Oeuvres complètes, tome 5

Part 5

Chapter 54,050 wordsPublic domain

Le génie d'un peuple, dans un pays où il n'y a rien de salique que la monarchie, ayant cédé ce département, ainsi que plusieurs autres, entièrement aux femmes, celles-ci, par un babillage et un commerce continuel avec tous ceux qui vont et viennent, sont comme ces cailloux de toutes sortes de formes, qui frottés les uns contre les autres, perdent leur rudesse, et prennent quelquefois le poli d'un diamant... L'époux ne vaut pas beaucoup mieux que la pierre que vous foulez aux pieds.

Très-certainement, il n'est pas bon que l'homme soit seul... Il est fait pour la société et les douces communications. J'en appelle, pour preuve de ce que j'avance, au perfectionnement que notre nature en reçoit.

Comment trouvez-vous, Monsieur, le battement de mon pouls? dit-elle. Il est aussi doux, lui dis-je en la fixant tranquillement, que je me l'étois imaginé. Elle alloit me répondre quelque chose d'honnête; mais le garçon entra avec le paquet de gants. A propos, dis-je, j'en voudrois avoir une ou deux paires.

LES GANTS.

PARIS.

La belle marchande se lève, passe derrière son comptoir, aveint un paquet, et le délie. J'avance vis-à-vis d'elle: les gants étoient tous trop grands; elle les mesura l'un après l'autre sur ma main; cela ne les rappetissoit pas. Elle me pria d'en essayer une paire qui ne lui paroissoit pas si grande que les autres... Elle en ouvrit un, et ma main y glissa tout d'un coup... Cela ne me convient pas, dis-je en remuant un peu la tête. Non, dit-elle, en faisant le même mouvement.

Il y a de certains regards combinés d'une subtilité unique, où le caprice, et le bon sens, et la gravité, et la sottise, sont tellement confondus, que tous les langages variés de la tour de Babel ne pourroient les exprimer... Ils se communiquent et se saisissent avec une telle promptitude, qu'on sait à peine quel est le contagieux... Pour moi, je laisse à messieurs les dissertateurs le soin de grossir de ce sujet leurs agréables volumes... Il me suffit de répéter que les gants ne convenoient pas... Nous pliâmes tous deux nos mains dans nos bras, en nous appuyant sur le comptoir. Il étoit si étroit, qu'il n'y avoit de place entre nous que pour le paquet de gants.

La jeune marchande regardoit quelquefois les gants, puis du côté de la fenêtre, puis les gants... et jetoit de temps-en-temps les yeux sur moi. Je n'étois pas disposé à rompre le silence... Je suivois en tout son exemple. Mes yeux se portoient tour à tour sur elle, et sur la fenêtre, et sur les gants.

Mais je perdais beaucoup dans toutes ces attaques d'imitation. Elle avoit des yeux noirs, vifs, qui dardoient leurs rayons à travers deux longues paupières de soie, et ils étoient si perçans, qu'ils pénétroient jusqu'au fond de mon cœur... Cela peut paroître étrange; mais telle étoit l'impression qu'elle faisoit sur moi.

N'importe, dis-je, je vais m'accommoder de ces deux paires de gants; et je les mis en poche.

Elle ne me les surfit pas d'un sou, et je fus sensible à ce procédé. J'aurais voulu qu'elle eût demandé quelque chose de plus, et j'étois embarrassé comment le lui faire comprendre... Croyez-vous, Monsieur, me dit-elle, en se méprenant sur mon embarras, que je voudrois demander seulement un sou de trop à un étranger, et surtout à un étranger dont la politesse, plus que le besoin de gants, l'engage à prendre ce qui ne lui convient pas, et à se fier à moi? Est-ce que vous m'en auriez crue capable?... Moi! non, je vous assure; mais vous l'eussiez fait, que je vous l'aurois pardonné de bon cœur... Je payai; et en la saluant un peu plus profondément que cela n'est d'usage à l'égard d'une femme de marchand, je la quittai; et le garçon, avec son paquet, me suivit.

LA TRADUCTION.

PARIS.

On me mit dans une loge où il n'y avoit qu'un vieil officier. J'aime les militaires, non-seulement parce que j'honore l'homme dont les mœurs sont adoucies par une profession qui développe souvent les mauvaises qualités de ceux qui sont méchans, mais parce que j'en ai connu un autrefois... car il n'est plus: pourquoi ne les nommerois-je pas? C'étoit le capitaine Tobie Shandy, le plus cher de tous mes amis. Je ne puis penser à la douceur et à l'humanité de ce brave homme, quoiqu'il y ait bien long-temps qu'il soit mort, sans que mes yeux se remplissent de larmes; et j'aime, à cause lui, tout le corps des vétérans. J'enjambai sur-le-champ les deux bancs qui étoient devant moi, et me plaçai à côté de l'officier.

Il lisoit attentivement, ses lunettes sur le nez, une petite brochure, qui étoit probablement une des pièces qu'on alloit jouer. Je fus à peine assis, qu'il ôta ses lunettes, les enferma dans un étui de chagrin, et mit le livre et l'étui dans sa poche. Je me levai à demi pour le saluer.

Qu'on traduise ceci dans tous les langages du monde: en voici le sens.

«Voilà un pauvre étranger qui entre dans la loge... il a l'air de ne connoître personne, et il demeureroit sept ans à Paris, qu'il ne connoîtroit qui que ce soit, si tous ceux dont il approcheroit gardoient leurs lunettes sur le nez... C'est lui fermer la porte de la conversation; ce seroit le traiter pire qu'un allemand.»

Le vieil officier auroit pu dire tout cela à haute voix, et je ne l'aurois pas mieux entendu... Je lui aurois, à mon tour, traduit en françois le salut que je lui avois fait; je lui aurois dit «que j'étois très-sensible à son intention, et que je lui en rendois mille grâces.»

Il n'y a point de secret qui aide plus au progrès de la sociabilité, que de se rendre habile dans cette manière abrégée de se faire entendre, et d'être prompt à expliquer en termes clairs les divers mouvemens des yeux et du corps dans toutes leurs inflexions. Quant à moi, par une longue habitude, j'exerce cet art si machinalement, que, lorsque je marche dans les rues de Londres, je traduis tout du long du chemin; et je me suis souvent trouvé dans des cercles où l'on n'avoit pas dit quatre mots, et dont j'aurois pu rapporter vingt conversations différentes, ou les écrire, sans risquer de dire quelque chose qui n'auroit pas été vrai.

Un soir que j'allois au concert de Martini à Milan, comme je me présentois à la porte de la salle pour entrer, la marquise de F... en sortoit avec une espèce de précipitation; elle étoit presque sur moi que je ne l'avois pas vue, de sorte que je fis un saut de côté pour la laisser passer; elle fit de même et du même côté, et nos têtes se touchèrent... Elle alla aussitôt de l'autre côté; un mouvement involontaire m'y porta, et je m'opposai encore innocemment à son passage... Cela se répéta encore malgré nous, jusqu'au point que cela en devint ridicule... A la fin, je fis ce que j'aurois dû faire dès le commencement; je me tins tranquille, et la marquise passa sans difficulté. Je sentis aussitôt ma faute, et il n'étoit pas possible que j'entrasse avant de la réparer. Pour cela, je suivis la marquise des yeux jusqu'au bout du passage; elle tourna deux fois les siens vers moi, et sembloit marcher le long du mur, comme si elle vouloit faire place à quelqu'autre qui viendroit à passer... Non, non, dis-je, c'est là une mauvaise traduction; elle a droit d'exiger que je lui fasse des excuses, et l'espace quelle laisse n'est que pour m'en donner la facilité. Je cours donc à elle, et lui demande pardon de l'embarras que je lui avois causé, en lui disant que mon intention étoit de lui faire place... Elle répondit qu'elle avoit eu le même dessein à mon égard... et nous nous remerciâmes réciproquement. Elle étoit au haut de l'escalier, et ne voyant point d'écuyer près d'elle, je lui offris la main pour la conduire à sa voiture... Nous descendîmes l'escalier, en nous arrêtant presque à chaque marche pour parler du concert et de notre aventure. Elle étoit dans son carosse. En vérité, madame, lui dis-je, j'ai fait six efforts différens pour vous laisser passer... Et moi, j'en ai fait autant pour vous laisser entrer... Je souhaiterois bien, ajoutai-je aussitôt, que vous en fissiez un septième... Très-volontiers, dit-elle en me faisant place... La vie est trop courte pour s'occuper de tant de formalités... Je montai dans la voiture, et je l'accompagnai chez elle... Et que devint le concert? Ceux qui y étoient le savent mieux que moi.

Je ne veux qu'ajouter que la liaison agréable qui résulta de cette traduction, me fit plus de plaisir qu'aucune autre que j'ai eu l'honneur de faire en Italie.

LE NAIN.

PARIS.

Je n'ai jamais oui dire que quelqu'un, si ce n'est une seule personne que je nommerai probablement dans ce chapitre, eût fait une remarque que je fis au moment même que je jetai les yeux sur le parterre, et qui me frappa d'autant plus vivement, que je ne me souvenois même pas trop qu'on l'eût faite; c'est le jeu inconcevable de la nature, en formant un si grand nombre de nains. Elle se joue sans doute de tous les pauvres humains dans tous les coins de l'univers; mais à Paris, il semble qu'elle ne mette point de bornes à ses amusemens. Cette bonne déesse paroît aussi gaie qu'elle est sage.

J'étois à l'Opéra-comique; mais toutes mes idées n'y étoient pas renfermées, et elles se promenoient dehors comme si j'y avois été moi-même... Je mesurois, j'examinois tous ceux que je rencontrois dans les rues: c'étoit une tâche mélancolique, surtout quand la taille étoit petite... le visage très-brun, les yeux vifs, le nez long, les dents blanches, la mâchoire en avant... Je souffrois de voir tant de malheureux, que la force des accidents avoit chassés de la classe où ils devoient être, pour les contraindre à faire nombre dans une autre... Les uns, à cinquante pas, paroissoient à peine être des enfans par leur taille; les autres étoient noués, rachitiques, bossus, ou avoient les jambes tortues. Ceux-ci étoient arrêtés dans leur croissance, dès l'âge de six ou sept ans, par les mains de la nature; ceux-là ressembloient à des pommiers nains qui, dès leur première existence, font voir qu'ils ne parviendront jamais à la hauteur commune des autres arbres de la même espèce.

Un médecin voyageur diroit peut-être que cela ne provient que des bandages mal faits et mal appliqués... Un médecin sombre diroit que c'est faute d'air; et un voyageur curieux, pour appuyer ce système, se mettroit à mesurer la hauteur des maisons, le peu de largeur des rues, et combien de pieds quarrés occupent au sixième ou septième étage les gens du peuple, qui mangent et couchent ensemble. M. Shandy, qui avoit sur bien des choses des idées fort extraordinaires, soutenoit, en causant un soir sur cette matière, que les enfans, comme d'autres animaux, pouvoient devenir fort grands lorsqu'ils étoient venus au monde sans accident; mais, ajoutoit-il, le malheur des habitans de Paris est d'être si étroitement logés, qu'ils n'ont réellement pas assez de place pour les faire... Aussi, que font-ils? des riens; car n'est-ce pas ainsi qu'on doit appeler une chose qui, après vingt ou vingt-cinq ans de tendres soins et de bonne nourriture, n'est pas devenue plus haute que ma jambe?... Or, monsieur Shandy étant d'une très-petite stature, on ne pouvoit rien dire de plus.

Ce n'est pas ici un ouvrage de raisonnement, et je m'en tiens à la fidélité de la remarque, qui peut se vérifier dans toutes les rues et dans tous les carrefours de Paris. Je descendois un jour la rue qui conduit du Carrousel au Palais-Royal; j'aperçus un petit garçon qui avoit de la peine à passer le ruisseau, et je lui tendis la main pour l'aider. Quelle fut ma surprise en jetant les yeux sur lui! Le petit garçon avoit au moins quarante ans... Mais il n'importe, dis-je... quelqu'autre bonne ame en fera autant pour moi quand j'en aurai quatre-vingt-dix.

Je sens en moi je ne sais quels principes d'égards et de compassion pour cette portion défectueuse et diminutive de mon espèce, qui n'a ni la force ni la taille pour se pousser et pour figurer dans le monde... Je n'aime point qu'on les humilie... et je ne fus pas sitôt assis à côté de mon vieil officier, que j'eus le chagrin de voir qu'on se moquoit d'un bossu au bas de la loge où nous étions.

Il y a, entre l'orchestre et la première loge de côté, un espace où beaucoup de spectateurs se réfugient quand il n'y a plus de place ailleurs. On y est debout, quoiqu'on paye aussi cher que dans l'orchestre. Un pauvre hère de cette espèce s'étoit glissé dans ce lieu incommode; il étoit entouré de personnes qui avoient au moins deux pieds et demi de plus que lui... et le nain bossu souffroit prodigieusement; mais ce qui le gênoit le plus, étoit un homme de plus de six pieds de haut, épais à proportion, allemand par-dessus tout cela, qui étoit précisément devant lui, et lui déroboit absolument la vue du théâtre et des acteurs. Mon nain faisoit ce qu'il pouvoit pour jeter un coup-d'œil sur ce qui se passoit; il cherchoit à profiter des ouvertures qui se faisoient quelquefois entre les bras de l'allemand et son corps; il guettoit d'un côté, étoit à l'affut de l'autre: mais ses soins étoient inutiles; l'allemand se tenoit massivement dans une attitude carrée; il auroit été aussi bien dans le fond d'un puits. Il étendit en haut très-civilement sa main jusqu'au bras du géant, et lui conta sa peine... L'allemand tourne la tête, jette en bas les yeux sur lui, comme Goliath sur David... et inexorablement se remet dans sa situation.

Je prenois en ce moment une prise de tabac dans la tabatière de corne du bon moine. Ah! mon bon père Laurent! comme ton esprit doux et poli, et qui est si bien modelé pour supporter et pour souffrir avec patience... comme il auroit prêté une oreille complaisante aux plaintes de ce pauvre nain!...

Le vieil officier me vit lever les yeux avec émotion en faisant cette apostrophe, et me demanda ce qu'il y avoit. Je lui contai l'histoire en trois mots, en ajoutant que cela étoit inhumain.

Le nain étoit poussé à bout, et dans les premiers transports, qui sont communément déraisonnables, il dit à l'allemand qu'il couperoit sa longue queue avec ses ciseaux. L'allemand le regarda froidement, et lui dit qu'il en étoit le maître, s'il pouvoit y atteindre.

Oh! quand l'injure est aiguisée par l'insulte, tout homme qui a du sentiment prend le parti de celui qui est offensé, tel qu'il soit... J'aurois volontiers sauté en bas pour aller au secours de l'opprimé... Le vieil officier le soulagea avec beaucoup moins de fracas... Il fit signe à la sentinelle, et lui montra le lieu où se passoit la scène. La sentinelle y pénétra... Il n'y avoit pas besoin d'explication, la chose étoit visible... Le soldat fit reculer l'allemand, et plaça le nain devant l'épais géant... Cela est bien fait! m'écriai-je, en frappant des mains... Vous ne souffririez pas une chose semblable en Angleterre, dit le vieil officier.

En Angleterre, Monsieur, lui dis-je, nous sommes tous assis à notre aise...

Il voulut apparemment me donner quelque satisfaction de moi-même, et me dit: voilà un bon mot... Je le regardai, et je vis bien qu'un bon mot a toujours de la valeur à Paris. Il m'offrit une prise de tabac.

LA ROSE.

PARIS.

Mon tour vint de demander au vieil officier ce qu'il y avoit... J'entendois de tous côtés crier du parterre: _Haut les mains, monsieur l'abbé_, et cela m'étoit tout aussi incompréhensible qu'il avoit peu compris ce que j'avois dit en parlant du moine.

Il me dit que c'étoit apparemment quelque abbé qui se trouvoit placé dans une loge derrière quelques grisettes, et que le parterre l'ayant vu, il vouloit qu'il tînt ses deux mains en l'air pendant la représentation... Ah! comment soupçonner, dis-je, qu'un ecclésiastique puisse être un filou? L'officier sourit, et en me parlant à l'oreille, il me donna connoissance d'une chose dont je n'avois pas encore eu la moindre idée.

Bon Dieu! dis-je en pâlissant d'étonnement, est-il possible qu'un peuple si rempli de sentiment, ait en même temps des idées si étranges, et qu'il se démente jusqu'à ce point? Quelle grossièreté! ajoutai-je.

L'officier me dit: c'est une raillerie piquante qui a commencé au théâtre contre les ecclésiastiques, du temps que Molière donna son Tartuffe... Mais cela se passe peu-à-peu avec le reste de nos mœurs gothiques... Chaque nation, continua-t-il, a ses délicatesses et ses grossièretés qui règnent pendant quelque temps, et se perdent par la suite... J'ai été dans plusieurs pays, et je n'en ai pas vu un seul où je n'aie trouvé des raffinemens qui manquoient dans d'autres. Le POUR et le CONTRE se trouvent dans chaque nation... Il y a une balance de bien et de mal par tout; il ne s'agit que de la bien observer. C'est le vrai préservatif des préjugés que le vulgaire d'une nation prend contre une autre... Un voyageur a l'avantage de voir beaucoup et de pouvoir faire le parallèle des hommes et de leurs mœurs, et par-là il apprend le _savoir vivre_. Une tolérance réciproque nous engage à nous entr'aimer... Il me fit, en disant cela, une inclination et me quitta.

Il me tint ce discours avec tant de candeur et de bon sens, qu'il justifia les impressions favorables que j'avois eues de son caractère... Je croyois aimer l'homme; mais je craignois de me méprendre sur l'objet... Il venoit de tracer ma façon de penser. Je n'aurois pas pu l'exprimer aussi bien; c'étoit la seule différence.

Rien n'est plus incommode pour un cavalier, que d'avoir un cheval entre ses jambes qui dresse les oreilles et fait des écarts à chaque objet qu'il aperçoit: cela m'inquiète fort peu... mais j'avoue franchement que j'ai rougi plus d'une fois pendant le premier mois que j'ai passé à Paris, d'entendre prononcer certains mots auxquels je n'étois pas accoutumé. Je croyois qu'ils étoient indécens, et ils me soulevoient... Mais je trouvai, le second mois, qu'ils étoient sans conséquence, et ne blessoient point la pudeur.

Madame de Rambouillet, après six semaines de connoissance, me fit l'honneur de me mener avec elle à deux lieues de Paris dans sa voiture... On ne peut être plus polie, plus vertueuse et plus modeste qu'elle dans ses expressions... En revenant, elle me pria de tirer le cordon... Avez-vous besoin de quelque chose? lui dis-je... Rien que de pisser, dit-elle.

Ami voyageur, ne troublez point madame de Rambouillet; et vous, belles nymphes qui faites les mystérieuses, allez cueillir des roses, effeuillez-les sur le sentier où vous vous arrêterez... Madame de Rambouillet n'en fit pas davantage... Je lui avois aidé à descendre de carrosse, et j'eusse été le prêtre de la chaste Castalie, que je ne me serois pas tenu dans une attitude plus décente et plus respectueuse près de sa fontaine.

LA FEMME DE CHAMBRE.

PARIS.

Ce que le vieil officier venoit de me dire sur les voyages, me fit souvenir des avis que Polonius donnoit à son fils sur le même sujet; ces avis me rappelèrent Hamlet, et Hamlet retraça à ma mémoire les autres ouvrages de Shakespéar. J'entrai, à mon retour, dans la boutique d'un libraire sur le quai de Conti, pour acheter les œuvres de ce poëte.

Le libraire me dit qu'il n'en avoit point de complètes. Comment! lui dis-je, en voilà un exemplaire sur votre comptoir. Cela est vrai; mais il n'est pas à moi... Il est à monsieur le comte de B... qui me l'a envoyé de Versailles pour le faire relier, et auquel je le renverrai demain matin.

Et que fait monsieur le comte de B... de ce livre? lui dis-je. Est-ce qu'il lit Shakespéar? Oh! dit le libraire, c'est un esprit fort... Il aime les livres anglois; et ce qui lui fait encore plus d'honneur, Monsieur, c'est qu'il aime aussi les anglois. En vérité, lui dis-je, vous parlez si poliment, que vous forceriez presque un anglois, par reconnoissance, à dépenser quelques louis dans votre boutique. Le libraire fit une inclination, et alloit probablement dire quelque chose, lorsqu'une jeune fille d'environ vingt ans, fort décemment mise, et qui avoit l'air d'être au service de quelque dévote à la mode, entra dans la boutique, et demanda _Les Égaremens du cœur et de l'esprit_. Le libraire les lui donna aussitôt. Elle tira de sa poche une petite bourse de satin vert, nouée d'un ruban de même couleur... Elle la délia, et mit dedans le pouce et le doigt avec délicatesse, mais sans affectation, pour prendre de l'argent, et paya. Rien ne me retenoit dans la boutique, et j'en sortis avec elle.

Ma belle enfant, lui dis-je, quel besoin avez-vous des égaremens du cœur? A peine savez-vous encore que vous en ayez un, jusqu'à ce que l'amour vous l'ait dit, ou qu'un berger infidèle lui ait causé du mal. Dieu m'en garde! répondit-elle. Oui, vous avez raison; votre cœur est bon, et ce seroit dommage qu'on vous le dérobât... C'est pour vous un trésor précieux... Il vous donne un meilleur air que si vous étiez parée de perles et de diamans.

La jeune fille m'écoutoit avec une attention docile, et elle tenoit sa bourse par le ruban. Elle est bien légère, lui dis-je en la saisissant... et aussitôt elle l'avança vers moi... Il y a bien peu de chose dedans, continuai-je. Mais soyez toujours aussi sage que vous êtes belle, et le ciel la remplira... J'avois encore dans la main quelques écus qui avoient été destinés à l'achat de Shakespéar; elle m'avoit tout-à-fait laissé aller sa bourse, et j'y mis un écu. Je nouai le ruban, et je la lui rendis.

Elle me fit, sans parler, une humble inclination... C'étoit une de ces inclinations tranquilles et reconnoissantes, où le cœur a plus de part que le geste. Le cœur sent le bienfait, et le geste exprime la reconnoissance. Je n'ai jamais donné un écu à une fille avec plus de plaisir.

Mon avis ne vous auroit servi à rien, ma chère, sans ce petit présent, quand vous verrez l'écu, vous vous souviendrez de l'avis. N'allez pas le dépenser en rubans...

Je vous assure, Monsieur, que je le conserverai... et elle me donna la main... Oui, Monsieur, je le mettrai à part.

Une convention vertueuse qui se fait entre homme et femme, semble sanctifier leurs plus secrètes démarches. Il étoit déjà tard et il faisoit obscur; malgré cela, comme nous allions du même côté, nous n'eûmes point de scrupule d'aller ensemble le long du quai de Conti.

Elle me fit une seconde inclination lorsque nous nous mîmes en marche; et nous n'étions pas encore à vingt pas de la porte du libraire, que, croyant n'avoir pas assez fait, elle s'arrêta un petit moment pour me remercier encore.

C'est un petit tribut, lui dis-je, que je n'ai pu m'empêcher de payer à la vertu, et je ne voudrois pas m'être trompé sur le compte de la personne à qui je rends cet hommage... Mais l'innocence, ma chère, est peinte sur votre visage... Malheur à celui qui essaieroit de lui tendre des pièges!

Elle parut un peu affectée de ce que je lui disois... Elle fit un profond soupir... Je ne me crus pas autorisé d'en rechercher la cause, et nous gardâmes le silence jusqu'au coin de la rue de Nevers, où nous devions nous séparer.

Est-ce ici le chemin, lui dis-je, ma chère, de l'hôtel de Modène? Oui; mais on peut y aller aussi par la rue Guénégaud qui est un peu plus loin... Hé bien! j'irai donc par la rue Guénégaud, pour deux raisons; d'abord, parce que cela me fera plaisir; et ensuite, pour vous accompagner plus long-temps. En vérité, dit-elle, je souhaiterois que l'hôtel fût dans la rue des Saints-Pères... C'est peut-être là que vous demeurez? lui dis-je.--Oui, Monsieur; je suis femme-de-chambre de madame de R... Bon Dieu! m'écriai-je, c'est la dame pour laquelle on m'a chargé d'une lettre à Amiens. Elle me dit que madame de R... attendoit en effet un étranger qui devoit lui remettre une lettre, et qu'elle étoit fort impatiente de le voir... Hé bien, ma chère enfant, dites-lui que vous l'avez rencontré. Assurez-la de mes respects, et que j'aurai l'honneur de la voir demain matin.

C'étoit au coin de la rue de Nevers que nous disions tout cela... Nous étions arrêtés, parce que la jeune fille vouloit mettre les deux volumes qu'elle venoit d'acheter dans ses poches: je tenois le second, tandis qu'elle y fourroit le premier, et elle tint sa poche ouverte afin que j'y misse l'autre.

Qu'il est doux de sentir la finesse des liens qui attachent nos affections!