Part 4
Je connoissois le tombeau des amans, comme si j'eusse demeuré vingt ans à Lyon.--Je savois qu'il falloit tourner à main droite en sortant de la porte qui conduit au faubourg de Vèse.--J'envoyai François au bateau, afin de pouvoir rendre l'hommage que j'avois si long-temps différé sans témoin de ma foiblesse.--J'étois transporté de joie pendant tout le chemin. Quand j'aperçus la porte qui me déroboit la vue du tombeau, je sentis mon cœur embrâsé.
«Tendres et fidèles esprits, m'écriai-je, en parlant à Paulin et à Pauline,--long-temps,--trop long-temps j'ai tardé à verser cette larme sur votre tombeau.--Je viens... je viens...»
Quand je fus venu, je ne trouvai point de tombeau sur lequel je pusse verser de larmes.
Que n'aurois-je pas donné pour que mon oncle Tobie eût pu me prêter en ce moment son lilaburello?
CHAPITRE XXVII.
_Je suis sur le pont d'Avignon._
Du tombeau des amans,--ou plutôt du lieu où il devoit être, et où je n'en trouvai pas vestige, je volai pour rejoindre le bateau, où j'eus à peine le temps d'arriver.--Nous partîmes; et dès que nous eûmes parcouru une centaine de toises, le Rhône et la Saône se réunirent, et nous firent voguer le plus agréablement du monde.
Mais mon voyage sur le Rhône a été décrit d'avance.
Me voici à Avignon;--et comme cette ville n'offre rien d'intéressant qu'une vieille maison où a demeuré le duc d'Ormond, et ne me donne lieu qu'à une seule remarque qui sera faite en peu de mots,--dans trois minutes vous allez me voir traverser le pont d'Avignon, affourché sur une mule,--François me suivant à cheval avec mon porte-manteau en croupe,--et devant nous, entamant fiérement le chemin, un homme en guêtres, avec une longue carabine sur l'épaule et une grande rapière sous le bras. C'est celui qui nous a loué nos montures, et qui sans doute est bien aise de s'assurer de nous et d'elles.
A dire vrai, si vous eussiez vu mes culottes quand j'entrai dans Avignon; si vous les eussiez vues, surtout quand je voulus enjamber ma mule, vous n'auriez pas trouvé la précaution de l'homme si déplacée, et vous n'auriez pu intérieurement lui en savoir mauvais gré. Quant à moi, je trouvai son procédé tout naturel; et voyant bien que l'état délabré de mes culottes pouvoit l'avoir porté à s'armer ainsi de toutes pièces, je me promis de lui en faire cadeau quand nous serions au terme de notre voyage.
Mais avant d'aller plus loin, souffrez que je me débarrasse de la remarque que je vous ai promise sur Avignon, et que voici:--Quoi! parce que le vent aura fait voler le chapeau de dessus la tête d'un homme en entrant à Avignon, cet homme se croira fondé à dire et à soutenir, qu'Avignon est la ville de France la plus exposée au vent; rien n'est plus absurde, et pour moi, je ne tins aucun compte de cet accident, jusqu'à ce que mon hôte, que je consultai là-dessus, m'eût assuré qu'en effet Avignon étoit extrêmement sujet aux coups de vent, et que cela même avoit passé en proverbe.--J'en fais la remarque, surtout afin que les savans puissent m'expliquer la cause de ce phénomène; quant à la conséquence, je la vis d'abord.--Ils sont tous à Avignon, comtes, ducs et marquis; le menu peuple est baron.--On ne sauroit s'en faire entendre, pour peu qu'il y ait de vent.
«Oh! l'ami, fais-moi le plaisir de tenir ma mule pour un moment.--Il faut que j'ôte une de mes bottes qui me blesse le pied.» L'homme se tenoit les bras croisés à la porte de l'auberge; et moi, persuadé qu'il avoit quelque emploi dans la maison ou dans l'écurie, je lui mis la bride de ma mule dans la main. Je raccommodai ma botte, et quand j'eus fini, je me retournai pour reprendre ma mule, et remercier monsieur le marquis.--
Monsieur le marquis étoit déjà rentré.
CHAPITRE XXVIII.
_Plaines sans fin._
J'avois alors tout le midi de la France, des rives du Rhône aux bords de la Garonne, à traverser tout à mon aise sur ma mule. Je dis, _tout à mon aise_, car j'avois laissé la mort bien loin derrière moi, et Dieu, et Dieu tout seul, sait à quelle distance.
«J'ai poursuivi plus d'un homme en France, dit-elle, mais jamais un train si enragé.» Cependant elle me poursuivoit toujours, toujours je la fuyois; mais je la fuyois gaîment: elle me poursuivoit encore, mais comme celui qui poursuit sa proie sans espérance de l'atteindre. Elle s'amusoit en chemin, et chaque pas qu'elle perdoit la rendoit plus traitable. «Eh! pourquoi, m'écriai-je, me presserois-je si fort?»
Ainsi, malgré ce que m'avoit dit le commis de la poste, je changeai encore une fois mon allure; et après une course aussi rapide, aussi précipitée que celle que je venois de faire, je pensai avec délices au plaisir que j'allois avoir de traverser les riches plaines du Languedoc, aussi lentement que ma mule voudrait laisser tomber son pied.--
Rien n'est plus agréable pour un voyageur, ni plus fâcheux pour un homme qui écrit son voyage, qu'une plaine vaste et riche, surtout si elle ne présente ni pont ni grande rivière, et si elle n'offre à l'œil que le tableau d'une abondance monotone.--Après nous avoir dit que le pays est superbe, charmant,--que le sol est fertile, et que la nature y étale tous ses trésors,--il lui reste éternellement sur les bras une grande plaine inutile, et dont il ne sait que faire. Il arrivera enfin à quelque ville.--Foible ressource! Au sortir de la ville, il retrouvera une plaine, et puis encore une autre.--
Quel supplice!--voyons si je viendrai à bout de m'y faire soustraire.--
CHAPITRE XXIX.
_Nannette._
Je n'avois pas encore fait trois lieues et demie, que l'homme au fusil commença à regarder à son amorce.--
J'avois déjà fait trois pauses différentes, dont chacune m'avoit fait perdre un demi-mille au moins. La première avec un marchand de tambours; la seconde avec deux Franciscains; la troisième avec une vendeuse de figues de Provence.
Je voulois acheter son panier; le marché fut conclu à quatre sols, et l'affaire alloit être consommée sur-le-champ; mais il survint un cas de conscience.--Quand j'eus payé les figues, il se trouva dans le fond du panier deux douzaines d'œufs recouverts avec des feuilles de vignes. Je n'avois pas eu l'intention d'acheter des œufs, ainsi je n'y avois aucun droit. J'aurois pu réclamer la place qu'ils occupoient; mais à quoi bon cette chicanne? j'avois bien assez de figues pour mon argent.
La difficulté étoit que je voulois avoir le panier, et que la marchande vouloit le garder.--Sans le panier elle ne savoit que faire de ses œufs,--sans le panier, je n'avois que faire de mes figues;--d'autant que celles-ci étoient déjà trop mûres, et que la plupart étoient crevées par le côté. Il s'éleva là-dessus une petite contestation, et après différens biais proposés, voici le parti dont nous convînmes.--
Ah! je devine...--Vous devinez, monsieur. Oh! je vous défie, tout habile que vous êtes,--je défierois le diable lui-même, (à moins qu'il ne se soit mêlé de cette affaire, ce que je croirois assez,) de former une seule conjecture approchante de la vérité, sur l'espèce de traité que nous conclûmes pour nos œufs et nos figues.--Vous le saurez un jour, mais non pas de sitôt. Il faut que je revienne bien vîte aux amours de mon oncle Tobie. Vous le saurez si vous venez jamais à lire la relation des aventures qui me sont arrivées en traversant cette plaine,--aventures que pour cette raison j'intitule:
_Histoires de la plaine._
On peut croire que je ne m'y suis pas trouvé moins embarrassé que tous les autres écrivains; et que ma plume a eu une aussi rude besogne que la leur.--Cependant les impressions qui me restent de ce voyage, et qui en ce moment se présentent toutes à mon souvenir, me disent que c'est l'époque de ma vie où j'ai été le plus occupé, et le plus utilement occupé.--En effet, comme mes conventions avec l'homme au fusil ne fixoient point le temps où je lui rendrois sa mule, j'avois conservé une liberté entière; et Dieu sait comme j'en profitois! M'arrêtant et causant avec tous ceux qui n'alloient pas au grand trot, joignant ceux qui cheminoient devant moi, attendant ceux qui venoient derrière,--hêlant ceux qui traversoient mon chemin,--arrêtant toute espèce de mendians, pélerins, moines, ou chanteurs de rue,--ne passant pas auprès d'une femme juchée sur un mûrier sans lui faire un compliment sur sa jambe, et sans lui offrir une prise de tabac pour entrer en conversation;--bref, en saisissant ainsi les occasions de toute espèce que le hazard m'offrit dans ce voyage, je vins à bout de peupler ma plaine, et d'y vivre comme au milieu d'une ville.--J'y eus toujours une société aussi nombreuse que variée; et comme ma mule aimoit la société autant que moi, et qu'elle avoit toujours de son côté quelque chose à dire à chaque bête qu'elle rencontroit,--je suis assuré que nous aurions passé un mois entier dans Palmall, ou dans Jame's Street, sans y trouver autant d'aventures, et sans voir d'aussi près la nature humaine.--
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O que j'aime cette franchise aimable, cette vivacité folâtre, qui fait tomber à-la-fois tous les plis du vêtement d'une Languedocienne!--Sous ce vêtement je crois trouver, je crois reconnoître cette innocence, cette simplicité de l'âge d'or, de cet âge tant célébré par nos poëtes.--Je m'abuse peut-être; mais il est doux de s'abuser ainsi.--
--J'étois entre Nismes et Lunel.--C'est-là que croît le meilleur muscat de France; lequel, par parenthèse, appartient aux honnêtes chanoines de Montpellier. Ils vous le donnent de si bonne grace!--Malheur à celui qui en auroit bû à leur table, et qui pourroit leur en envier une seule goutte!--
Le soleil étoit couché.--Tous les ouvrages étoient finis;--les Nymphes avoient rattaché leurs cheveux;--et les bergers se disposoient pour la danse.--Ma mule fit une pointe.--«Qu'as tu, lui dis-je? ce n'est qu'un fifre et un tambourin.--Je n'oserois passer, dit-elle.--Ne vois-tu pas, lui dis-je, en lui donnant un coup d'éperon, qu'ils courent à la cloche du plaisir.--Par Saint-Ignace, dit ma mule, en prenant la même résolution que celle de l'abbesse des Andouillettes;--par Saint-Ignace de Loyola, et tous ses suppots, je n'irai pas plus loin.--A la bonne heure, dis-je, mademoiselle.--Je ne veux de ma vie avoir rien à démêler avec vous et les vôtres.» En même-temps je sautai à terre, et jetant une botte dans un fossé, une botte dans un autre, «attendez-moi là, lui dis-je, car je prétends prendre ma part de la danse.»
Une jeune paysanne, brûlée du soleil, se leva et vint à moi comme je m'avançois vers le groupe.--Ses cheveux châtains foncés, tirant un peu sur le noir, étoient renoués sur sa tête en une seule tresse.
«Il nous faut un cavalier, me dit-elle, en me prenant les deux mains, comme si je les lui eusse offertes.--Et un cavalier vous aurez, lui dis-je, en prenant les siennes à mon tour.»--
Si tu avois, Nannette, été attifée comme une duchesse!
Mais ce maudit trou à ton jupon! Nannette ne s'en soucioit guère.
«--Sans vous, dit-elle, nous n'aurions pu danser.» En quittant une de mes mains, avec cette politesse que donne la nature, elle me conduisit avec l'autre.
Un jeune homme boiteux, qu'Apollon avoit gratifié d'une flûte, et qui s'étoit appris à jouer du tambourin, préludoit doucement en s'asseyant sur la butte.
«Rattachez-moi bien vîte cette tresse, me dit Nannette, en me mettant un cordon dans la main.» Elle me fit oublier que j'étois étranger.--Toute la tresse se défit; il y avoit sept ans que nous nous connoissions.--
Le jeune homme commença enfin avec le tambourin;--la flûte suivit:--nous nous mîmes en danse.--Maudit soit ce trou à ton jupon!
--La sœur du jeune homme, avec la voix qu'elle avoit reçue du ciel, chantoit alternativement avec son frère.--C'étoit une ronde gasconne, dont le refrain étoit:
_Vive la joie, Et nargue du chagrin._
Les bergères chantoient à l'unisson, et les bergers les accompagnoient une octave plus bas.
--J'aurois donné un écu pour le voir recousu!--Nannette n'auroit pas donné deux sous.--Vive la joie étoit sur ses lèvres; vive la joie étoit dans ses yeux.--Une étincelle rapide d'amitié franchit l'espace qui nous séparoit; elle me regardoit d'un air charmant.--
--Dieu tout-puissant, que ne puis-je vivre et finir mes jours ainsi!--«Juste dispensateur de nos plaisirs et de nos peines, m'écriai-je,--qui empêcheroit un homme de se fixer ici au sein du contentement? d'y danser, d'y chanter, de t'y rendre ses hommages,--et d'aller au ciel avec cette charmante brune?»
La petite capricieuse se mit alors à danser en penchant sa tête de côté, et n'en fut que plus séduisante.--«Il est temps d'aller danser ailleurs, dis-je.» Ainsi, changeant seulement de partenaires et de tons, je dansai de Lunel à Montpellier, de-là à Pézénas et Beziers; je dansai tout au travers de Narbonne, de Carcassonne et de Castelnaudary;--jusqu'à ce qu'enfin je dansai tout seul dans le pavillon de Perdrillo, où tirant un papier rayé afin de pouvoir aller droit, sans digression ni parenthèse dans les amours de mon oncle Tobie.
Je commençai ainsi:
CHAPITRE XXX.
_La Chose impossible._
Oui, je voulois aller droit;--mais le pourrai-je?--Dans ces plaines riantes, et sous ce soleil qui invite au plaisir, où dans ce moment on n'entend que des flûtes, musettes et chansons, où le peuple court à la vendange en dansant, où à chaque pas que l'on fait le jugement est surpris par l'imagination.--Dans ces plaines, dis-je, je défie, malgré tout ce qui a été dit sur les lignes droites en divers endroits de ce livre,--je défie le meilleur planteur de choux, soit qu'il plante en avant ou en arrière; (ce qui revient à-peu-près au même, à moins qu'il n'ait une préférence secrète pour une des deux méthodes)--je lui défie de planter ses choux froidement, posément et régulièrement, un par un, en droite ligne, et à distances égales,--sans aller de guingois et perdre à chaque pas son alignement... surtout si ces maudits trous de jupes ne sont pas recousus.--En Frize-Lande, en Finlande, en Islande, et dans quelques autres pays que je sais bien, la chose seroit peut-être plus facile.--
--Mais dans ce beau climat, où tout parle aux sens et à l'imagination,--où l'on est sans cesse maîtrisé par ses idées,--dans ce pays, mon cher Eugène,--dans ce fertile pays de romans et de chevalerie, où je me trouve en ce moment, ouvrant mon écritoire pour écrire les amours de mon oncle Tobie, tandis que de ma fenêtre je vois dans la plaine les tours et détours que parcourt Julie pour retrouver son cher Diégo,--si tu ne viens pas à mon secours, si tu n'es pas mon guide.--
Quelle espèce d'ouvrage sortira-t-il de mes mains?--
Essayons cependant.
CHAPITRE XXXI.
_Ma méthode en écrivant._
Il en est de l'amour comme du cocuage...
--Mais quoi!--je vais commencer un nouveau livre, tandis que j'ai depuis si long-temps une chose à communiquer au lecteur! une chose, qui, si elle ne lui est pas communiquée en ce moment, ne le sera peut-être de ma vie, au lieu que ma comparaison de l'amour lui sera expliquée à quelque heure du jour.--Il faut que je me débarrasse de cette chose, après quoi je commencerai tout de bon.
Or, voici cette chose.
C'est que de toutes les manières de commencer un livre, qui sont maintenant pratiquées dans tout le monde connu, je suis persuadé que la mienne est la meilleure;--je suis sûr du moins qu'elle est la plus religieuse;--car j'écris d'abord la première phrase, et je m'abandonne à la Providence pour la seconde.
C'est ce qui devroit guérir pour jamais tout critique du soin et de la folie d'ouvrir sa porte, et d'appeller à son aide ses voisins, ses amis, ses parens, et le diable et son train, pour examiner avec lui comment une de mes phrases en suit une autre, et comment le tout se lie ensemble.--
Je voudrois que vous me vissiez cramponné sur le bras de mon fauteuil, et à moitié soulevé,--les yeux au plancher,--l'air confiant,--attrapant une pensée, souvent lorsqu'elle n'est encore qu'à moitié chemin pour venir à moi.--
Je crois, en conscience, que j'en ai intercepté plus d'une, que le ciel destinoit à quelque autre.
CHAPITRE XXXII.
_Moins que rien._
J'allois encore faire une digression sur Pope, sur les critiques, sur les tartuffes.--J'allois faire valoir ma modération, ma bonhomie.--J'allois retarder encore l'histoire des amours de mon oncle Tobie.--Mais par le vieux masque de velours noir de ma tante Dinach,--ce n'est pas là le cas.
--Je reviens à ma comparaison.
CHAPITRE XXXIII.
_Mon oncle Tobie reparoît._
Il en est de l'amour comme du cocuage.--La partie souffrante est au plutôt la troisième, et presque toujours la dernière personne instruite de la maison.--Cela vient, comme tout le monde sait, de ce que nous avons une demi-douzaine de mots pour une seule chose, et de ce que nos impressions varient suivant le lieu où elles prennent naissance.--Ce qui est de l'amour dans telle partie du corps humain, devient presque de la haine dans telle autre,--du sentiment, quelques pieds plus haut,--et du galimathias.--Non, madame, non pas là, s'il vous plaît,--c'est dans la tête que je veux dire.--Tant que les choses, dis-je, iront ainsi, quel fil aurons-nous pour nous conduire dans ce labyrinthe?
De tous les êtres créés et incréés qui ont jamais fait des soliloques sur ce sujet mystique, mon oncle Tobie étoit certainement le moins propre à démêler la véritable sensation à travers tant de sensations différentes.--Aussi s'en seroit-il remis à la Providence et au temps, pour débrouiller un tel chaos, ainsi que nous faisons pour les événemens dont nous craignons l'issue,--si l'avis donné par Brigitte à Susanne, et les manifestes répandus par celle-ci dans le public, n'avoient à la fin forcé mon oncle Tobie à prendre la chose en considération.
CHAPITRE XXXIV.
_Sur les buveurs d'eau._
Les phisiologistes anciens et modernes nous ont bien et dûment expliqué d'où vient que les _tisserands_, les _jardiniers_, les _gladiateurs_, et ceux dont une jambe s'est desséchée à la suite de quelque mal au pied,--d'où vient, dis-je, que tous ces gens-là ont toujours quelque nymphe dont le tendre cœur brûle en secret pour eux.--
Et bien! un _buveur d'eau_, (pourvu qu'il le soit de profession, sans fraude ni supercherie) est précisément dans la même catégorie. Non qu'au premier coup-d'œil on y aperçoive aucune conséquence, aucune logique.--En effet, dire qu'un ruisseau d'eau froide, tombant goutte à goutte dans mon estomac, allumera une torche en l'honneur de ma Jenny.
Cette proposition ne frappe personne; au contraire, elle semble diamétralement opposée au cours ordinaire des effets et des causes.--
Mais c'est ce qui montre la foiblesse et l'insuffisance de la raison humaine.--
«Et vous ne laissez pas, monsieur, de jouir d'une parfaite santé?»--
«La plus parfaite, madame, que l'amitié même puisse me désirer.»--
«Quoi, monsieur! ne buvant rien, absolument rien que de l'eau!»--
--Impétueux fluide! au moment que tu presses contre les écluses du cerveau, vois comme elles cèdent à ta puissance!--
La _curiosité_ paroît à la nage, faisant signe à ses compagnes de la suivre! elles plongent au milieu du courant.--
_L'imagination_ s'assied en rêvant sur la rive.--Elle suit le torrent des yeux, et change les brins de paille et de jonc en mâts de misaine et de beau-pré.--A peine la métamorphose est-elle faite, que le _desir_, tenant d'une main sa robe retroussée jusqu'au genou, survient, les voit et s'en empare.--
O vous, buveurs d'eau! est-ce donc par le secours de cette source enchanteresse que vous avez tant de fois tourné et retourné le monde à votre gré?--Foulant aux pieds l'impuissant, écrasant son visage,--et changeant même quelquefois la forme et l'aspect de la nature!--
«Si j'étois Eugène, disoit Yorick, je voudrois boire plus d'eau.--Et moi aussi, dit Eugène, si j'étois Yorick.»--
C'est ce qui prouve que tous deux avoient lu leur Longin.
--Quant à moi, je suis résolu à ne lire de ma vie d'autre livre que le mien.
CHAPITRE XXXV.
_Je m'embrouille._
Je voudrois que mon oncle Tobie eût été _buveur d'eau_, on auroit compris pourquoi, du premier moment que la veuve Wadman le vit, elle sentit quelque chose en sa faveur.--
Quelque chose peut-être au-dessus de l'amitié, au-dessous de l'amour, pourtant,--quelque chose,--n'importe quoi,--n'importe où,--je ne donnerois pas un seul crin de la queue de ma mule, (qui franchement n'en a guère à perdre) pour être mis dans le secret.--
Mais mon oncle Tobie n'étoit rien moins que _buveur d'eau_. Il ne la buvoit ni pure, ni mélée, ni d'aucune manière, ni en aucun lieu,--excepté peut-être dans quelque poste avancé où l'on ne pouvoit avoir de meilleur liqueur. Peut-être aussi dans le temps de sa blessure, lorsque le chirurgien ne cessant de lui dire qu'il falloit détendre ses fibres, et que la réunion de la plaie s'en feroit plus vîte;--mon oncle Tobie consentoit à en boire pour l'amour de la paix.
--Tout le monde sait que dans la nature il n'y a point d'effet sans cause.--Et l'on sait également que mon oncle Tobie n'étoit ni _tisserand_, ni _jardinier_, ni _gladiateur_, à moins que vous prétendiez que _capitaine_ soit l'équivalent de _gladiateur_; mais il étoit simplement capitaine d'infanterie. D'ailleurs, ceci est une explication forcée.--Nous n'avons donc rien à supposer que cette malheureuse jambe. Mais dans la présente hypothèse, elle ne nous serviroit qu'autant que son accident auroit été la suite de quelque mal au pied; mais la jambe de mon oncle Tobie n'avoit maigri par l'effet d'aucun désordre dans le pied.--Que dis-je? La jambe de mon oncle Tobie n'avoit pas maigri du tout. Elle étoit un peu roide et sans grâce, ce qui pouvoit venir du défaut total d'exercice, où elle étoit restée, pendant les trois ans que mon oncle Tobie avoit passés à la ville dans la maison de mon père; mais elle étoit forte, nerveuse, et au total c'étoit une jambe aussi bien faite et d'aussi bon augure que toute autre.--
Je déclare que je ne me rappelle aucune occasion, aucun passage du livre que j'écris, où je me sois trouvé aussi embarrassé qu'au cas présent, à faire joindre les deux bouts, et à faire cadrer de force le chapitre que j'écrivois au chapitre qui devoit suivre.--On diroit que j'ai pris plaisir à rassembler les difficultés de toute espèce, uniquement pour voir comment je pourrois en sortir.--
--Insensé que tu es! quoi! ces détresses inévitables qui n'ont cessé de t'affliger comme homme et comme auteur;--ces détresses, Tristram, ne te suffisent pas! et tu veux te jetter dans de nouveaux embarras!--
--N'est-ce pas assez que tu sois endetté de tous côtés? N'as-tu pas dix tombereaux chargés des premiers volumes de ton Tristram, qui ne sont pas encore vendus? Et n'es-tu pas presque à bout de ton esprit pour trouver le moyen de t'en défaire?--
--N'es-tu pas à l'heure qu'il est, tourmenté de ce maudit asthme que tu as gagné en Flandre en patinant contre le vent?--Il n'y a pas plus de deux mois, qu'à force de rire de la posture ridicule d'un cardinal, tu te rompis un vaisseau dans la poitrine, et en deux heures tu perdis tant de sang, qu'à en croire les médecins, si l'hémorrhagie eût duré une fois autant, tu en aurois perdu plus de quatre pintes!--
CHAPITRE XXXVI.
_Qu'on ne m'interrompe plus._
Bon Dieu! ne se taira-t-on jamais? ne pourra-t-on me laisser raconter mon histoire de suite et sans déviation!--Elle est si délicate, si compliquée, qu'elle peut à peine soutenir la transposition d'une seule syllabe;--et vous ne cessez de me détourner mal-à-propos!--Il faut cependant bien que je tâche de retrouver mon chemin.--
Mais, de grâce, ne distrayez plus mon attention.
CHAPITRE XXXVII.
_J'entre tout de bon en matière._