Part 7
»Je racontois mes souffrances à une jeune femme, dans une maison de paysan où notre charrette qui étoit la dernière de la ligne avoit fait halte, et où l'on m'avoit fait entrer.--La jeune femme avoit tiré un cordial de sa poche, en avoit versé quelques gouttes sur du sucre, et voyant que cela me ranimoit, elle m'en avoit donné deux ou trois fois.--Je lui racontois donc la violence de la douleur que je sentois; elle est si poignante, lui disois-je, que j'aimerois mieux ne jamais me relever de ce lit que je vois dans le coin de la chambre, et y mourir tranquillement, que de faire un pas de plus dans la maudite charrette.
«Elle essaya de me conduire à ce lit que je lui montrois; mais je m'évanouis dans ses bras.--Elle avoit un excellent cœur, comme monsieur pourra le voir, dit le caporal en essuyant ses yeux.»--
«Je croyois l'amour une chose joyeuse, dit mon oncle Tobie.»--
«N'en déplaise à monsieur, c'est quelquefois la chose la plus sérieuse du monde.
»A la persuasion de la jeune femme, la charrette et les autres blessés étoient partis sans moi; elle avoit assuré que j'expirerois en y rentrant. Tellement que lorsque je revins à moi, je me trouvai dans une cabane tranquille et paisible, où il n'y avoit plus que la jeune femme, le paysan et la femme du paysan. J'étois couché en travers sur le lit qui étoit dans le coin de la chambre; ma jambe blessée reposoit sur une chaise, et la jeune femme à côté de mon lit tenoit d'une main sous mon nez le coin de son mouchoir imbibé de vinaigre, et de l'autre m'en frottoit les tempes.
»Je la pris d'abord pour la fille du paysan; car ce n'étoit pas une auberge;--et je lui offris une petite bourse où il y avoit dix-huit florins.--C'étoit encore un gage, continua Trim, en essuyant ses yeux, que ce pauvre Tom en partant pour Lisbonne m'avoit envoyé par un soldat de recrue.
»Je n'avois jamais fait ces tristes détails à monsieur.» Trim essuya ses yeux une troisième fois.--
«La jeune femme appella le vieillard et sa femme, et leur montra l'argent, sans doute pour m'obtenir d'eux un lit et toutes les petites choses dont je pourrois avoir besoin, jusqu'à ce que je fusse en état d'être transporté à l'hôpital.--_Allons_, dit-elle ensuite en serrant la petite bourse, _je serai votre banquier; mais comme cette charge ne remplira pas tout mon temps, je serai aussi votre garde-malade._»
«A la manière dont elle me parla, et à son habillement que je commençai à regarder alors plus attentivement, je vis que la jeune femme ne pouvoit pas être la fille du paysan.
»Elle étoit vêtue de noir de la tête aux pieds, et ses cheveux étoient cachés sous une bande de batiste qui serroit son front. C'étoit une de ces religieuses dont monsieur sait qu'il y a un grand nombre en Flandre, et qui ne sont pas cloîtrées.»--
«D'après ta description, Trim, dit mon oncle Tobie, je juge que c'étoit une jeune _béguine_.--C'est une espèce de religieuse qui ne se trouve qu'en Flandre et à Amsterdam. Elles différent des religieuses ordinaires, en ce qu'elles peuvent quitter le cloître pour se marier. Leur _profession_ est de visiter et de soigner les malades; j'aimerois mieux, je l'avoue, que ce fût leur _inclination_.»--
«Celle-ci m'a souvent dit, répliqua Trim, qu'elle me rendoit tous ces soins pour l'amour de Jésus-Christ.--Je n'aimois pas cela.--J'aurois voulu que ce fût un peu pour l'amour de moi.--Je crois, Trim, dit mon oncle Tobie, que nous pourrions bien avoir tort tous les deux; nous le demanderons ce soir à M. Yorick, chez mon frère Shandy; n'oublie pas, Trim, de m'en faire souvenir.»--
«La jeune _béguine_, continua le caporal, m'avoit à peine dit qu'elle seroit ma garde-malade, qu'elle se mit en devoir d'en remplir les fonctions. Elle sortit, et au bout de quelques minutes qui me parurent bien longues, elle me rapporta des flanelles et des drogues pour mon genou, qu'elle bassina et fomenta pendant une couple d'heures; puis elle me prépara une écuelle de gruau pour mon souper; et quand je l'eus prise, elle me promit de revenir de grand matin, et me souhaita une bonne nuit.--
»En dépit de son souhait, ma nuit fut bien mauvaise.--La fièvre fut très-violente;--la figure de la _béguine_ ne cessa de me tourmenter.--A chaque instant j'aurois voulu partager le monde en deux, et lui en donner la moitié.--A chaque instant je m'écriois: Pourquoi n'ai-je qu'un havresac et dix-huit florins à partager avec elle!--Tant que la nuit dura, je vis la belle _béguine_ comme un ange bienfaisant, se tenir près de mon lit, en soulever les rideaux, et m'offrir des potions cordiales. Je ne fus tiré de mon songe que par la belle _béguine_ elle-même, qui revint auprès de moi à l'heure promise, et qui me rendit en réalité les mêmes services dont je venois de rêver.--En vérité elle me quittoit à peine; et je m'accoutumai tellement à recevoir la vie de ses mains, que je pâlissois et que mon cœur défailloit quand elle sortoit de la chambre.--Et cependant, continua le caporal, en faisant la réflexion du monde la plus étrange,...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
... _je n'étois pas amoureux_.--Car pendant les trois semaines qu'elle fut auprès de moi, nuit et jour occupée à panser mon genou, et à me rendre tous les soins les plus familiers; je puis bien dire à monsieur que je ne sentis pas une seule fois ce que j'entends par amour.»--
«Cela est très-singulier, Trim, dit mon oncle Tobie.»--
«Très-étonnant, dit la veuve Wadman.»--
«Rien n'est cependant plus vrai, dit le caporal.»--
CHAPITRE L.
_Trim s'enflamme._
«Il n'y a pourtant pas tant de quoi s'étonner, continua le caporal, voyant que mon oncle Tobie faisoit des réflexions mentales sur ce sujet.--L'amour, monsieur le sait mieux que moi, l'amour est comme la guerre. Un soldat ne peut-il pas échapper trois semaines de suite en montant la tranchée dans la nuit du samedi, et cependant être tué le dimanche matin?--C'est précisément ce qui m'arriva; avec la seule différence que ce fut le dimanche au soir;--l'amour me vint tout d'un coup; il tomba sur moi comme une bombe, sans me donner presque le temps de dire: Dieu me bénisse.»--
«Je ne croyois pas, Trim, dit mon oncle Tobie, que l'amour pût venir si brusquement.»--
«Mais, répliqua Trim, quand on y est déjà préparé!»--
«Je te prie, dit mon oncle Tobie, raconte-moi comment cela t'arriva.»--
«De tout mon cœur, dit le caporal faisant sa révérence.
CHAPITRE LI.
_Trim succombe._
»Jusques-là, continua le caporal, j'avois résisté à l'amour; ou plutôt je lui avois échappé; et j'aurois continué ainsi jusqu'au bout, si la providence n'en avoit décidé autrement.--Mais qui peut éviter sa destinée?»
»C'étoit un dimanche après midi, comme je le disois à monsieur.
»Le vieillard et sa femme étoient sortis.
»Il n'étoit resté personne dans la maison ni dans la cour;--pas un chien, pas un chat, pas un canard.
»Tout y étoit tranquille et calme comme à minuit.
»Je vis entrer la belle _béguine_.
»--Ma blessure commençoit à se guérir; l'inflammation avoit disparu, mais il lui avoit succédé une démangeaison, surtout au-dessus et au-dessous du genou, qui m'étoit insupportable, et qui m'empêchoit de fermer l'œil de toute la nuit.»
«_Laissez-moi voir l'endroit_, dit-elle, en s'agenouillant tout contre mon lit, et soulevant le drap pour visiter la plaie,--_cela ne demande_ dit la _béguine_ _qu'à être un peu gratté._--Aussitôt ayant ramené la couverture par-dessus, elle commença à gratter le dessous de mon genou avec le premier doigt de la main droite, qu'elle avoit passée sous la flanelle qui enveloppoit tout l'appareil.
»Au bout de cinq ou six minutes, je sentis légèrement le bout de son second doigt qui arrivoit, et qui peu-à-peu se plaça à côté de l'autre; elle, continuant toujours de gratter.--Il commença à me venir en pensée que je pourrois bien devenir amoureux. Je rougis en voyant l'extrême blancheur de sa main.--Je puis bien dire à monsieur que de ma vie je ne verrai une main aussi blanche.--
»Du moins à la même place, dit mon oncle Tobie.»
Quoique ce fût la chose du monde la plus sérieuse pour le caporal, il ne put s'empêcher de sourire.
«La jeune _béguine_, continua-t-il, voyant que de me gratter avec deux doigts me faisoit le plus grand bien, commença à me gratter avec trois; jusqu'à ce qu'enfin le quatrième doigt et puis le pouce, vinrent se placer à côté des autres; et alors elle me gratta avec toute sa main.--Je n'ose plus rien dire sur les mains depuis que monsieur m'a plaisanté; mais en vérité celle-là étoit plus douce que du satin.--
»Vante-la tant qu'il te plaira, Trim, dit mon oncle Tobie, je t'assure que je t'écoute avec le plus grand plaisir.» Le caporal remercia son maître; mais n'ayant rien de nouveau à dire sur la main de la _béguine_, il en vint à ses effets.
«La belle _béguine_, dit le caporal, continua de me gratter avec toute sa main au-dessous du genou.--Je craignis à la fin que son zèle ne vînt à la fatiguer.--_Bon Dieu!_ dit-elle, _j'en ferois mille fois plus pour l'amour de Jésus-Christ._--En disant cela elle glissa sa main par-dessous la flanelle jusqu'au dessus du genou, où j'avois senti aussi de la démangeaison: et là elle recommença à gratter.
»Je commençai alors à m'apercevoir tout de bon que je devenois amoureux.
»Comme elle continuoit à gratter, je sentis l'amour, qui, de dessous sa main, se répandoit dans toutes les parties de mon corps.
»Plus elle grattoit, plus ses grattemens étoient prolongés, et plus le feu s'allumoit dans mes veines;--jusqu'à ce qu'enfin deux ou trois grattemens ayant duré plus long-temps que les autres, mon amour se trouva à son comble. Je saisis sa main...»--
«Eh bien! Trim, dit mon oncle Tobie, tu la portas à tes lèvres, et tu fis ta déclaration?...»--
Il importe peu de savoir si les amours de Trim se terminèrent précisément de la manière que mon oncle Tobie avoit imaginée. Il suffit qu'on y trouve l'essence de tous les amours de roman qui aient jamais été écrits depuis le commencement du monde.--
CHAPITRE LII.
_La veuve Wadman change son plan d'attaque._
Aussitôt que le caporal eut fini l'histoire de ses amours, ou plutôt, dès que mon oncle Tobie l'eut finie pour lui, Mistriss Wadman sortit sans bruit de son arbre, rattacha sa coëffe, franchit la petite porte de communication, et s'avança lentement vers la guérite de mon oncle Tobie.--La disposition d'esprit dans laquelle Trim avoit dû mettre mon oncle Tobie, étoit une occasion trop favorable pour la laisser échapper.--L'attaque avoit été résolue d'après la circonstance; et mon oncle Tobie en avoit encore applani le chemin, en ordonnant au caporal d'emporter la pelle, la bêche, la pioche, les piquets, et tous les autres ustensiles de guerre, qui gisoient épars sur le terrein où avoit été Dunkerque.
Au signal de mon oncle Tobie, le caporal avoit marché; tout avoit disparu.--
Or, considérez, monsieur, quelle sottise c'est d'agir d'après un _plan_, soit en combattant, soit en écrivant, soit en faisant toute autre chose, et même des vers!--Car si jamais _plan_, indépendamment de toutes les circonstances, a mérité d'être placé, en lettres d'or, (au moins dans les archives des fous) ce fut certainement le _plan_ d'attaque de la veuve Wadman contre mon oncle Tobie dans sa guérite, et par le moyen de ses _plans_.--Mais le _plan_ qui étoit attaché étant celui de Dunkerque, et Dunkerque ne présentant plus à l'esprit que des idées de repos et de paix, il en seroit résulté un effet tout différent de celui que Mistriss Wadman vouloit produire.--D'ailleurs, le moyen qu'elle continua sur le même pied qu'auparavant, les petites manœuvres de ses doigts et de sa main dans son attaque de la guérite, avoient tellement été surpassées par celles des doigts et de la main de la belle _béguine_ dans l'histoire de Trim, que, quoique les siennes lui eussent toujours réussi jusques-là, elles étoient devenues aussi insipides que manœuvres puissent être.--
Oh! rapportez-vous-en aux femmes sur ce point.--Mistriss Wadman étoit à peine sortie de son arbre, que son génie se jouoit déjà du nouveau tour qu'avoient pris les circonstances.--Elle changea son plan d'attaque en un moment.
CHAPITRE LIII.
_Prends garde, Oncle Tobie!_
»Je suis comme une folle, capitaine Shandy, dit Mistriss Wadman, en portant son mouchoir à son œil gauche, au moment qu'elle s'approchoit de la guérite;--une paille, un moucheron, je ne sais quoi m'est entré dans l'œil.--Regardez, je vous prie; n'est-ce pas dans le blanc?»
En disant cela, Mistriss Wadman s'étoit glissée tout contre mon oncle Tobie, et s'étoit assise à côté de lui sur le coin du banc, pour lui donner la facilité de regarder dans son œil sans se lever.--«Mais regardez donc, dit elle.»
Honnête Tobie! tu regardois dans son œil dans toute la simplicité de ton cœur, et avec l'innocence d'un enfant qui regarde dans une lanterne magique. Ce seroit un péché de te causer le moindre mal.--
Beaucoup de gens regardent dans l'œil d'une femme sans se faire prier; je n'ai rien à leur dire.--
--Mais mon oncle Tobie, madame, étoit plus réservé. Il auroit été à côté de vous, sur votre sopha, dans votre boudoir, depuis le mois de juin jusqu'au mois de janvier, ce qui comprend les mois les plus chauds et les plus froids de l'année,--qu'il n'auroit pas été, au bout de ce temps, en état de dire si vous aviez les yeux noirs ou les yeux bleus.
La grande difficulté étoit donc d'engager mon oncle Tobie à y regarder.--
Elle fut surmontée.--
Et je vois là mon bon oncle Tobie, sa pipe à la main, dont les cendres s'échappent, regardant, et regardant; puis se frottant les yeux, et regardant encore avec deux fois plus d'attention et de bonhomie, que Galilée n'en a jamais mis à regarder les taches du soleil.--
Le tout en vain.--Par toutes les puissances qui animent nos organes, l'œil gauche de Mistriss Wadman brille en ce moment autant que son œil droit. Il n'y a ni paille, ni moucheron, ni poussière, ni fétu d'aucune espèce;--il n'y a rien, mon cher oncle, il n'y a rien qu'un feu délicieux qui s'y glisse furtivement, et qui de là se répand dans toutes les parties de ton existence.
Prends garde, oncle Tobie! fuis le danger;--éloigne-toi:--si tu regardes un moment de plus dans l'œil de cette charmante veuve, tu es perdu!
CHAPITRE LIV.
_Il n'y voit rien._
Un œil a cela de commun avec un canon, que ce n'est pas tant l'œil et le canon en eux-mêmes, que le jeu de l'œil et le jeu du canon, qui les met l'un et l'autre en état de produire de si grands effets.--Je ne trouve pas la comparaison si mauvaise; d'autres gens de meilleur goût ne seront peut-être pas de mon avis: cependant, comme je l'ai faite et placée à la tête du présent chapitre, autant pour l'usage que pour l'ornement, elle y restera; et tout ce que je désire en retour, c'est que vous vouliez bien vous la rappeler toutes les fois que je parlerai des yeux de la veuve Wadman.--
«Je vous proteste, madame, dit mon oncle Tobie, que je n'aperçois rien dans votre œil.»
«Ce n'est donc pas dans le blanc, dit Mistriss Wadman?» Mon oncle Tobie regarda dans la prunelle de toute sa puissance.
Or, de tous les yeux qui jamais aient été créés--depuis les vôtres, madame, jusqu'à ceux de Vénus, qui étoient certainement aussi fripons qu'il y en ait jamais eu,--il n'y eut jamais d'œil aussi propre à ravir le repos de mon oncle Tobie, que l'œil dans lequel il regardoit.--Ne croyez pas, madame, que ce fût un œil coquet, ni éveillé, ni libertin;--il n'étoit ni étincelant, ni pétulant, ni impérieux;--ce n'étoit pas un de ces yeux qui annoncent de grandes prétentions, ou une grande exigence:--un tel œil n'auroit pas eu d'empire sur une ame de la trempe de celle de mon oncle Tobie, formée de tout ce que la nature a de plus doux.--L'œil de Mistriss Wadman étoit rempli de doux propos et de douces réponses, parlant, non comme une trompette bruyante, qui étonne l'oreille sans lui plaire, mais parlant au cœur;--ou plutôt, formant je ne sais quels doux sons, semblables aux derniers accens d'un prédestiné;--un œil qui sembloit dire: _Comment pouvez-vous, capitaine Shandy, vivre ainsi sans consolation? sans un sein sur lequel vous puissiez reposer votre tête, et dans lequel vous puissiez déposer vos chagrins?_
C'étoit un œil...
Mais l'amour me gagnera moi-même, si j'en dis encore un mot.
C'étoit l'œil qu'il falloit à mon oncle Tobie.
CHAPITRE LV.
_Un clou ne chasse pas l'autre._
Rien ne fait voir les caractères de mon père et de mon oncle Tobie sous un point-de-vue plus plaisant, que leur différente manière d'agir dans les mêmes accidens. J'appelle l'amour accident et non pas malheur, dans l'opinion où l'on sait que je suis qu'il rend toujours le cœur d'un homme meilleur.--Grand Dieu! comment devoit être le cœur de mon oncle Tobie quand il étoit amoureux,--étant déjà si parfaitement bon quand il ne l'étoit pas?
Mon père, comme il paroît par quelques-uns des papiers qu'il a laissés, étoit très-sujet à cette passion avant son mariage. Mais c'étoit toujours avec une sorte d'impatience originale, et même un peu acide; et quand l'_accident_ lui arrivoit, au lieu de s'y soumettre en bon chrétien, il enrageoit, se démenoit, tapoit des pieds, faisoit le diable à quatre; et écrivoit contre l'objet de sa passion la diatribe la plus amère dont il pût s'aviser.
J'en ai retrouvé une en vers, qui s'adresse à je ne sais quel œil qui avoit troublé son repos pendant deux ou trois nuits. Dans le premier transport de son ressentiment, voici comme il commence:
Maudit œil que l'enfer confonde! Œil né pour le malheur du monde! Qui mets les gens en pire état, Que payen, turc ou renégat!...
En un mot, tout le temps que duroit le paroxisme, mon père n'avoit à la bouche qu'injures, qu'imprécations, et presque des malédictions.--Seulement il étoit trop impétueux pour suivre la méthode d'Ernulphe, pour suivre même sa réserve. Mon père qui étoit de l'esprit le plus intolérant, ne se contentoit pas de maudire sans exception tout ce qui sous le ciel pouvoit entretenir ou exciter son amour; jamais il n'achevoit sa litanie de malédictions sans se maudire lui-même à son tour, comme un des fous et des imbécilles les plus fieffés, disoit-il, qui eût jamais été lâché dans le monde.
Mon oncle Tobie au contraire prit le tout comme un agneau; il s'assit tranquillement, et laissa le poison travailler dans ses veines sans résistance.--Dans les douleurs les plus aiguës de sa blessure (comme au temps de celle qu'il avoit reçue à l'aîne) il ne lui échappa pas une expression chagrine ou de mécontentement; il ne s'en prit ni au ciel ni à la terre; il ne pensa ni ne parla mal de qui que ce soit. Pensif et solitaire, il s'assit, sa pipe à la bouche, les yeux fixés sur sa jambe boiteuse, poussant de temps à autre quelque soupir sentimental,--qui, mêlé avec les bouffées de tabac, ne pouvoit incommoder personne.
Je le répète, il prit le tout comme un agneau.--
A la vérité, il commit d'abord une méprise.--Le matin de cette même journée, il avoit monté à cheval avec mon père, pour tâcher de sauver un petit bois charmant, que le doyen et le chapitre de Shandy faisoient abattre pour en donner le profit aux _pauvres_ (d'esprit, certainement, car l'argent en fut partagé entre le doyen et les chanoines.)--Le dit bois se trouvoit en vue de la maison de mon oncle Tobie, et lui étoit du plus grand secours pour sa description de la bataille de Wynendale;--aussi avoit-il couru avec empressement pour le sauver.
Il avoit été au grand trot,--sur un cheval dur,--avec une selle incommode.--Bref, il étoit arrivé que la partie séreuse du sang avoit pénétré entre cuir et chair, et avoit causé un apostème aux pays bas de mon oncle Tobie.--Lorsque ce clou (car c'en étoit un) commença à pousser, mon oncle Tobie qui avoit peu d'expérience en amour, se persuada que c'étoit là un des symptômes et une des parties constituantes de sa passion;--mais l'apostème venant à crever, et l'amour restant le même, mon oncle Tobie comprit bien que sa blessure n'étoit pas blessure superficielle, et qu'elle avoit pénétré jusqu'à son cœur.
CHAPITRE LVI.
_Confidence._
Le monde rougiroit d'avoir un penchant vertueux.--Mon oncle Tobie connoissoit peu le monde; et quand il s'aperçut qu'il étoit amoureux, il n'imagina pas devoir en faire plus de mystère que si la veuve Wadman l'avoit blessé par mégarde avec son couteau. Mais quand il auroit cru devoir taire ce secret à tout autre, accoutumé à regarder Trim comme un humble ami, et trouvant chaque jour de nouvelles raisons pour le traiter ainsi, cela n'auroit rien changé à la manière dont il lui confia l'affaire.
«Je suis amoureux, caporal, dit mon oncle Tobie.»
CHAPITRE LVII.
_Plan de campagne._
«Amoureux, s'écria le caporal!--monsieur se portoit si bien il y a deux jours, quand je lui racontois l'histoire du roi de Bohême! L'histoire du roi de Bohême, dit mon oncle Tobie!... (Il rêva quelque temps)... Qu'est devenue son histoire?»--
«Nous l'avons perdue je ne sais comment, dit le caporal.--Mais alors monsieur n'étoit non plus amoureux que moi.--Cela me vint, dit mon oncle Tobie, lorsque tu me quittas avec la brouette et les outils. Je restai seul avec Mistriss Wadman. Le trait qu'elle m'a laissé est encore là, ajouta-t-il en montrant sa poitrine.--
»Eh! bien, dit le caporal, il n'y a qu'à marcher.--Monsieur sait bien qu'elle n'est non plus en état de soutenir un siége que de voler.»--
Mais comme nous sommes voisins, dit mon oncle Tobie, ne seroit-il pas mieux que je l'informasse civilement...»--
Si j'osois, dit le caporal, être d'un avis différent de monsieur!»
«Parle librement, dit avec bonté mon oncle Tobie.»
«Eh! bien, dit le caporal! sauf le respect de monsieur, je tomberois brusquement sur elle comme un tonnerre, pour répondre à ses petites attaques traîtresses; et ensuite je lui parlerois civilement.--Car si elle s'aperçoit la première que monsieur est amoureux d'elle...--Dieu soit à son aide, dit mon oncle Tobie! en ce moment, Trim, elle ne s'en doute non plus que l'enfant qui n'est pas encore né.»--
O mon bon oncle!--
Il y avoit déjà vingt-quatre heures que la veuve Wadman avoit tout dit à Brigitte, sans omettre une seule circonstance; et en ce moment elles tenoient ensemble un petit conciliabule, touchant certains doutes, certains scrupules, relatifs à l'issue de l'affaire, et que le diable qui ne dort jamais avoit fait naître dans l'esprit de la veuve, avant même qu'elle n'eût achevé son _Te Deum_.--
«Si je l'épouse, disoit la veuve Wadman, j'ai bien peur, Brigitte, que le pauvre capitaine ne jouisse pas d'une bonne santé.--Il a reçu une si terrible blessure à l'aîne!»--
«Bon, madame, répliqua Brigitte! elle n'est pas si considérable que vous pensez. D'ailleurs, ajouta-t-elle, je la crois bien guérie.»--
«Je voudrois en être sûre, dit la veuve Wadman;--mais uniquement par rapport à lui.»
«Si madame le désire, dit Brigitte, j'en saurai tout le détail avant qu'il soit huit jours.--Car tandis que le capitaine lui rendra des soins, il est certain que monsieur Trim me fera sa cour; et c'est mon affaire, ajouta-t-elle, de le traiter de sorte qu'il ne me cache rien de tout ce que nous avons intérêt de savoir.»
Elles prirent donc ainsi leurs mesures; et mon oncle Tobie et le caporal prenoient les leurs de leur côté.--
«Maintenant, dit le caporal, en posant sa main gauche sur sa hanche, et animant son geste de la main droite, avec un air qui garantissoit presque le succès,--si monsieur veut me laisser faire, et me confier la conduite de l'attaque...»--
«De tout mon cœur, Trim, dit mon oncle Tobie. Et comme je prévois que dans toute cette guerre tu me serviras d'aide-de-camp, voici déjà une _couronne_ pour t'aider à arroser ton brevet.»--
«Eh! bien, dit le caporal, faisant d'abord une révérence pour son brevet, il faut prendre dans le grand coffre les habits galonnés de monsieur;--il faut raccommoder les manches de celui qui est bleu et or.--Je retaperai à monsieur sa perruque _à la Ramillies_, et j'aurai un tailleur pour retourner ses culottes d'écarlate.»--