Oeuvres complètes, tome 4

Part 3

Chapter 33,959 wordsPublic domain

J'avois pris mes deux tasses de café au lait, (ce qui, par parenthèse, est excellent pour la consomption; mais il faut que le café et le lait aient bouilli ensemble,--autrement ce n'est que du café et du lait.)--Il étoit huit heures du matin, le bateau ne partoit qu'à midi, et j'avois le temps de voir et de connoître Lyon, assez pour en fatiguer à mon retour les oreilles de tous les amis que je puis avoir dans le monde.--

--«J'irai d'abord à la cathédrale, dis-je, en regardant ma liste, et je verrai le mécanisme merveilleux de la fameuse horloge de Lippius de Bâle.»--

Il faut que j'avoue ici mon ignorance. De toutes les choses du monde, (desquelles il y a fort peu que je comprenne) celle que je comprends le moins, c'est la mécanique.--Mon esprit, mon goût, mon imagination, tout s'y refuse: et mon cerveau est si entiérement bouché pour tout ce qui y a rapport, que je déclare solemnellement que je n'ai jamais pu concevoir le mécanisme d'une cage d'écureuil, ni de la roue d'un gagne-petit, quoique j'aie étudié l'une à plusieurs reprises avec la plus grande attention, et que je me sois tenu auprès de l'autre des heures entières avec une patience angélique.

--«N'importe, dis-je, je verrai le jeu surprenant de cette fameuse horloge, et c'est par-là que je commencerai. J'irai ensuite visiter la grande bibliothèque des Jésuites, et je tâcherai de voir, s'il est possible, les trente volumes de l'_Histoire de la Chine_, écrite, (non en langue tartare) mais en langue chinoise, et avec des caractères chinois.»

Or, j'entends tout aussi peu la langue chinoise que le mécanisme de la sonnerie de Lippius;--et je laisse aux curieux à expliquer pourquoi ces deux articles se trouvoient les premiers sur ma liste.--C'est encore ici un des problêmes de la nature, une des bizarreries de cette dame capricieuse;--et ses vrais amateurs ont le même intérêt que moi à en deviner la source.

«Quand nous aurons vu ces deux curiosités, dis-je, de manière à être entendu du valet de place qui se tenoit derrière moi,--il n'y aura pas de mal que nous allions à l'église de saint Irénée, pour voir le pilier auquel Jésus-Christ fut attaché;--et nous verrons ensuite la maison où demeuroit Ponce-Pilate.--Ces deux choses-ci, dit le valet de place, ne se voient qu'à la ville voisine,--à Vienne.--Tant mieux, dis-je, en me levant brusquement de ma chaise, et me promenant dans ma chambre avec des enjambées deux fois plus grandes que mon pas ordinaire.--Je verrai d'autant plutôt le tombeau des deux amans.»--

Je pourrois de même laisser à deviner aux curieux quelle fut la cause de ce mouvement précipité, et pourquoi je fis de grandes enjambées en prononçant ces mots; mais comme cela ne regarde en rien le mécanisme de la sonnerie, il vaut autant pour le lecteur que je lui explique moi-même.

CHAPITRE XVII.

_Les deux amans._

Oh! il y a dans la vie de l'homme une époque charmante.--C'est lorsque son cerveau étant encore tendre et flexible, et toutes ses sensations promptes et faciles,--l'histoire de deux amans passionnés, séparés l'un de l'autre par de cruels parens, et par une destinée plus cruelle encore...

Paulin, c'est l'amant; Pauline, c'est son amante:

Chacun ignorant le sort de l'autre...

Lui--à l'est;--l'autre--à l'ouest.--

Paulin fait esclave par les Turcs, et mené à la cour de l'empereur de Maroc, où la princesse de Maroc devenant éperdument amoureuse de lui, le retient vingt ans en prison, ne pouvant vaincre sa constance pour Pauline.--

Elle, (Pauline) pendant tout ce temps errant pieds nuds, les cheveux épars, sur les rochers et les montagnes pour chercher son amant:--_Paulin! cher Paulin!_--Et faisant redire son nom aux échos des collines et des vallées:--Paulin!--Paulin!

Noyée dans les larmes, abymée dans le désespoir,--assise à la porte de chaque ville, de chaque village:--_Mon cher amant, mon cher Paulin a-t-il passé là? Personne n'a-t-il vu mon cher Paulin?_ Et parcourant ainsi tout ce vaste univers: jusqu'à ce qu'enfin un hasard inespéré les ramenant tous deux, quoique par différens côtés, au même instant de la nuit, à une des portes de Lyon, leur patrie commune, et chacun d'eux s'écriant à-la-fois avec un accent trop bien connu:

_Mon cher Paulin,--ma chère Pauline,--vit-il, vit-elle--encore?_

Ils se reconnoissent sans se voir, ils volent dans les bras l'un de l'autre, et meurent de joie en s'embrassant.

--Il y a, dis-je, une époque charmante dans la vie de tout homme sensible.--C'est quand une pareille histoire lui plait, le touche, l'intéresse davantage, que tous les rogatons, bribes et fragmens de l'antiquité, qu'il rencontre en foule chez tous les voyageurs.

C'étoit tout ce qui m'avoit frappé en lisant les détails que Spon et les autres nous ont laissés sur la ville de Lyon. Mais ce qui acheva de me charmer, fut ce que je trouvai depuis dans un autre voyageur, (Dieu sait lequel) qui rapporte qu'un tombeau fut érigé à la fidélité de Paulin et de Pauline; et placé près de cette même porte qu'ils avoient consacrée par leur mort touchante.--Et sur ce tombeau, ajoute l'auteur, les amans vont encore aujourd'hui évoquer leurs ombres, et les prendre à témoin de leurs sermens.--

Je doute qu'en aucun temps de ma vie j'eusse pu me soumettre à un tel genre d'épreuves;--mais ce tombeau des amans revenoit sans cesse à mon imagination. Je ne pouvois parler de Lyon, ou seulement y penser,--que dis-je? je ne pouvois voir une étoffe de Lyon, sans que ce précieux monument de fidélité antique me revînt à l'idée.--Et j'ai souvent dit dans ma manière libre de m'exprimer (peut-être même avec quelque irrévérence) que ce tombeau, tout négligé qu'il étoit, me sembloit d'un aussi grand prix que celui de la Mecque, et même que la Santa Casa de Lorette, à la richesse près.--Je m'étois même promis, quoique je n'eusse aucune affaire à Lyon, de ne pas mourir sans avoir fait le pélerinage.--

Ainsi, quoique sur la liste des choses que j'avois à voir à Lyon, cet article fût le dernier; on peut voir qu'il n'étoit pas le moins intéressant pour moi. En ruminant ce projet dans ma tête, je fis donc dans ma chambre une douzaine ou deux d'enjambées plus longues que de coutume; je descendis ensuite froidement dans la cour, dans le dessein de sortir:--Incertain si je retournerois à mon auberge, je demandai ma carte à l'hôte, je le payai; je donnai, de plus, dix sous à la fille; et je recevois les derniers complimens de monsieur le Blanc, qui me souhaitoit un heureux voyage, quand je fus arrêté à la porte.--

CHAPITRE XVIII.

_L'Ane._

C'étoit un pauvre âne avec de grands paniers sur le dos, qui ramassoit, comme par charité, des feuilles de raves et des trognons de choux.--Il étoit indécis,--ses deux pieds de devant sur le seuil, et à moitié engagés dans la porte,--ses deux pieds de derrière dans la rue;--et ne sachant pas bien s'il entreroit ou non.

Or, un âne est pour moi une espèce d'animal sacré. Quelque pressé que je sois, il m'est impossible de le frapper. La patience avec laquelle il endure les mauvais traitemens, est écrite d'une manière si naturelle sur sa physionomie et dans tout son maintien! elle plaide si puissamment pour lui!--qu'elle me désarme toujours, tellement que je ne saurois même lui parler brutalement.

Au contraire,--quelque part que je le rencontre, à la ville ou à la campagne, à la charrette ou sous des paniers, en esclavage ou en liberté, j'ai toujours quelque chose d'honnête à lui dire:--et comme un mot en amène un autre, s'il est aussi désœuvré que moi, j'entre en conversation avec lui. Sûrement mon imagination n'est jamais plus sérieusement occupée que lorsqu'elle m'aide à traduire ses réponses d'après sa contenance. Et si sa contenance ne s'explique pas assez clairement, je descends au fond de mon cœur et ensuite au fond du sien, pour y trouver ce que, suivant l'occasion, il est naturel, soit à un homme, soit à un âne de penser.

--De toutes les espèces qui sont au-dessous de moi, c'est, en vérité, la seule avec laquelle je puisse converser ainsi. Quant aux perroquets et aux autres oiseaux jaseurs, je n'ai jamais un mot à leur dire: non plus qu'aux singes, et par la même raison.--Les uns parlent, les autres agissent par routine; et tous me rendent également silencieux.

Bien plus! mon chien et mon chat... je les aime beaucoup, et mon chien, surtout, qui est au désespoir de ne pouvoir parler.--Mais quelle qu'en soit la raison, il est certain que ni l'un ni l'autre ne possèdent le talent de la conversation.--La mienne avec eux, (de même que celles de mon père avec ma mère dans ses lits de justice,) ne sauroit aller plus loin qu'une demande, une réponse et une réplique; une fois ces trois choses dites, le dialogue finit.--

Mais avec un âne! je causerois toute ma vie.

«Viens, honnête animal, lui dis-je, voyant qu'il m'étoit impossible de passer entre la porte et lui,--veux-tu entrer? ou veux-tu sortir?--»

L'âne courba son cou, et tourna la tête du côté de la rue.--

«Eh! bien, répliquai-je, nous attendrons ton maître une minute.»

Il ramena sa tête d'un air pensif, et regarda fixement de l'autre côté.--

«Je t'entends parfaitement, répondis-je,--si tu fais un seul pas mal-à-propos, tu seras battu impitoyablement. Après tout, une minute n'est qu'une minute, et elle ne sera pas perdue, si elle me sert à éviter la bastonade à un de mes frères.--»

Pendant cette conversation il mangeoit une tige d'artichaut, et se trouvant pressé entre son appétit d'une part, et l'amertume de la plante de l'autre, il l'avoit laissé tomber six fois de sa bouche, et six fois il l'avoit ramassée.--«Dieu te soit en aide, pauvre animal, dis-je! tu fais là un déjeûner bien amer! et le travail rend tous tes jours amers, et bien amère, je crois, est ta récompense!--Chacun mène la vie qu'il peut; mais dans la tienne, tout... tout est amertume.--Ta bouche en ce moment doit être amère comme la suie... (il avoit enfin rejeté sa tige d'artichaut.) Et dans le monde entier, peut-être, tu n'as pas un ami qui te donne un macaron!» Disant cela, je tirai de ma poche un cornet de macarons que je venois d'acheter, et je lui en donnai un.--Mais en ce moment où je me rappelle cette action, mon cœur me reproche qu'elle partoit plutôt de l'idée plaisante que je me faisois de voir comment un âne s'y prendroit pour manger un macaron, que d'un véritable principe de bienveillance.

Quand l'âne eut mangé son macaron, je le pressai d'entrer.--Le pauvre animal étoit horriblement chargé; ses jambes sembloient trembler sous lui;--il résistoit et portoit son poids en arrière.--Je le tirai par son licol,--le licol se cassa dans ma main.--L'âne me regarda d'un air inquiet:--_Au nom du ciel ne me frappez pas! cependant... si vous le voulez,... vous le pouvez._--«Moi! te frapper, dis-je, j'aimerois mieux être damné.»

Le mot n'étoit encore prononcé qu'à moitié, comme avoit été celui de l'abbesse des Andouillettes;--ainsi le péché n'étoit pas consommé, quand un homme qui vouloit entrer fit pleuvoir une grêle de coups sur la croupe de la pauvre bête, ce qui mit fin à la cérémonie.

«Au diable, m'écriai-je!»

L'âne se précipita pour entrer; et dans la violence de son mouvement, il me froissa rudement contre la muraille, tandis qu'un bout d'osier qui dépassoit le tissu de son panier accrocha la poche de ma culotte, et la déchira dans la direction la plus désastreuse que vous puissiez imaginer.--

_Au diable_, avois-je dit!

--Je ne m'adressois point à l'âne,--et pourtant ce fut peut-être ce qui le fit entrer;--peut-être aussi fut-ce les coups de bâton.--C'est un point qui n'a pas été éclairci, et que je laisse à décider à messieurs de la société royale.--Et j'ai rapporté mes culottes tout exprès pour les en faire juges.

CHAPITRE XIX.

_Le Commis._

Quand tout fut réparé, je descendis une fois dans la cour avec mon valet de place, dans le dessein de sortir pour aller visiter le tombeau des deux amans et le reste.--Mais je fus encore arrêté à la porte, non par l'âne, mais par celui qui l'avoit battu, et qui par une suite naturelle de sa victoire, s'étoit emparé du champ de bataille.--

C'étoit un commis de la poste qui venoit me demander six livres et quelques sous.--

«Et à propos de quoi, lui dis-je?--C'est de la part du roi, me dit le commis, en levant les épaules.»--

«Mon bon ami, lui dis-je, tout comme je suis moi,--et que vous êtes vous...»--

«Eh! qui êtes-vous, me dit-il?--Que vous importe, lui dis-je?»

CHAPITRE XX.

_Grande dispute._

«Qui que je sois, continuai-je, en m'adressant au commis, il est très-indubitable que je ne dois rien au roi de France,--si ce n'est bienveillance et respect.--C'est un très-honnête homme, et je lui souhaite toute sorte de joie et de santé.»--

«Pardonnez-moi, reprit le commis, vous lui devez six livres quatre sous, pour la prochaine poste d'ici à Saint-Fons, sur la route d'Avignon où vous allez; laquelle étant une _poste royale_, vous payez double, tant pour les chevaux que pour le postillon: autrement vous en auriez été quitte pour trois livres deux sous.--»

«Mais, lui dis-je, je ne vais point par terre.--Il ne tient qu'à vous, dit le commis.»--

«Vous êtes bien bon, lui dis-je, en faisant une profonde révérence!»

Le commis me rendit ma révérence avec toute la politesse et le sérieux d'un homme bien élevé. Jamais révérence ne m'a autant déconcerté.--

«Le diable emporte la gravité de ces gens-là, dis-je à part!--ils ne comprennent non plus l'ironie que...»

La comparaison étoit encore à côté de nous avec ses paniers sur le dos.--Mais je n'aime pas à dire des vérités trop dures. Au moment où je regardois l'âne, sa bonhomie me rendit la mienne, et arrêta ma langue;--je n'achevai pas la comparaison.

--«Monsieur, dis-je après m'être un peu recueilli,--mon intention n'est pas de prendre la poste.»--

«Mais il ne tient qu'à vous, dit-il, persistant dans sa première réponse.--Personne ne s'oppose à ce que vous preniez la poste.--Ma volonté, dis-je, s'y oppose.»--

«Eh bien! celle du roi est que vous n'en payiez pas moins.»--

«Bonté du ciel, m'écriai-je!»--

«Mais je voyage par eau,--je m'embarque sur le Rhône à midi,--mon bagage est dans le bateau,--je viens de payer neuf francs pour mon passage.»--

«C'est égal; c'est tout un, dit le commis.»--

«Bon Dieu! quoi! payer pour la route que je prends et pour celle que je ne prends pas!»--

«C'est égal, répondit le commis.»--

«C'est le diable, dis-je.--Mais j'aime mieux être enfermé dans dix mille Bastilles que de...

»O Angleterre, Angleterre, m'écriai-je, en tombant à genoux, comme je commençois l'apostrophe! tu es le pays de la liberté et le climat du bon sens; tu es la plus tendre des mères, et la meilleure des nourrices!»--

Le directeur de la conscience de madame Leblanc survenant en ce moment, et voyant un homme vêtu de noir, aussi pâle que la mort, paroissant plus pâle encore par le contraste de son habit, et dans l'attitude d'un homme qui prie, me demanda si je n'avois pas besoin des secours de l'église.--

«Hélas, dis-je! j'ai besoin des secours de la justice, et je vois bien que je ne les obtiendrai jamais avec cet homme-ci.»

CHAPITRE XXI.

_La paix est faite._

Voyant que le commis de la poste vouloit décidément avoir ses six livres quatre sols, tout ce qui me restoit à faire étoit de lui dire quelque chose d'assez piquant pour valoir à-peu-près mon argent.

Voici donc comment je m'y pris.

«Dites-moi, de grace, monsieur le commis, par quelle courtoisie, et en vertu de quelle loi, vous traitez un pauvre étranger sans défense tout justement à rebours d'un François?»--

«J'en suis bien éloigné, me dit-il.»--

«Pardonnez-moi, dis-je, monsieur, vous avez commencé par déchirer mes culottes, et à-présent vous me demandez mes poches.--Au lieu que si vous aviez d'abord pris mes poches, et que vous m'eussiez ensuite laissé aller sans culottes, je n'aurois rien à dire.--

»Mais la façon dont on me traite est contraire à la loi de nature,--contraire à la loi de raison,--contraire à la loi de l'évangile.»--

«Mais non pas contraire à ceci, dit-il, en me présentant un papier imprimé.»

_DE PAR LE ROI._

«Voilà, dis-je, un préambule touchant!» Et je me mis à lire...

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... «J'entends, dis-je, après avoir parcouru sa pancarte;--c'est-à-dire, qu'un homme qui part de Paris en chaise de poste, est obligé de voyager ainsi tout le reste de sa vie, ou de payer l'amende.--Excusez-moi, dit le commis; ce n'est pas là l'esprit de l'ordonnance. Mais que si vous partez avec le projet d'aller en poste de Paris à Avignon, vous ne pouvez changer d'avis ni prendre une autre manière de voyager, sans payer au préalable aux fermiers des postes plus loin que celle où le repentir vous prend, et cela est fondé, continua-t-il, sur ce qu'il ne faut pas que les revenus du roi souffrent de votre légèreté.»--

«Oh! par le ciel, m'écriai-je! si on taxe la légèreté en France, ce que j'ai de mieux à faire c'est de conclure avec vous la meilleure paix que je pourrai.»

Et la paix fut ainsi faite.--

Et si elle ne vaut rien, comme c'est Tristram Shandy qui en a rédigé les articles, Tristram Shandy mérite seul d'être pendu.

CHAPITRE XXII.

_Tablettes perdues._

Quoique je sentisse bien que tout ce que j'avois dit au commis pouvoit valoir ses six livres quatre sols, j'étois pourtant déterminé à faire note de cet impôt sur mes tablettes avant que de quitter la place.--Ainsi, je mis la main dans la poche de mon habit pour chercher mes tablettes.--Mon aventure peut servir d'avis aux voyageurs à venir de prendre un peu plus garde aux leurs... les miennes n'y étoient plus.--

Jamais aucun voyageur désolé n'a fait pour ses tablettes autant de train et de carillon que j'en fis pour les miennes.

«--Ciel! terre! mer! feu! m'écriai-je, appelant tous les élémens à mon secours, on m'a volé mes tablettes!--que vais-je devenir?--Monsieur le commis, de grace, mes tablettes où étoient mes remarques, ne les ai-je pas laissées échapper tandis que nous causions ensemble?»--

«Quant aux remarques, dit-il, vous en avez laissé échapper un bon nombre de fort extraordinaires.--Bon! dis-je, vous n'avez rien vu.--Il n'y en avoit que pour six livres quatre sous.--Mais les autres?--(il secoua la tête). Monsieur Leblanc, madame Leblanc,--n'avez-vous pas vu mes papiers?--La fille, courez dans ma chambre.--François, suivez-la. Il faut que j'aie mes tablettes.--Ce sont, m'écriai-je, les tablettes les plus précieuses, les plus sages, les plus ingénieuses.--Que faut-il que je fasse?--de quel côté dois-je tourner?»--

Sancho Pança, quand il perdit ses provisions et son âne, ne s'affligea pas plus amèrement.

CHAPITRE XXIII.

_Elles sont trouvées._

Quand les premiers transports furent passés, et que les registres de ma cervelle furent un peu revenus de l'horrible confusion où le choc de tant d'accidens réunis les avoit jetés, il me revint en mémoire que j'avois laissé mes tablettes dans la poche de ma chaise; et qu'en vendant ma chaise au sellier, je lui avois aussi vendu mes tablettes.

* * * * *

--Ici je laisse trois lignes en blanc, pour que le lecteur puisse y placer le jurement qui lui est le plus familier. Quant à moi, je pense que s'il m'est jamais échappé un jurement bien complet, bien marqué, ce fut en cette occasion. «*********! m'écriai-je, ainsi donc, mes remarques si pleines d'esprit, et qui valoient quatre cents guinées! j'ai été les vendre à un sellier pour quatre louis d'or!--et, par le ciel! je lui ai donné par-dessus le marché une chaise qui en valoit six!--encore si c'eût été quelque libraire célèbre, qui, en quittant son commerce, eût eu besoin d'une chaise de poste, ou qui, en le commençant, eût eu besoin de mes remarques, j'y aurois moins de regrets.--Mais un sellier! François, m'écriai-je, mène-moi chez lui tout-à-l'heure.» François mit son chapeau, et marcha devant moi. J'ôtai mon chapeau en passant devant le commis, et je suivis François.

CHAPITRE XXIV.

_Papillotes._

Quand nous arrivâmes chez le sellier, nous trouvâmes sa maison fermée, aussi bien que sa boutique.--C'étoit le huit septembre, jour de la Nativité de la bienheureuse vierge Marie, mère de Dieu.

On avoit planté le mai, et tout le monde y couroit; toutes les musettes étoient en l'air;--c'étoit des sauts,--des cabrioles:--on dansoit,--on chantoit;--personne ne s'embarrassoit de moi ni de mes tablettes.--Je m'assis à la porte sur un banc, et je me mis à philosopher sur le malheur de ma position.--Par un hasard plus heureux que je n'ai coutume d'en rencontrer, il n'y avoit pas une demi-heure que j'attendois, quand la maîtresse entra, pour ôter ses papillottes avant d'aller au mai.

Il est bon que vous sachiez que les Françoises aiment les mais à la folie,... presque autant que leurs petits chiens. Donnez-leur un mai, n'importe en quel mois ce soit,--elles y courront, elles y oublieront le boire, le manger et le dormir.--Et si nous avions la politique, en temps de guerre, de leur envoyer une cargaison de mais, (d'autant que le bois commence à devenir rare en France)--les femmes les planteroient d'abord, ensuite hommes et femmes se mettroient à danser à l'entour, et laisseroient le pays à notre discrétion.

La femme du sellier rentra, comme je vous l'ai dit, pour ôter ses papillotes.--La toilette est pour les dames la première occupation de la vie. Tout en ouvrant la porte, la femme du sellier ôta sa coiffe, et commença à jetter ses papillotes:--une d'elles tomba à mes pieds;--je reconnus mon écriture.--

«O dieux! m'écriai je, madame, vous avez toutes mes remarques sur la tête.--J'en suis bien mortifiée, dit-elle.--Il est bien heureux pour elles, pensai-je, qu'elles se soient arrêtées à la superficie. Pour peu qu'elles eussent pénétré plus avant, elles auroient mis une caboche femelle, et surtout françoise, dans une telle confusion, que mieux auroit fallu pour elle demeurer toute l'éternité sans être frisée.»--

--Tenez, dit-elle.--Et sans avoir la moindre idée de la nature de mes souffrances, elle ôta ses papillotes, et les mit gravement l'une après l'autre dans mon chapeau. L'une étoit tortillée d'une façon, l'autre tortillée de l'autre.--«Et par ma foi, dis-je, si elles sont jamais publiées, on verra bien un autre tortillage.»

CHAPITRE XXV.

_La colique._

«Allons voir l'horloge, dis-je, de l'air d'un homme que les difficultés n'arrêtent pas,--allons voir l'_Histoire de la Chine_ et le reste. Rien ne sauroit à présent m'en empêcher,--si ce n'est le temps, dit François; car il est près d'onze heures.--Il n'y a qu'à marcher plus vîte, dis-je.» Et nous prîmes le chemin de la cathédrale.

Dans la vérité de mon cœur, je ne puis dire que j'aie éprouvé la moindre peine, quand un sacristain que je rencontrai sur la porte, me dit que la fameuse horloge de Lippius étoit toute détraquée, et qu'elle n'alloit plus depuis plusieurs années. «J'en aurai plus de temps, me dis-je à moi-même, pour parcourir l'_Histoire de la Chine_; et d'ailleurs, je suis plus en état de rendre compte de l'horloge depuis qu'elle ne va plus, que si elle eût été dans son état florissant.»

Ainsi donc je m'acheminai au collége des Jésuites.

Il en est du projet que j'avois de voir cette _Histoire de la Chine_, comme de beaucoup d'autres que je pourrois citer, qui ne frappent l'imagination que de loin; car à mesure que je m'approchois de l'objet, mon sang se réfroidissoit; peu à peu ma fantaisie passa, tellement que je n'aurois pas donné une obole pour la satisfaire.--La vérité étoit, qu'il me restoit peu de temps, et que mon cœur m'entraînoit au tombeau des deux amans.--«Je prie le ciel, dis-je, en saisissant le marteau pour frapper, que la clef de la bibliothèque ne se trouve point.» Il en arriva autrement; mais la chose revint au même.

Tous les Jésuites avoient la colique, et une colique telle qu'ils n'en sont pas encore guéris.

CHAPITRE XXVI.

_Le tombeau des amans._