Oeuvres complètes, tome 5

Part 6

Chapter 64,010 wordsPublic domain

Nous nous remîmes encore en marche... et nous n'avions pas fait trois pas, qu'elle me prit le bras... J'allois l'en prier, mais elle le fit d'elle-même, avec cette simplicité irréfléchie qui montre qu'elle ne pensoit pas du tout qu'elle ne m'avoit jamais vu... Pour moi, je crus sentir si vivement en ce moment les influences de ce qu'on appelle la force du sang, que je ne pus m'empêcher de la fixer pour voir si je ne trouverois pas en elle quelque ressemblance de famille... Hé! ne sommes-nous pas, dis-je, tous parens?

Arrivés au coin de la rue Guénégaud, je m'arrêtai pour lui dire décidément adieu. Elle me remercia encore, et pour ma politesse, et pour lui avoir tenu compagnie. Nous avions quelque peine à nous séparer... Cela ne se fit qu'en nous disant adieu deux fois. Notre séparation étoit si cordiale, que je l'aurois scellée, je crois, en tout autre lieu, d'un baiser de charité aussi saint, aussi chaud que celui d'un apôtre.

Mais à Paris il n'y a guère que les hommes qui s'embrassent... Je fis ce qui revient à peu-près au même...

Je priai Dieu de la bénir.

LE PASSE-PORT.

PARIS.

De retour à l'hôtel, La Fleur me dit qu'on était venu de la part de M. le lieutenant de police pour s'informer de moi... Diable! dis-je, j'en sais la raison, et il est temps d'en informer le lecteur. J'ai omis cette partie de l'histoire dans l'ordre qu'elle est arrivée... Je ne l'avois pas oubliée... mais j'avois pensé, en écrivant, qu'elle seroit mieux placée ici.

J'étois parti de Londres avec une telle précipitation, que je n'avois pas songé que nous étions en guerre avec la France. J'étois arrivé à Douvres, déjà je voyois, par le secours de ma lunette d'approche, les hauteurs qui sont au-delà de Boulogne, que l'idée de la guerre ne m'étoit pas venue à l'esprit, que celle qu'on ne pouvoit pas aller en France sans passe-port... Aller seulement au bout d'une rue, et m'en retourner sans avoir rien fait, est pour moi une chose pénible. Le voyage que je commençois étoit le plus grand effort que j'eusse jamais fait pour acquérir des connoissances, et je ne pouvois supporter l'idée de retourner à Londres sans remplir mon projet... On me dit que le comte de... avoit loué le paquebot... Il étoit logé dans mon auberge; j'étois légèrement connu de lui, et j'allai le prier de me prendre à sa suite... Il ne fit point de difficulté; mais il me prévint que son inclination à m'obliger ne pourroit s'étendre que jusqu'à Calais, parce qu'il étoit obligé d'aller de-là à Bruxelles. Mais arrivé à Calais, me dit-il, vous pourrez sans crainte aller à Paris. Lorsque vous y serez, vous chercherez des amis pour pourvoir à votre sûreté. M. le comte, lui dis-je, je me tirerai alors d'embarras... Je m'embarquai donc, et je ne songeai plus à l'affaire.

Mais quand La Fleur me dit que M. le lieutenant de police avoit envoyé, je sentis dans l'instant de quoi il étoit question... L'hôte monta presque en même-temps pour me dire la même chose, en ajoutant qu'on avoit singuliérement demandé mon passe-port. J'espère, dit-il, que vous en avez un?... Moi! non, en vérité, lui dis je, je n'en ai pas.

Vous n'en avez pas! et il se retira à trois pas, comme s'il eût craint que je ne lui communiquasse la peste; La Fleur, au contraire, avança trois pas avec cette espèce de mouvement que fait une bonne ame pour venir au secours d'une autre... Le bon garçon gagna tout-à-fait mon cœur. Ce seul trait me fit connoître son caractère aussi parfaitement que s'il m'avoit déjà servi avec zèle pendant sept ans; et je vis que je pouvois me fier entièrement à sa probité et à son attachement...

Milord! s'écria l'hôte... mais se reprenant aussitôt, il changea de ton... Si monsieur, dit-il, n'a pas de passe-port, il a apparemment des amis à Paris qui peuvent lui en procurer un... Je ne connois personne, lui dis-je avec un air indifférent. Hé bien, monsieur, en ce cas-là, dit-il, vous pouvez vous attendre à vous voir fourrer à la Bastille, ou pour le moins au Châtelet... Oh! dis-je, je ne crains rien: le roi est rempli de bonté; il ne fait de mal à personne... Vous avez raison, mais cela n'empêchera pourtant pas qu'on ne vous mette à la Bastille demain matin... J'ai loué, repris-je, votre appartement pour un mois, et je ne le quitterai pas avant le temps pour tous les rois de France dans le monde.

La Fleur vint me dire à l'oreille: Monsieur, mais personne ne peut s'opposer au roi.

Parbleu, dit l'hôte, il faut avouer que ces messieurs anglois sont des gens bien extraordinaires; et il se retira en grommelant.

LE PASSE-PORT.

L'HÔTEL À PARIS.

Je ne montrai tant d'assurance à l'hôte, et n'eus l'air de traiter la chose si cavaliérement, que pour ne point chagriner La Fleur. J'affectai même de paroître plus gai pendant le souper, et de causer avec lui d'autres choses. Paris et l'opéra comique étoient déjà pour moi un sujet inépuisable de conversation. La Fleur avoit aussi vu le spectacle, et il m'avoit suivi jusqu'à la boutique du libraire. Mais lorsqu'il me vit en sortir avec la jeune fille, et que j'allois avec elle le long du quai, il jugea inutile de me suivre un pas de plus; et après quelques réflexions, il prit le chemin le plus court pour revenir à l'hôtel, où il avoit appris toute l'affaire de la police sur mon arrivée à Paris.

Il n'eut pas si-tôt ôté le couvert, que je lui dis de descendre pour souper. Je me livrai alors aux plus sérieuses réflexions sur ma situation.

Oh! c'est ici, mon cher Eugène, que tu souriras au souvenir d'un court entretien que nous eûmes ensemble, presque au moment de mon départ... Je dois le raconter ici.

Eugène sachant que je n'étois pas plus chargé d'argent que de réflexion, m'avoit pris à part pour me demander combien j'avois. Je lui montrai ma bourse. Eugène branla la tête, et dit que ce qu'il y avoit ne suffiroit pas!... Tiens, tiens, dit-il, en voulant vider la sienne dans la mienne, augmente tes guinées de toutes celles que j'ai... Mais en conscience j'en ai assez des miennes... Je t'assure que non. Je connois mieux que toi le pays où tu vas voyager. Cela peut être, mais vous ne faites pas réflexion, Eugène, lui dis-je en refusant son offre, que je ne serai pas trois jours à Paris sans faire quelque étourderie qui me fera mettre à la Bastille, où je vivrai un ou deux mois entiérement aux dépens du roi... Oh! excusez, répliqua-t-il sèchement, j'avais réellement oublié cette ressource.

L'événement dont j'avois badiné alloit probablement se réaliser...

Mais, soit folie, indifférence, philosophie, opiniâtreté, ou je ne sais quelle autre cause, j'eus beau réfléchir sur cette affaire, je ne pus y penser que de la même manière dont j'en avois parlé à mon ami au moment de mon départ.

La Bastille!... Mais la terreur est dans le mot... Et qu'on en dise ce qu'on voudra, ce mot ne signifie autre chose qu'une tour... et une tour ne veut rien dire de plus qu'une maison dont on ne peut pas sortir... Que le ciel soit favorable aux goutteux!... Mais ne sont-ils pas dans ce cas deux fois par an? Oh! avec neuf francs par jour, des plumes, de l'encre, du papier et de la patience, on peut bien garder la maison pendant un mois ou six semaines sans sortir. Que craindre quand on n'a point fait de mal?... On n'en sort que meilleur et plus sage...

La tête pleine de ces réflexions, enchanté de mes idées et de mon raisonnement, je descendis dans la cour je ne sais pour quelle raison. Je déteste, me disais-je, les pinceaux sombres, et je n'envie point l'art triste de peindre les maux de la vie avec des couleurs aussi noires. L'esprit s'effraye d'objets qu'il s'est grossis, et qu'il s'est rendus horribles à lui-même; dépouillez-les de tout ce que vous y avez ajouté, et il n'y fait aucune attention... Il est vrai, continuai-je, dans le dessein d'adoucir la proposition, que la Bastille est un mal qui n'est pas à mépriser... Mais ôtez-lui ses tours, comblez ses fossés, que ses portes ne soient pas barricadées, figurez-vous que ce n'est simplement qu'un asile de contrainte, et supposez que c'est quelque infirmité qui vous y retient, et non la volonté d'un homme, alors le mal s'évanouit, et vous le souffrez sans vous plaindre. Je me disois tout cela, quand je fus interrompu, au milieu de mon soliloque, par une voix que je pris pour celle d'un enfant qui se plaignoit de ce qu'on ne pouvoit sortir. Je regardai sous la porte-cochère... Je ne vis personne, et je revins dans la cour sans faire la moindre attention à ce que j'avois entendu.

Mais à peine y fus-je revenu que la même voix répéta deux fois les mêmes expressions... Je levai les yeux, et je vis qu'elles venoient d'un sansonnet qui étoit renfermé dans une petite cage... _Je ne peux pas sortir, je ne peux pas sortir_... disoit le sansonnet.

Je me mis à contempler l'oiseau. Plusieurs personnes passèrent sous la porte, et il leur fit les mêmes plaintes de sa captivité, en volant de leur côté dans sa cage... _Je ne peux pas sortir_... Oh! je vais à ton aide, m'écriai-je, je te ferai sortir, coûte qu'il coûte... La porte de la cage étoit du côté du mur; mais elle étoit si fort entrelacée avec du fil d'archal, qu'il étoit impossible de l'ouvrir sans mettre la cage en morceaux... J'y mis les deux mains.

L'oiseau voloit à l'endroit où je tentois de lui procurer sa délivrance. Il passoit sa tête à travers le treillis, et y pressoit son estomac, comme s'il eût été impatient... Je crains bien, pauvre petit captif, lui disois-je, de ne pouvoir te rendre la liberté... _Non_, dit le sansonnet, _je ne peux pas sortir... je ne peux pas sortir_...

Jamais mes affections ne furent plus tendrement agitées... Jamais dans ma vie aucun accident ne m'a rappelé plus promptement mes esprits dissipés par un foible raisonnement. Les notes n'étoient proférées que mécaniquement; mais elles étoient si conformes à l'accent de la nature, qu'elles renversèrent en un instant tout mon plan systématique sur la Bastille; et le cœur appesanti, je remontai l'escalier avec des pensées bien différentes de celles que j'avois eues en descendant...

Déguise-toi comme tu voudras, triste esclavage, tu n'es toujours qu'une coupe amère; et quoique des millions de mortels, dans tous les siècles, aient été formés pour goûter de ta liqueur, tu n'en es pas moins amer. C'est toi, ô charmante déesse! que tout le monde adore en public ou en secret; c'est toi, aimable LIBERTÉ, dont le goût est délicieux, et le sera toujours jusqu'à ce que la nature soit changée... Nulle teinture ne peut ternir ta robe de neige, nulle puissance chimique changer ton sceptre en fer... Le berger qui jouit de tes faveurs est plus heureux en mangeant sa croûte de pain, que son monarque, de la cour duquel tu es exilée... Ciel...! m'écriai-je en tombant à genoux sur la dernière marche de l'escalier, accorde-moi seulement la santé dont tu es le grand dispensateur, et donne-moi cette belle déesse pour compagne... et fais pleuvoir tes mîtres, si c'est la volonté de ta divine providence, sur les têtes de ceux qui les ambitionnent.

LE CAPTIF.

PARIS.

L'idée du sansonnet en cage me suivit jusque dans ma chambre... Je m'approchai de la table, et la tête appuyée sur ma main, toutes les peines d'une prison se retracèrent à mon esprit... J'étois disposé à réfléchir, et je donnai carrière à mon imagination.

Je voulus commencer par les millions de mes semblables qui étoient nés pour l'esclavage... Mais trouvant que cette peinture, quelque touchante qu'elle fût, ne rapprochoit pas assez les idées de la situation où j'étois, et que la multitude de ces tristes groupes ne faisoit que me distraire...

Je me représentai donc un seul captif renfermé dans un cachot... Je le regardai à travers de sa porte grillée, pour faire son portrait à la faveur de la lueur sombre qui éclairoit son triste souterrain.

Je considérai son corps à demi usé par l'ennui de l'attente et de la contrainte, et je compris cette espèce de maladie de cœur qui provient de l'espoir différé... Je le vis, en l'examinant de plus près, presqu'entiérement défiguré: il étoit pâle et miné par la fièvre... Depuis trente ans, son sang n'avoit point été rafraîchi par le vent d'ouest. Il n'avoit vu ni le soleil ni la lune pendant tout ce temps... Ni amis, ni parens ne lui avoient fait entendre les doux sons de leurs voix à travers ses grilles... Ses enfans...

Ici mon cœur commença à saigner, et je fus forcé de jeter les yeux sur une autre partie du tableau.

Il étoit assis sur un peu de paille dans le coin le plus reculé du cachot. C'étoit alternativement son lit et sa chaise... Il avoit la main sur un calendrier, qu'il s'étoit fait avec de petits bâtons, où il avoit marqué par des tailles les tristes jours qu'il avoit passés dans cet affreux séjour... Il tenoit un de ces petits bâtons, et avec un clou rouillé il ajoutoit, par une nouvelle entaille, un autre jour de misère au nombre de ceux qui étoient passés.--Comme j'obscurcissois le peu de lumière qu'il avoit, il leva vers la porte des yeux éteints par le désespoir, les baissa ensuite, secoua la tête, et continua son déplorable travail. Ses chaînes, en mettant son petit bâton sur le tas des autres, se firent entendre... Il poussa un profond soupir... Le fer qui l'entouroit me sembloit pénétrer dans son ame... Je fondis en larmes... Je ne pus soutenir la vue de cet affreux tableau que mon imagination me représentoit... Je me levai en sursaut... j'appelai La Fleur, et je lui ordonnai d'avoir, le lendemain matin, un carrosse de remise à neuf heures précises.

J'irai, dis-je, me présenter directement à M. le duc de Choiseul.

La Fleur m'auroit volontiers aidé à me mettre au lit;... mais je connoissois sa sensibilité, et je ne voulus pas lui faire voir mon air triste et sombre: je lui dis que je me coucherois seul, et qu'il pouvoit aller en faire autant.

LE SANSONNET.

CHEMIN DE VERSAILLES.

Je montai dans mon carrosse à l'heure indiquée. La Fleur se mit derrière, et je dis au cocher de me mener à Versailles le plus grand train qu'il pourroit.

Le chemin ne m'offrant rien de ce que je cherche ordinairement en voyageant, je ne peux mieux en remplir le vide que par l'histoire abrégée de mon sansonnet.

Milord L... attendoit un jour que le vent devînt favorable pour passer de Douvres à Calais... Son laquais, en se promenant sur les hauteurs, attrapa le sansonnet avant qu'il pût voler. Il le mit dans son sein, le nourrit, le prit en affection, et l'apporta à Paris.

Son premier soin, en arrivant, fut de lui acheter une cage qui lui coûta vingt-quatre sous. Il n'avoit pas beaucoup d'affaires; et pendant les cinq mois que son maître resta à Paris, il apprit au sansonnet, dans la langue de son pays, les quatre mots (et pas davantage) auxquels j'ai tant d'obligation.

Lorsque milord partit pour l'Italie, son laquais donna le sansonnet et la cage à l'hôte: mais son petit chant en faveur de la liberté étant un langage inconnu à Paris, on ne faisoit guère plus de cas de ce qu'il disoit que de lui... La Fleur offrit une bouteille de vin à l'hôte, et l'hôte lui donna le sansonnet et la cage.

A mon retour d'Italie, je l'emportai avec moi, et lui fis revoir son pays natal. Je racontai son histoire au lord A... et le lord A... me pria de lui donner l'oiseau. Quelques semaines après, il en fit présent au lord B...; le lord B... le donna au lord C...; l'écuyer du lord C... le vendit au lord D... pour un scheling; le lord D... le donna au lord E... et mon sansonnet fit ainsi le tour de la moitié de l'alphabet. De la chambre des pairs, il passa dans la chambre des communes, où il ne trouva pas moins de maîtres; mais comme tous ces messieurs vouloient _entrer dedans_... et que le sansonnet au contraire ne demandoit qu'à sortir, il fut presque aussi méprisé à Londres qu'à Paris...

Plusieurs de mes lecteurs ont assurément entendu parler de lui...; et si quelqu'un par hasard l'a jamais vu, je le prie de se souvenir qu'il m'a appartenu...

Je n'ai plus rien à ajouter à son sujet, sinon que depuis lors jusqu'à présent j'ai porté ce pauvre sansonnet pour cimier de mes armoiries.

Que les hérauts d'armes lui tordent le cou, s'ils l'osent...

LE PLACET.

VERSAILLES.

Je ne voudrois pas, quand je vais implorer la protection de quelqu'un, que mon ennemi vît la situation de mon esprit... C'est par cette même raison que je tâche ordinairement d'être mon propre protecteur... mais c'étoit par force que je m'adressois au duc de C...; si c'eût été une action de choix, je suppose que je l'aurois faite tout comme un autre.

Combien de formes de placets, de la tournure la plus basse, mon servile cœur ne conçut-il pas pendant tout le chemin! Je méritois d'aller à la Bastille pour chacune de ces tournures.

Arrivé à la vue de Versailles, je voulus m'occuper à rassembler des mots, des maximes; j'essayai des attitudes, des tons de voix pour s'insinuer dans les bonnes grâces de M. le duc. Bon! disois-je, j'y suis: ceci fera l'affaire. Oui, tout aussi bien qu'un habit qu'on lui auroit fait sans lui prendre la mesure. Sot, continuai-je en m'apostrophant, commence par regarder M. le duc de C... observe son visage... le caractère qui y est tracé... remarque son attitude en t'écoutant, la tournure et l'expression de toute sa personne, et le premier mot qui sortira de sa bouche te donnera le ton que tu dois prendre. Vous composerez sur-le-champ votre harangue, de l'assemblage de toutes ces choses; elle ne pourra lui déplaire, et passera très-vraisemblablement; c'est lui qui en aura fourni les ingrédiens.

Hé bien, dis-je, je voudrois déjà avoir fait ce pas-là. Lâche! un homme n'est-il donc pas égal à un autre sur toute la surface du globe? Cela est ainsi dans un champ de bataille; pourquoi cela ne seroit-il pas de même face à face dans le cabinet? Crois-moi, Yorick, un homme qui ne prend pas cette noble assurance, se manque à lui-même, se dégrade et dément ses propres ressources dix fois sur une que la nature les lui refuse. Présente-toi au duc avec la crainte de la Bastille dans tes regards et dans ta contenance, et sois assuré que tu seras renvoyé à Paris en moins d'une heure sous bonne escorte...

Ma foi, dis-je, je le crois ainsi... Hé bien, par le ciel! j'irai au duc avec toute l'assurance et toute la gaieté possibles...

Vous vous égarez encore, me dis-je. Un cœur tranquille ne se jette pas dans les extrêmes... il se possède toujours... Bien, bien, m'écriai-je, tandis que le cocher entroit dans les cours; je vois que je m'en acquitterai très-bien. Et quand il s'arrêta, je me trouvai, par la leçon que je venois de me donner, aussi calme qu'on peut l'être. Je ne montai l'escalier ni avec cet air craintif qu'ont les victimes de la justice, ni avec cette humeur vive et badine qui m'anime toujours quand je te vais voir, Eliza.

Dès que je parus dans le salon, une personne vint au-devant de moi; je ne sais si c'étoit le maître-d'hôtel ou le valet-de-chambre, peut-être étoit-ce quelque sous-secrétaire; elle me dit que M. le duc de C... travailloit. J'ignore, lui dis-je, comment il faut s'y prendre pour obtenir audience; je suis étranger, et ce qui est encore pis dans la conjoncture des affaires présentes, c'est que je suis anglois. Elle me répondit que cette circonstance ne rendoit pas la chose plus difficile... Je lui fis une légère inclination... Monsieur, lui dis-je, ce que j'ai à communiquer à M. le duc est fort important. Il regarda de côté et d'autre, pour voir apparemment s'il n'y avoit personne qui pût en avertir le ministre. Je retournai à lui... Je ne veux pas, monsieur, lui dis-je, causer ici de méprise... ce n'est pas pour M. le duc que l'affaire dont j'ai à lui parler est importante, c'est pour moi. Oh! c'est une autre affaire, dit-il. Non, monsieur, repris-je, je suis sûr que c'est la même chose pour M. le duc... Cependant je le priai de me dire quand pourrais avoir accès. Dans deux heures, dit-il. Le nombre des équipages qui étoient dans la cour sembloit justifier ce calcul. Que faire pendant ce temps-là? Se promener en long et en large dans une salle d'audience, ne me paroissoit pas un passe-temps fort agréable. Je descendis, et j'ordonnai au cocher de me mener au cordon-bleu.

Mais tel est mon destin... Il est rare que j'aille à l'endroit que je me propose.

LE PATISSIER.

VERSAILLES.

Je n'étois pas à moitié chemin de l'auberge que je changeai d'idée. Puisque je suis à Versailles, pensai-je, il ne m'en coûtera pas davantage de parcourir la ville; je tirai le cordon, et je dis au cocher de me promener par quelques-unes de ses principales rues. Cela sera bientôt fait, ajoutai-je, car je suppose qu'elle n'est pas grande. Elle n'est pas grande! pardonnez-moi, monsieur, elle est fort grande et même fort belle. La plupart des seigneurs y ont des hôtels... A ce mot d'hôtels, je me rappelai tout-à-coup le comte de B. dont le libraire du quai Conti m'avoit dit tant de bien... Hé! pourquoi n'irai-je pas chez un homme qui a une si haute idée des livres anglois, et des anglois mêmes? Je lui raconterai mon aventure... Je changeai donc d'avis une seconde fois... à bien compter, même, c'étoit la troisième. J'avois eu d'abord envie d'aller chez madame R... rue des Saints-Pères; j'avois chargé sa femme-de-chambre de la prévenir que je me rendrois assurément chez elle. Mais ce n'est pas moi qui règle les circonstances, ce sont les circonstances qui me gouvernent. Ayant donc aperçu de l'autre côté de la rue un homme qui portoit un panier, et paroissoit avoir quelque chose à vendre, je dis à La Fleur d'aller lui demander où demeuroit le comte de B...

La Fleur revint précipitamment; et avec un air qui peignoit la surprise, il me dit que c'étoit un chevalier de Saint-Louis qui vendoit des petits pâtés... Quel conte! lui dis-je, cela est impossible. Je ne puis, monsieur, vous expliquer la raison de ce que j'ai vu; mais cela est; j'ai vu la croix et le ruban rouge attaché à la boutonnière... J'ai regardé dans le panier, et j'ai vu les petits pâtés qu'il vend; il est impossible que je me trompe en cela.

Un tel revers dans la vie d'un homme éveille dans une ame sensible un autre principe que la curiosité... Je l'examinai quelque temps de dedans mon carrosse... Plus je l'examinois, plus je le voyois avec sa croix et son panier, et plus mon esprit et mon cœur s'échauffoient... Je descendis de la voiture, et je dirigeai mes pas vers lui.

Il étoit entouré d'un tablier blanc qui lui tomboit au-dessous des genoux. Sa croix pendoit au-dessus de la bavette. Son panier, rempli de petits pâtés, étoit couvert d'une serviette ouvrée. Il y en avoit une autre au fond, et tout cela étoit si propre, que l'on pouvoit acheter ses petits pâtés, aussi bien par appétit que par sentiment.

Il ne les offroit à personne, mais il se tenoit tranquille dans l'encoignure d'un hôtel, dans l'espoir qu'on viendroit les acheter sans y être sollicité.

Il étoit âgé d'environ cinquante ans... d'une physionomie calme, mais un peu grave. Cela ne me surprit pas... Je m'adressai au panier plutôt qu'à lui. Je levai la serviette et pris un petit pâté, en le priant d'un air touché de m'expliquer ce phénomène.

Il me dit en peu de mots, qu'il avoit passé sa jeunesse dans le service; qu'il y avoit mangé un petit patrimoine; qu'il avoit obtenu une compagnie et la croix: mais qu'à la conclusion de la dernière paix, son régiment fut réformé, et que tout le corps, ainsi que ceux d'autres régimens, fut renvoyé sans pension ni gratification... Il se trouvoit dans le monde sans amis, sans argent, et bien réellement, ajouta-t-il, sans autre chose que ceci (montrant sa croix). Le pauvre chevalier me faisoit pitié; mais il gagna mon estime en achevant ce qu'il avoit à me dire.