Part 10
Charmante sensibilité! source inépuisable de tout ce qu'il y a de précieux dans nos plaisirs et de doux dans nos afflictions! tu enchaînes ton martyr sur son lit de paille, ou tu l'élèves jusqu'au ciel. Source éternelle de nos sensations! c'est ta divinité qui me donne ces émotions... Non que, dans certains momens funestes et maladifs, _mon ame s'abatte et s'effraie de la destruction_... Ce ne sont que des paroles pompeuses... Mais parce que je sens en moi que cette destruction doit être suivie des plaisirs et des soins les plus doux. Tout vient de toi, grand EMANATEUR de ce monde! C'est toi qui amollis nos cœurs et nous rends compatissans aux maux d'autrui. C'est par toi que mon ami Eugène tire les rideaux de mon lit quand je suis languissant, qu'il écoute mes plaintes, et cherche à me consoler. Tu fais passer quelquefois cette douce compassion dans l'ame du pâtre grossier qui habite les montagnes les plus âpres: il s'attendrit quand il trouve égorgé un agneau du troupeau de son voisin... Je le vois dans ce moment, sa tête appuyée contre sa houlette, le contempler avec pitié... Ah! si j'étois arrivé un moment plus tôt, s'écrie-t-il... Le pauvre agneau perd tout son sang, il meurt, et le tendre cœur du berger en saigne.
Que la paix soit avec toi, généreux berger! Tu t'en vas tout affligé... mais le plaisir balancera ta douleur, car le bonheur entoure ton hameau... heureuse est celle qui le partage avec toi! heureux sont les agneaux qui bondissent autour de toi!
LE SOUPER.
Un fer se détacha d'un pied de devant du cheval de brancard, en commençant la montée du mont Tarare; le postillon descendit et le mit dans sa poche. Comme la montée pouvoit avoir cinq ou six milles de longueur, et que ce cheval étoit notre unique ressource, j'insistai pour que nous rattachassions le fer aussi bien qu'il nous seroit possible; mais le postillon avoit jeté les clous, et sans eux, le marteau qui étoit dans la chaise ne pouvant pas nous servir, je consentis à continuer notre route.
A peine avions-nous fait cinq cens pas que, dans un chemin pierreux, cette pauvre bête perdit le fer de l'autre pied aussi de devant. Je descendis alors tout de bon de la chaise, et apercevant une maison à quelques portées de fusil, à gauche du chemin, j'obtins du postillon qu'il m'y suivroit. L'air de la maison et de tout ce qui l'entouroit ne me fit point regretter mon désastre. C'étoit une jolie ferme entourée d'un beau clos de vigne et de quelques arpens de bled. Il y avoit d'un côté un potager rempli de tout ce qui pouvoit entretenir l'abondance dans la maison d'un paysan, et de l'autre un petit bois qui pouvoit servir d'ornement et fournir le chauffage... Il étoit à-peu-près huit heures du soir lorsque j'y arrivai... Je laissai au postillon le soin de s'arranger, et j'entrai tout droit dans la maison.
La famille étoit composée d'un vieillard à cheveux blancs, de sa femme, de leurs fils, de leurs gendres, de leurs femmes et de leurs enfans.
Ils alloient se mettre à table pour manger leur soupe aux lentilles. Un gros pain de froment occupoit le milieu de la table, et une bouteille de vin à chaque bout, promettoit de la joie pendant le repas: c'étoit un festin d'amour et d'amitié.
Le vieillard se lève aussitôt pour venir à ma rencontre, et m'invite, avec une cordialité respectueuse, à me mettre à table. Mon cœur s'y étoit mis dès le moment que j'étois entré. Je m'assis tout de suite comme un des enfans de la famille; et pour en prendre plus tôt le caractère, j'empruntai, à l'instant même, le couteau du vieillard, et je coupai un gros morceau de pain. Tous les yeux, en me voyant faire, sembloient me dire que j'étois le bien venu, et qu'on me remercioit de ce que je n'avois pas paru en douter.
Etoit-ce cela, ou, dis-le moi, Nature, étoit-ce autre chose qui me faisoit paroître ce morceau si friand? A quelle magie étois-je redevable des délices que je goûtois en buvant un verre de vin de cette bouteille, et qui semble encore m'affecter le palais?
Le souper étoit de mon goût; les actions de grâces qui le suivirent en furent encore plus.
ACTIONS DE GRACES.
Le souper fini, le vieillard donne un coup sur la table avec le manche de son couteau. C'étoit le signal de se lever de table et de se préparer à danser. Dans l'instant, les femmes et les filles courent dans une chambre à côté pour arranger leurs cheveux, et les hommes et les garçons vont à la porte pour se laver le visage, et quitter leurs sabots pour prendre des souliers. En trois minutes, toute la troupe est prête à commencer le bal sur une petite esplanade de gazon qui étoit devant la cour. Le vieillard et sa femme sortent les derniers. Je les accompagne, et me place entr'eux sur un petit sofa de verdure près de la porte.
Le vieillard, dans sa jeunesse, avoit su jouer assez bien de la vielle, et il en jouoit encore passablement. La femme l'accompagnoit de la voix; et les enfans et les petits enfans dansoient... Je dansois moi-même, quoique assis...
Au milieu de la seconde danse, à quelques pauses dans les mouvemens où ils sembloient tous lever les yeux, je crus entrevoir que cette élévation étoit l'effet d'une autre cause que celle de la simple joie... Il me sembla, en un mot, que la religion étoit mêlée pour quelque chose dans la danse... Mais comme je ne l'avois jamais vue s'engager dans ce plaisir, je commençois à croire que c'étoit l'illusion d'une imagination qui me trompe continuellement, si, la danse finie, le vieillard ne m'eût dit: Monsieur, c'est-là ma coutume; dans toute ma vie, j'ai toujours eu pour règle, après souper, de faire sortir ma famille pour danser et se réjouir; bien sûr que le contentement et la gaîté de l'esprit sont les meilleures actions de graces qu'un homme comme moi, qui n'est point instruit, peut rendre au ciel.
Ce seroient peut-être même aussi les meilleures des plus savans prélats, lui dis-je.
LE CAS DE DÉLICATESSE.
Quand on est arrivé au sommet de la montagne de Tarare, on est bientôt à Lyon. Adieu alors à tous les mouvemens rapides! Il faut voyager avec précaution; mais il convient mieux aux sentimens de ne pas aller si vîte. Je fis marché avec un voiturier pour me conduire dans ma chaise aussi lentement qu'il voudroit à Turin par la Savoie.
Les Savoyards sont pauvres, mais patiens, tranquilles, et doués d'une grande probité. Chers villageois, ne craignez rien! le monde ne vous enviera pas votre pauvreté, trésor de vos simples vertus. Nature! parmi tous tes désordres, tu agis encore avec bonté lorsque tu agis avec parcimonie. Au milieu des grands ouvrages qui t'environnent, tu n'as laissé que peu ici pour la faulx et la faucille! mais ce peu est en sûreté; il est protégé par toi. Heureuses les demeures qui sont ainsi mises à l'abri de la cupidité et de l'envie!
Laissez d'ailleurs le voyageur fatigué se plaindre des détours et des dangers de vos routes, de vos rochers, de vos précipices, des difficultés de les gravir, des horreurs que l'on éprouve à les descendre, des montagnes impraticables et des cataractes qui roulent avec elles de grandes pierres qu'elles ont détachées de leur sommet, et qui barrent le chemin. Les habitans d'un village voisin avoient travaillé à mettre de côté un fragment de ce genre entre Saint-Michel et Madane; et avant que mon conducteur pût arriver à ce dernier endroit, il falloit plus de deux heures d'ouvrage pour en ouvrir le passage... Il n'y avoit point d'autre remède que d'attendre avec patience. La nuit étoit pluvieuse et orageuse. Cette raison et le délai causé par les mauvais chemins, obligèrent le voiturier d'arrêter à cinq mille de ses relais, dans une petite auberge près de la route.
Je pris aussitôt possession de ma chambre à coucher... L'air étoit devenu très-froid: je fis faire bon feu, et je donnai des ordres pour le souper... Je remerciois le ciel de ce que les choses n'étoient pas pires, lorsqu'une voiture, dans laquelle étoit une dame avec sa femme-de-chambre, arriva dans l'auberge.
Il n'y avoit pas d'autre chambre à coucher dans la maison que la mienne; l'hôtesse les y amena sans façon, en leur disant qu'il n'y avoit personne qu'un gentilhomme anglois... qu'il y avoit deux bons lits, et un cabinet à côté qui en contenoit un troisième... La manière dont elle parloit de ce troisième lit, n'en fit pas beaucoup l'éloge. Toutefois, dit-elle, il y a trois lits, et il n'y a que trois personnes; et elle osoit avancer que le monsieur feroit de son mieux pour arranger les choses. Je ne voulus pas laisser la dame un moment en suspens; je lui déclarai d'abord que je ferois toute chose en mon pouvoir.
Mais cela ne vouloit pas dire que je la rendrois la maîtresse absolue de ma chambre. Je m'en crus tellement le propriétaire, que je pris le droit d'en faire les honneurs. Je priai donc la dame de s'asseoir; je la plaçai dans le coin le plus chaud, je demandai du bois; je dis à l'hôtesse d'augmenter le souper, et de ne point oublier que je lui avois recommandé de donner le meilleur vin.
La dame ne fut pas cinq minutes auprès du feu, qu'elle jeta les yeux sur les lits. Plus elles les regardoit, et plus son inquiétude sembloit augmenter. J'en étois mortifié, et pour elle et pour moi; ses regards et le cas en lui-même m'embarrassèrent autant qu'il étoit possible que la dame le fût elle-même.
C'en étoit assez pour causer cet embarras, que les lits fussent dans la même chambre. Mais ce qui nous troubloit le plus, c'étoit leur position. Ils étoient parallèles et si proches l'un de l'autre, qu'il n'y avoit de place entre les deux que pour mettre une chaise... Ils n'étoient guères éloignés du feu. Le manteau de la cheminée d'un côté, qui avançoit fort avant dans la chambre, et une grosse poutre de l'autre, formoient une espèce d'alcove qui n'étoit point du tout favorable à la délicatesse de nos sensations... Si quelque chose pouvoit ajouter à notre perplexité, c'étoit que les deux lits étoient si étroits, qu'il n'y avoit pas moyen de songer à faire coucher la femme-de-chambre avec sa maîtresse. Si cela avoit été faisable, l'idée qu'il falloit que je couchasse auprès d'elle, auroit glissé plus aisément sur l'imagination.
Le cabinet nous offrit peu ou point de consolation: il étoit humide, froid; la fenêtre en étoit à moitié brisée; il n'y avoit point de vitres... le vent souffloit, et il étoit si violent, qu'il me fit tousser quand j'y entrai avec la dame pour le visiter. L'alternative où nous nous trouvâmes réduits, étoit donc fort embarrassante. La dame sacrifieroit-elle sa santé à sa délicatesse, en occupant le cabinet et en abandonnant le lit à sa femme-de-chambre, ou cette fille prendroit-elle le cabinet, etc. etc.?
La dame étoit une jeune piémontoise d'environ trente ans, dont le teint l'auroit disputé à l'éclat des roses. La femme-de-chambre étoit lyonnoise, vive, leste, et n'avoit pas plus de vingt ans. De toute manière il y avoit des difficultés... L'obstacle de la grosse pierre de roche qui barroit notre chemin, et qui fut cause de notre détresse, quelque grand qu'il parût, n'étoit qu'une bagatelle, en comparaison de ce qui nous embarrassoit en ce moment; ajoutez à cela que le poids qui accabloit nos esprits, n'étoit pas allégé par la délicatesse que nous avions de ne pas communiquer l'un à l'autre ce que nous sentions dans cette occasion.
Le souper vint, et nous nous mîmes à table. Je crois que si nous n'eussions pas eu de meilleur vin que celui qu'on nous donna, nos langues auroient été liées jusqu'à ce que la nécessité nous eût forcés de leur donner de la liberté... Mais la dame avoit heureusement quelques bouteilles de bon vin de Bourgogne dans sa voiture, et elle envoya sa femme-de-chambre en chercher deux. Le souper fini, et restés seuls, nous nous sentîmes inspirés d'une force d'esprit suffisante pour parler au moins sans réserve de notre situation; nous la retournâmes dans tous les sens; nous l'examinâmes sous tous les points de vue. Enfin, après deux heures de négociations et de débats, nous convînmes de nos articles, que nous stipulâmes en forme d'un traité de paix; et il y eut, je crois, des deux côtés, autant de religion et de bonne foi que dans aucun traité qui jamais eût l'honneur de passer à la postérité.
En voici les articles:
ART. Ier. Comme le droit de la chambre à coucher appartient à Monsieur, et qu'il croit que le lit qui est plus proche du feu est le plus chaud, il le cède à Madame.
_Accordé_ de la part de Madame, pourvu que les rideaux des deux lits, qui sont d'une toile de coton presque transparente, et trop étroits pour bien fermer, soient attachés à l'ouverture avec des épingles, ou même entièrement cousus avec une éguille et du fil, afin qu'ils soient censés former une barrière suffisante du côté de Monsieur.
II. Il est demandé de la part de Madame, que Monsieur soit enveloppé toute la nuit dans sa robe de chambre.
_Refusé_, parce que Monsieur n'a pas de robe de chambre, et qu'il n'a, dans son porte-manteau, que six chemises et une culotte de soie noire.
La mention de la culotte de soie noire fit un changement total dans cet article... On regarda la culotte comme un équivalent de la robe de chambre. Il fut donc convenu que j'aurois toute la nuit ma culotte de soie noire.
III. Il est stipulé et on insiste de la part de Madame, que dès que Monsieur sera au lit, et que le feu et la chandelle seront éteints, Monsieur ne dira pas un seul mot pendant toute la nuit.
_Accordé_, à condition que les prières que Monsieur fera, ne seront pas regardées comme une infraction au traité.
Il n'y eut qu'un point d'oublié. C'étoit la manière dont la dame et moi nous nous déshabillerions, et nous nous mettrions au lit. Il n'y avoit qu'une manière de le faire, et le lecteur peut la deviner... Je proteste que, si elle ne lui paroît pas la plus délicate et la plus décente qu'il y ait dans la nature, c'est la faute de son imagination... Ce ne seroit pas la première plainte que j'aurois à faire à cet égard.
Enfin, nous nous couchâmes. Je ne sais si c'est la nouveauté de la situation ou quelqu'autre chose qui m'empêcha de dormir, mais je ne pus fermer les yeux... Je me tournois tantôt d'un côté, tantôt de l'autre... Et cela dura jusqu'à deux heures du matin, qu'impatienté de tant de mouvemens inutiles, il m'échappa de m'écrier: Oh mon Dieu!
Vous avez rompu le traité, Monsieur, dit avec précipitation la dame, qui n'avoit pas plus dormi que moi... Je lui fis mille excuses; mais je soutenois que ce n'étoit qu'une exclamation... Elle voulut que ce fût une infraction entière du traité... Et moi je prétendois qu'on avoit prévu le cas par le troisième article.
La dame ne voulut pas céder, et la dispute affoiblit un peu sa barrière. J'entendis tomber par terre deux ou trois épingles des rideaux.
Sur mon honneur, Madame, ce n'est pas moi qui les ai détachées, lui dis-je en étendant mon bras hors du lit, comme pour affirmer ce que je disois...
J'allois ajouter que pour tout l'or du monde, je n'aurois pas voulu violer l'idée de décence que je...
Mais la femme de chambre qui nous avoit entendus, et qui craignoit les hostilités, étoit sortie doucement de son cabinet, et, à la faveur de l'obscurité, s'étoit glissée dans le passage qui étoit entre le lit de sa maîtresse et le mien.
De manière qu'en étendant le bras, je saisis la femme de chambre...
SUITE ET CONCLUSION DU VOYAGE SENTIMENTAL.
PRÉFACE.
La suite du Voyage Sentimental n'est pas présentée comme une production de la plume de Sterne.
La manière brusque dont se termine ce Voyage sembloit exiger une suite; et il est certain que si l'auteur eût vécu plus long-temps, il eût terminé cet ouvrage. Les matériaux étoient prêts. L'intimité qui subsistoit entre Sterne et l'éditeur, l'a mis à portée d'entendre souvent son ami raconter les incidens les plus remarquables de la dernière partie de son dernier Voyage: et ses récits ont fait tant d'impression sur son esprit, qu'il croit avoir retenu ces particularités assez bien pour pouvoir les publier. Il s'est attaché à imiter le style et la manière de son ami. Mais y est-il parvenu? c'est au lecteur à en juger. Quoiqu'il en soit, l'ouvrage peut, aujourd'hui, passer pour complet: et ceux qui ont lu le Voyage Sentimental d'Yorick, et dont la curiosité étoit restée en suspens, n'ont plus rien à désirer pour ce qui concerne les faits, les événemens, et les observations.
SUITE DU CAS DE DÉLICATESSE.
Je pris à la femme-de-chambre... quoi? la main. Non, non: subterfuge grossier, M. Yorick. Trop grossier, en vérité. Voilà ce que diront un critique, un casuiste et un prêtre. Eh bien, je parie ma culotte de soie noire (c'étoit la première fois que je la mettois) contre une douzaine de bouteilles de vin de Bourgogne, pareil à celui que nous bûmes hier au soir, (car je voulois parier avec la dame) que ces messieurs ont tort. Cela n'est guère possible, répondent mes clair-voyans censeurs; la conséquence est trop visible pour qu'on s'y méprenne.
La femme-de-chambre étoit, j'en conviens, aussi vive que peut être une françoise, et une françoise de vingt ans. Cependant, si l'on examine la circonstance, si l'on fait attention que cette fille avoit le visage tourné du côté de sa maîtresse, afin de couvrir la brêche occasionnée par la chûte des épingles, je crois que les géomètres les plus habiles auroient bien de la peine à démontrer la ligne que mon bras a dû décrire pour prendre à la femme-de-chambre...
Vous le voulez pourtant, je vous l'accorde; mais étoit-ce ma faute? Savois-je dans quel état se trouvoit cette fille? Où vais-je m'imaginer qu'elle viendroit sans être habillée? Hélas! une chemise pour tout vêtement, c'est une armure bien légère pour une affaire qui pouvoit être aussi chaude.
Il est vrai que si elle eût été d'un caractère aussi taciturne que la femme-de-chambre parisienne, que je rencontrai avec ses _égaremens du cœur_, tout alloit pour le mieux, mais cette lyonnoise bavarde n'eut pas plutôt senti ma main, qu'elle se mit à crier, comme si l'on eût voulu la tuer. En effet, quand elle m'auroit vu armé d'un poignard, quand c'eût été à sa vie, et non à sa vertu que j'en aurois voulu, elle n'auroit pas poussé des cris plus perçans. _Ah! milord! ah! madame! monsieur l'anglois il y est! il y est!_
L'hôtesse et les deux voituriers accoururent. Pouvoient-ils, en conscience, rester tranquilles dans leurs lits, pendant qu'on s'égorgeoit? car ils le croyoient ainsi.--La pauvre hôtesse étoit toute tremblante; elle invoquoit Saint-Ignace, et les signes de croix se succédoient avec une rapidité incroyable. Les voiturins, dans cette bagarre, avoient oublié leurs culottes, et n'étoient pas dans un état plus décent que moi; car j'avois sauté à bas de mon lit, et j'étois debout auprès de la dame, lorsqu'ils entrèrent dans notre chambre.
Quand on fut revenu de la première surprise, on demanda à la jeune fille ce qui l'avoit fait crier; si des voleurs avoient enfoncé sa porte? Point de réponse. Mais elle eut la présence d'esprit de s'enfuir précipitamment dans son cabinet.
Comme il n'y avoit qu'elle qui pût donner des éclaircissemens, et qu'elle s'y refusoit, j'allois échapper aux soupçons; mais malheureusement en me tournant et retournant dans mon lit, sans pouvoir me rendormir, j'avois fait sauter un bouton très-essentiel de ma culotte de soie noire, et l'autre s'étoit échappé de la boutonnière. Ainsi, il étoit clair que j'avois violé l'article de notre capitulation relatif à la culotte.
Je vis les yeux de la dame piémontaise se porter sur l'objet; et comme les miens suivoient leur direction, je reconnus que, quoique j'eusse ma culotte, l'état dans lequel je me trouvois devoit faire rougir la pudeur, plus que ne pouvoient le faire la nudité des deux voiturins, ou la chemise déchirée de notre hôtesse, ou même les charmes en désordre de la dame. J'étois, Eugène, debout tout près d'elle, quand elle m'aperçut... Cette découverte lui fit faire un retour sur elle-même. Elle se renfonça bien vîte dans son lit, s'enveloppa dans ses couvertures, et ordonna qu'on apportât promptement le déjeûner.
A ce signal, tous les curieux se retirèrent, et nous pûmes dès-lors entrer en conférence réglée, et discuter librement les articles de notre traité.
LA NÉGOCIATION.
Comme les épingles, avec lesquelles on se croyoit bien en sûreté, n'avoient pas produit l'effet qu'on s'en étoit promis, la dame piémontoise, en négociateur habile, se tint armée sur tous les points, avant de renouer les conférences. Elle comptoit autant sur les artifices de sa coqueterie que sur la souplesse de son génie. Les femmes ont une réthorique surnaturelle à laquelle il est impossible de résister. Mais voici le café au lait; à peine ai-je le temps de faire mes dispositions.
_La dame._ «Je ne suis pas surprise, monsieur, que la mésintelligence règne si souvent entre la France et l'Angleterre. Votre nation compte pour rien l'infraction des traités même sans provocation.»
_Yorick._ «Pardon, Madame: mais daignez réfléchir un instant. Il avoit été stipulé par le troisième article que Monsieur pourroit faire ses prières; et jusqu'à ce moment je n'avois fait qu'une oraison jaculatoire, cependant, votre femme de chambre par ses cris extraordinaires, et même incompréhensibles, m'avoit jeté dans des convulsions si violentes, que je puis vous assurer que je n'étois point du tout à mon aise.»
_La dame._ «Pardon, vous-même, Monsieur; mais vous avez enfreint tous les articles, excepté le premier; et encore la barrière dont on étoit convenu, a-t-elle été renversée.»
_Yorick._ «Madame voudra bien observer que c'est elle-même qui l'a renversée, dans le feu de la discussion sur le troisième article.»
_La dame._ «Mais, Monsieur, la culotte?»
_Yorick._ «C'est me toucher au vif: je l'avoue, Madame, j'ai dû vous paroître coupable; mais soyez sûre que la volonté n'y étoit pour rien. L'infraction que vous me reprochez a été le résultat d'un pur accident.»
_La dame._ «Mais est-ce aussi par accident que vous avez porté deux mains criminelles sur ma femme de chambre?»
_Yorick._ «Deux mains criminelles, Madame! je ne l'ai touchée que d'une main: et un jury de vierges ne verroit pas autre chose dans cette affaire qu'une sensation fortuite.»
Cette conférence se termina par un nouveau traité dans lequel tous les cas furent prévus, hôtelleries, lits, épingles aux rideaux; femmes de chambre nues, culottes malheureuses; boutons, etc. etc. etc. Il se fût agi d'une nouvelle convention pour la démolition du port de Dunkerque, ou de celui de Mardik, qu'on n'auroit pas déployé une politique plus circonspecte. Rien ne fut laissé à la mauvaise foi, ou au hasard.
VŒUX EN FAVEUR DES PAUVRES.
Nature! sous quelque forme que tu te montres; sur les montagnes de la nouvelle Zemble, ou sur le sol brûlant des tropiques, tu es toujours aimable! toujours tu guideras mes pas! Avec ton secours, la vie confiée à cette foible et frêle machine sera toujours conforme à la raison et à la justice. Ces douces émotions que tu inspires par une sympathie organisée dans toutes les parties m'apprennent à sentir, à prendre part au malheur des autres, à compatir à leur misère; elles sont pour moi la source d'une satisfaction, d'une félicité ineffable. Comment donc les infortunes passagères du moment peuvent-elles obscurcir ton front; ce front, où la sérénité devoit fixer son empire?--Loin d'ici méchant _Spléen_ aux yeux jaunes! empare-toi de l'hypocrite au cœur double, au regard louche; saisis ce misérable qui soupire, même en contemplant ses trésors, et tremblant en pensant à la fragilité des portes et des verroux;--mais songe donc, insensé, que la vie elle-même est plus fragile encore; calcule les jours que tu as encore à vivre,--dix années peut-être; et peut-être moins. Ne garde que ce qu'il te faut pour ce trajet si court, et donne le reste au véritable indigent.
Puisse ma prière être exaucée, et la misère disparoîtra de dessus la terre; chaque mois sera pour le pauvre un mois de vendange.
AMITIÉ.