Oeuvres complètes, tome 6

Part 12

Chapter 123,856 wordsPublic domain

Cette histoire est une des plus remarquables de l'évangile. Notre Seigneur nous représente une scène, dans laquelle les deux contrastes les plus parfaits que l'on puisse établir dans les conditions, passent à-la-fois devant nos yeux. C'est un homme élevé au-dessus du niveau du genre humain, et porté au pinacle de la prospérité, des richesses, du bonheur. Je dis _du bonheur_, par complaisance pour le monde, et dans la supposition que les richesses nous rendent heureux, tandis que leur poursuite enflamme tellement notre imagination, que nous mettons en jeu pour elles notre esprit et notre corps, comme si nous ne les estimions jamais à un prix trop haut. Ce sont les gages de la sagesse comme de la folie. La parabole ne nous dit pas ce qu'elles coûtèrent au riche; nous nous tairons avec l'écriture; elle ne parle que des avantages extérieurs qu'elles procuroient à sa vanité et à sa délicatesse. Pour satisfaire l'une, il s'habilloit de pourpre et de lin; pour contenter l'autre, il se traitoit délicieusement chaque jour; sa table abondoit en tout ce que les divers climats peuvent fournir, ce que le luxe peut inventer, ce que la main de la science sait métamorphoser et tourmenter.

Tout auprès de la porte de son palais nous est représenté un objet que la Providence sembloit avoir placé là pour guérir l'orgueil du riche, et lui montrer le degré d'avilissement où l'homme peut être ravalé. C'étoit un être frappé de la disgrâce de la nature, sans amis, sans biens, manquant enfin de tout ce qui eût pu adoucir ses malheurs.

Dans cette cruelle position, il est représenté désirant les miettes qui tombent de la table du riche, ses vœux et sa demande restant sans succès; ce riche, comme tant d'autres dans le monde, étoit trop élevé sans doute pour que ses yeux apperçussent distinctement les souffrances de son frère; se rassasiant sans cesse dans des banquets magnifiques, il avoit oublié que la faim fût une maladie inscrite dans le catalogue des infirmités humaines.

Surchargé de malheurs et de tous les besoins qu'un monde _inhospitalier_ avoit entassé sur sa tête, le pauvre se courboit et s'affaissoit en silence sous ce fardeau... Mais, grand Dieu! d'où vient cela? pourquoi souffres-tu ces calamités dans le monde que tu as créé? Est-ce pour ton honneur et ta gloire, qu'un homme mange le pain de l'abondance, tandis que mille autres de son lignage rongent celui de la douleur? que celui-ci soit couvert de pourpre et marche dans des sentiers couverts de roses, tandis que les autres à demi couverts de haillons se traînent péniblement, et passent à sa porte la tête baissée? est-ce pour ta gloire que l'ombre ténébreuse de la misère est étendue sur tes ouvrages? ou bien n'en devons-nous voir qu'une partie? ah! lorsque la chaîne qui tient les deux mondes en harmonie se détendra et se brisera; quand l'aube de ce jour apparoîtra, auquel le dernier acte du monde en déployera la catastrophe; quand tous les hommes seront cités pour répondre à tes questions: alors, alors, tu justifieras tes décrets, et tu fermeras la bouche à toute plainte.

Après un long jour de miséricorde, perdu dans la débauche et la dureté, l'homme riche mourut aussi, et selon la parabole, il fut enterré. Il fut enterré sans doute en triomphe, avec l'orgueil mal placé des funérailles, et les décorations vaines que la folie humaine prostitue dans ces occasions.

Ici se brisa la grandeur épicurienne du riche, c'est ici le dernier spectacle qu'il donna au monde; celui qui le suit présente une scène d'horreur. Notre Seigneur le peint dans l'état le plus abject de la misère, élevant ses yeux vers le ciel, et criant merci au patriarche Abraham.

_Et Abraham lui dit: mon fils, souviens-toi que pendant ta vie les biens furent ton partage._

Mais ces biens, ne les avoit-il pas reçus du ciel? pouvoit-on les lui reprocher? avec quelque sévérité que l'écriture parle contre les richesses, il ne paroît point qu'une vie et une dépense fastueuse fussent le crime du mauvais riche, et que cette qualité fût une partie constituante de son caractère. Il en étoit alors comme aujourd'hui. Le rang qu'il occupoit dans le monde justifioit peut-être ses dépenses, il les exigeoit même sans qu'on dût les lui reprocher; car la différence des états se fait connoître ordinairement à ces marques distinctives que la coutume impose. L'excessive abondance et la magnificence qu'étaloit Salomon, lui qui avoit dix bœufs engraissés, vingt autres hors des pâturages, cent moutons, sans compter les chevreuils, les cerfs, les daims et les oiseaux, trente mesures de fleur de farine, et soixante mesures de farine pour l'approvisionnement journalier de sa table; cette magnificence, dis-je, ne lui étoit pas imputée à crime; elle dénotoit au contraire l'abondance des bénédictions du ciel sur sa tête; lorsqu'il en est autrement, cela vient de l'usage pervers des richesses prodiguées pour de mauvaises fins, souvent contraires aux motifs pour lesquels elles nous ont été données, qui sont de réjouir le cœur, l'épanouir, et le rendre bienfaisant.

Et voilà précisément le piége où le riche étoit tombé; s'il eût vécu moins somptueusement, il eût trouvé quelques heures favorables à la méditation, il eût disposé son ame à concevoir une idée de la pauvreté, elle eût senti la compassion.

_Souviens-toi, mon fils, que tu as reçu pendant ta vie les biens en partage, et que les maux ont été celui de Lazare._ Souviens-toi... ô le fâcheux souvenir! un homme qui a traversé ce monde avec tous les avantages et les bénédictions de son côté, comblé de richesses par la main de Dieu, entouré d'amis, et reçu aux acclamations de la société qui le _divinise_, se rappeler combien il a reçu, combien peu il a donné, qu'il n'a été l'ami, le protecteur, le bienfaiteur de personne... Dieu miséricordieux! priant en vain pour lui-même, il est enfin représenté intercédant pour ses frères, et demandant que Lazare leur soit envoyé pour leur donner des avis, et les sauver de la ruine dans laquelle il est tombé; _ils ont Moïse et les prophètes_, répond le patriarche, _qu'ils les écoutent._ Le malheureux n'est pas content de cette réponse. Il persiste, il insiste... _Abraham! si des limites de la mort quelqu'un leur étoit envoyé, ils se repentiroient_. Il le croyoit, mais Abraham savoit le contraire, et j'ai expliqué déjà les motifs de sa détermination; tirons quelques autres instructions de la parabole.

Notre Seigneur en nous découvrant les dangers auxquels les richesses exposent les hommes, nous déclare combien il est difficile aux riches d'entrer dans le royaume des cieux.

Oui, les richesses sont la plus dangereuse bénédiction du ciel, et celle dont il est le plus malaisé de profiter. Elles nous environnent de flatteurs et de faux amis qui concourent à l'envi à notre perte; elles multiplient nos fautes et savent nous les cacher, elles se prêtent journellement à toutes nos tentations, elles ne nous donnent ni le temps de réfléchir sur nos erreurs, ni l'humilité qui peut nous en faire repentir. Bien plus, et ce qui paroît étrange, elles nous invitent à l'avarice même. Il paroît qu'au milieu des mauvais offices que nous rend la fortune, on ne devroit pas chercher ce vice; cependant on voit le cœur d'un homme se resserrer à mesure que ses richesses s'étendent, plus il s'emplit et plus il est vide.

Mais il est peu nécessaire de prêcher contre ce vice; nous semblons tous avoir du penchant à l'extrême opposé: le luxe et la dépense: et lorsqu'on nous en parle, nous nous contentons, pour toute solution, de dire qu'il est une conséquence naturelle du commerce et des richesses et leur commun but.

Vous vous méprenez, mes frères, les richesses ne sont pas la cause du luxe, c'est plutôt le calcul corrompu des hommes. Ils en ont fait la balance de l'honneur, de la vertu, et de tout ce qui est grand et bon; ce préjugé en aiguillonne mille, ils affectent de posséder plus qu'ils n'ont, et s'engagent dans un train de dépenses qu'ils ne peuvent pas soutenir. La nécessité de paroître quelqu'un, pour le devenir, ruine et perd le monde.

Venons-en à la leçon que la parabole nous donne sur la véritable application des richesses; vous avez vu par le traitement du mauvais riche qu'il ne les employoit pas conformément à l'intention de Dieu.

L'intention de Dieu! voulez-vous la connoître? rentrez en votre cœur, et lisez-y l'inscription qu'il y a gravé. _Sois bon et miséricordieux._ Elle vaut tous les textes et tous les passages que je pourrois citer après elle. Portez-y vos yeux, mes chers auditeurs, un seul moment, et considérez ce qui se passe dans l'homme le plus insensible, lorsqu'il fait un acte involontaire et fortuit de générosité. Quoique cette jouissance appartienne essentiellement à l'homme bon; que le méchant fasse une expérience, qu'il secoure le captif, qu'il jette son manteau sur le pauvre, et il sentira ce qu'on entend par le plaisir d'une bonne action. Ah! pour le mieux connoître appelons-en à l'homme compatissant; la dureté nous donne involontairement cette évidence; mais elle ne sent le plaisir qu'imparfaitement. Comme toutes les jouissances, celle-ci demande quelque sentiment _facultatif_, elle doit être précédée d'une disposition qui rend bon ce qui l'est en effet, autrement c'est un bien que l'on possède, mais dont on ne jouit pas.

Et d'abord considérez combien il est difficile de persuader à un avare que ce qui n'est pas profitable est bon, et à un libertin que ce qui est agréable est mauvais.

Prêchez à un épicurien qui a modelé son corps et son ame pour tous les plaisirs des sens, dites-lui _qu'il essaye combien Dieu est bon._ Cette invitation ne vaudra pas pour lui celle qui l'appelle à un banquet.

Ce n'est donc pas à l'avare, c'est à l'homme compatissant, à celui qui se réjouit avec ceux qui se réjouissent, et pleure avec ceux qui pleurent, que j'en appelle. C'est à un cœur généreux, tendre, humain que je raconte les malheurs de l'orphelin et du pauvre, c'est aux hommes enfin que je demande ce pain, qu'on n'ose pas leur demander.

Que puis-je dire de plus? l'éloquence en un pareil sujet ne peut rien apprendre ni rien persuader. Ceux à qui Dieu a accordé les moyens d'être charitables, et envers qui il a été encore plus généreux, en leur donnant la disposition, doivent l'en remercier comme l'auteur des richesses, et de la science de les employer. Il a bâti dans notre cœur le havre derrière lequel les malheureux doivent fuir les tempêtes et le naufrage; la constante fluctuation des choses de ce monde y jette tour-à-tour les enfans d'Adam. En vain des substitutions et des placemens défendent les biens des hommes; l'abondance la plus splendide peut être dissipée, comme les feuilles desséchées que le vent balotte; la couronne des princes peut être ébranlée sur leurs têtes, elle peut en tomber, et ce grand que le monde respectoit, a souvent réfléchi sur la révolution de la roue de la fortune.

Ce qui est arrivé à l'un peut arriver à l'autre; laissons-nous conduire dans toutes nos actions par cette règle que notre Seigneur nous a donnée: _faites aux autres ce que vous voudriez qu'ils vous fissent._

Avez-vous jamais été couché languissant sur un lit de douleur, et accablé d'une maladie qui menaçât votre vie? rappelez-vous vos réflexions mélancoliques, et dites: qu'est-ce qui rend si amère la pensée de la mort? les enfans que vous laissez; c'est en quoi consiste l'amertume du calice: sans secours que deviendront-ils? où trouveront-ils un ami quand je ne serai plus? qui les défendra et plaidera leur cause contre la méchanceté? Grand Dieu! je te les confie, à toi le père des orphelins, à toi l'époux des veuves affligées.

Avez-vous jamais éprouvé quelques revers dans votre fortune? la pauvreté vous a-t-elle enseveli dans la détresse; vous a-t-elle réduit au désespoir? quel est celui qui tout-à-coup a mis la table à côté de vous, et qui a rempli et fait verser votre coupe. C'est un ami consolateur; il est entré, vous a vu désolé au milieu des tendres gages de votre amour et de votre épouse affligée; c'est lui qui les a pris sous sa protection. Ciel tu l'en récompenseras!... c'est lui qui vous a délivré des appréhensions effrayantes de l'amour paternel.

Avez-vous jamais été blessé d'une manière plus affligeante encore par la perte de cet ami généreux? avez-vous été séparé des embrassemens d'un fils chéri, par la faux de la mort? cruel souvenir! la nature défaillit; eh bien un enfant né sous de fâcheux auspices, sans pain, sans amis, sans vêtement, privé d'instructions et des moyens de salut, est un objet encore plus attendrissant, il éveille toutes les facultés de l'homme, il nous présente... Mais pourquoi parlerois-je encore? les larmes brillent dans vos yeux. Que le Dieu du ciel les bénisse. Ainsi soit-il.

CONSIDÉRATION

SUR LES GRACES ACCORDÉES

A LA NATION.

SERMON POUR L'INAUGURATION DU ROI.

SERMON XIV.

«_Et lorsque ton fils te demandera un jour, que signifient ces témoignages, ces cérémonies, les jugemens que le seigneur notre Dieu vous a commandés? tu diras à ton fils: nous étions les esclaves de Pharaon dans l'Egypte, et la main toute-puissante du Seigneur nous en retire._» Deuteron. VI.

Ce sont les paroles que Moise prescrit aux enfants d'Israël de laisser à leurs enfans, qui devoient un jour oublier les grâces infinies que Dieu avoit répandues sur leurs pères. Une de ces grâces étoit leur délivrance de l'esclavage.

Quoique chaque père fût instruit à faire cette réponse à son fils, on ne peut pas supposer que cette instruction fût nécessaire pour la première génération, pour les enfans de ceux qui avoient été les témoins oculaires des faveurs de la providence. Il ne paroît pas en effet probable qu'arrivés à l'âge de raison, ils pussent faire une pareille question, sans avoir été long-temps auparavant instruits à y répondre. Chaque père avoit sûrement raconté les infortunes de sa captivité, et les particularités miraculeuses de sa délivrance. Ces anecdotes étoient si extraordinaires, leur récit étoit susceptible d'un tel degré d'enthousiasme, qu'elles ne pouvoient pas rester secrètes. La piété, la reconnoissance d'une génération anticipoient sur la curiosité d'une autre. Ils apprenoient cette histoire en apprenant leur langue.

Telle fut la condition de la première et seconde races; mais dans le cours des ans les choses changèrent insensiblement, une longue et paisible jouissance de leurs libertés put émousser le sentiment des bienfaits de Dieu, et en placer le souvenir à une trop grande distance de leur cœur. Après quelques années écoulées dans les plaisirs et la privation des peines réelles, un excès de liberté put les dégager du soin de s'en donner d'imaginaires, et surtout de celle que les devoirs de la religion imposent. Ils purent chercher des occasions à fouiller dans les fondemens de ses loix, et à s'enquérir de la cause de tant de cérémonies.

Ils purent demander, que signifient tous ces commandemens, dans des matières qui paroissent si indifférentes? que signifie cet ordre à les faire observer? pourquoi a-t-on imposé tant d'obligations! pourquoi faut-il obéir à tant de préceptes indignes de la sagesse divine?

Ils purent aller encore plus loin; et quoique leur penchant naturel les portât vers la superstition, quelques aventuriers sans doute gouvernèrent vers le bord opposé, et découvrirent en s'avançant que toutes les religions, quelque régime, quelque dénomination qu'elles eussent, étoient les mêmes; que celle de leur pays étoit un arrangement ingénieux entre les Prêtres et les Lévites, un fantôme effrayant élevé et soutenu par leurs mains; que ses rites et ses préceptes innombrables étoit autant de rouages nécessaires à la machine politique, des inventions faites pour amuser les ignorans, et les retenir dans les ténèbres favorables aux _jongleries_ ecclésiastiques.

Quand à sa morale, quoiqu'elle soit excepté de ce raisonnement par elle-même, ils n'étoient pas en peine de l'adapter à leur systême. Les hommes, disoient-ils, auroient toujours eu assez de raison pour l'avoir trouvée, et de sagesse pour la pratiquer, sans l'assistance de Moïse.

Ils raffinèrent ensuite l'art des controverses religieuses. Quand ils eurent donné à leur systême d'incrédulité toute la force qu'il peut obtenir de la raison, ils commencèrent à l'embellir des tournures épigrammatiques.

Quelque bouffon Israëlite à la fin d'un banquet donna carrière à son talent. Manquant de raison et d'argumens, il essaya le tranchant de son esprit sur les types et les symbôles, et traita les mystères et les matières les plus sérieuses de la religion du ton de la raillerie. Il entassa mille plaisanteries sur les passages sacrés de la loi, persiffla le veau d'or ou le serpent d'airain avec courage, et se moqua des bêtes pures ou impures, en provoquant des sarcasmes contr'elles.

Il fit peut-être un pas de plus. Quand cette contrée heureuse où le miel et le lait couloient, eurent effacé les impressions du joug qui les avoit meurtris, et que les bénédictions du ciel commencèrent à tomber sur eux, il put en conclure qu'ils ne tenoit ces avantages d'aucun autre pouvoir que de leurs propres bras, que la toute-puissance seule des Israëlites leur avoit procuré, et leur conservoit tant de bonheur.

O Moïse! Moïse! combien un pareil raisonnement eût mis à la torture ton esprit doux et patient! si la superstition des Israëlites te fit tomber une fois dans un excès de colère, si tes mains jetèrent les tables de la loi que Dieu avoit écrites, si tu compromis aussi légèrement le trésor du monde, avec quelle indignation et quel pieux chagrin eusses tu entendu les sarcasmes de ceux qui renioient le Dieu qui les avoit délivrés; en disant, quel est ce Dieu dont la voix commande ici à notre obéissance? avec quelle force et quelle vivacité leur eusses-tu rappelé l'histoire de leur nation! que si une jouissance trop aisée des bénédictions du ciel leur avoit fait oublier de regarder derrière et loin d'eux, il étoit nécessaire de leur répéter que leurs ayeuls étoient en Egypte les esclaves de Pharaon, sans aucun espoir de rédemption, que la chaîne de leur captivité avoit été scellée et rivée par une succession de quatre cent trente années, sans aucune interruption favorable à leur liberté qu'après l'expiration de cette periode désolante. Qu'au moment où rien ne sembloit favoriser un évènement aussi glorieux, ils furent arraché presque malgré eux des mains de leurs oppresseurs, et conduits à travers un océan de périls, vers une contrée d'abondance; que ce changement prospère ne fut pas le produit du hasard, et ne fut ni projeté ni accompli par des plans humains qui eussent succombé sous la force extérieure, ou le trouble intérieur, et qui n'auroient pas résisté à la combinaison des accidens imprévus et des passions des hommes, cause de l'élévation et de la chute des empires, mais que tout avoit été exécuté par la bonté et la puissance de Dieu, qui vit les afflictions de son peuple, en eut pitié, et par une chaîne d'évènemens miraculeux, le délivra de l'oppression.

Il leur eût répété que depuis ce grand jour, une suite de succès qu'on ne pouvoit attribuer aux causes secondes leur avoit démontré, non-seulement la providence universelle de Dieu, mais encore son attachement particulier; et que des nations plus grandes et plus puissantes avoient été chassées devant eux, et leurs terres abandonnées aux vainqueurs, pour en jouir à jamais.

C'est ce qu'ils devoient apprendre à leurs enfans et aux enfans de leurs enfans. Générations heureuses pour lesquelles une pareille instruction fut préparée! heureuses, en effet, si vous aviez toujours su faire usage de ce que Moïse vous enseigna.

Laissons les Juifs, et tournons nos regards sur nous. L'occasion glorieuse qui nous rassemble, et le souvenir des nombreuses bénédictions accumulées sur nous, depuis que nous comptons parmi les nations, dictent sans peine l'application que nous pouvons nous faire du reproche de Moïse.

Je commence avec le premier ordre des temps. Il produisit la plus grande délivrance à la nation, celle qui nous sauva des ténèbres de l'idolâtrie par la venue subite du christianisme parmi nous, dès le siècle même des Apôtres.

Quoique cette bénédiction semble nous avoir été commune avec d'autres parties du monde; cependant, quand on réfléchit sur l'éloignement de ce coin de la terre, et sa situation inaccessible en tant qu'île, le peu qu'on connoissoit alors de la navigation et du commerce, la large portion du continent où le nom de Jésus reste de nos jours profané, et celle qui l'avoisine où les premières paroles de son Evangile sont à peine prononcées, on ne peut qu'adorer la bonté de Dieu, et reconnoître dans l'établissement de sa religion, une providence qui nous est plus particulière qu'aux autres nations, où indépendamment des mêmes erreurs et des mêmes préjugés, elle ne rencontroit pas ces obstacles physiques et naturels.

Les historiens et les politiques, qui cherchent les causes par tout ailleurs que dans le plaisir de celui qui dispose des événemens, raisonnent différemment sur tout cela. Ils considèrent ceux-ci comme une matière incidentèle à l'ambition fortuite, aux succès et aux émigrations des Romains. Sous le règne de Claude, lorsque le christianisme s'établit à Rome, quatre vingt mille citoyens de cette capitale du monde vinrent se fixer dans cette île; cet événement établit une communication libre entre les deux nations, la voie fut ouverte aussi pour l'Evangile, et son transport devint fort aisé, mais jamais miraculeux ni divin.

C'est ainsi que Dieu nous permet souvent de suivre les caprices de nos cœurs, tandis qu'il les dirige secrètement, comme l'eau des rivières pour des projets de bonté. C'est ainsi qu'il put rendre cet amour de la gloire inhérent aux Romains, leur inspirer les moyens de poursuivre leur voie ambitieuse, et les guider ici. Il put faire servir la méchanceté des hommes à ses décrets éternels, les faire errer pendant quelque temps hors de leurs limites jusques à ce que ses desseins fussent accomplis, puis tout-à-coup _leur enfoncer ses crochets dans les narines_, et ramener ces bêtes de proie dans leurs tanières.

Après la manière dont l'Evangile nous fut donné, n'oublions pas comment il fut préservé du danger d'être étouffé et éteint par cet essaim de barbares qui vinrent sur nous du haut du nord, et comme un ouragan ébranlèrent le monde, qui changèrent les noms, les coutumes, la langue, le gouvernement, la face même de la nature par tout où ils se fixèrent. Tout ce qui étoit susceptible de changement sembla périr, et notre religion fut préservée: ah! si elle ne succomba pas sous ce poids immense de ruines, si du moins sa beauté n'en fut pas ternie, n'en attribuons la cause qu'à Dieu. La même puissance qui nous l'envoya la soutint quand la contexture des choses fut par tout brisée.

C'étoit encore peu d'avoir préservé le christianisme d'une destruction totale, comptons parmi les bienfaits de la Providence celui de l'avoir sauvé de cette corruption, que le laps des siècles, les abus des hommes et la tendance naturelle des choses vers la dépravation, ont introduite.

Depuis le jour que commence la réformation, par quels événemens étrangers elle a été exécutée et perfectionnée! si ce n'est pas _sans taches et sans rides_, du moins sans difformité et sans aucune marque de vieillesse.

Rappelons-nous la bourasque violente qui l'assaillit et la secoua dans cette période de notre histoire que tu teignis et défiguras de sang, Marie! pouvons-nous y réfléchir sans adorer la Providence qui se hâta d'enlever de ta main le glaive de la persécution, en rendant ton règne aussi court qu'il fut barbare?

Si Dieu nous fit, comme aux Israëlites, sucer le miel des rochers, et cueillir l'huile qui découloit des pierres, combien sa miséricorde fut plus signalée! il nous donna ses bienfaits, sans en retirer aucun prix; dans les jours glorieux qui suivirent ce moment d'horreur, quand un règne long, sage et nécessaire pour bâtir les fondemens de l'église, succéda au règne plus court qui l'avoit retirée de ses ruines.