Oeuvres complètes, tome 5

Part 4

Chapter 44,026 wordsPublic domain

Il disoit qu'il venoit d'Espagne, où il étoit allé du fond de la Franconie, et qu'il s'en retournoit chez lui; il étoit arrivé jusqu'à cet endroit lorsque son âne mourut. Chacun étoit curieux de savoir ce qui avoit pu engager ce pauvre vieillard à entreprendre un si long voyage.

Hélas! dit-il, le ciel m'avoit donné trois fils, c'étoient les plus beaux garçons de toute l'Allemagne. La petite vérole m'enleva les deux aînés dans la même semaine: le plus jeune étoit frappé de la même maladie; je craignis aussi de le perdre, et je fis vœu, s'il en revenoit, d'aller à Saint-Jacques de Compostelle.

Là, il s'arrêta pour payer un tribut à la nature... et pleura amèrement.

Il continua... Le ciel, dit-il, me fit la faveur d'accepter la condition, et je partis de mon hameau avec le pauvre animal que j'ai perdu... Il a participé à toutes les fatigues de mon voyage, il a mangé le même pain que moi pendant toute la route... enfin, il a été mon compagnon et mon ami.

Chacun prenoit part à la douleur de ce pauvre homme. La Fleur lui offrit de l'argent. Il dit qu'il n'en avoit pas besoin. Hélas! ce n'est pas la valeur de l'âne que je regrette, c'est sa perte... J'étois assuré qu'il m'aimoit... Il leur raconta l'histoire d'un malheur qui leur étoit arrivé en passant les Pyrénées... Ils s'étoient perdus, et avoient été séparés trois jours l'un de l'autre: pendant ce temps, l'âne l'avoit cherché autant qu'il avoit cherché l'âne; à peine purent-ils manger l'un et l'autre, qu'ils ne se fussent retrouvés.

Tu as au moins une consolation, lui dis-je, dans la perte de ton pauvre animal, c'est que je suis persuadé que tu lui as été un tendre maître. Hélas! dit-il, je le croyois ainsi pendant qu'il vivoit: mais à présent qu'il est mort, je crains que la fatigue de me porter ne l'ait accablé, et que je ne sois responsable d'avoir abrégé sa vie...

Quelle honte pour l'humanité! me dis-je en moi-même; si nous ne nous aimions les uns les autres qu'autant que ce pauvre homme aimoit son âne... ce seroit quelque chose.

NAMPONT.

LE POSTILLON.

Cette histoire m'affecta. Le postillon n'y prit pas garde, et il m'entraîna sur le pavé au grand galop.

Le voyageur qui brûle de soif dans les déserts sablonneux de l'Arabie, n'aspire pas plus vivement au bonheur de trouver une source, que mon ame aspiroit après des mouvemens tranquilles. J'aurois souhaité que le postillon eût parti moins vîte; mais au moment que le bon pélerin achevoit son histoire, il donna de si grands coups de fouet à ses chevaux, qu'ils partirent comme si mille diables étoient à leurs trousses.

Pour l'amour de Dieu, lui criais-je, allez plus doucement: mais plus je criais, plus il excitoit ses chevaux. Que le diable t'emporte donc! lui dis-je. Vous verrez qu'il continuera d'aller vîte jusqu'à ce qu'il me mette en colère... ensuite il ira doucement afin de me faire goûter les douceurs de cet état.

Il n'y manqua pas. Il arriva à une hauteur, et fut obligé d'aller pas à pas... Je m'étois fâché contre lui... Je m'étois fâché ensuite contre moi-même pour m'être mis en colère...

Un bon galop dans ce moment m'auroit fait du bien...

Allons un peu plus vîte, je t'en prie, mon bon garçon, lui dis-je...

Mais le postillon me montra la montagne... Je voulois alors me rappeler l'histoire du pauvre allemand et de son âne; mais j'en avois perdu le fil, et il me fut aussi impossible de le retrouver, qu'au postillon d'aller le trot.

Hé bien, que tout aille à l'aventure; je me sens disposé à faire de mon mieux, et tout va de travers.

La nature dans ses trésors a toujours des lénitifs pour adoucir nos maux. Je m'endormis, et ne me réveillai qu'au mot d'Amiens qui frappa mon oreille.

Oh! oh! dis-je en me frottant les yeux... c'est ici que ma belle dame doit venir.

AMIENS.

J'eus à peine prononcé ces mots, que le comte de L... et sa sœur passèrent rapidement dans leur chaise de poste. Elle n'eut que le temps de me faire un salut de connoissance, mais avec un air qui sembloit désigner qu'elle avoit quelque chose à me dire. Je n'avois effectivement pas encore achevé de souper, que le domestique de son frère m'apporta un billet de sa part. Elle me prioit, le premier matin que je n'aurois rien à faire à Paris, de remettre la lettre qu'elle m'envoyoit à madame de R... Elle ajoutoit qu'elle auroit bien voulu me raconter son histoire, et qu'elle étoit bien fâchée de n'avoir pu le faire... mais que si jamais je passois par Bruxelles, et que je n'eusse pas oublié le nom de madame de L... elle auroit cette satisfaction.

Ah! j'irai te voir, charmante femme! disois-je en moi-même; rien ne me sera plus facile. Je n'aurai, en revenant d'Italie, qu'à traverser l'Allemagne, la Hollande, et retourner chez moi par la Flandre; à peine y aura-t-il dix postes de plus; mais y en eût-il dix mille...? Quelles délices, pour prix de tous mes voyages, de participer aux incidents d'une triste histoire que la beauté qui en est le sujet raconte elle-même!... de la voir pleurer! C'en seroit un plus grand encore de tarir la source de ses larmes; mais si je ne parviens pas à la dessécher, n'est-ce pas toujours une sensation exquise d'essuyer les joues mouillées d'une belle femme, assis à ses côtés pendant la nuit et dans le silence!

Il n'y avoit certainement pas de mal dans cette pensée. J'en fis cependant un reproche amer et dur à mon cœur.

J'avois toujours joui du bonheur d'aimer quelque belle. Ma dernière flamme, éteinte dans un accès de jalousie, s'étoit rallumée depuis trois mois aux beaux yeux d'Eliza, et je lui avois juré qu'elle dureroit pendant tous mes voyages... Et pourquoi dissimuler la chose? Je lui avois juré une fidélité éternelle: elle avoit des droits sur tout mon cœur. Partager mes affections, c'étoit diminuer ces mêmes droits... Les exposer, c'étoit les risquer... Et là où il y a du risque, il peut y avoir de la perte. Et alors, Yorick, qu'auras-tu à répondre aux plaintes d'un cœur si rempli de confiance, si bon, si doux, si irréprochable?...

Non, non, dis-je en m'interrompant, je n'irai point à Bruxelles... Mon imagination vint au secours de mon Eliza. Je me rappelai ses regards au dernier moment de notre séparation; lorsque ni l'un ni l'autre n'eûmes la force de prononcer le mot, adieu! Je jetai les yeux sur son portrait qu'elle m'avoit attaché au cou avec un ruban noir. Je rougis en le fixant... J'aurois voulu le baiser... une honte secrète m'arrêtoit. Cette tendre fleur, dis-je, en le pressant entre mes mains, doit elle être flétrie jusques dans la racine! Et flétrie, Yorick, par toi qui a promis que ton sein seroit son abri!

Source éternelle de félicité! m'écriai-je en tombant à genoux, sois témoin, ainsi que tous les esprits célestes, que je n'irai point à Bruxelles, à moins qu'Eliza ne m'y accompagne: dût ce chemin me conduire au suprême bonheur!

Le cœur, dans des transports de cette nature, dira toujours beaucoup trop en dépit du jugement.

LA LETTRE.

AMIENS.

La fortune n'avoit pas favorisé La Fleur; il n'avoit pas été heureux dans ses faits de chevalerie, et depuis vingt-quatre heures, à-peu-près qu'il étoit à mon service, rien ne s'étoit offert pour qu'il pût signaler son zèle. Ce pauvre garçon brûloit d'impatience. Le domestique du comte de L... qui m'avoit apporté la lettre, lui parut une occasion propice, il la saisit. Dans l'idée qu'il me feroit honneur par ses intentions, il le prit dans un cabinet de l'auberge, et le régala du meilleur vin de Picardie. Le domestique du Comte, pour n'être pas en reste de politesse, l'engagea à venir avec lui à l'hôtel. L'humeur gaie et douce de La Fleur mit bientôt tous les gens de la maison à leur aise vis-à-vis de lui. Il n'étoit pas chiche, en vrai françois, de montrer les talens qu'il possédoit; en moins de cinq ou six minutes, il prit son fifre; la femme-de-chambre, le maître-d'hôtel, le cuisinier, la laveuse de vaisselle, les laquais, les chiens, les chats, tous, jusqu'à un vieux singe, se mirent aussitôt à danser. Jamais cuisine n'avoit été si gaie depuis le déluge.

Madame de L..., en passant de l'appartement de son frère dans le sien, surprise des ris et du bruit qu'elle entendoit, sonna sa femme-de-chambre pour en savoir la cause; et dès qu'elle sut que c'étoit le domestique du gentilhomme anglois, qui avoit répandu la gaieté dans la maison en jouant du fifre, elle lui fit dire de monter.

La Fleur, en montant l'escalier, s'étoit chargé de mille complimens de la part de son maître pour Madame, ajoutant bien des choses au sujet de la santé de Madame; que son maître seroit au désespoir si Madame se trouvoit incommodée par les fatigues du voyage; et enfin, que Monsieur avoit reçu la lettre que Madame lui avoit fait l'honneur de lui écrire... Et sans doute il m'a fait l'honneur, dit Madame en interrompant La Fleur, de me répondre par un billet.

Elle lui parut dire cela d'un ton qui annonçoit tellement qu'elle étoit sûre du fait, que La Fleur n'osa la détromper... Il trembla que je n'eusse fait une impolitesse; peut-être eut-il peur aussi qu'on ne le regardât comme un sot de s'attacher à un maître qui manquoit d'égards pour les dames; et lorsqu'elle lui demanda s'il avoit une lettre pour elle: Oh! qu'oui, dit-il, Madame. Il mit aussitôt son chapeau par terre, et saisissant le bas de sa poche droite avec la main gauche, il commença à chercher la lettre avec son autre main... Il fit la même recherche dans sa poche gauche: Diable! disoit-il. Ensuite il chercha dans les poches de sa veste, et même de son gousset: Peste! Enfin il les vida toutes sur le plancher, où il étala un col sale, un mouchoir, un peigne, une mèche de fouet, un bonnet de nuit... Il regarda entre les bords de son chapeau, et peu s'en fallut qu'il ne plaçât la troisième exclamation: Quelle étourderie, dit-il! J'aurai laissé la lettre sur la table de l'auberge. Je vais courir la chercher, et je serai de retour dans trois minutes.

Je venois de me lever de table, quand La Fleur entra pour me conter son aventure. Il me fit naïvement le récit de toute l'histoire, et ajouta que si Monsieur avoit par hasard oublié de répondre à la lettre de Madame, il pouvoit réparer cette faute par tout ce qu'il venoit de faire... si non, que les choses resteroient comme elles étoient d'abord.

Je n'étois pas sûr que l'étiquette m'obligeât de répondre ou non. Mais un démon même n'auroit pas pu se fâcher contre La Fleur. C'étoit son zèle pour moi qui l'avoit fait agir. S'y étoit-il mal pris? me jetoit-il dans un embarras?... Son cœur n'avoit pas fait de faute... Je ne crois pas que je fusse obligé d'écrire... La Fleur avoit cependant l'air d'être si satisfait de lui-même, que...

Cela est fort bien, lui dis-je, cela suffit... Il sortit de la chambre avec la vîtesse d'un éclair, et m'apporta presque aussitôt une plume, de l'encre et du papier... Il approcha la table d'un air si gai, si content, que je ne pus me défendre de prendre la plume.

Mais qu'écrire? Je commençai et recommençai. Je gâtai inutilement cinq ou six feuilles de papier...

Bref, je n'étois pas d'humeur à écrire.

La Fleur, qui s'imaginoit que l'encre étoit trop épaisse, m'apporta de l'eau pour la délayer. Il mit ensuite devant moi de la poudre et de la cire d'Espagne. Tout cela ne faisoit rien. J'écrivois, j'effaçois, je déchirois, je brûlois, et je me remettois à écrire avec aussi peu de succès. Peste de l'étourdi! disois-je à voix basse... Je ne peux pas écrire cette lettre... Je jetai de désespoir la plume à terre.

La Fleur, qui vit mon embarras, s'avança d'une manière respectueuse, et, en me faisant mille excuses de la liberté qu'il alloit prendre, il me dit qu'il avoit dans sa poche une lettre écrite par un tambour de son régiment à la femme d'un caporal, laquelle, osoit-il dire, pourroit convenir dans cette occasion.

Je ne demandois pas mieux que de le contenter. Voyons-la, lui dis-je.

Il tira de sa poche un petit porte-feuille sale, rempli de lettres et de billets doux. Il dénoua la corde qui le lioit, en tira les lettres, les mit sur la table, les feuilleta les unes après les autres, et après les avoir repassées à deux reprises différentes, il s'écria: Enfin, Monsieur, la voici. Il la déploya, la mit devant moi, et se retira à trois pas de la table, pendant que je la lisois.

LA LETTRE.

MADAME,

Je suis pénétré de la douleur la plus vive, et réduit en même-temps au désespoir, par ce retour imprévu du caporal qui rend notre entrevue de ce soir la chose du monde la plus impossible.

Mais vive la joie! et toute la mienne sera de penser à vous.

L'amour n'est _rien_ sans sentiment.

Et le sentiment est encore _moins_ sans amour.

On dit qu'on ne doit jamais se désespérer.

On dit aussi que monsieur le caporal monte la garde mercredi: alors ce sera mon tour.

_Chacun à son tour._

En attendant, vive l'amour! et vive la bagatelle!

Je suis,

MADAME,

Avec tous les sentimens les plus respectueux et les plus tendres, tout à vous.

JACQUES ROQUE.

Il n'y avoit qu'à changer le caporal en comte... ne point parler de monter la garde le mercredi. La lettre, au surplus, n'étoit ni bien ni mal. Ainsi, pour contenter le pauvre La Fleur, qui trembloit pour ma réputation, pour la sienne, et pour celle de sa lettre, j'habillai ce chef-d'œuvre à ma guise. Je cachetai ce que j'avois écrit. La Fleur le porta à madame de L..., et nous partîmes le lendemain matin pour Paris.

PARIS.

L'agréable ville, quand on a un bel équipage, une demi-douzaine de laquais et une couple de cuisiniers! avec quelle liberté, quelle aisance on vit!

Mais un pauvre prince, sans cavalerie, et qui n'a pour tout bien qu'un fantassin, fait bien mieux d'abandonner le champ de bataille, et de se confiner dans le cabinet, s'il peut s'y amuser.

J'avoue que mes premières sensations, dès que je fus seul dans ma chambre, furent bien éloignées d'être aussi flatteuses que je me l'étois figuré... Je m'approchai de la fenêtre, et je vis à travers les vîtres une foule de gens de toutes couleurs, qui couroient après le plaisir: les vieillards, avec des lances rompues et des casques qui n'avoient plus leurs masques; les jeunes, chargés d'une armure brillante d'or, ornés de tous les riches plumages de l'Orient, et joutant tous en faveur du plaisir, comme les preux chevaliers faisoient autrefois dans les tournois pour l'amour et la gloire.

Hélas! mon pauvre Yorick, m'écriai-je, que fais-tu ici? A peine es-tu arrivé, que ce fracas brillant te jette dans le rang des atômes. Ah! cherche quelque rue détournée, quelque profond cul-de-sac, où l'on n'ait jamais vu de flambeau darder ses rayons, ni entendu de carosses rouler... C'est-là où tu peux passer ton temps. Peut-être y trouveras-tu quelque tendre grisette qui te le fera paroître moins long. Voilà les espèces de cotteries que tu pourras fréquenter.

Je périrai plutôt, m'écriai-je en tirant de mon porte-feuille la lettre que madame de L... m'avoit chargé de remettre. J'irai voir madame de R... et c'est la première chose que je ferai... La Fleur?--Monsieur.--Faites venir un perruquier... Vous donnerez ensuite un coup de vergette à mon habit.

LA PERRUQUE.

PARIS.

Le perruquier entre. Il jette un coup-d'œil sur ma perruque, et refuse net d'y toucher. C'étoit une chose au-dessus ou au-dessous de son art. Mais, comment donc faire? lui dis-je... Monsieur, il faut en prendre une de ma façon... j'en ai de toutes prêtes.

Mais je crains mon ami, lui dis-je en examinant celle qu'il me montroit, que cette boucle ne se soutienne pas... Vous pourriez, dit-il, la tremper dans la mer, elle tiendroit.

Tout est mesuré sur une grande échelle dans cette ville, me disois-je. La plus grande étendue des idées d'un perruquier anglois, n'auroit jamais été plus loin qu'à lui faire dire: trempez-la dans un sceau d'eau. Quelle différence! C'est comme le temps à l'éternité.

Je l'avouerai, je déteste toutes les conceptions froides et phlegmatiques, ainsi que toutes les idées minces et bornées dont elles naissent; je suis ordinairement si frappé des grands ouvrages de la nature, que, si je le pouvois, je n'aurais jamais d'objets de comparaison que ce ne fût pour le moins une montagne. Tout ce qu'on peut objecter contre le sublime françois, dans cet exemple, c'est que la grandeur consiste plus dans le mot que dans la chose. La mer remplit, sans doute, l'esprit d'une idée vaste; mais Paris est si avant dans les terres, qu'il n'y avoit pas d'apparence que je prisse la poste pour aller à cent milles de là faire l'expérience dont me parloit le perruquier. Ainsi, le perruquier ne me disoit rien.

Un sceau d'eau fait, sans contredit, une triste figure à côté de la mer; mais il a l'avantage d'être sous la main, et l'on peut y tremper la boucle en un instant...

Disons le vrai. L'expression françoise exprime plus qu'on ne peut effectuer. C'est du moins ce que je pense, après y avoir bien réfléchi.

Je ne sais, si je me trompe, mais il me semble que ces minuties sont des marques beaucoup plus sûres et beaucoup plus distinctives des caractères nationaux, que les affaires les plus importantes de l'Etat, où il n'y a ordinairement que les grands qui agissent. Ils se ressemblent et parlent à-peu-près de même dans toutes les nations, et je ne donnerais pas douze sous de plus pour avoir le choix entre eux tous.

Le perruquier resta si long-temps à accommoder ma perruque, que je trouvai qu'il étoit trop tard pour aller porter ma lettre chez madame de R... Cependant, quand un homme est une fois habillé pour sortir, il ne peut guère se livrer à des réflexions sérieuses. Je pris par écrit le nom de l'hôtel de Modène où j'étois logé, et je sortis sans savoir où j'irois... J'y songerai, dis-je, en marchant.

LE POULS.

PARIS.

Les petites douceurs de la vie en rendent le chemin plus uni et plus agréable. Les grâces, la beauté disposent à l'amour; elles ouvrent la porte de son temple, et on y entre insensiblement.

Je vous prie, Madame, d'avoir la bonté de me dire par où il faut prendre pour aller à l'_Opéra comique_. Très-volontiers, Monsieur, dit-elle en quittant son ouvrage.

J'avois jeté les yeux dans cinq ou six boutiques, pour chercher une figure qui ne se renfrogneroit pas en lui faisant cette question. Celle-ci me plut et j'entrai.

Elle étoit assise sur une chaise basse dans le fond de la boutique, en face de la porte, et brodoit des manchettes.

Très-volontiers, dit-elle en posant son ouvrage sur une chaise à côté d'elle, et elle se leva d'un air si gai, si gracieux, que si j'avois dépensé cinquante louis dans sa boutique, j'aurois dit: cette femme est reconnoissante.

Il faut tourner, Monsieur, dit elle en venant avec moi à la porte, et en me montrant la rue qu'il falloit prendre; il faut d'abord tourner à votre gauche... Mais prenez garde... il y a deux rues; c'est la seconde... Vous la suivrez un peu, et vous verrez une église; quand vous l'aurez passée, vous prendrez à droite, et cette rue vous conduira au bas du Pont-Neuf, qu'il faudra passer... Vous ne trouverez personne qui ne se fasse un vrai plaisir de vous montrer le reste du chemin.

Elle me répéta ses instructions trois fois, avec autant de patience et de bonté la troisième que la première; et si des tons et des manières ont une signification (et ils en ont une sans doute, à moins que ce ne soit pour des cœurs insensibles), elle sembloit s'intéresser à ce que je ne me perdisse pas.

Cette femme, qui n'étoit guère au-dessus de l'ordre des grisettes, étoit charmante; mais je ne supposerai pas que ce fut sa beauté qui me rendit si sensible à sa politesse. La seule chose dont je me souvienne bien, c'est que je la fixai beaucoup en lui disant combien je lui étois obligé, et je réitérai mes remercîmens autant de fois qu'elle avoit pris la peine de m'instruire.

Je n'étois pas à dix pas de sa porte, que j'avois oublié tout ce qu'elle m'avoit dit... Je regardai derrière moi, et je la vis qui étoit encore sur le pas de sa porte pour observer si je prendrois le bon chemin. Je retournai vers elle pour lui demander s'il falloit d'abord aller à droite ou à gauche... J'ai tout oublié, lui dis-je. Est-il possible? dit-elle en souriant. Cela est très possible, et cela arrive toujours quand on fait moins d'attention aux avis que l'on reçoit, qu'à la personne qui les donne.

Ce que je disois étoit vrai, et elle le prit comme toutes les femmes prennent les choses qui leur sont dues. Elle me fit une légère révérence.

Attendez, me dit-elle en mettant sa main sur mon bras pour me retenir, je vais envoyer un garçon dans ce quartier-là porter un paquet; si vous voulez avoir la complaisance d'entrer, il sera prêt dans un moment, et il vous accompagnera jusqu'à l'endroit même. Elle cria à son garçon, qui étoit dans l'arrière-boutique, de se dépêcher, et j'entrai avec elle. Je levai de dessus la chaise où elle les avoit mises, les manchettes qu'elle brodoit, dans l'intention de m'y asseoir; elle s'assit elle-même sur une chaise basse, et je me mis aussitôt à côté d'elle.

Il sera prêt dans un moment, Monsieur, dit-elle... Et pendant ce moment, je voudrais, moi, vous dire combien je suis sensible à toutes vos politesses. Il n'y a personne qui ne puisse, par hasard, faire une action qui annonce un bon naturel; mais quand les actions de ce genre se multiplient, c'est l'effet du caractère et du tempéramment. Si le sang qui passe dans le cœur est le même que celui qui coule vers les extrémités, je suis sûr, ajoutai-je en lui soulevant le poignet, qu'il n'y a point de femme dans le monde qui ait un meilleur pouls que le vôtre... Tâtez-le, dit-elle en tendant le bras. Je me débarrassai aussitôt de mon chapeau; je saisis ses doigts d'une main, et j'appliquai sur l'artère les deux premiers doigts de mon autre main.

Que n'as-tu passé en ce moment, mon cher Eugène! Tu m'aurois vu en habit noir, et dans une attitude grave, aussi attentivement occupé à compter les battemens de son pouls, que si j'eusse guetté le retour du flux et du reflux de la fièvre. Tu aurois ri, et peut-être moralisé sur ma nouvelle profession... Hé bien! je t'aurois laissé rire et sermonner à ton aise... Crois-moi, mon cher Eugène, t'aurois-je dit, il y a de pires occupations dans le monde que celle de tâter le pouls d'une femme... Oui... mais d'une grisette! répliquerois-tu... et dans une boutique toute ouverte! Ah, Yorick!

Eh! tant mieux. Quand mes vues sont honnêtes, je me mets peu en peine que le monde me voie dans cette occupation.

LE MARI.

PARIS.

J'avois compté vingt battemens de pouls, et je voulois aller jusqu'à quarante, quand son mari parut à l'improviste et dérangea mon calcul. C'est mon mari, dit-elle, et cela ne fait rien. Je recommençai donc à compter. Monsieur est si complaisant, ajouta-t-elle lorsqu'il passa près de nous, que de prendre la peine de me tâter le pouls. Le mari ôta son chapeau, me salua, et me dit que je lui faisois trop d'honneur. Il remit aussitôt son chapeau, et s'en alla.

Bon Dieu! m'écriai-je en moi-même, est-il possible que ce soit-là son mari!

Une foule de gens savent, sans doute, ce qui pouvoit m'autoriser à faire cette exclamation; qu'ils ne se fâchent pas si je vais l'expliquer à ceux qui l'ignorent.

A Londres, un marchand ne semble faire avec sa femme qu'un même tout: quelquefois l'un, quelquefois l'autre brille par diverses perfections de l'esprit et du corps; mais ils unissent tout cela, vont de pair, et tâchent de cadrer l'un avec l'autre, autant que mari et femme doivent le faire.

A Paris, il y a à peine deux ordres d'êtres plus différens: car la puissance législative et exécutive de la boutique n'appartenant point au mari, il y paroît rarement... il se tient dans l'arrière-boutique ou dans quelque chambre obscure tout seul dans son bonnet de nuit: enfant brut de la nature, il reste tel que la nature l'a formé.