Oeuvres complètes, tome 5

Part 11

Chapter 113,911 wordsPublic domain

Quelque prêtre rigide s'imaginera peut-être que c'étoit avant le déjeûner que je faisois cette prière, et pour que ma négociation avec la belle piémontoise eût un heureux succès,--cela peut être.

Ma vie a été un tissu d'accidens, ourdi par les mains de la fortune, sur un patron bisarre, mais sans être rebutant. Le fond en est léger et riant; les fleurs en sont si variées que le plus habile des ouvriers de l'imagination auroit bien de la peine à l'imiter.

Une lettre de Paris, de Londres, de vous Eugène! oh! mon ami! je serai avec toi, à l'hôtel de Saxe, avant deux fois vingt-quatre heures.

LE COMBAT.

Ainsi, bel ange, je te rencontrerai à Bruxelles: mais ce ne sera qu'à mon retour d'Italie. Je traverserai l'Allemagne pour me rendre en Hollande, par la route de Flandres. Quel combat entre l'amour et l'amitié! ah! madame de L--! la porte de la remise a été fatale à la paix de mon cœur.--La boîte de corne du bon moine vous replace à chaque instant sous mes yeux.

Si j'ai jamais désiré avoir un cœur de roche, insensible au plaisir comme à la peine, c'est aujourd'hui. Insensé! qu'ai-je dit? j'ai blasphêmé contre la religion du sentiment. J'expierai mon crime. Comment? en faisant à l'amitié le sacrifice de mes affections les plus douces; dussé-je en mourir!

LA FAUSSE DÉLICATESSE.

Ma résolution une fois prise, je me mis à préparer les excuses que la politesse vouloit que je fisse à la belle piémontoise, pour un départ aussi brusque; c'étoit une infraction au traité que nous avions fait ensemble, et qui me lioit jusqu'à Turin. Il me falloit donc un manifeste apologétique. Si notre première convention avoit essuyé quelques atteintes, les incidens et accidens qui avoient occasionné cette apparence de violation, pouvoient tenir lieu de justification. Mais ici c'étoit violer ouvertement un second traité, après une ratification solemnelle et religieuse. Comment donc ose-t-on faire aux potentats de la terre un crime d'une reprise d'hostilités, après un traité définitif, quand on voit cette foule d'événemens inattendus, et imprévus qui peuvent r'ouvrir le temple de Janus. Pendant que je faisais ce beau soliloque, la dame entra dans ma chambre et me dit que les voituriers étoient prêts, ainsi que leurs mulets.--Eugène, si la rougeur peut être un signe de modestie naturelle, ou de honte, et non la marque du crime, je t'avouerai que mon visage devint cramoisi, et que ma langue me refusa le service.--«Madame... une lettre,» je ne pus en dire davantage. Elle vit ma confusion, mais elle ne fit pas semblant de s'en appercevoir.

«Nous resterons, monsieur, jusqu'à ce que vous ayez fini votre lettre.»--Mon trouble redoubla; et ce ne fut qu'après une pause de quelques minutes, qu'appelant à mon aide toutes les puissances de la résolution et de l'amitié, je pus lui dire: «Il faut que j'en sois moi-même le porteur.»

T'est-il jamais arrivé, dans un besoin pressant, de t'adresser à un ami équivoque pour lui demander de l'argent? Que se passoit-il alors dans ton ame, pendant que tu examinois l'agitation de ses muscles, que tu voyois la terreur ou la compassion se peindre dans ses yeux; et que ton homme faisant taire les tendres émotions du cœur et se tournant vers toi, avec un sourire malin, te demandoit: «où sont mes sûretés?» As-tu jamais brûlé pour une beauté impérieuse, dans laquelle tu avois concentré tes vœux, tes espérances, et ton bonheur? C'en est fait: la résolution en est prise. Tu lui découvres le secret de ton cœur: tu tiens, dans ce moment terrible, les yeux fixés sur les siens. Malheureux, que vas-tu devenir? Son indignation éclate; chacun de ses regards est un trait qui te tue.

--Voilà précisément, Eugène, ce qui m'arrive. Figure-toi la belle piémontoise recueillant tout son orgueil et toute sa vanité dans un même foyer, le tout renforcé par le ressentiment dont est animée une femme qui se croit outragée.

«C'est sans doute, là, Monsieur, de la politesse angloise; mais elle ne convient pas à d'honnêtes-gens.»

«Eh! Madame! au nom du destin, du hasard, ou de la fatalité, ou de tout ce qu'il vous plaira, pourquoi les incidens, les bisarreries de ma vie, attirent-ils à une nation entière un pareil reproche?»

Ce n'est pas bien, belle piémontoise! mais, pars! que le bonheur te suive et t'accompagne par tout.

OPINIATRETÉ.

Mais cette difficulté n'étoit pas la seule que j'eusse à surmonter, en changeant le plan de mes opérations. Le voiturier avec lequel j'étois convenu qu'il me conduiroit à Turin, ne vouloit pas retourner à Saint-Michel, avant d'avoir achevé son voyage, parce qu'il s'attendoit à trouver un voyageur qui lui payeroit son retour. Je lui représentai inutilement ce qu'il gagneroit pour une course aussi courte, et qu'il trouveroit probablement à Saint-Michel quelque personne qui voudroit aller à Turin. Non;--il étoit obstiné comme ses mules, on eût dit qu'il y avoit entr'eux une sympathie de caractère qu'il faut peut-être attribuer à ce qu'ils vivoient et conversoient constamment ensemble. Toute ma rhétorique, tous mes raisonnemens ne firent pas plus d'impression sur cet homme, que les excommunications et les anathêmes lancés religieusement par le clergé de France contre les rats et les chenilles, n'en font sur ces animaux.

Voyant que je n'avois pas d'autre parti à prendre que de payer le retour, comme si nous avions été jusqu'à Turin, je finis par y consentir; et avec ma philantropie ordinaire je commençai à imputer cette soif du gain, si universellement dominante, à quelque cause cachée dans notre structure, ou à quelques particules invisibles d'air que nous humons avec notre première aspiration en poussant, quand nous faisons notre entrée dans ce monde, un cri de mécontentement pour le voyage qu'on nous force à faire.

LE HASARD DE L'EXISTENCE.

«Le cri de mécontentement pour le voyage qu'on nous force à faire,» cette idée me plaît; je la crois neuve et très-bien adaptée à ma situation présente; je remontai dans ma chaise, en adressant un sourire gracieux aux mules qui sembloient avoir fait passer toutes leurs mauvaises qualités à leur conducteur, et je roulai dans mon esprit quelques conclusions étranges et sans liaison que je tirois de cette pensée que je trouvois si heureuse.

Si donc, me disois-je, nous sommes forcés à ce voyage de la vie; si nous sommes engagés dans cette route sans le savoir, et sans y avoir consenti; si, sans un certain concours fortuit d'atômes, nous eussions pu être une pipe à fumer, ou une oie, ou un singe; pourquoi sommes-nous responsables de nos passions, de nos folies, et de nos caprices? Si vous, ou moi, Eugène, nous étions forcés par quelque tyran à devenir des courtisans, avant d'avoir appris à danser, serions-nous punissables pour avoir fait gauchement la révérence? ou, si ayant appris à danser, mais ignorant tout-à-fait l'étiquette de la cour, on me faisoit malgré moi maître des cérémonies, faudroit-il m'empaler à cause de mon ignorance? Que d'Alexandres, ou de Césars ont été perdus pour le monde par une mal-adresse dans l'acte important de la conception! Fais attention à cela, Eugène, et ris de la prétendue importance des plus grands monarques de la terre.

MARIE.

A mon arrivée à Moulins je demandai des nouvelles de cette infortunée, et j'appris qu'elle avoit rendu le dernier soupir, dix jours après celui où je l'avois vue. Je m'informai de la place où elle avoit été enterrée, et je m'y transportai: mais pas une pierre qui dise où elle repose. Néanmoins voyant un espace de terre qui avoit été fraîchement remuée je n'eus pas de peine à trouver sa tombe. J'y payai le tribut dû à sa vertu, et je lui accordai une larme.

Hélas! ame si douce, tu es partie! mais c'est pour aller te ranger parmi ces anges dont tu étois une image sur la terre.--Ta coupe d'infortunes étoit pleine, trop pleine, et elle s'est répandue dans l'éternité.--La tourmente de la vie s'est convertie pour toi en un calme plein de douceurs.

LE POINT D'HONNEUR.

Après avoir rendu ces honneurs aux mânes de Marie, je remontai dans ma chaise, et me laissai aller au fil de mes pensées sur le bonheur et le malheur de l'espèce humaine: je fus tiré de ma rêverie par un cliquetis d'épées. J'ordonnai au postillon de s'arrêter, et mettant pied à terre, j'allai vers l'endroit d'où le bruit partoit. C'étoit un petit bois qui touchoit à la route. J'eus de la peine à y arriver parce que le chemin qui y conduisoit, étoit tortueux et malaisé.

Le premier objet qui se présenta à ma vue fut un beau jeune homme, qui me parut expirant d'une blessure qu'il venoit de recevoir d'un autre homme qui n'étoit guères plus âgé, et qui pleuroit sur lui, tenant dans sa main une épée encore fumante. Je restai quelques instans immobile de frayeur. Revenu de ma surprise, je demandai quelle avoit été la cause de ce combat sanglant; on ne me répondit que par un nouveau torrent de larmes.

A la fin essuyant les pleurs dont ses joues étoient baignées, le malheureux me dit en soupirant: «Mon honneur, monsieur, m'a forcé à une action que ma conscience condamnoit: mais je n'ai pas écouté la voix de ma conscience: en déchirant le sein de mon ami, j'ai percé mon propre cœur; et la blessure est profonde: je n'en guérirai jamais!» ses transports de douleurs recommencèrent.

Quel est donc ce phantôme, honneur! qui plonge un fer homicide dans ce sein où l'on voudroit verser du baume. Traître! perfide! tu marches tête levée sous l'habit de la coutume, ou plutôt de la mode ridicule, qui, formée par le caprice, est devenue une loi, un code de lois, inconnu à nos ancêtres, inconnu aux peuples barbares. Ce code sanguinaire étoit donc réservé pour ce siècle de luxe, de lumières et de rafinement; pour le séjour des muses; pour la résidence des grâces.

LA RECONNOISSANCE.

FRAGMENT.

La reconnoissance est un fruit qui ne peut venir que sur l'arbre de la bienfaisance: avec une origine aussi noble, une origine céleste, la reconnoissance est nécessairement une vertu parfaite.

Pour moi, dit _Multifarius Secundus_, je n'hésiterai pas à la placer à la tête de toutes les autres vertus; d'autant plus que le Tout-Puissant lui-même n'en exige pas d'autre de nous: elle est la source de toutes celles qui sont nécessaires pour le salut.

Les payens eux-mêmes faisoient un si grand cas de cette vertu, qu'ils avoient imaginé en son honneur trois divinités, sous le nom de grâces, qu'ils nommoient _Thalie_, _Aglaë_ et _Euphrosyne_. Ces trois déesses présidoient à la reconnoissance; on avoit jugé qu'une seule ne suffisoit pas pour honorer une vertu si rare. Il faut observer que les poëtes les ont représentées nues, pour faire comprendre que lorsqu'il s'agit de bienfaisance et de reconnoissance, nous devons agir avec la plus grande sincérité, et sans le moindre déguisement. Elles étoient peintes en vestales, et dans la fleur de la jeunesse, pour faire sentir que les bons offices doivent toujours être récens dans notre mémoire, et que notre reconnoissance ne doit jamais s'affoiblir, ou plier sous le poids du temps, et que nous devons chercher toutes les occasions de témoigner combien nous sommes sensibles aux bienfaits que nous avons reçus. On leur donnoit une figure douce et riante pour signifier la joie que nous éprouvons quand nous exprimons les obligations que nous avons. Leur nombre étoit fixé à trois, pour montrer que la reconnoissance doit être trois fois plus grande que le bienfait; elles se tenoient toutes trois par la main, pour faire voir que les services et la gratitude doivent être inséparables.

Voilà ce que nous ont appris ces payens que nous damnons. Chrétiens! souvenez-vous que vous leur êtes supérieurs; mais prouvez votre supériorité par vos vertus.

LE COMPAGNON DE VOYAGE.

Le malheureux inconnu, tout en déplorant la mort de son ami, oublioit sa propre sûreté;--comme j'aperçus quelques hommes à cheval, à une certaine distance, je conjecturai qu'ayant eu peut-être connoissance du duel qui devoit avoir lieu, ils venoient à la recherche des combattans: je le conjurai de monter dans ma chaise, afin de gagner Paris, avec toute la promptitude possible. Il pouvoit s'y tenir caché jusqu'à ce que son affaire eût été arrangée, ou, si elle prenoit une mauvaise tournure, il s'échapperoit et passeroit en pays étrangers.

Mes remontrances eurent leur effet, et avec quelques instances de plus, j'obtins de lui que nous ferions route ensemble.

Quand nous eûmes fait environ une lieue, je remarquai que ses pleurs étoient moins abondans, sa poitrine moins agitée, tout son extérieur plus tranquille. Nous n'avions pas encore ouvert la bouche depuis que nous étions entrés dans la voiture: voyant qu'il n'étoit pas éloigné de me raconter la cause de son malheur, je l'en priai poliment, et sans importunité: il y consentit.

L'HISTOIRE.

Je suis, dit-il, fils d'un membre du parlement de Languedoc. Ayant fini mes études je vins passer quelques mois à Paris où je me liai avec un gentilhomme un peu plus jeune que moi. Il étoit d'une famille distinguée, et devoit hériter d'une fortune considérable. Ses parens l'avoient envoyé à Paris, autant pour perfectionner son éducation, que pour l'éloigner d'une jeune demoiselle d'un rang inférieur au sien, dont il paroissoit très-épris.

Il me révéla sa passion pour cette jeune personne, qui avoit, disoit-il, fait tant d'impression sur son cœur, que le temps, ni l'absence ne pourroient en effacer son image chérie. Il entretenoit avec elle une correspondance très-suivie. Les lettres de la demoiselle sembloient respirer le retour le plus tendre. Il me consulta sur ce qu'il devoit faire, et je lui donnai les conseils que je jugeai les meilleurs: je ne prétendis pas le guérir de son amour; sa maîtresse, à l'entendre, étoit belle comme Vénus, et, si l'on peut se prendre de passion d'après un portrait peint par un admirateur aussi brûlant, celui qu'il m'en faisoit étoit bien propre à exciter toutes les émotions de la tendresse. J'applaudis donc à son choix, et comme nous pensions absolument l'un comme l'autre, que la fortune et la grandeur ne pouvoient rien, quand elles se trouvent en opposition avec le bonheur, nous regardions comme le plus grand de tous les maux la tyrannie des parens qui forcent leurs enfans à se marier contre leur inclination.

Sur ces entrefaites je reçus une lettre de mon père qui me rappeloit dans mon pays. Comme son ordre étoit très-positif, et n'étoit accompagné d'aucune raison, je craignois que quelques-unes de mes petites galanteries, (car c'est un mal auquel il est impossible d'échapper dans un pays comme Paris) ne fussent parvenues à sa connoissance, je me disposai donc à partir, et fis tristement mes préparatifs. Mon chagrin n'étoit que trop bien fondé. Les derniers fonds qu'on m'avoit fait passer devoient me durer trois mois: le premier à peine fini, je n'avois plus rien. Il m'étoit impossible de voyager sans argent; mais mon généreux ami me prévint dans cette occasion. Il m'offrit une petite boîte qu'il me pria de garder pour l'amour de lui. L'ayant ouverte, j'y trouvai une lettre-de-change à vue sur un banquier, la somme étoit plus que suffisante pour mes frais de route.

Comme il ne laissoit jamais échapper l'occasion d'écrire à sa chère Angélique, je lui demandai une lettre pour elle: car elle demeuroit dans le voisinage de mon père. Je me chargeai aussi de lui porter le portrait de son amant, peint par un artiste des plus célèbres de Paris, et garni d'un riche entourage de brillans: elle devoit le porter en bracelet.

RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE.

Je quittai Paris et tous ses plaisirs avec la plus grande répugnance. Mais ce qui m'affligeoit le plus c'étoit la perte de mon camarade, de mon ami; nous vivions ensemble comme deux frères. On nous nommoit quelquefois Pylade et Oreste. A mesure que j'approchois, je pensois davantage aux reproches que j'allois essuyer de mon père, pour mes folies et mes extravagances; je me disposois à recevoir la correction paternelle avec humilité, avec le respect qu'un fils, et un fils prodigue doit à son père.

Mais quelle fut ma surprise quand j'entendis ce bon père, qui s'étoit précipité vers moi au moment où j'entrois, avec un visage tout rayonnant de joie, s'écrier: mon fils, l'empressement que vous avez témoigné à m'obéir, vous rend encore plus cher à mon cœur, et plus digne de la fortune qui vous attend. Je le remerciai de ses bontés pour moi; mais je lui montrai ma surprise relativement à cette bonne fortune dont il me parloit. «Entrez, me dit-il, et ce mystère vous sera revélé.» En parlant ainsi il me présenta à un vieux gentilhomme et à une jeune dame; et me dit: «Monsieur, voici votre femme.» Il y avoit dans cette saillie brusque, mais amicale de mon père, quelque chose de franc et d'honnête qui me parut infiniment préférable au ton mielleux des sycophantes de cour, espèce d'êtres que je n'ai jamais goûtés.

La jeune demoiselle rougit, et moi je restai immobile. Ma langue ne pouvoit plus articuler, ni mes bras agir. Mes jambes fléchissoient: surpris à la vue de tant de beauté et d'innocence, je n'eus pas le temps de réfléchir: un millier de cupidons s'emparèrent de mon cœur au même instant, et le subjuguèrent.

Revenu du trouble où cet événement inattendu m'avoit jeté, je présentai du mieux que je le pus, mes respects à la compagnie, et l'on me complimenta sur mon heureuse alliance, comme si mon mariage étoit déjà fait; il est vrai qu'il étoit impossible de voir un objet aussi divin, sans en venir éperdument amoureux. C'étoit pour moi le comble du bonheur, que l'approbation de mon père eût précédé la mienne.

L'ENTREVUE.

Le dîner étoit servi, et la joie éclattoit sur tous les visages, excepté sur celui de ma prétendue; je l'attribuai à sa modestie, et au trouble qu'avoit dû lui causer mon apparition soudaine. Je saisis la première occasion favorable, où je me trouvai seul avec elle, pour lui déclarer mes sentimens; et l'instruire de l'impression profonde qu'elle avoit faite sur mon cœur.

Cette occasion se présenta bientôt après le dîner. En nous promenant dans le jardin, nous nous trouvâmes séparés du reste de la compagnie, dans un petit bois que la nature, dans un de ses momens de gaieté, sembloit avoir réservé pour servir de retraite aux amans. «Madame, lui dis-je, après la déclaration que nous avons entendue, et la démarche concertée entre votre père et le mien, je me flatte que ce n'est pas vous offenser que de vous dire, que rien ne manqueroit à ma félicité, que je serois le plus heureux des hommes si j'apprenois de votre bouche que l'alliance qui se prépare a votre agrément, comme il paroît avoir celui de toutes les personnes qui nous entourent. Oh, dites-le moi, mon ange! dites-moi que ce n'est pas malgré vous que vous deviendrez mon épouse.--Faites-moi du moins espérer que j'aurai une petite part à votre affection.--Vous servir avec empressement, m'étudier constamment à vous plaire, fera l'occupation de toute ma vie.»

«Monsieur, me répondit-elle, votre extérieur annonce une noble franchise: vous détestez, j'en suis sûre, le mensonge et la tromperie. Si je vous disois que je pourrai vous aimer un jour, je vous tromperois: c'est impossible.»

«Ciel! qu'ai-je entendu! impossible de m'aimer! Ai-je donc une forme si hideuse? Suis-je donc un monstre? La nature m'a-t-elle jeté dans un moule si grossier, que je sois un objet de dégoût, d'horreur pour la plus belle, la plus aimable des créatures? s'il en est ainsi...»

«Non, monsieur; vous êtes injuste envers la nature: injuste envers vous-même. Vous avez une figure aimable, une taille élégante, un extérieur agréable, embelli encore de tous les charmes de l'art, mais telle est ma cruelle destinée.»--Ici un torrent de larmes lui coupa la parole.

«Oh! madame, lui dis-je, en tombant à ses genoux, je vous en conjure, écoutez la prière du plus ardent de vos adorateurs.--Ce n'est pas parce que les ordres d'un père semblent me donner un titre à votre main.--Je ne veux la devoir qu'à vous-même.--Mais, je vous en conjure, permettez-moi de m'efforcer à la mériter; permettez-moi de vous convaincre de la réalité de ma passion, aussi ardente qu'elle est insurmontable.»

Dieu! Quel fut mon étonnement lorsqu'en proférant ces dernières paroles, j'apperçus mon ami, l'ami que j'honorois, se précipiter de derrière le bosquet, et tirant son épée. «Lâche, s'écria-t-il, tu paieras ta trahison.»

La dame s'étant évanouie, il remit son épée dans le fourreau pour voler à son secours, on la remporta dans la maison, et il m'ordonna de le suivre. Je le suivis, ne sachant pas comment j'avois pu l'offenser, ni par quel enchantement il se trouvoit dans la maison de mon père, tandis que je le croyois à Paris: pendant que nous nous rendions à la forêt, il s'expliqua en ces termes:

«Monsieur, j'ai été instruit de votre perfidie, peu d'heures après que vous fûtes parti de Paris, et quoique vous eussiez pris soin de me cacher le sujet de votre voyage, le soir même il n'étoit question que de votre mariage dans toute la ville. J'envoyai aussitôt chercher des chevaux de poste; et comme vous voyez, je suis arrivé encore à temps pour rompre votre union avec Angélique.»

«Angélique! m'écriai-je;--Dieu sait si votre accusation, vos reproches sont injustes: j'ignorois que cette demoiselle fût Angélique.»

«Subterfuge puérile, répondit-il, et bon tout au plus pour en imposer à un fol, ou à un sot.--Il me faut une autre satisfaction.--Avez-vous remis ma lettre et mon portrait?»

«Non; cela m'a été impossible.»

«Lâche, lâche!--Non: tu trouvois qu'il étoit plus sage de travailler pour toi-même.--J'ai entendu tout ce que tu as dit; il est donc inutile que tu ajoutes le mensonge à la perfidie.»

Ce fut en vain que je demandai à lui prouver mon innocence;--que je promis de renoncer à toutes mes prétentions sur Angélique, et de voyager dans les contrées les plus éloignées, afin de l'oublier: il fut inexorable. Je ne pus jamais parvenir à lui persuader que je ne l'avois pas trompé à Paris; que j'avois ignoré qu'Angélique fût la personne à laquelle j'adressois mes vœux; en un mot, nous arrivâmes à l'endroit où vous nous avez trouvés; et là, malgré toute ma répugnance, je fus obligé de me défendre, après m'être vu traité à plusieurs reprises de lâche, d'infâme, de poltron: vous savez le reste.--Ainsi parla mon compagnon de voyage, et ses larmes recommencèrent à couler.

L'AUBERGE.

Cette histoire touchante avoit fait sur moi une impression si pénible, que je fus très-aise d'appercevoir une petite auberge sur le bord de la route: j'avois grand besoin d'un peu de repos. Nous y entrâmes.

L'hôtesse nous souhaita le bonjour; c'étoit une femme de bonne mine, assez en embonpoint, ni jeune, ni vieille, ou comme on dit en France, d'un certain âge; ce qui ne dit pas grand'chose. Je lui donnerai donc environ trente-huit ans. Un cordelier la quittoit au moment où nous entrions, elle regardoit ce bon père d'un œil si tendre et si pieux, qu'il étoit aisé de voir qu'elle sortoit de confesse. Son mouchoir étoit un peu chiffonné: il y manquoit quelques épingles; son bonnet n'étoit pas tout-à-fait droit sur sa tête; mais on pouvoit attribuer ce léger désordre à la ferveur de sa dévotion et à l'empressement avec lequel elle étoit accourue au devant de ses nouveaux hôtes.

Nous demandâmes une bouteille de Champagne.--Messieurs, j'en ai d'excellent. Il n'a pas son pareil en France. Je vois bien que Monsieur est anglois. Mais quoique nos deux nations soient en guerre, je rendrai toujours justice aux individus: il faut avouer que les milords anglois sont les seigneurs les plus généreux de l'Europe: je commettrois donc une grande injustice, si je présentois à un anglois un verre de vin qui ne fût pas bon pour la bouche du _grand monarque_.

Il n'y avoit pas à se quereller avec une femme, sur un point aussi délicat; et quoique nous vissions bien, mon compagnon et moi, que c'étoit la plus mauvaise bouteille de Champagne dont nous eussions jamais tâté, je louai généreusement, je payai de même, et je fis de grands complimens à la maîtresse, sur sa _politesse_.