Oeuvres complètes, tome 6

Part 10

Chapter 103,890 wordsPublic domain

Telle est la conscience. Ce moniteur fidelle constitué en nous pour être notre juge suprême, et doué d'équité par le créateur, par une malheureuse série de causes et d'obstacles prend une connoissance si imparfaite de ce qui s'y passe, il remplit son devoir avec tant de négligence, quelquefois avec tant de corruption, qu'il est impossible de s'en rapporter à lui seul. Il est nécessaire, absolument nécessaire de lui associer un autre principe pour aider, pour maîtriser même ses déterminations.

Voulez-vous former un jugement exact sur ce qu'il vous importe tant de bien connoître? Voulez-vous savoir à quel degré de mérite réel vous êtes honnête, bon citoyen, sujet fidelle, zélé chrétien? appelez la religion et la morale au secours de votre conscience. Lisez ce qui est écrit dans la loi de Dieu, consultez après cela en silence les obligations invariables de la justice et de la vérité.

Que la conscience détermine sur ce rapport ses motifs. Si votre cœur alors _ne vous condamne pas_, vous serez dans le cas supposé par Saint-Paul. La règle est infaillible; toute votre confiance sera en Dieu; vous aurez de sûres raisons de croire que le jugement que vous aurez porté sur vous-même est celui de Dieu, et l'anticipation de la sentence rigoureuse qui sera prononcée sur vous le jour que vous rendrez le compte final de vos actions.

_Heureux l'homme_, s'écrie l'auteur de l'Ecclésiastique, _qui n'est pas assailli par la multitude de ses péchés! Heureux celui que son cœur n'a pas condamné, et qui n'est pas déchu de son espoir en Dieu! Qu'il soit riche ou pauvre, s'il a une conscience irréprochable, il se réjouira tous les jours dans ses œuvres, et son esprit lui en dira davantage que sept sentinelles qui veillent au haut d'une tour._

Dans les matières les plus obscures et les plus douteuses ce guide le conduira plus sûrement que mille casuistes. Il lui exposera le plan de sa vie bien plus exactement que toutes les analogies et les restrictions que les législateurs ont été forcés de multiplier. Je dis forcés, car on sait que les lois humaines ne sont pas une affaire de choix primitif, mais de pure nécessité: elles furent établies pour défendre la société contre les effets dangereux de ces consciences qui ne se sont jamais donné aucun frein. Ces statuts sont faits avec tant de précautions, que dans les cas où le cri de l'ame n'auroit aucun pouvoir sur nous, il a fallu suppléer à sa force, et obliger les hommes au bien par la terreur des cachots et des gibets.

Avoir la crainte de Dieu devant les yeux, et gouverner nos actions dans la société par la règle éternelle du bien et du mal, tels sont les deux points principaux de la religion et de la morale; ces deux tables de la loi sont si étroitement enchaînées, qu'on ne peut les séparer même dans la pensée, sans les briser et les détruire.

Combien de fois ne les sépare-t-on pas dans la réalité? Rien n'est si commun que de voir un homme sans principes de religion, l'avouer, en faire gloire, et se croire mortellement offensé si on élevoit le moindre soupçon sur son caractère moral, et si l'on pensoit qu'il n'est pas consciencieusement juste et scrupuleux jusqu'au ridicule. Je veux le croire, parce qu'il est pénible de suspecter une vertu aussi aimable que l'honnêteté, cependant en jetant un regard sur ses motifs, nous trouvons peu de raisons à lui en envier l'honneur.

Qu'il déclame pompeusement, sa probité n'aura d'autre fondement que son intérêt, sa vanité, son plaisir, et quelques petites passions dont la mobilité nous donnera de bien foibles espérances quand il s'agira de choses importantes.

Embellissons ceci par un exemple.

Je sais que le banquier qui trafique mon argent, et le médecin que j'appelle dans mes maladies, n'ont pas beaucoup de religion; j'ai entendu leurs railleries, ils ont traité devant moi ses mystères et ses pratiques avec tant de dédain qu'ils paroissent s'être mis au-dessus de tous les doutes. Eh bien! je mets malgré cela ma fortune entre les mains du premier, et je confie ma vie à la science du second. Quelle est la raison de cette confiance? Je crois d'abord qu'il n'est pas possible qu'ils employent à mon préjudice le pouvoir que je leur ai donné; je considère que la probité est la base de leur profession, et que leur succès en dépend, je suis persuadé enfin qu'ils ne peuvent me faire du mal sans se compromettre.

Mais donnons un nouveau motif à leur intérêt; supposons que le premier pût sans nuire à sa réputation m'enlever ma fortune, et que le second pût jouir de mon bien par ma mort sans avilir son art, quelles sûretés aurai-je contr'eux? la religion, le plus puissant des motifs? Ce n'en est plus un, l'intérêt plus puissant qu'elle est contre moi. Que mettrai-je dans l'autre bassin pour contre-balancer cette tentation? Hélas! je n'ai rien, rien, ou ce qui est aussi léger que rien; l'honneur. Je suis à la merci du principe le plus capricieux, et quelle sûreté pour deux biens aussi précieux que ma propriété et moi-même?

Comme il ne peut exister de vertu morale sans la religion, on ne doit rien attendre de la religion sans la morale. Un homme n'a pas rempli ses devoirs envers Dieu, quand il néglige ceux qui l'attachent à ses semblables. Ceci est susceptible de la plus stricte démonstration.

Il n'est pas rare de voir un chrétien dont le caractère moral est bas et vil, avoir sur lui-même des idées fort élevées, les entretenir avec soin, et se regarder comme très-religieux. Il est avare, vindicatif, implacable; il manque aux devoirs de la probité: écoutez cependant comme il déclame hautement contre l'impiété du siècle, voyez combien il est jaloux d'observer quelque pratique pieuse; il va se prosterner deux fois par jour au pied des autels, il fréquente les sacremens, il s'amuse enfin avec la partie instrumentale de la religion. Eh bien, trompant sa propre conscience, il croit avoir rempli tous ses devoirs. Il fait plus, dans la force de son aveuglement il regarde avec dédain et plein d'un orgueil spirituel, ceux qui affectant moins l'extérieur de la piété, ont mille fois plus de droiture que lui.

C'est un des maux que le soleil éclaire, et il n'y a point de principe erroné qui ait engendré plus de malheurs.

En voulez-vous des preuves, lisez l'histoire des méprises du christianisme. Quelles scènes de cruautés, de meurtres, de rapines, de sang, n'ont pas été sanctifiées par la religion quand elle n'a pas été dirigée par la morale!

L'épée des croisés n'a-t-elle pas porté la terreur et le ravage dans diverses contrées? Ces paladins religieux conduits par un vagabond vont _militer_ sous la bannière de la religion, oublient l'humanité et la justice, et n'épargnent ni l'âge, ni le sexe, ni le mérite, ni le rang. Brigands effrénés, ils ne montrent aucune vertu et les foulent toutes sous leurs pieds; sourds aux cris de la douleur, ils ne témoignent aucune pitié.

Si le témoignage des siècles est insuffisant, considérez comment quelques dévots du siècle présent croient servir et honorer leur Dieu qu'ils outragent.

Voulez-vous en être convaincus? Descendez un moment avec moi dans les cachots de l'inquisition. Voyez la religion tristement assise sur un tribunal d'ébène s'appuyant sur des chevalets et des instrumens de mort, et tenant enchaînées à ses pieds la merci et la justice. Ecoutez,... entendez ces lamentables gémissemens. Voyez le malheureux qui les a poussés, on vient de l'arracher aux fers pour faire sur son corps exténué, l'épreuve des supplices, qu'un système de la cruauté la plus rafinée put seul inventer. La victime est jetée aux bourreaux, elle étoit déjà épuisée par les peines et les longueurs d'une prison sévère. Observez le premier mouvement de cette horrible machine, quelles convulsions elle opère! les muscles s'étendent, les nerfs se brisent, les os craquent et se déboitent; voyez dans quelle posture le malheureux est ensuite jeté; c'est tout ce que la nature peut endurer. Bon Dieu! comme il retient avec effort son ame fatiguée, errante sur ses lèvres tremblantes; elle veut abandonner le corps mutilé, on ne le permet pas encore. Il est replongé dans le cachot, et il n'en sortira désormais que pour aller au bucher, et être insulté à son agonie. Qui lui prépare cette mort et ces insultes? Le principe affreux que la religion peut exister sans la morale.

La meilleure manière de reconnoître le mérite d'un système religieux est de voir les conséquences qu'il a produit, et de les comparer avec l'esprit du christianisme. Cette règle courte et sûre vaut un millier d'argumens, et elle nous a été donnée par notre Sauveur. _Vous les connoîtrez aux fruits qu'ils porteront._

On ne peut séparer la religion et la morale, anciens amis et fidelles alliés, sans les déshonorer et les perdre toutes les deux. Celui qui voudroit le tenter seroit leur ennemi commun; ne comptez ni sur sa piété, ni sur ses mœurs.

Je n'ajouterai à ce discours que deux ou trois maximes déduites de mon sujet.

1º. Toutes les fois qu'un homme déclame contre la religion, ce n'est pas sa raison, mais ses passions qui dictent son langage. Une mauvaise vie et une bonne croyance sont deux voisins turbulens et incommodes qu'il faut séparer pour obtenir la paix.

2º. Quand un tel homme vous dit qu'une chose est contraire à sa conscience, c'est comme s'il vous disoit qu'un mêts est contraire à son estomac. Le manque d'appétit est généralement la cause d'un pareil aveu. Ne vous confiez, en un mot, en rien à celui qui n'a pas une bonne conscience en tout.

Ressouvenez-vous encore de cette distinction, mille s'y sont mépris. Votre conscience n'est pas une loi; c'est Dieu et la raison, qui ont fait la loi, et ont placé en nous la conscience pour juger selon elle, non comme un cadi asiatique, entraîné par le flux et le reflux de ses passions; mais comme un juge britannique qui ne fait pas des lois nouvelles, mais prononce fidellement sur celles qu'il trouve écrites. Ainsi soit-il.

CONSIDÉRATIONS

SUR L'HISTOIRE

DE JACOB.

SERMON XI.

«_Et Jacob dit à Pharaon: les jours de mon pélerinage sont de cent trente années; mes jours ont été peu nombreux et bien malheureux._» Genèse XLVII. 9.

Il n'y a point d'homme dans toute l'histoire que je plaigne plus que celui qui a fait une pareille réponse; non pas de ce que ses jours furent courts, mais de ce qu'ils furent assez longs pour avoir été mêlés de tant de maux.

Il fut le plus malheureux de tous les patriarches, car excepté les sept années qu'il servit Laban pour Rachel (_années qui lui durèrent quelques jours, tant il l'aimoit_, et que j'ôte du nombre de celles de sa vie) tous ses autres jours furent douloureux, et ses malheurs ne vinrent pas de ses fautes, mais de l'ambition, de la violence et des passions des autres. Une grande partie de ceux qui ont été assignés aux hommes à leur entrée dans le monde, vient du même côté, je le sais; mais cependant dans la vie de quelques-uns on remarque spécialement une contexture inexplicable de peines. Un malheur s'élève du milieu d'un autre, et le tout tramé ensemble, offre un spectacle si pitoyable et si mélancolique, qu'un homme bien né ne peut y jeter les yeux sans les sentir ternis, obscurcis, humectés de larmes.

J'ai plus de pitié de ce patriarche encore, parce que dès son enfance il fut bercé de l'attente de mille prospérités; Isaac son père lui avoit dit: «Dieu t'enverra la rosée du ciel, et la graisse de la terre, il te bénira de l'abondance du vin et du blé. Les peuples te serviront, et chaque nation baissera sa tête respectueuse devant toi; tu seras le roi de ta famille, celui qui te bénira sera béni, et celui qui te maudira sera maudit.»

La simplicité de la jeunesse saisit les promesses du bonheur dans leur plus grande étendue. Celles-ci furent confirmées par le Dieu de ses pères dans son voyage de _Padon-Aran_, et elles ne laissèrent aucun doute sur leur accomplissement dans son esprit. Chaque objet flatteur et agréable qui se présentoit à lui avec la face de la joie, il le regardoit comme une portion de ses bénédictions; il le poursuivoit... il vouloit embrasser une ombre.

Il faut donc supposer que ces bénédictions ne ressembloient pas à celles qu'un esprit matériel devoit attendre; mais qu'elles étoient spirituelles, et telles que l'esprit prophétique d'Isaac les voyoit devant lui; c'étoient des idées qui comprenoient leur bonheur futur lorsqu'ils ne seroient plus des étrangers parcourant la terre; car dans ce fait, et prenant strictement le sens littéral des promesses de son père, Jacob ne jouit d'aucun bonheur; il fut si loin d'être heureux, que dans les plus douces époques de sa vie, il ne rencontra que des afflictions.

Accompagnons-le depuis l'instant fatal où l'ambition traîtresse de sa mère le chassa de son toit protecteur et de son pays, pour aller chercher un asyle et un établissement chez Laban son allié.

Qu'y trouva-t-il? comment son attente fut-elle payée? Nous le lisons dans les remontrances pathétiques qu'il fit à Laban, lorsqu'après l'avoir poursuivi sept jours, il le rencontra sur le mont Gilead. Je le vois à la porte de sa tente, le cœur plein de ce courage calme que donne l'innocence opprimée; il reproche à son beau-père la cruauté avec laquelle il l'a traité.

«J'ai demeuré avec vous vingt ans, vos brebis n'ont pas avorté, et je n'ai pas mangé les béliers de votre troupeau, et celles qui ont été déchirées par les bêtes, je ne vous les ai pas apportées: ah! si j'ai péché, je porte bien la peine de mes fautes. Vous m'avez compté ce qu'on me voloit pendant le jour et pendant la nuit. Le jour j'étois brûlé par le soleil, la nuit j'étois consumé par la gelée, le sommeil fuyoit de mes yeux. C'est ainsi que j'ai passé vingt ans dans votre maison, je vous ai servi quatorze ans pour vos filles, et six pour votre troupeau, et vous avez cent fois changé mes gages.»

A peine se fut-il consolé de tous ces maux, que la mauvaise conduite et les crimes de ses fils blessèrent mortellement son cœur. Ruben fut un incestueux: Juda un adultère: Sa fille Dina fut déshonorée: Simon et Lévi se déshonorèrent eux-mêmes par leur trahison; deux de ses petits-fils furent frappés de mort subite; Rachel: son épouse chérie, périt dans une circonstance qui envenima sa perte; son fils Joseph, ce jeune homme d'une si belle espérance, fut séparé de lui par l'envie de ses frères: enfin, il fut traîné lui-même par la famine chez les Egyptiens dans son vieux âge, il alla mourir chez un peuple qui tenoit pour abominable de manger son pain avec lui. Malheureux patriarche! ah! tu devois bien dire _que tes jours avoient été bien courts et bien tristes_. Pharaon ne te demandoit que ton âge, mais pouvois-tu jeter un regard sur les jours de ton pélerinage sans songer aux peines qui l'avoient accompagné. Ce qu'il y a de plus dans sa réponse est le regorgement d'un cœur qui saigne au souvenir de ses malheurs.

L'esprit ne peut pas supporter les maux qui nous sont brassés par les autres; quant à ceux que nous nous préparons nous-mêmes, nous ne mangeons que le fruit que nos mains ont planté et arrosé; une fortune, une réputation ébranlées, quand nous avons eu la satisfaction de les ébranler, passent naturellement en habitude: et le plaisir qu'a eu le malheureux sauve quelquefois au spectateur l'embarras de la pitié; mais les malheurs comme ceux de Jacob qui ont été accumulés sur nous par des mains dont nous faisions notre appui, l'avarice d'un parent, l'ingratitude d'un ami, celle d'un fils, laissent à jamais une cicatrice; bien plus, ils sont suspendus sur la tête de tous les hommes, et peuvent tomber à chaque instant sur eux. Chaque spectateur a un intérêt dans la pièce, mais quelquefois aussi nous ne nous intéressons qu'à proportion que les incidens éveillent nos passions, et l'instruction ne pénètre pas bien profondément; nous ne réalisons rien alors: contens de soupirer et de pleurer un instant, nous avons d'abord essuyé quelques larmes; là finit l'histoire de la misère des autres, et sa morale avec elle.

Tâchons d'en faire un meilleur usage, et commençons par la première impulsion que le malheur donna à la roue de la vie de Jacob. Ce fut l'affection partiale d'une mère, son affection injuste, n'importe de quel terme nous la distinguions; cette affection par laquelle Rebecca enfonça une dague dans le cœur d'Esaü, et l'horreur éternelle qui en resta dans le sien, quand elle frémissoit de vivre assez long-temps pour être privée de ses deux fils; rapportez-vous en à moi, mes chers frères, quand cette balance d'amour et de bienveillance, dont les enfans regardent entre les mains de leurs parens l'équilibre comme un droit de la nature, penche et tombe, alors la douleur se plonge dans le cœur. «Le fils n'est plus d'accord avec son père, et la fille avec sa mère, et la belle-fille avec sa belle-mère, les ennemis d'un homme sont alors dans sa famille.»

Ah! combien étoit sage et juste cette ordonnance de Moïse sur la police domestique! «Si un homme a deux femmes, une aimée et l'autre haïe, et qu'elles lui aient donné chacune un fils, et que celui de la femme haïe soit le premier né, il ne pourra pas donner le droit de primogéniture et son héritage au fils de la femme aimée; mais il sera obligé de reconnoître pour premier né l'enfant de la femme haïe, et de lui donner une double portion de tout ce qu'il a».

C'est ainsi que ce législateur obvioit à ce mal, et c'en est un bien grand; il dérobe le cœur des parens sous le masque de l'affection, il les courtise sous une forme si agréable, que mille ont été trahis par les mêmes vertus qui auroient dû les préserver de la trahison. La nature leur dit qu'il ne peut y avoir d'erreur du côté de la tendresse; mais nous oublions que quand la nature plaide la cause d'un enfant, elle parle pour tous, et pourquoi fermons-nous l'oreille à sa voix? Salomon dit que l'oppression fait d'un sage un homme sot; que fera-t-elle donc d'une ame tendre et ingénue qui se voit négligée; trop pleine de respect envers l'auteur de l'injustice pour s'en plaindre, elle se tait pensive, accablée par le découragement. Cet enfant malheureux oublie tous les moyens de plaire; il est né pour voir les autres chargés de caresses, le voilà dans un coin retiré de sa maison, nourrissant son cœur de larmes; ses esprits succombent sous le poids que sa petite portion de courage ne peut pas secouer, il se flétrit, il meurt, triste victime du caprice!

Je me trouve amené, sans l'avoir prévu, vers une réflexion sur la conduite de Jacob envers son fils Joseph. Ce patriarche n'écouta pas la leçon de sagesse que les malheurs de sa famille lui avoient apprise; ses yeux cependant avoient été témoins d'assez de chagrins pour les transmettre à sa mémoire; il tomba dans le même excès d'affection pour cet enfant de Rebecca. «Israël, nous dit l'esprit saint, aimoit mieux Joseph que ses autres fils, c'étoit l'enfant de son vieil âge, et il lui fit un habit de plusieurs couleurs». O Israël! où étoit cet esprit prophétique qui te faisoit percer dans les siècles futurs, et par lequel tu annonçois à chaque tribu sa destinée? où étoit-il? ne devoit-il pas t'aider à voir cette tunique _de couleurs diverses_, teinte aussi de sang? Pourquoi ces tendres émotions que ton cœur devoit ressentir étoient-elles cachées à tes regards? pourquoi tout nous est-il caché? Sans doute le ciel n'a voulu nous départir de sa lumière qu'autant qu'il en faut à la vertu pour mériter sa récompense.

Accorde-moi, Dieu bienfaisant! de suivre gaiement le chemin que tu m'as tracé. Je ne souhaite pas qu'il soit plus large et moins rude; conserve la foible lumière du pâle flambeau que tu as mis dans ma main, je ramperai sept fois par jour sur mes genoux pour découvrir le meilleur sentier; à la fin de mon voyage je me confierai entièrement à toi, la fontaine de _liesse_, et je chanterai des hymnes de joie pendant mon pélerinage.

Nous arrivons à un événement bien intéressant de la vie de Jacob, quand on lui impose une femme qu'il n'avoit ni marchandée, ni aimée. «Il voulut regarder le matin, c'étoit Léa, et il dit à Laban, qu'avez-vous fait de moi? ne vous ai-je pas servi pour Rachel? vous m'avez donc trompé.»

Les impositions conjugales ne sont plus susceptibles d'une pareille erreur; mais la moralité de cette anecdote est encore d'usage. L'abus et les plaintes de Jacob seront toujours répétées tant que l'art et la ruse voudront tramer le lien du mariage.

Parcourez l'histoire de tous ceux qui ont été trompés, ramassez leurs plaintes, écoutez leurs reproches mutuels, sur quel point cardinal roulent-ils? Ils se sont mépris dans la personne. La première querelle domestique retentit des mots de déguisement soit du corps soit de l'esprit.

Le plus bel ornement des femmes, le seul peut-être qui subjugue le cœur, _l'ornement de la tranquillité et de la douceur de l'esprit, tombe tout-à-coup. N'est-ce pas pour Rachel que je vous ai servi? Pourquoi m'avez-vous trompé?_

Ah! soyez plus honnête, et moins secret. Ne cachez rien, ne vernissez rien; si ces traits de la vérité ne peuvent pas vaincre, il vaut mieux ne pas conquérir que de conquérir pour un jour. Quand la nuit sera passée, ce sera la même chose: _elle passa_, voyez, _c'étoit Léa._

Si le cœur se trompe dans son choix, et si l'imagination enfante des merveilles qui ne furent jamais le partage de la chair et du sang, quand le songe a disparu, et que nous nous éveillons le matin, peu importe que ce soit Rachel ou Léa; peu importe que l'objet réunisse toutes les perfections qui appartiennent à la terre; il tombera du haut de ces nuages que l'enthousiasme a configuré.

Que l'homme dans une pareille circonstance ne s'écrie donc pas avec Jacob: _qu'avez-vous fait de moi_? C'est lui qui a tout fait. Qu'il n'accuse que la chaleur et l'indiscrétion poétique de son amour.

Je ne sais si je dois faire mention d'une autre singularité dans la vie du patriarche, de l'injure qu'il reçut de _Laban_. C'étoit le même tort qu'il avoit eu envers son père Isaac, quand les infirmités de la vieillesse l'empêchèrent de distinguer un de ses fils de l'autre: _es-tu mon fils Esaü? Et il dit, je le suis._ Je doute que la vivacité de Léa fût mise à cette épreuve, mais le même stratagême leur coûta les mêmes larmes, et il est difficile de juger si les peines de l'amour malheureux furent un châtiment aussi cruel dans le cœur de l'un de ces frères, que les inquiétudes de l'ambition trompée et de la vengeance dans celui de l'autre.

Je ne vois point comment l'honneur de Dieu est intéressé à nous rendre le mal pour le mal, et pourquoi un homme doit tomber _dans le fossé qu'il a creusé pour un autre_. C'est au temps et au hasard à tramer les événemens, et il ne manquoit à Jacob que d'avoir été un méchant homme, pour servir de texte et d'exemple à une pareille doctrine. C'est assez pour nous de savoir que le meilleur moyen d'éviter le mal, est de ne pas le commettre. Le monde quelquefois en ordonne autrement, dérobons aux hommes irréligieux le triomphe de leurs recherches.

Je ne puis finir ce discours sans revenir à sa première partie, aux plaintes de Jacob sur la courte durée et les malheurs de ses jours; que je la rapproche de vous par quelques réflexions.