du grand chemin: il avoit assez de bon sens pour s'en apercevoir et pour ne pas serrer le licol. En effet, je ne suis nullement propre à l'attelage; l'amble est ma véritable allure; et pourvu que je ne lâche de ruade ni d'éclaboussure sur personne, quelqu'un a-t-il le droit de venir m'arrêter au nom du sens commun?--que les bonnes gens rient, si tel est leur plaisir, et que grand bien leur fasse; et réellement si, au lieu d'une lettre, j'écrivois un livre, je démontrerois la vérité de ce que je disois une fois à un grand homme d'Etat, orateur, politique, etc. Je disois donc: que _toutes les fois que nous sourions, et mieux encore lorsque nous rions complettement, nous ajoutons quelque chose à notre portion de vie._
Mais, peut-on rester cinq jours à Cambridge? en vérité cela passe les bornes de ma foible intelligence: n'auriez-vous pas mieux employé votre temps, si vous aviez poussé vos courageux bidets vers Coxwould?
Vous vous êtes amusé sans doute à critiquer un trou sur quelques-uns des pans de la maussade architecture de Gibb; à mesurer la façade de la bibliothèque du collège de la Trinité; à examiner les perfections gothiques de la chapelle du collège royal; ou, ce qui vaut mieux, à boire du thé et à parler sentiment avec miss Cookes, ou à déranger M. Gray par une de vos visites enthousiastes.
Mais dites-moi, je vous prie, pendant tout ce temps, que faites-vous de S...? il n'est pas homme à examiner curieusement les pesans murs des colléges ou les portraits moisis de leurs fondateurs, ni à s'égarer, comme moi, sous les saules qui couvrent les bords verdoyans de Cam, pour y évoquer les Muses: il appeleroit plutôt un sommelier. Poltron comme vous êtes, comment pouvez-vous faire deux lieues ensemble dans la même chaise? c'est sans doute par cette admirable souplesse d'esprit que vous possédez quand il vous plaît, quoique cela ne vous plaise pas toujours. En effet, je ne sais pas pourquoi l'on prendroit ses habits de cour pour aller voir des marionnettes; mais d'un autre côté, l'on ne doit pas se parer exclusivement pour ceux qu'on aime, quoiqu'il y ait quelque chose de noble dans cette façon d'agir. Le monde, mon cher ami, demande un autre système: car tant que les hommes seront ingrats et faux, cette confiance illimitée, cet héroïsme de l'amitié que je vous ai entendu pousser jusqu'au délire, est d'une conséquence vraiment dangereuse.
Je serois en état de prêcher un sermon là-dessus; et en vérité, dans ma chaire, je ne serois pas plus sérieux que je le suis actuellement. Ainsi s'évanouissent les projets de cette vie: quand j'ai pris la plume, j'avois l'humeur gaie et semillante; maintenant me voilà devenu grave et solennel comme un concile; mais pour reprendre ma contenance ordinaire, je n'ai qu'à voir un âne braire sur ma palissade.
Quittez, quittez votre Lincolnshire, et venez dans mon vallon; ne voyez-vous pas que vous obsédez S...? toutefois rappelez-moi tendrement à lui et cordialement à vous-même, car,
Je suis bien véritablement, Votre, etc.
LETTRE III.
A W. C. Ecuyer.
_Coxwould, le 5 Août, 1764._
Vous voilà donc au temple de S..., où le thé, les conversations érudites vous captivent entièrement. Je commence presque à me faire une idée de cette confusion que vous appelez classique; n'est-ce pas une rage de traiter d'anciens sujets à la moderne, et de modernes sujets à l'antique? ne déraisonnez-vous pas l'un et l'autre, et votre imagination ne vous fait-elle pas accroire que vous êtes à Sinuesse, à côté de Virgile et d'Horace, ou à Tusculum, entre Cicéron et Atticus? oh! quel plaisir pour moi, si à travers une touffe de lauriers, je vous voyois entourés de colonnes, sous un superbe dôme, parler, en vous enivrant de thé, des hommes qui chantoient les douces inspirations du Falerne!
Que vous devez être un couple bien maussade! en vérité, pour ne pas vous croire un homme perdu, il faut toute la confiance que j'ai dans le pouvoir régénératif de ma société; mais hâtez-vous, mon bon ami; recourez-y promptement: si vous vous proposez de revivre, n'attendez pas que vous soyez à l'agonie pour faire appeler le médecin.
Vous ne savez pas tout l'intérêt que je prends à votre santé. N'ai-je pas ordonné qu'on reblanchît tout le linge, même avant qu'il fût sale, afin que vous puissiez tous les jours en avoir de blanc à table, et une serviette par dessus le marché? n'ai-je pas fait une espèce de moulin à vent qui m'assourdit de son cliquetis, et cela pour le placer sur mon beau cerisier, afin que les oiseaux écornifleurs ne touchent point à votre dessert? est-il besoin de vous dire qu'à souper, vous aurez de la crême et du caillé? faites bien vos réflexions, et laissez S... aller tout seul aux sessions de Lincoln, où il pourra disserter sur ses auteurs avec les juges du pays: pendant ce temps-là nous philosopherons et nous sentimentaliserons.--Ce dernier mot est né sous ma plume; il est bien à votre service, ou à celui du docteur Johnson.--Vous vous assiérez dans mon cabinet, où, comme dans une boîte d'optique, vous pourrez vous amuser à considérer le spectacle du monde, à mesure que j'en offrirai les différens tableaux à votre imagination. C'est ainsi que je vous apprendrai à rire de ses folies, à plaindre ses erreurs, et à mépriser ses injustices.--Parmi ces différentes scènes, je vous offrirai une jeune et sensible demoiselle: une douleur amère aura fixé une larme sur sa belle joue.--Après avoir entendu le récit de son infortune, vous tirerez un mouchoir blanc de votre poche pour essuyer ses yeux et les vôtres.--Ensuite vous irez vous coucher, non avec la demoiselle, mais avec la conscience d'un cœur susceptible de s'attendrir; vous en trouverez l'oreiller plus doux, le sommeil plus suave, et le réveil plus gracieux.
Vous rirez de mes vestibules attiques, car j'aime les anciens autant qu'on doit les aimer; mais parmi leurs beaux écrits et leurs vers sublimes, je défie l'admirateur le plus outré de me citer une demi-douzaine d'histoires vraiment intéressantes, et c'est encore beaucoup.
Si vous n'arrivez bientôt, j'aurai fait sans vous un autre volume de Tristram. Que Dieu vous bénisse!
Je suis bien véritablement, Votre, etc.
LETTRE IV.
A ...
_Coxwould, le 8 Août, 1764._
Je suis affligé de votre chûte: puisse-t-elle être la dernière que vous ferez dans ce monde! à mesure que je forme ce vœu, mon cœur pousse un profond soupir; et je crois, mon ami, que vous ne le lirez pas sans qu'il vous en échappe un autre.
Hélas! hélas! mon pauvre garçon, vous êtes né avec des talens qui pourroient vous mener loin; mais, si j'en crois mes pressentimens, vous avez un cœur qui vous empêchera toujours de percer: ce n'est pas, vous le savez, que je le soupçonne d'aucune chose basse ou rampante; mais je tremble qu'au lieu de vous élever au-dessus de l'orage, vous ne vous soumettiez tranquillement à ses fureurs; je crains qu'ensuite vous ne preniez le parti de vous confiner dans quelque humble réduit, content d'y passer votre vie, et perdu pour la société.
De quel côté souffle le vent? je n'en sais rien: je ne me sens pas même disposé à aller jusqu'à ma fenêtre, d'où peut-être je verrois passer un nuage qui m'en avertiroit. Je suis ici sur mes genoux, ou pour mieux dire, sur mon cœur, traitant une matière toujours accompagnée d'idées affligeantes. Je sais que vous ne ferez tort à personne, mais je crains que vous ne vous en fassiez à vous-même. J'ai une connoissance secrette de quelques circonstances que vous ne m'avez jamais communiquées, et qui ont alarmé ma tendresse pour vous; non par elles-mêmes, mais par l'idée qu'elles me forcent de prendre de votre inclination et des légères nuances de votre caractère. Si vous ne venez bientôt me voir, je prendrai des ailes un beau matin et je volerai chez vous; mais je préférerois que vous vinssiez ici; car je désire que nous soyons seuls. En un mot, je voudrois être votre _Mentor_, ne fût-ce que pour un pauvre petit mois. Soyez le mien le reste de l'année, et même jusqu'à la fin de mes jours, si cela vous plaît.
Mon cher ami, je ne prétends pas amortir, par un narcotique, cette sensibilité naturelle pour laquelle je vous aime; ni cette bouillante imagination qui prête une grâce si intéressante à la jeunesse polie; mais je desire bien sincèrement vous apprendre à ne pas trop rechercher le monde, et à ne pas vouloir lui plaire plus qu'il ne le mérite. Cependant, ne pensez pas, je vous prie, que je veuille plonger mon jeune _Télémaque_ dans une méfiance aveugle et absolue. Loin de vous une passion aussi lâche et aussi vile! je vous jeterois plutôt dans les bras de _Calypso_, afin, du moins, que quelques instans de plaisir fussent mêlés à vos peines; mais entre se fier à tout le monde et ne se fier à personne, on trouve sur la route un point difficile à saisir; et je connois si bien la carte, que je puis mettre le doigt dessus, et vous y conduire sans tâtonner. Je pourrai, je crois, vous donner tant de bonnes raisons, que vous n'hésiterez point à marcher dans cette voie. Je vous y accompagnerai, et, si vous le permettez, je vous servirai de _Cicérone_. Je désire donc beaucoup de vous voir, et de jaser avec vous sur cet objet, ainsi que sur bien d'autres.
Quant à votre incommodité actuelle, qu'elle ne vous inquiète point; vous pouvez, sans nul inconvénient, arriver à petites journées: je me charge d'être votre garde-malade, votre chirurgien, de faire chauffer tous les soirs votre verjus, d'en étuver votre foulure, et de disserter comme un docteur. Dites-moi donc, je vous prie, le jour où je pourrai vous trouver à York? en attendant, et toujours, puisse la bonne Providence veiller sur vous!--tel est le vœu sincère de,
Votre affectionné, etc.
LETTRE V.
A W. C... Ecuyer.
_Mercredi matin._
Vous trouverez, au lieu de moi, cette lettre à Hewit; car j'ai attrapé, je ne sais comment, un très-violent rhume, et je ne puis aller. Comme je voudrois, s'il étoit possible, vous recevoir avec mes meilleurs yeux, et vous faire le meilleur accueil, je me ménage une sorte de rétablissement pour votre arrivée: cependant la toux ne me laisse aucun relâche, et dans ce moment j'ai la voix si enrouée, qu'à peine puis-je me faire entendre de l'autre côté de ma table.
Cette espèce de phthisie me conduira tôt ou tard dans mon dernier gîte, loin de ce triste monde; et peut-être, mon cher ami, plutôt que nous ne pouvons le penser, vous ni moi. Vous direz, sans doute, qu'il faut que je sois bien mélancolique moi-même, pour écrire d'une manière aussi grave! mais sachant très-bien que la mort se sert de cette maudite toux pour miner ma pauvre machine, ce n'est pas là le cas de plaisanter. A la vérité, j'aime le rire et le divertissement autant qu'ame qui vive, mais je ne m'accoutume pas à l'idée d'être un des figurans de la _danse des morts d'Holbein_. D'ailleurs, ma route est bien avancée; autant vaut dire qu'elle est finie, puisque plus de la moitié de mon temps se passe à tousser. Il est bien incivil:--que dis-je? il est, ma foi, bien lâche à ce coquin de temps, de m'enlever les esprits avec lesquels je l'ai tué tant de fois!
Ce n'est pas tout.--J'ai encore quarante volumes à écrire; je les ai annoncés de la manière la plus positive; j'en ai pris l'engagement avec vous et avec moi. Cependant, si je ne puis me ravoir de ma maigreur anatomique, comment tiendrai-je ma parole d'auteur, d'honnête homme, et, ce qui est d'une bien plus grande importance, ma parole d'ami?--ce n'est pas une besogne susceptible d'être faite par procureur: quand je nommerois cinquante exécuteurs testamentaires, en y joignant encore un régiment d'administrateurs et de substitus; ils auroient beau prendre la plume et se mettre à l'ouvrage; ils n'opèreroient jamais comme moi.
Mais, comme mon imagination galoppe!--comme je me laisse entraîner au courant de ma plume!--je suis à cent lieues de l'idée qui voltigeoit devant moi lorsque j'ai commencé ma lettre. Je me surprends encore ici dans mon tort:--en effet, quel chemin n'y a-t-il pas de la tombe de mon grand-père à la mienne! et c'est pourtant à la sienne que j'aurois désiré vous conduire!