Part 9
Un vieux personnage, autrefois gentilhomme, et qui l'étoit encore, en supposant que l'adversité et la misère ne flétrissent pas la noblesse, étoit couché dans un lit à moitié entouré de rideaux, la tête appuyée sur sa main en guise de chevet... Il y avoit une petite table tout auprès du lit, et sur la petite table, une chandelle qui éclairoit tout l'appartement. On avoit placé la seule chaise qu'il y eût près de la table, et le notaire s'y assit. Il tira de sa poche une écritoire et une feuille ou deux de papier qu'il mit sur la table... Il exprima du coton de son cornet un peu d'encre avec sa plume, et, la tête baissée au-dessus de son papier, il attendoit, d'une oreille attentive, que le gentilhomme lui dictât son testament.
Hélas! M. le notaire, dit le gentilhomme, je n'ai rien à donner qui puisse seulement payer les frais de mon testament, si ce n'est mon histoire... Et je vous avoue que je ne mourrois pas tranquillement, si je ne l'avois léguée au public... Je vous lègue à vous, qui allez l'écrire, les profits qui pourront vous en revenir... C'est une histoire si extraordinaire, que tout le genre humain la lira avec avidité. Elle fera la fortune de votre maison... Le notaire, dont l'encre étoit séchée, en puisa encore comme il put. Puissant directeur de tous les événemens de ma vie! s'écria le vieux gentilhomme en levant les yeux et les mains vers le ciel; ô toi dont la main m'a conduit, à travers ce labyrinthe d'aventures étranges, jusqu'à cette scène de désolation, aide la mémoire fautive d'un homme infirme et affligé... dirige ma langue par l'esprit de la vérité éternelle, et que cet étranger n'écrive rien qui ne soit déjà écrit dans ce LIVRE invisible qui doit me condamner ou m'absoudre! Le notaire éleva sa plume entre ses yeux et la chandelle pour voir si rien ne s'opposeroit à la netteté de son écriture.
Cette histoire, M. le notaire, ajouta le moribond, réveillera toutes les sensations de la nature... Elle affligera les cœurs humains. Les ames les plus dures, les plus cruelles, en seront émues de compassion.
Le notaire brûloit d'impatience de la commencer; il reprit de l'encre pour la troisième fois, et le moribond, en se tournant de son côté, lui dit: Ecrivez, monsieur le notaire, et le notaire écrivit ce qui suit.
Où est le reste, dis-je à La Fleur qui entra dans ce moment dans ma chambre?
LE FRAGMENT ET LE BOUQUET.
PARIS.
Le reste! Monsieur, dit-il, quand je lui eus dit ce qui me manquoit. Il n'y en avoit que deux feuilles, celle-ci, et une autre dont j'ai enveloppé les tiges du bouquet que j'avois, et que j'ai donné à la demoiselle que j'ai été trouver sur le boulevard... Je t'en prie, La Fleur, retourne la voir, et demande-lui l'autre feuille, si par hasard elle l'a conservée. Elle l'aura sans doute, dit-il; et il part en volant.
Il ne fut que quelques instans à revenir. Il étoit essoufflé, et plus triste que s'il eût perdu la chose la plus précieuse... Juste ciel! me dit-il, Monsieur, il n'y a qu'un quart-d'heure que je lui ai fait le plus tendre adieu; et la volage, en ce peu de temps, a donné le gage de ma tendresse à un valet-de-pied du comte... J'ai été le lui demander; il l'avoit donné lui-même à une jeune lingère du coin; et celle-ci en a fait présent à un joueur de violon, qui l'a emporté je ne sais où... et la feuille de papier avec? Oui, Monsieur... nos malheurs étoient enveloppés dans la même aventure... Je soupirai; et La Fleur soupira, mais un peu plus haut.
Quelle perfidie! s'écrioit La Fleur. Cela est malheureux, disoit son maître.
Cela ne m'auroit pas fait de peine, disoit La Fleur, si elle l'avoit perdu. Ni à moi, La Fleur, si je l'avois trouvé.
L'on verra par la suite si j'ai retrouvé cette feuille... ou point.
L'ACTE DE CHARITÉ.
PARIS.
Un homme qui craint d'entrer dans un passage obscur, peut être un très-galant homme, et propre à faire mille choses; mais il lui est impossible de faire un bon voyageur sentimental. Je fais peu de cas de ce qui se passe au grand jour et dans les grandes rues. La nature est retenue et n'aime pas à agir devant les spectateurs. Mais on voit quelquefois, dans un coin retiré, de courtes scènes qui valent mieux que tous les sentimens d'une douzaine de tragédies du théâtre françois réunies... Elles sont cependant bien bonnes... Elles sont aussi utiles aux prédicateurs qu'aux rois, aux héros, aux guerriers; et quand je veux faire quelque sermon plus brillant qu'à l'ordinaire, je les lis, et j'y trouve un fonds inépuisable de matériaux. La Cappadoce, le Pont, l'Asie, la Phrygie, la Pamphilie, le Mexique, me fournissent des textes aussi bons qu'aucun de la bible.
Il y a un passage fort long et fort obscur qui va de l'opéra-comique à une rue fort étroite. Il est fréquenté par ceux qui attendent humblement l'arrivée d'un fiacre, ou qui veulent se retirer tranquillement à pied quand le spectacle est fini. Le bout de ce passage, vers la salle, est éclairé par un lampion, dont la lumière foible se perd avant qu'on arrive à l'autre bout. Ce lumignon est peu utile, mais il sert d'ornement. Il est de loin comme une étoile fixe de la moindre grandeur... Elle brûle, et ne fait aucun bien à l'univers.
En m'en retournant le long de ce passage, j'aperçus, à cinq ou six pas de la porte, deux dames qui se tenoient par le bras, et qui avoient l'air d'attendre une voiture: comme elles étoient le plus près de la porte, je pensai qu'elles avoient un droit de priorité. Je me tapis donc le long du mur, presque à côté d'elles, et m'y tins tranquillement... J'étois en noir, et à peine pouvoit-on distinguer qu'il y eût là quelqu'un.
La dame dont j'étois le plus proche, étoit grande, maigre, et d'environ trente-six ans; l'autre, aussi grande, aussi maigre, avoit environ quarante ans. Elles n'avoient rien qui dénotât qu'elles fussent femmes ou veuves. Elles sembloient être deux sœurs, vraies vestales, aussi peu accoutumées au doux langage des amans qu'à leurs tendres caresses... J'aurois bien souhaité de les rendre heureuses... Mais le bonheur, ce soir, étoit destiné à leur venir d'une autre main.
Une voix basse avec une bonne tournure d'expression, terminée par une douce cadence, se fit entendre, et leur demanda, pour l'amour de Dieu, une pièce de douze sous entr'elles deux... Il me parut singulier d'entendre un mendiant fixer le contingent d'une aumône, et surtout de le fixer à douze fois plus haut qu'on ne donne ordinairement dans l'obscurité... Les dames en parurent tout aussi surprises que moi. Douze sous! dit l'une; une pièce de douze sous! dit l'autre; et point de réponse.
Je ne sais, Mesdames, dit le pauvre, comment demander moins à des personnes de votre rang, et il leur fit une profonde révérence.
Passez, passez, dirent-elles, nous n'avons point d'argent.
Il garda le silence pendant une minute ou deux, et renouvela sa prière.
Ne fermez pas vos oreilles, mes belles dames, dit-il, à mes accens. Mais, mon bon homme, dit la plus jeune, nous n'avons point de monnoie... Que Dieu vous bénisse donc, dit-il, et multiplie envers vous ses faveurs!... L'aînée mit la main dans sa poche... Voyons donc, dit-elle, si je trouverai un sou marqué... Un sou marqué! Ah! donnez la pièce de douze sous, dit l'homme; la nature a été libérale à votre égard, soyez-le envers un malheureux qu'elle semble avoir abandonné.
Volontiers, dit la plus jeune, si j'en avois.
Beauté compatissante, dit-il en s'adressant à la plus âgée, il n'y a que votre bonté, votre bienfaisance, qui donnent à vos yeux un éclat si doux, si brillant... et c'est ce qui faisoit dire tout à l'heure au marquis de Santerre et à son frère, en passant, des choses si agréables de vous deux.
Les deux dames parurent très-affectées; et toutes deux à-la-fois, comme par impulsion, mirent la main dans leur poche, et en tirèrent chacune une pièce de douze sous.
La contestation entr'elles et le suppliant finit; il n'y en eut plus qu'entr'elles, pour savoir qui donneroit la pièce de douze sous; pour finir la dispute, chacune d'elles la donna; et l'homme se retira.
L'ÉNIGME EXPLIQUÉE.
PARIS.
Je courus vîte après lui, et je fus tout étonné de voir le même homme que j'avois vu devant l'hôtel de Modène, et qui m'avoit jeté l'esprit dans un si grand embarras... Je découvris tout d'un coup son secret, ou au moins ce qui en faisoit la base: c'étoit la flatterie.
Parfum délicieux! quel rafraîchissement ne donnes-tu pas à la nature! Comme tu remues toutes ses puissances et toutes ses foiblesses! Avec quelle douceur tu pénètres dans le sang, et tu l'aides à franchir les passages les plus difficiles qu'il rencontre dans sa route pour aller au cœur!
L'homme, en ce moment, n'étoit pas gêné par le temps, et il prodigua à ces dames ce qu'il étoit forcé d'épargner dans d'autres circonstances. Il est sûr qu'il savoit se réduire à moins de paroles dans les cas pressés, tels que ceux qui arrivoient dans la rue; mais comment faisoit-il?... L'inquiétude de le savoir ne me tourmente pas. C'est assez pour moi de savoir qu'il gagna deux pièces de douze sous... Que ceux qui ont fait une fortune plus considérable par la flatterie expliquent le reste; ils y réussiront mieux que moi.
PARIS.
Nous nous avançons moins dans le monde en rendant des services qu'en en recevant. Nous prenons le rejeton fané d'un œillet, nous le plantons, et nous l'arrosons parce que nous l'avons planté.
M. le comte de B... qui m'avoit été si utile pour mon passe-port, me le fut encore... Il étoit venu à Paris, et devoit y rester quelques jours... Il s'empressa de me présenter à quelques personnes de qualité qui devoient me présenter à d'autres, et ainsi de suite.
Je venois de découvrir, assez à temps, le secret que je voulois approfondir pour tirer parti de ces honneurs et les mettre à profit. Sans cela, je n'aurois dîné ou soupé qu'une seule fois à la ronde chez toutes ces personnes, comme cela se pratique ordinairement; et en traduisant, selon ma coutume, les figures et les attitudes françoises en anglois, j'aurois vu à chaque fois que j'avois pris le couvert de quelqu'un qui auroit été plus agréable à la compagnie que moi. L'effet tout naturel de ma conduite eût été de résigner toutes mes places l'une après l'autre, uniquement parce que je n'aurois pas su les conserver... Mon secret opéra si bien, que les choses n'allèrent pas mal.
Je fus introduit chez le vieux marquis de ... Il s'étoit signalé autrefois par une foule de faits de chevalerie dans la cour de Cythère, et il conservoit encore l'idée de ses jeux et de ses tournois... Mais il auroit voulu faire croire que les choses étoient encore ailleurs que dans sa tête. Je veux, disoit-il, faire un tour en Angleterre; et il s'informoit beaucoup des dames angloises... Croyez-moi, lui dis-je, M. le marquis, restez où vous êtes. Les seigneurs anglois ont beaucoup de peine à obtenir de nos dames un seul coup-d'œil favorable; et le vieux marquis m'invita à souper.
M. P..., fermier-général, me fit une foule de questions sur nos taxes... J'entends dire, me dit-il, qu'elles sont considérables. Oui, lui dis-je en lui faisant une profonde révérence; mais vous devriez nous donner le secret de les recueillir.
Il me pria à souper dans sa petite maison.
On avoit dit à madame de Q... que j'étois un homme d'esprit... Madame de Q... étoit elle-même une femme d'esprit; elle brûloit d'impatience de me voir et de m'entendre parler... Je ne fus pas plutôt assis, que je m'aperçus que la moindre de ses inquiétudes étoit de savoir que j'eusse de l'esprit ou non... Il me sembla qu'on ne m'avoit laissé entrer que pour que je susse qu'elle en avoit... Je prends le ciel à témoin que je ne desserrai pas une fois les lèvres.
Madame de Q... assuroit à tout le monde qu'elle n'avoit jamais eu avec qui que ce soit une conversation plus instructive que celle qu'elle avoit eue avec moi.
Il y a trois époques dans l'empire d'une dame d'un certain ton en France... Elle est coquette, puis déiste... et enfin dévote. L'empire subsiste toujours, elle ne fait que changer de sujets. Les esclaves de l'amour se sont-ils envolés à l'apparition de sa trente-cinquième année, ceux de l'incrédulité leur succèdent, viennent ensuite ceux de l'église.
Madame de V... chanceloit entre les deux époques; ses roses commençoient à se faner, et il y avoit cinq ans au moins, quand je lui rendis ma première visite, qu'elle devoit pencher vers le déisme.
Elle me fit placer sur le sofa où elle étoit, afin de parler plus commodément et de plus près sur la religion; nous n'avions pas causé quatre minutes, qu'elle me dit: pour moi je ne crois à rien du tout.
Il se peut, Madame, que ce soit votre principe; mais je suis sûr qu'il n'est pas de votre intérêt de détruire des ouvrages extérieurs aussi puissans. Une citadelle ne résiste guères quand elle en est privée... Rien n'est si dangereux pour une beauté, que d'être déiste... et je dois cette dette à mon _credo_, de ne pas vous le cacher. Hé! bon Dieu, Madame, quels ne sont pas vos périls! il n'y a que quatre ou cinq minutes que je suis auprès de vous... et j'ai déjà formé des desseins: qui sait si je n'aurois pas tenté de les suivre, si je n'avois été persuadé que les sentimens de votre religion seroient un obstacle à leur succès?
Nous ne sommes pas des diamans, lui dis-je en lui prenant la main; il nous faut des contraintes jusqu'à ce que l'âge s'appesantisse sur nous et nous le donne... Mais, ma belle dame, ajoutai-je en lui baisant la main que je tenois... il est encore trop tôt. Le temps n'est pas encore venu.
Je peux le dire... Je passai dans tout Paris pour avoir converti madame de V... Elle rencontra D... et l'abbé M... et leur assura que je lui en avois plus dit en quatre minutes en faveur de la religion révélée, qu'ils n'en avoient écrit contre elle dans toute leur Encyclopédie... Je fus enregistré sur-le-champ dans la coterie de madame de V... qui différa de deux ans l'époque déjà commencée de son déisme.
Je me souviens que j'étois chez elle un jour; je tâchois de démontrer au cercle qui s'y étoit formé, la nécessité d'une première cause... J'étois dans le fort de mes preuves, et tout le monde y étoit attentif, lorsque le jeune comte de F... me prit mystérieusement par la main... Il m'attira dans le coin le plus reculé du sallon, et me dit tout bas: vous n'y avez pas pris garde... votre solitaire est attaché trop serré... il faut qu'il badine... voyez le mien... Je ne vous en dis pas davantage: un mot, M. Yorick, suffit au sage.
Et un mot qui vient du sage suffit, M. le comte, répliquai-je en le saluant.
M. le comte m'embrassa avec plus d'ardeur que je ne l'avois jamais été.
Je fus ainsi de l'opinion de tout le monde pendant trois semaines. Parbleu! disoit-on, ce M. Yorick a, ma foi, autant d'esprit que nous... Il raisonne à merveille, disoit un autre. On ne peut être de meilleure compagnie, ajoutoit un troisième. J'aurois pu, à ce prix, manger dans toutes les maisons de Paris, et passer ainsi ma vie au milieu du beau monde... Mais quel métier! j'en rougissois. C'étoit jouer le rôle de l'esclave le plus vil; tout sentiment d'honneur se révoltoit contre ce genre de vie... Plus les sociétés dans lesquelles je me trouvois étoient élevées, et plus je me trouvois forcé de faire usage du secret que j'avois appris dans le cul-de-sac de l'opéra comique... Plus la coterie avoit de réputation, et plus elle étoit fréquentée par les enfans de l'art... et je languissois après les enfans de la nature. Une nuit que je m'étois vilement prostitué à une demi-douzaine de personnes du plus haut parage, je me trouvai incommodé... J'allai me coucher. Je dis le lendemain de grand matin à La Fleur d'aller chercher des chevaux de poste, et je partis pour l'Italie.
MOULINS.
MARIE.
Jamais, jusqu'à présent, je n'ai senti l'embarras des richesses.--Voyager à travers le Bourbonnois, le pays le plus riant de la France, dans les beaux jours de la vendange, dans ce moment où la nature reconnoissante verse ses trésors avec profusion, et où tous les yeux sont rayonnans de joie.--Ne pas faire un pas sans entendre la musique appeler à l'ouvrage les heureux enfans du travail, qui portent en folatrant leurs grappes au pressoir.--Rencontrer à chaque instant des groupes qui présentent mille variétés aimables.--Se sentir l'ame dilatée par les émotions les plus délicieuses.--Juste ciel! voilà de quoi faire vingt volumes!
Mais hélas! il ne me reste plus que quelques pages à remplir, et je dois en consacrer la moitié à la pauvre _Marie_, que mon ami M. Shandy rencontra près de Moulins.
J'avois lu avec attendrissement l'histoire qu'il nous a donnée de cette fille infortunée à qui le malheur avoit fait perdre la raison. Me trouvant dans les environs du pays qu'elle habitoit, elle me revint tellement à l'esprit, que je ne pus résister à la tentation de me détourner d'une demi-lieue, pour aller au village où demeuroient ses parens demander de ses nouvelles.
C'étoit aller, je l'avoue, comme le chevalier _de la Triste-Figure_, à la recherche des aventures fâcheuses.--Mais, je ne sais comment cela se fait, je ne suis jamais plus convaincu qu'il existe dans moi une ame que quand j'en rencontre.
La vieille mère vint à la porte. Ses yeux m'avoient conté toute l'histoire avant qu'elle eût ouvert la bouche.--Elle avoit perdu son mari, enterré depuis un mois. Le malheur arrivé à sa fille avoit coûté la vie à ce bon père, et j'avois craint d'abord, ajouta la bonne femme, que ce coup n'achevât de déranger la tête de ma pauvre Marie; mais, au contraire, elle lui est un peu revenue depuis. Cependant il lui est impossible de rester en repos; et, dans ce moment, elle est à errer quelque part dans les environs de la route.
Pourquoi mon pouls bat-il si foiblement, que je le sens à peine, pendant que je trace ces lignes? Pourquoi La Fleur, garçon qui ne respire que la joie, passa-t-il deux fois la main sur ses yeux pour les essuyer? Pendant que la vieille nous faisoit ce récit, j'ordonnai au postillon de reprendre la grande route.
Arrivé à une demi-lieue de Moulins, et à l'entrée d'un petit sentier qui conduisoit à un petit bois, j'aperçus la pauvre Marie assise sous un peuplier; elle avoit le coude appuyé sur ses genoux et la tête penchée sur sa main: un petit ruisseau couloit au pied de l'arbre.
Je dis au postillon de s'en aller avec la chaise à Moulins, et à La Fleur de faire préparer le souper;--que j'allois le suivre.
Elle étoit habillée de blanc, et à-peu-près comme mon ami me l'avoit dépeinte, excepté que ses cheveux, qui étoient retenus par un réseau de soie, quand il la vit, étoient alors épars et flottans. Elle avoit aussi ajouté à son corset un ruban d'un verd pâle, qui passoit par-dessus son épaule et descendoit jusqu'à sa ceinture, et son chalumeau y étoit suspendu.--Sa chèvre lui avoit été infidelle comme son amant; elle l'avoit remplacée par un petit chien qu'elle tenoit en laisse avec une petite corde attachée à son bras. Je regardai son chien; elle le tira vers elle, en disant: «toi, Sylvie, tu ne me quitteras pas». Je fixai les yeux de Marie, et je vis qu'elle pensoit à son père, plus qu'à son amant, ou à sa petite chèvre; car en proférant ces paroles, des larmes couloient le long de ses joues.
Je m'assis à côté d'elle, et Marie me laissa essuyer ses pleurs avec mon mouchoir;--j'essuyois ensuite les miens;--puis encore les siens; puis encore les miens, et j'éprouvois des émotions qu'il me seroit impossible de décrire, et qui, j'en suis bien sûr, ne provenoient d'aucune combinaison de la matière et du mouvement.
Oh! je suis certain que j'ai une ame. Les matérialistes et tous les livres dont ils ont infecté le monde, ne me convaincront jamais du contraire.
MARIE.
Quand Marie fut un peu revenue à elle, je lui demandai si elle se souvenoit d'un homme pâle et maigre qui s'étoit assis entre elle et sa chèvre, il y avoit deux ans. Elle me répondit que dans ce temps-là elle avoit l'esprit dérangé; mais qu'elle s'en rappeloit très-bien, à cause de deux circonstances qui l'avoient frappée; l'une, que quoiqu'elle fût très-mal, elle s'étoit bien aperçue que ce Monsieur avoit pitié de son état; l'autre, parce que sa chèvre lui avoit pris son mouchoir, et qu'elle l'avoit battue pour cela.--Elle l'avoit lavé dans le ruisseau, et depuis elle le gardoit dans sa poche pour le lui rendre, si jamais elle le revoyoit.--Il me l'avoit à moitié promis, ajouta-t-elle. En parlant ainsi, elle tira le mouchoir de sa poche pour me le montrer; il étoit enveloppé proprement dans deux feuilles de vigne et lié avec des brins d'osier; elle le déploya, et je vis qu'il étoit marqué d'une S à l'un des coins.
Elle me raconta qu'elle avoit été depuis ce temps-là à Rome, qu'elle avoit fait une fois le tour de l'église de Saint Pierre... qu'elle avoit trouvé son chemin toute seule à travers de l'Apennin; qu'elle avoit traversé toute la Lombardie sans argent... et les chemins pierreux de la Savoie sans souliers. Elle ne se souvenoit point de la manière dont elle avoit été nourrie, ni comment elle avoit pu supporter tant de fatigue; mais Dieu, dit-elle, tempère le vent en faveur de l'agneau nouvellement tondu.
Et tondu au vif! lui dis-je... Ah! si tu étois dans mon pays, où j'ai un petit hameau, je t'y mènerois, je te mettrois à l'abri des accidens... Tu mangerois de mon pain, tu boirois dans ma coupe, j'aurois soin de Silvio... Quand, tes accès te reprenant, tu te remettrois à errer, je te chercherois et te ramenerois... Je dirois mes prières quand le soleil se coucheroit... et, mes prières faites, tu jouerois ton chant du soir sur ton chalumeau... L'encens de mon sacrifice seroit plus agréable au ciel, quand il seroit accompagné de celui d'un cœur brisé par la douleur.
Je sentois la nature fondre en moi, en disant tout cela; et Marie, voyant que je prenois mon mouchoir, déjà trop mouillé pour m'en servir, voulut le laver dans le ruisseau... mais où le ferois-tu sécher, ma chère enfant? Dans mon sein, dit-elle, cela me fera du bien.
Est-ce que ton cœur ressent encore des feux, ma chère Marie?
Je touchois là une corde sur laquelle étoient tendus tous ses maux. Elle me fixa quelques momens avec des yeux en désordre, puis, sans rien dire, elle prit son chalumeau, et joua une hymne à la Vierge... La vibration de la corde que j'avois touchée, cessa... Marie revint à elle, laissa tomber son chalumeau, et se leva.
Où vas-tu, ma chère Marie? lui dis-je. Elle me dit qu'elle alloit à Moulins. Hé bien! allons ensemble. Elle me prit le bras, et allongea la corde pour laisser à son chien la facilité de nous suivre avec plus de liberté. Nous arrivâmes ainsi à Moulins.
MARIE.
MOULINS.
Quoique je n'aime point les salutations en public, cependant, lorsque nous fûmes au milieu de la place, je m'arrêtai pour faire mon dernier adieu à Marie.
Marie n'étoit pas grande, mais elle étoit bien faite. L'affliction avoit donné à sa physionomie quelque chose de céleste. Elle avoit les traits délicats, et tout ce que le cœur peut désirer dans une femme... Ah! si elle pouvoit recouvrer son bon sens, et si les traits d'Eliza pouvoient s'effacer de mon esprit, non-seulement Marie mangeroit de mon pain et boiroit dans ma coupe... Je ferois plus, elle seroit reçue dans mon sein, elle seroit ma fille.
Adieu, fille infortunée; imbibe l'huile et le vin que la compassion d'un étranger verse en passant sur tes blessures... L'être qui deux fois a brisé ton cœur, peut seul le guérir pour toujours.
LE BOURBONNAIS.
Ces émotions si douces, ces rians tableaux que je m'étois promis en traversant cette belle partie de la France, pendant le temps des vendanges, s'étoient entièrement évanouis. Il ne m'en restoit plus rien... Mon cœur s'étoit fermé au sentiment du bonheur, depuis que j'avois posé le pied sur une terre d'affliction. Au milieu de toutes ces scènes d'une joie bruyante que je rencontrois à chaque instant, je voyois toujours Marie, dans le fond du tableau, assise et rêveuse sous son peuplier; j'étois déjà aux portes de Lyon, je la voyois encore.