Part 8
«J'aimerois mieux celles de pluche rouge, dit mon oncle Tobie.--Monsieur n'y pense pas, dit le caporal.»
CHAPITRE LVIII.
_Il n'omet rien._
«Tu mettras un peu de blanc d'Espagne à mon épée, et avec une brosse...--Que monsieur ne s'embarrasse de rien, répliqua le caporal.»
CHAPITRE LIX.
_La toilette sera complète._
«Je repasserai à neuf les deux rasoirs de monsieur;--je rajusterai un peu mon bonnet de housard, et je prendrai l'uniforme du pauvre lieutenant Lefèvre, que monsieur m'a ordonné de porter pour l'amour de lui;--et aussi-tôt que monsieur sera rasé, et qu'il aura pris sa chemise, son habit bleu et or, et ses culottes de fine écarlate;--enfin quand sa toilette sera achevée et que tout sera prêt,--nous marcherons fiérement, comme à l'attaque d'un bastion.--Or, tandis que monsieur engagera le combat avec mistriss Wadman dans le salon à droite, je livrerai bataille à Brigitte dans la cuisine à gauche; et au moyen de cette disposition, je réponds à monsieur, dit le caporal, en faisant claquer ses doigts au-dessus de sa tête,--je lui réponds de la victoire.»--
«Je désire que tout cela réussisse, dit mon oncle Tobie; mais je déclare, caporal, que j'aimerois mieux marcher à l'ennemi sur le revers d'une tranchée.»--
«Une femme est bien autre chose, dit le caporal.--Je le suppose ainsi, dit mon oncle Tobie.»
CHAPITRE LX.
_L'âne et le califourchon._
De tout ce que pouvoit dire mon père, si quelque chose étoit capable de désoler mon oncle Tobie, (surtout pendant la durée de ses amours) c'étoit l'usage continuel et perfide que faisoit mon père d'une expression d'Hilarion l'hermite, lequel en parlant de ses jeûnes, de ses veilles, de ses flagellations, et de toutes les macérations pratiquées dans la religion,--disoit, (quoiqu'un peu plus gaiment, ce me semble, qu'il ne convenoit à un hermite) qu'il employoit tous ces moyens _pour empêcher son âne de regimber_; voulant dire: pour réprimer l'aiguillon de la chair.--
Mon père étoit enchanté de cette expression, non pas seulement à cause de son laconisme, mais parce qu'elle ravaloit les désirs et les appétits de la partie de nous-mêmes la plus grossière.--Il adopta donc cette métaphore, et il s'en servit constamment pendant plusieurs années de sa vie. Il ne prononçoit plus le mot _passions_, c'étoit toujours _âne_ qu'il mettoit à la place. Si bien que pendant tout le temps que sa manie dura, l'on pouvoit dire qu'il étoit toujours à cheval sur son _âne_ ou sur l'_âne_ d'un autre.
Ici, messieurs, je vous prie d'observer la différence de l'_âne_ de mon père à mon _dada_, ou, si vous voulez, à mon _califourchon_; le tout pour qu'il ne vous arrive jamais de les confondre dans votre esprit.
Mon _dada_, si vous l'avez un peu observé, n'est pas une méchante bête; il ne pratique de l'_âne_ en rien,--non, messieurs, en rien.--Mon _dada_!--Eh! c'est celui de tout le monde; c'est la petite niaiserie du moment; c'est la folie du jour: un magot, un papillon, un pantin, le boulingrin de mon oncle Tobie.--Mon _dada_!--Eh! c'est celui que vous montez vous-même, madame, quand vous avez un moment d'humeur, de vapeurs, d'ennui de votre mari;--en un mot, c'est l'animal le plus utile que je connoisse; et je ne sais pas ce que le monde deviendroit sans lui.--
Mais l'_âne_ de mon père, messieurs!--montez-le, je vous prie, montez le;--de grace, montez-le;--ou plutôt, messieurs, ne le montez pas.--C'est un animal concupiscent; et malheur à celui qui ne l'empêche pas de regimber.
CHAPITRE LXI.
_Coq-à-l'âne._
Dès que mon père eut appris l'amour de mon oncle Tobie:--«Eh bien, mon cher Tobie, lui dit-il en le revoyant, comment va ton _âne_?»
Mon oncle Tobie, plus occupé de sa blessure que de la métaphore d'Hilarion, s'imagina que mon père, par une sollicitude toute fraternelle, lui demandoit des nouvelles de son _aine_.
Une imagination préoccupée, vous le savez, messieurs, n'a pas moins de pouvoir sur le son des mots que sur la forme des choses; et un homme dans cette disposition, entend moins la chose qu'on lui dit que celle à quoi il pense.
Cependant la question étonna mon oncle Tobie,--d'autant qu'il aperçut les coins des lèvres de ma mère à demi-relevés, et tout son visage disposé au sourire. Le docteur Slop avoit aussi je ne sais quoi de malin répandu sur sa physionomie.--Enfin, mon père lui-même, en faisant cette question, n'avoit point ce regard de l'amitié qui interroge la souffrance.--
Un autre que mon oncle Tobie n'auroit pas répondu, ou auroit répondu avec embarras.--
«Mon _aine_, frère Shandy, répondit mon oncle Tobie, va beaucoup mieux.»
A ce mot, tout le monde éclata de rire, hors mon père, qui avoit beaucoup espéré de son _âne_, et qui, fâché de la méprise de mon oncle Tobie, auroit bien voulu revenir à la charge. Mais mon pauvre oncle Tobie avoit l'air si déconcerté, si embarrassé, que si vous eussiez été là, madame, avec le cœur que je vous connois, vous seriez venue à son secours.--C'est ce que fit ma mère.
«Tout le monde, dit ma mère, assure que vous êtes amoureux, frère Tobie; et nous espérons que cela est vrai.»--
«Je suis amoureux, ma sœur, répliqua mon oncle Tobie; et plus même, je crois, qu'on ne l'est communément.--Ouais! dit mon père.--Et depuis quand le savez-vous, dit ma mère?»--
«Depuis que mon clou a percé, dit mon oncle Tobie.» Cette réponse mit mon père de bonne humeur; et il entreprit encore une fois mon pauvre oncle Tobie.
CHAPITRE LXII.
_Les deux amours._
«Les anciens, dit mon père, ont reconnu, frère Tobie, deux sortes d'amour, très-distinctes l'une de l'autre, suivant la partie du corps où elles prennent naissance, la cervelle ou le foie. Ainsi, quand un homme devient amoureux, il doit considérer où est le siége du mal.»--
«Et qu'importe, frère Shandy, répliqua mon oncle Tobie,--qu'importe d'où l'amour vienne, quand on ne veut que se marier, aimer sa femme, et lui faire quelques enfans?»--
«Quelques enfans, s'écria mon père, en sautant de sa chaise les yeux fixés sur ma mère, et passant brusquement entre son fauteuil et celui du docteur Slop!--Quelques enfans, s'écria mon père, en répétant les mots de mon oncle Tobie, et continuant à se promener avec agitation!»
«Ce n'est pas, frère Tobie, dit mon père en revenant à lui, et se rasseyant derrière le fauteuil de mon oncle Tobie,--ce n'est pas que je fusse fâché de t'en voir une vingtaine; au contraire, j'en serois charmé; et j'aimerois chacun d'eux, Tobie, autant que si j'étois son père.»
Mon oncle Tobie passa sa main derrière sa chaise, sans être aperçu, pour serrer celle de mon père.--
Mon père prit la main de mon oncle Tobie.--
«Bien plus, mon cher frère, continua mon père,--formé comme tu l'es de tout ce qu'il y a de plus doux dans la nature humaine, ayant si peu de ses aspérités, c'est une pitié que la terre ne soit pas toute peuplée d'habitans qui te ressemblent.--Et si j'étois monarque d'Asie, ajouta mon père, en s'échauffant pour ce nouveau projet, je t'obligerois (pourvu que la chose ne fût pas au-dessus de tes forces, et ne desséchât pas trop promptement ton humide radical,--pourvu enfin que cet exercice ne fît aucun tort à ton imagination ni à ta mémoire, ce qui arrive quand on s'y livre inconsidérément) oui, frère Tobie, je te procurerois les plus belles femmes de mon empire, et je t'obligerois, _nolens et volens_, de me faire un sujet tous les mois.»--
«Tous les mois, dit ma mère, en prenant une prise de tabac!»--
«Je ne voudrois pas, dit mon oncle Tobie, faire un enfant, _nolens et volens_, ce qui signifie, je crois, que je le voulusse ou non, pour plaire au plus grand prince de la terre.»--
«J'avoue, dit mon père, qu'il y auroit de ma part un peu de cruauté à t'y contraindre.--Mais c'est une supposition que j'ai faite, frère Tobie, pour te montrer que ce n'est pas sur ton projet de faire des enfans (en cas que tu en sois capable) mais sur les systèmes que tu as sur l'amour et le mariage, que je veux te redresser.»
«Mais, dit Yorick, il y a beaucoup de raison et de bons sens dans l'opinion que le capitaine Shandy se forme de l'amour; et dans les heures perdues de ma vie, dont je rendrai compte un jour; j'ai lu beaucoup de poëtes et de rhéteurs, desquels je n'aurois jamais pu en extraire autant.»--
«Je voudrois, Yorick, dit mon père, que vous eussiez lu Platon, il vous auroit appris qu'il y a deux amours.--Je sais, dit Yorick, qu'il y avoit deux religions parmi les anciens; l'une pour le peuple, et l'autre pour les savans. Mais je pense qu'un seul amour pouvoit suffire aux uns et aux autres.--Point du tout, dit mon père, et par les mêmes raisons;--car de ces deux amours, suivant le commentaire de Ficinus sur Velasius, l'un est spirituel, l'autre est matériel.
»Le premier est le plus ancien, n'a point eu de mère, et n'a rien à démêler avec Vénus; le second est engendré de Jupiter et de Dioné.»--
«De grace, frère, dit mon oncle Tobie, qu'est-ce qu'un homme qui croit en Dieu a besoin de tout cela?» Mon père ne s'arrêta point à lui répondre, de crainte de perdre le fil de son discours.
«Ce dernier, continua-t-il, participe entièrement de la nature de Vénus.
»Le premier est la chaîne d'or qui lie le ciel à la terre, c'est lui qui nous excite à l'amour héroïque, lequel renferme et fait naître le désir de la philosophie et de la vérité; le second excite seulement le désir.»--
«Je crois, dit mon oncle Tobie, que la procréation des enfans est bien aussi utile au monde, que la découverte des moyens de déterminer les longitudes en mer.»--
«Il est certain, dit ma mère, que l'amour entretient la paix dans le monde.»--
«Et qu'il la détruit dans les familles, s'écria mon père.»--
«C'est lui qui peuple la terre, dit ma mère.»--
«Et qui dépeuple le ciel, dit mon père.»--
«C'est la virginité, dit Slop d'un air triomphant, qui peuple le paradis.»--
«Propos de nonne, répliqua mon père.»--
CHAPITRE LXIII.
_Chacun va se coucher._
Mon père, dans toutes ses disputes, avoit un genre d'escarmouche si tranchant, si aigre, si peu ménagé,--poussant à droite, sabrant à gauche, et tombant sur tout le monde indistinctement,--que s'il y avoit vingt personnes dans un cercle, en moins d'une demi-heure il étoit sûr de les avoir toutes contre lui; ce qui ne contribuoit pas peu à le laisser ainsi sans alliés, c'est que s'il y avoit un poste tout-à-fait _intenable_, c'est-là qu'il alloit se jeter.--Mais il faut lui rendre justice. Une fois qu'il y étoit établi, il s'y défendoit si vaillamment, que tout brave et galant homme ne l'en voyoit chasser qu'avec peine.
Aussi Yorick en l'attaquant, ce qui lui arrivoit souvent, se gardoit bien d'employer toute sa force.--
Mais la remarque du docteur Slop sur les vierges, à la fin du dernier chapitre, avoit rangé Yorick du côté de mon père; et il commençoit à désoler le pauvre docteur par l'énumération de tous les couvens de la chrétienté,--quand le caporal Trim entra dans la salle, et raconta à mon oncle Tobie que ses culottes d'écarlate ne pourroient servir, comme ils l'avoient projeté, pour l'attaque de la veuve Wadman, attendu que le tailleur, en les décousant, s'étoit aperçu qu'elles avoient déjà été retournées.
«Eh bien! qu'il les retourne encore, dit brusquement mon père; car on les retournera encore plus d'une fois avant que l'affaire soit finie.--Elles n'en valent pas la façon, dit le caporal.--Alors, frère, dit mon père, il faut nécessairement que vous en commandiez d'autres. Car quoique je sache, continua-t-il, en s'adressant à la compagnie, que la veuve Wadman aime mon frère Tobie depuis longtemps, et qu'elle a mis en usage toute l'adresse et tous les artifices d'une femme pour s'en faire aimer,--maintenant qu'elle l'a enrôlé, sa passion n'est plus aussi vive.»
«Elle a obtenu ce qu'elle vouloit.»--
«Sous ce rapport, continua mon père; sous ce rapport, auquel je suis persuadé que Platon n'a jamais pensé, vous voyez que l'amour est moins un sentiment qu'un état, une condition, et qu'on s'y engage (à-peu-près, diroit mon frère Tobie, comme dans un régiment).--Or, dès qu'un homme est aggrégé à un corps, soit qu'il aime le service ou non, il se comporte comme s'il l'aimoit, et cherche partout à se montrer homme de courage.»
Cette hypothèse, comme toutes celles de mon père, étoit assez plausible; et mon oncle Tobie n'avoit qu'une seule objection à y faire. Trim se tenoit prêt à le seconder; mais mon père n'avoit pas encore tiré sa conclusion.
«C'est pourquoi, continua mon père, reprenant sa supposition, quoique tout le monde sache que mistriss Wadman et mon frère Tobie se plaisent l'un à l'autre, et se conviennent réciproquement,--quoique je ne connoisse dans la nature aucun obstacle qui puisse empêcher les violons de jouer dès ce soir,--je répondrois que ce ne sera pas d'un an que leurs instrumens se mettront à l'unisson.»--
«Je crains que nous n'ayions mal pris nos mesures, dit mon oncle Tobie, en regardant Trim, comme pour lui demander son avis.»--
«Je gagerois, dit Trim, mon bonnet de housard.--(Son bonnet de housard, comme je vous l'ai dit, étoit son enjeu ordinaire; mais ayant été rajusté et presque remis à neuf pour l'attaque projetée, l'enjeu devenoit plus important.--) Je gagerois, avec la permission de monsieur, mon bonnet de housard contre un schelling... si j'osois, continua Trim, faisant une révérence, gager contre monsieur.»--
«Il n'y a point de mal à cela, dit mon père; car en disant que tu gagerois ton bonnet, tout ce que tu entends par-là, c'est que tu crois... Qu'est-ce que tu crois?»--
«Je crois que la veuve Wadman, sauf le respect de monsieur, n'est pas en état de tenir dix jours.»--
«Et où diantre, s'écria Slop, d'un air goguenard, où diantre, l'ami, as-tu si bien appris à connoître les femmes?»--
«Dans mes amours avec une religieuse, dit Trim.--Ce n'étoit qu'une _béguine_, dit mon oncle Tobie.»
Le docteur Slop étoit trop en colère pour écouter cette distinction; et mon père profitant de l'occasion pour tomber sur les religieuses d'estoc et de taille, en les traitant de folles, le docteur Slop ne put y tenir.--Mon oncle Tobie avoit encore quelques mesures à prendre pour ses culottes, et Yorick pour la seconde partie de son prochain sermon; toute la compagnie se sépara. Et comme il restoit une demi-heure avant le temps de se mettre au lit, mon père qui étoit demeuré seul, demanda une plume, de l'encre et du papier, et se mit à écrire pour mon oncle Tobie l'instruction suivante en forme de lettre.
_Mon cher frère Tobie._
Ce que je vais te dire a rapport à la nature des femmes, et à la manière de leur faire l'amour. Et peut-être est-il heureux pour toi (quoiqu'il ne le soit pas autant pour moi) que l'occasion se soit offerte, et que je me sois trouvé capable de t'écrire quelques instructions sur ce sujet.--
Si c'eût été le bon plaisir de celui qui distribue nos lots, et qu'il t'eût départi plus de connoissances qu'à moi, j'aurois été charmé que tu te fusses assis à ma place, et que cette plume fût entre tes mains;--mais puisque c'est à moi à t'instruire, et que madame Shandy est là auprès de moi, se disposant à se mettre au lit,--je vais jeter ensemble et sans ordre sur le papier des idées et des préceptes concernant le mariage, tels qu'ils me viendront à l'esprit, et que je croirai qu'ils pourront être d'usage pour toi; voulant en cela te donner un gage de mon amitié, et ne doutant pas, mon cher Tobie, de la reconnoissance avec laquelle tu le recevras.--
--En premier lieu, à l'égard de ce qui concerne la religion dans cette affaire--(quoique le feu qui me monte au visage me fasse apercevoir que je rougis en te parlant sur ce sujet;--quoique je sache, en dépit de ta modestie qui nous le laisseroit ignorer, que tu ne négliges aucune de ses pieuses pratiques), il en est une cependant que je voudrois te recommander d'une manière plus particulière, pour que tu ne l'oubliasses point, du moins pendant tout le temps que dureront tes amours.--Cette pratique, frère Tobie, c'est de ne jamais te présenter chez celle qui est l'objet de tes poursuites, soit le matin, soit le soir, sans te recommander auparavant à la protection du Dieu tout puissant, pour qu'il te préserve de tout malheur.--
Tu te raseras la tête, et tu la laveras tous les quatre ou cinq jours, et même plus souvent, si tu le peux, de peur qu'en ôtant ta perruque dans un moment de distraction, elle ne distingue combien de tes cheveux sont tombés sous la main du temps, et combien sous celle de Trim.--
Il faut, autant que tu le pourras, éloigner de son imagination toute idée de tête chauve.--
--Mets-toi bien dans l'esprit, Tobie, et suis cette maxime comme sûre:
_Toutes les femmes sont timides._--Et il est heureux qu'elles le soient; autrement, qui voudroit avoir affaire avec elles?--
--Que tes culottes ne soient ni trop étroites ni trop larges, et ne ressemblent pas à ces grandes culottes de nos ancêtres.
Un juste _medium_ prévient tous les commentaires.--
Quelque chose que tu aies à dire, soit que tu aies peu ou beaucoup à parler, modère toujours le son de ta voix. Le silence et tout ce qui en approche grave dans la mémoire les mystères de la nuit. C'est pourquoi, si tu peux l'éviter, ne laisse jamais tomber la pelle ni les pincettes.--
Dans tes conversations avec elle, évite toute plaisanterie et toute raillerie; et autant que tu pourras, ne lui laisse lire aucun livre jovial. Il y a quelques traités de dévotion que tu peux lui permettre, (quoique j'aimasse mieux qu'elle ne les lût point,) mais ne souffre pas qu'elle lise Rabelais, Scarron, ou Dom-Quichotte.
Tous ces livres excitent le rire; et tu sais, cher Tobie, que rien n'est plus sérieux que les fins du mariage.--
--Attache toujours une épingle à ton jabot avant d'entrer chez elle.--
Si elle te permet de t'asseoir sur le même sopha, et qu'elle te donne la facilité de poser ta main sur la sienne, résiste à cette tentation.--Tu ne saurois toucher sa main, sans que la température de la tienne lui fasse deviner ce qui se passe en toi. Laisse-là toujours dans l'indécision sur ce point et sur beaucoup d'autres.--En te conduisant ainsi, tu auras au moins sa curiosité pour toi; et si ta belle n'est pas encore entièrement soumise, et que ton _âne_ continue à regimber, (ce qui est fort probable) tu te feras tirer quelques onces de sang au-dessous des oreilles, suivant la pratique des anciens Scythes, qui guérissoient par ce moyen les appétits les plus désordonnés de nos sens.
Avicenne est d'avis que l'on se frotte ensuite avec de l'extrait d'ellébore, après les évacuations et purgations convenables;--et je penserois assez comme lui. Mais surtout ne mange que peu, ou point de bouc ni de cerf;--et abstiens-toi soigneusement, c'est-à-dire, autant que tu le pourras, de paons, de grues, de foulques, de plongeons, et de poules d'eau.
Pour ta boisson, je n'ai pas besoin de te dire que ce doit être une infusion de verveine et d'herbe hanéa, de laquelle Elien rapporte des effets surprenans.--Mais si ton estomach en souffroit, tu devrois en discontinuer l'usage, et vivre de concombres, de melons, de pourpier et de laitue.--
Il ne se présente pas pour le moment autre chose à te dire.
A moins que la guerre venant à se déclarer...
Ainsi, mon cher Tobie, je desire que tout aille pour le mieux;
Et je suis ton affectionné frère,
_Gauthier SHANDY._
CHAPITRE LXIV.
_Les trous de serrure._
A l'heure même où mon père écrivoit son instruction fraternelle, mon oncle Tobie et le caporal de leur côté disposoient tout pour l'attaque. Comme ils avoient renoncé à faire retourner les culottes d'écarlate, au moins pour le moment, rien ne pouvoit les engager à remettre leur visite plus tard qu'au lendemain matin. La résolution fut prise en conséquence, et le départ fixé à onze heures.
«Allons, ma chère, dit mon père à ma mère, il convient, qu'en bon frère et en bonne sœur, nous nous rendions chez mon frère Tobie, pour protéger et favoriser son attaque.»
Il y avoit déjà quelque temps que le caporal et lui étoient habillés, quand mon père et ma mère arrivèrent; et l'horloge venant à sonner onze heures, c'étoit le moment de se mettre en marche. Mon père n'eut que le temps de glisser sa lettre d'instruction dans la poche d'habit de mon oncle Tobie, et il se joignit à ma mère pour lui souhaiter un heureux succès.
«Je voudrois, dit ma mère, les voir par le trou de la serrure.--Mais uniquement par curiosité.»--
«Appelez chaque chose par son nom, dit mon père;--et regardez ensuite par le trou de la serrure tant qu'il vous plaira.»
CHAPITRE LXV.
_Jugement téméraire._
Je prends à témoin toutes les puissances du temps et du hasard qui sans cesse nous arrêtent dans notre carrière, que mon esprit étoit à bout, et que je ne savois comment poursuivre l'histoire des amours de mon oncle Tobie, lorsque ma mère, _par curiosité_, disoit-elle, (mon père lui soupçonnoit un autre motif,) désira pouvoir les regarder par le trou de la serrure.
«Appelez chaque chose par son nom, dit mon père; et regardez ensuite par le trou de la serrure tant qu'il vous plaira.»
C'étoit uniquement la fermentation de cette humeur un peu acide, qui entroit dans le tempérament de mon père, et de laquelle j'ai souvent parlé, qui donna lieu à une pareille insinuation de sa part. Cependant comme il étoit naturellement franc et généreux, et toujours ouvert à la conviction, il eut à peine lâché le dernier mot de cette réplique peu obligeante, que sa conscience lui en fit un reproche.
Ma mère avoit en ce moment son bras gauche conjugalement passé dans le bras droit de mon père, de telle sorte que sa main appuyoit sur la sienne.--Elle leva les doigts et les laissa retomber. On auroit pu difficilement prononcer si c'étoit là un coup ou une caresse;--le casuiste le plus habile auroit été bien embarrassé à décider si ce geste signifioit un reproche ou un aveu. Mon père qui étoit rempli de sensibilité de la tête aux pieds, n'y vit que l'expression d'une femme timide et faussement accusée.--Les reproches de sa conscience redoublèrent;--il détourna la tête.--Ma mère pensa que son corps alloit suivre, et que son projet étoit de reprendre le chemin de sa maison; aussitôt en croisant sa jambe droite par-dessus sa gauche qui ne bougea pas, elle se trouva en face de mon père, qui, en ramenant sa tête, rencontra subitement les yeux de ma mère.--
--Nouvelle confusion!--
Tout détruisoit le premier soupçon qu'il avoit formé.--Tout augmentoit ses remords. Un cristal mince, bleu, calme et brillant, sans tache, sans eau, et tellement tranquille, qu'on auroit pu appercevoir jusqu'au fond la moindre particule ou la moindre expression de desir, s'il en eût existé chez ma mère;--mais il n'y en avoit pas le plus léger vestige. Et je ne sais comment il arrive que moi, son fils, formé de son sang, je me trouve si enclin à la bagatelle, surtout vers les équinoxes de printemps et d'automne.--
Ma mère, madame, n'étoit telle en aucune saison de l'année, ni par nature, ni par éducation, ni par imitation.
Un sang doux et sage circuloit paisiblement dans ses veines, en tout temps, le jour et la nuit, dans les occasions même les plus critiques. Son imagination calme et paisible n'étoit point échauffée par ces pratiques ascétiques, par ces lectures mystiques, qui n'ayant aucun sens en elles-mêmes, forcent l'esprit à se replier dans la nature pour leur en trouver un. Et quant à mon père, il étoit si loin de chercher à enflammer ses idées là-dessus, que son plus grand soin étoit d'éloigner de sa tête toute image ou propos de ce genre.
Au reste, la nature avoit fait tous les frais de la sagesse de ma mère, et rendu superflues les précautions de mon père. Et mon père le savoit!--Et mon père n'en continuoit pas moins ses précautions!--Et moi, Tristram Shandy, me voilà assis en gillet brun et en pantoufles jaunes, sans perruque ni bonnet, ce douze août mil sept cent soixante six, accomplissant une de ses prédictions les plus tragi-comiques; savoir que je ne penserois ni n'agirois en rien comme les autres enfans des hommes.--