Part 2
Le muletier, tel que je l'ai dépeint, étoit un bon vivant, sans soucis, sans affaires, songeant peu au lendemain, et ne se souciant guère de ce qui avoit été avant lui, ou de ce qui seroit après.--Pourvu qu'il eût avec du vin, un visage à qui parler, il étoit content.--Il entra aussi-tôt en conversation; et tout en buvant chopine, il se mit à raconter à l'aubergiste comme quoi il étoit jardinier en chef du couvent des Andouillettes, etc.--et comment, par amitié pour madame l'abbesse et pour mademoiselle Marguerite, laquelle n'étoit encore qu'à son noviciat, il les avoit amenées depuis les frontières de la Savoie.--Comment madame avoit gagné une enflure au genou par l'excès de sa dévotion;--et comment, lui jardinier, avoit fourni une légion d'herbes pour adoucir cette tumeur; mais le tout en vain;--et que, si les eaux de Bourbon ne guérissoient pas cette jambe, madame pourroit bien boiter de l'autre avant qu'il fût peu.--
Tandis que le muletier brochoit ainsi son histoire, il en oublioit l'héroïne,--et avec elle, la petite novice,--et avec la novice, les deux mules; ce qui étoit pis que tout le reste.
Or, les mules sont des animaux qui n'ont pas été assez bien traités par leurs parens, pour se croire tenues à la reconnoissance envers le public.--Privées d'une faculté commune aux hommes, aux femmes et aux autres bêtes, ne pouvant s'acquitter envers la nature, ni se rendre utiles aux générations à venir,--elles servent la génération présente du pis qu'elles peuvent; allant, venant, traînant, montant, descendant, plus souvent à leur fantaisie qu'à celle de leur conducteur.--C'est ce que les philosophes et les moralistes n'ont jamais bien considéré; et comment le pauvre muletier, du fond de son cabaret, s'en seroit-il douté?--Il n'y songea pas le moins du monde.--Mais il est temps que nous y songions pour lui. Laissons-le donc au milieu de son élément, le plus heureux et le plus insouciant des mortels; et occupons-nous un moment des mules, de l'abbesse et de la douce Marguerite.
Par la vertu des deux derniers coups de fouet, les deux mules suivant tranquillement leur chemin, avoient à-peu-près atteint la moitié de la montagne, quand la plus âgée, qui étoit maligne comme un vieux diable, jetant un coup-d'œil par derrière au bout d'un angle, n'aperçut point de muletier.
«Par ma figue, dit-elle en jurant, je n'irai pas plus loin.--Et si je fais un pas de plus, dit l'autre, je consens qu'il fasse un tambour de ma peau.--»
Les deux mules s'arrêtèrent d'un commun accord.--
CHAPITRE VIII.
_Suite de l'histoire de l'abbesse des Andouillettes._
«Allons, allons, dit l'abbesse.--Hue! hue! cria Marguerite.--
K't--K't--K't--dit l'abbesse.--
Dia-hue!--Dia-hue! dit Marguerite, avançant ses douces lèvres, et les ramassant en plis comme une bourse.--
Pan-pan-pan! s'écria l'abbesse des Andouillettes, en frappant du bout de sa canne à pomme d'or contre le fond de la calèche.»--
La vieille mule fit un pet.
CHAPITRE IX.
_Suite de l'Histoire de l'Abbesse des Andouillettes._
«Nous sommes perdues, mon enfant, dit l'abbesse à Marguerite.--Nous passerons la nuit ici.--Nous serons volées.--Nous serons violées.--
Oh! dit Marguerite, il est très-sûr que nous serons violées.--
Sainte Marie, s'écria l'abbesse, (sans ajouter l'interjection ô,) eh! qu'étoit-ce qu'un anchylose! Pourquoi ai-je quitté le couvent des Andouillettes?--Vierge sainte, pourquoi n'as-tu pas permis que ta servante descendît impollue dans la tombe?--
O mon doigt, mon doigt! s'écria Marguerite, prenant feu au mot de servante!--Pourquoi ne me suis-je pas contentée de le fourrer ici et là, et enfin par tout ailleurs que dans ce défilé?--
Défilé, mon enfant, s'écria l'abbesse!--
Défilé, ma chère mère, dit la novice.--
«La frayeur leur avoit tourné la tête. L'une ne savoit ce qu'elle disoit, ni l'autre ce qu'elle répondoit.
«O ma virginité, ma virginité, s'écrioit l'abbesse!--
Virginité--ginité, disoit la novice en sanglottant.--»
CHAPITRE X.
_Suite de l'Histoire de l'Abbesse des Andouillettes._
«Ma chère mère, dit enfin la novice revenant un peu à elle,--on m'a parlé de deux certains mots, qui sont d'une énergie toute puissante. Par leur vertu, il n'est point de cheval, d'âne, ni de mulet, qui, bon gré, malgré, n'escalade la plus haute montagne. Quelque rétif, quelque obstiné qu'il soit, à peine les a-t-il entendus, qu'il obéit.--Ce sont des mots magiques, s'écria l'abbesse saisie d'horreur.--Non, dit froidement Marguerite; mais ce sont des mots que l'on ne sauroit prononcer sans péché.--Quels sont-ils, dit l'abbesse en l'interrompant?--Ils sont criminels au plus haut degré, répondit Marguerite; ce sont des péchés mortels:--si nous sommes violées, et que nous mourions sans avoir reçu l'absolution de ces deux vilains mots, c'est fait de nous.--Mais, dit l'abbesse des Andouillettes, ne pouvez-vous me les dire?--Oh! ma chère mère, dit la novice, il est impossible de les prononcer.--Il y auroit de quoi faire monter au visage tout le sang que l'on auroit dans le corps.--Mais au moins, dit l'abbesse, vous pouvez bien me les glisser dans l'oreille.»--
Dieu tout-puissant! n'as-tu pas quelque ange gardien que tu puisses envoyer dans ce cabaret au bas de la montagne? Tous tes esprits généreux et bienfaisans sont-ils occupés? N'est-il dans la nature aucun agent que tu puisses employer? aucun frisson qui, se glissant le long de l'artère qui le conduiroit au cœur, iroit réveiller le muletier qui s'oublie au milieu des pots?--Nul doux instrument ne lui rappellera-t-il l'idée de l'abbesse, de Marguerite, et de leurs rosaires noirs?--
Eveille, éveille-toi, muletier!--Mais il est trop tard; les horribles mots sont prononcés.
Jeune et belle lectrice, vous brûlez de les apprendre!--Mais comment oserai-je vous les dire?--O vous! muse chaste, qui savez parler de toutes les choses existantes sans souiller vos lèvres, instruisez-moi, secourez-moi.
CHAPITRE XI.
_Fin de l'Histoire de l'Abbesse des Andouillettes._
«Tous les péchés quelconques, dit l'abbesse, (devenue casuiste par la détresse où elle se trouvoit)--tous les péchés, ma chère fille, sont partagés en deux classes; mortels et véniels.--Telle est la division établie par le saint directeur de notre couvent; et il n'y en a pas d'autre.--Or, un péché véniel étant déjà par lui-même le plus léger et le moindre de tous,--il est certain que si vous le séparez en deux, prenant une moitié et laissant l'autre,--ou si vous le partagez à l'amiable entre une autre personne et vous,--ce péché, qui étoit déjà peu de chose, se réduira bientôt à rien.»
«Or, je ne vois aucun péché à dire _bou_ cent fois, mille fois de suite; de même qu'il n'y a rien de malhonnête à prononcer la seconde syllabe isolée, fût-ce depuis les matines jusqu'aux vêpres.--Ainsi, ma chère fille, continua l'abbesse des Andouillettes, je dirai _bou_, tu me répondras, je reprendrai; et ainsi de suite alternativement.--Et comme il n'y a pas plus de mal à dire _fou_ qu'à dire _bou_,--tu entonneras _fou_, et moi j'acheverai le mot en guise de _répons_, comme aux versets de nos complies.--»--L'abbesse toussa, donna le ton, Marguerite suivit; et il en résulta le plus étrange _duo_ dont les fastes monastiques aient jamais fait mention.
«Bou--bou--bou--bou, disoit l'abbesse.»--
Il n'est personne un peu instruite qui ne sache ce que répondoit Marguerite.
«Fou--fou--fou--fou, disoit Marguerite.»--
Je lis dans vos yeux, mademoiselle, qu'au besoin vous auriez pu achever le mot pour l'abbesse.
A peine l'abbesse et Marguerite eurent-elles commencé leur psalmodie, que les deux mules, croyant reconnoître une musique qui leur étoit familière, remuèrent la queue, mais sans avancer d'un pas.--La recette opère, dit la novice.--Il faut recommencer, dit l'abbesse;--et le _duo_ reprit...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--_L'abbesse_--b--b--b--b--
--_Marguerite_ g--g--g--g--
«Plus vîte, dit Marguerite.»
--_Marguerite_--f--f--f--f.
--_L'abbesse_--t--t--t--t.
«Plus vîte encore, dit Marguerite;--f-f-f-f-f.»
--_L'Abbesse_--t-t-t-t-t.
«Encore plus vîte,--_prestissimò_, ma chère mère...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
O ciel! je n'en puis plus, dit l'abbesse toute essoufflée. Le Seigneur ait pitié de nous!--les maudites bêtes ne nous entendent pas, dit Marguerite en soupirant.--Mais le diable nous a entendues, dit l'abbesse des Andouillettes.»
CHAPITRE XII.
_Ballet._
Bon Dieu! quelle étendue de pays j'ai parcourue! de combien de degrés je me suis rapproché d'un soleil plus chaud!--que de belles villes j'ai traversées,--pendant le temps, madame, que vous avez mis à lire et à commenter cette histoire! J'ai vu Fontainebleau, Sens, Joigny, Auxerre;--et Dijon, capitale de la Bourgogne, et Châlons sur Saône; et Mâcon, capitale du Mâconais, et peut-être vingt autres villes et villages qui se trouvent sur la route de Paris à Lyon;--mais je ne suis plus en état de vous en parler, que des villes de la lune.--Ainsi, quelque chose que je fasse, voilà un chapitre, et peut-être deux entièrement perdus.
«--Sans mentir, Tristram, votre histoire des Andouillettes est originale.»--
Ajoutez, madame, qu'elle a distrait votre attention pour ce qui va suivre.--Si c'eût été quelque pieuse méditation sur la croix,--quelque traité sur la paix, l'humilité, la religion chrétienne,--si j'avois écrit sur le mépris des choses terrestres, sur l'aliment céleste de l'ame, ce pain des élus et des sages, cette sainteté, cette contemplation, dont l'esprit de l'homme, une fois séparé de son corps, doit se nourrir à jamais;--je conçois, madame, que vous m'auriez vu finir, avec plus de plaisir, et recommencer avec plus d'intérêt.
Au lieu que cette abbesse... Je voudrois n'en avoir jamais parlé.--Mais le mal est fait; et comme je n'efface jamais rien, voyons si je trouverai quelque expédient pour vous ôter cette idée de la tête...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Avec votre permission, madame,... je crains que vous ne soyiez assise dessus.--C'est mon bonnet et ma marotte que je cherche.--
«Votre marotte, Tristram!--il y a plus d'une heure que vous la tenez.»--
Oui!--en ce cas, madame, laissez-moi faire deux ou trois cabrioles, danser la _fricassée_, et chanter _lanturlu_;--et je reviens à vous plus sage et plus posé que jamais.
CHAPITRE XIII.
_Auxerre._
Tout ce qu'il y a à vous dire sur Fontainebleau, en cas que vous le demandiez, c'est qu'il est situé au milieu d'une vaste forêt, à quinze lieues au sud de Paris.--La ville a un certain air de grandeur; le château est antique et noble.--Le roi a coutume d'y passer les automnes avec toute sa cour, pour le plaisir de la chasse. Là, tout Anglois d'une certaine façon, et surtout, milord, s'il est fait comme vous (pourvu qu'il ait deux ou trois coureurs) peut prendre sa part de ce divertissement, avec la seule attention de ne pas courir plus vîte que le roi.
Il y a pourtant deux raisons pour que vous ne répétiez pas bien haut ce que je viens de vous dire.
L'une, c'est que cela pourroit faire renchérir les chevaux de chasse en Angleterre.--
L'autre, c'est qu'il n'y a pas un mot de vrai. Continuons.--
A l'égard de Sens, on peut l'expédier en un seul mot: _C'est un siége archiépiscopal._
Quant à Joigny, je crois que le moins que l'on puisse en dire est le mieux.
Mais pour Auxerre!--je pourrois en parler jusqu'à demain. Je n'en finirois pas si je voulois.--Lorsque je fis mon grand tour de l'Europe, sous la conduite de mon père, qui ne voulut s'en fier qu'à lui-même pour m'accompagner, et qui se fit suivre de mon oncle Tobie, de Trim et d'Obadiah, et de presque toute la famille, excepté de ma mère;--nous nous arrêtâmes à Auxerre deux jours entiers.--«Mais, monsieur, pourquoi madame votre mère ne fut-elle pas du voyage?--Monsieur, c'est qu'elle avoit entrepris de tricoter pour mon père un grand pantalon de laine grise, et qu'elle avoit à cœur d'achever sa tâche.»--
Mon père qui faisoit la sienne de tirer parti des choses les plus ingrates, et qui trouvoit partout à faire son profit, m'en a laissé de reste à dire sur Auxerre.--Dans tous ses voyages, mais principalement dans celui dont je parle, il suivoit une route si différente de celles que tous les autres voyageurs avoient parcourues avant lui;--il voyoit les rois et les cours, et toute leur magnificence, sous un point de vue si original;--ses remarques sur les caractères, les mœurs et les coutumes des pays que nous traversions, étoient si opposées à celles de tous les autres hommes, et particulièrement à celles de mon oncle Tobie et du caporal, pour ne rien dire des miennes,--les hasards et les accidens qui nous arrivoient, ou que les systèmes et son opiniâtreté nous attiroient journellement, étoient d'un genre si varié, si étrange, si tragi-comique;--en un mot, l'ensemble de ses aventures et de ses réflexions, forme un tout si différent de tout ce qu'on a jamais vu dans aucun récit de voyageur,--que ce sera ma faute, et uniquement ma faute, si les voyages de mon père ne sont pas lus et relus par tout voyageur et tout amateur de voyages, tant qu'il y aura des voyages et des voyageurs.
Mais ce riche ballot ne doit pas s'ouvrir encore. Je ne veux en tirer que ce qui m'est nécessaire pour débrouiller le mystère de notre séjour à Auxerre.--Je vois l'impatience du lecteur, et je m'empresse de la satisfaire.
--«Frère Tobie, dit mon père, voulez-vous, en attendant le dîner, que nous allions voir ces messieurs dont monsieur Séguier a parlé avec tant d'éloge?--J'irai voir qui vous voudrez, dit mon oncle Tobie, dont la complaisance étoit inépuisable.--Mais ces messieurs sont des momies, reprit mon père.--Est-il nécessaire de se raser, dit mon oncle Tobie?--Non, parbleu! frère, s'écria mon père,--au contraire, une longue barbe nous donnera un air de famille tout-à-fait convenable.--» Là-dessus nous nous mîmes en marche, mon oncle Tobie, appuyé sur le caporal, et formant l'arrière-garde, et nous nous acheminâmes vers l'abbaye de St.-Germain.
--«Tout ce que nous voyons, dit mon père au sacristain, qui étoit un jeune frère de l'ordre de St.-Benoît, est vraiment très-beau, et très-riche, et très-magnifique.--Mais ce n'est pas là le but de notre curiosité. Nous voudrions voir ces corps desquels monsieur Séguier a donné au public une description si exacte.»
Le moine s'inclina, et prenant dans la sacristie une torche consacrée à cet usage, il nous conduisit au tombeau de St.-Héréhald.--«Voici, dit le sacristain, en posant la main sur la tombe,--voici un prince célèbre de la maison de Bavière, qui, sous les règnes successifs de Charlemagne, de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve, jouit d'une grande autorité dans le gouvernement. Il contribua, plus que personne, à rétablir partout l'ordre et la discipline.--Il faut donc, dit mon oncle Tobie, qu'il ait été aussi grand dans le champ de Mars que dans le cabinet. C'étoit, à coup sûr, quelque preux et vaillant chevalier.--C'étoit un moine, dit le sacristain.»
Mon oncle Tobie et Trim se regardèrent pour chercher quelque consolation dans les yeux de l'un de l'autre;--ils n'en trouvèrent point.--Mon père frappa des deux mains sur ses cuisses; c'étoit son geste ordinaire quand il voyoit ou qu'il entendoit quelque chose de très-plaisant.--Il ne pouvoit souffrir les moines, ni tout ce qui y avoit rapport; mais la réponse du sacristain portant plus à-plomb sur mon oncle Tobie et sur Trim que sur lui, ce fut pour lui un triomphe relatif qui le mit de la plus belle humeur du monde.
--«Et comment, je vous prie, appelez-vous ce gentilhomme-ci, demanda mon père en riant?--Cette tombe, dit le jeune bénédictin, en baissant les yeux, contient les os de _Ste.-Maxime_, qui vint de Ravenne exprès pour toucher le corps...--De _Ste.-Maxime_, dit mon père, coupant la parole au sacristain!--Ce sont, ajouta mon père, les deux plus _grands_ saints de tout le martyrologe.--Excusez-moi, dit le sacristain;--c'étoit pour toucher les os de St.-Germain, fondateur de l'abbaye.--Et qu'est-ce qu'elle gagna par-là, dit mon oncle Tobie?--Parbleu! dit mon père, ce qu'une femme gagne ordinairement quand elle va en pélerinage.--Elle gagna le martyre, répliqua le jeune bénédictin, en s'inclinant jusqu'à terre, et disant ce peu de mots d'un ton de voix à-la-fois si modeste et si assuré, que mon père en fut désarmé pour un moment.--On croit, continua le bénédictin, que Ste.-Maxime repose dans cette tombe depuis quatre cents ans; et il n'y en a que deux cents qu'elle est canonisée.--On est long-temps à faire son chemin, frère Tobie, dit mon père, dans cette armée de martyres.--Hélas! dit Trim! dans quelque corps que ce soit, quand un pauvre diable n'a pas le moyen d'acheter...»
«Pauvre Sainte-Maxime, dit mon oncle Tobie à demi-voix, en s'éloignant de sa tombe!--Elle étoit, continua le sacristain, une des plus belles et une des plus grandes dames de France et d'Italie.--Mais qui diable est enterré-là, à côté d'elle, dit mon père, montrant du bout de sa canne une grande tombe près de laquelle il passoit?--C'est St.-Prosper, monsieur, répondit le sacristain.--Peste! dit mon père, St.-Prosper est fort bien placé là.--Et quelle est l'histoire de St.-Prosper, continua-t-il?--St.-Prosper, répliqua le sacristain, étoit évêque.--Par le ciel! s'écria mon père en l'interrompant, je m'en doutois.--St.-Prosper! l'heureux nom!--Comment St.-Prosper eût-il manqué d'être évêque ou cardinal?»--Il tira son journal de sa poche, le sacristain tenant sa torche pour l'éclairer, et il écrivit St.-Prosper, comme un nouvel appui à son système sur les noms de baptême.--Et j'oserai dire que, vu le désintéressement qu'il apportoit dans la recherche de la vérité, il auroit trouvé un trésor dans le tombeau de St.-Prosper, qu'il ne se seroit pas cru si riche. C'étoit la visite la plus heureuse, la plus utile qu'on eût jamais rendue à la mort. Enfin, mon père fut si charmé de sa découverte, qu'il se décida sur-le-champ à passer un jour de plus à Auxerre.
«Je verrai demain le reste de ces bonnes gens, dit mon père, comme nous traversions la place.--Et pendant ce temps-là, frère Shandy, dit mon oncle Tobie, le caporal et moi nous visiterons les remparts.»
CHAPITRE XIV.
_Je ne sais plus où j'en suis._
Me voici pour le coup dans un labyrinthe tout-à-fait inextricable.--Dans l'un (c'est celui que j'écris maintenant) j'en suis dehors depuis long-temps.--Dans l'autre (c'est celui que je dois écrire un jour) je n'en suis pas encore tout-à-fait sorti.--
Il y a en toutes choses un certain degré de perfection; et en voulant aller au-delà, je me suis mis dans une situation où jamais voyageur ne s'est trouvé avant moi.--Car en ce même instant je suis sur la place d'Auxerre, avec mon père et mon oncle Tobie, regagnant l'auberge et le dîner.--J'entre en même-temps dans la ville de Lyon, avec ma chaise de poste rompue en mille pièces;--et pour compléter l'extravagance, je me trouve (toujours au même instant) sur les bords de la Garonne, dans un joli pavillon bâti par Pringello, que monsieur Salignac m'a prêté, et dans lequel j'écris cette rapsodie.
--Laissez-moi me recueillir un peu, et reprendre ensuite le fil de mon voyage.
CHAPITRE XV.
_Lyon._
«Après tout, dis-je, j'en suis bien aise;»--c'étoit au moment où j'entrois à pied dans la ville de Lyon, suivant à pas lents une charrette qui portoit pêle-mêle mon bagage et les débris de ma chaise.--«Oui, continuai-je, je suis charmé qu'elle soit rompue, et j'y vois un profit tout clair.--Il ne m'en coûtera pas plus de sept francs pour descendre par eau jusqu'à Avignon, ce qui m'avancera de quarante lieues: là, dis-je, en continuant mon calcul économique, il me sera facile de louer deux mules, ou même deux ânes si je l'aime mieux, (d'autant que je ne suis connu de personne)--et je traverserai les plaines du Languedoc presque pour rien. Il est clair que l'accident de ma chaise me vaudra au moins quatre cents livres, et du plaisir!--du plaisir pour deux fois autant.--Avec quelle rapidité, continuai-je, en frappant des mains, je vais descendre le Rhône, laissant le Vivarais à droite et le Dauphiné à gauche! la vîtesse du fleuve me laissera voir à peine les anciennes villes de Vienne, de Valence et de Viviers. Quelle nouvelle flamme pétillera dans mes esprits, lorsque j'arracherai une grappe pourprée sur les côteaux de l'Hermitage et de Côte-rotie, en passant au pied de ces vignobles! et comme mon sang se trouvera rafraîchi et ranimé à l'aspect de ces anciens châteaux, semés sur les bords du Rhône,--de ces châteaux fameux, d'où partoient jadis de courtois chevaliers pour redresser les torts et protéger la beauté! quand je verrai ces gouffres, ces rochers, ces montagnes, ces cataractes, et tout ce desordre de la nature, dont elle-même s'entoure au milieu de ses plus beaux ouvrages!»
A mesure que je faisois ces réflexions, il me sembloit que ma chaise qui, au moment de son naufrage, avoit encore assez belle apparence, diminuoit insensiblement de valeur.--La peinture avoit perdu sa fraîcheur, et la dorure son lustre;--et le tout ensemble me paroissoit si pauvre, si mesquin, si pitoyable, en un mot si fort au dessous de la calèche même de l'abbesse des Andouillettes,--que, j'ouvrois déjà la bouche pour donner ma chaise à tous les diables... quand un petit sellier qui traversoit la rue à pas précipités, vint me demander d'un air effronté: _Si monsieur ne vouloit pas faire raccommoder sa chaise._ «Non parbleu, dis-je d'un ton d'humeur.»--_Monsieur aimeroit peut-être mieux la vendre._--«Oh! de tout mon cœur, lui dis-je;--il y a du fer pour quarante francs, les glaces peuvent valoir autant, et je vous donne le reste par-dessus le marché.»
«Que d'argent cette chaise m'aura rapporté, dis-je, pendant qu'il me comptoit la somme!» C'est ma méthode ordinaire d'enregistrer les petits accidens de la vie; je les estime un sou chacun, de quelque nature qu'ils soient.
Dis, ma chère Jenny,--dis à ces messieurs comment je me suis conduit dans un accident de l'espèce la plus accablante qui puisse arriver à un homme aussi fier de son sexe que je le suis et qu'on doit l'être.--
--C'est assez, me dis-tu, en te rapprochant de moi, tandis que je me tenois debout, les yeux baissés, mes jarretières à la main, et que je réfléchissois sur l'événement qui devoit avoir et qui n'avoit pas eu lieu.--C'est assez, Tristram, me dis-tu.--J'ai vu ta bonne volonté, et je suis contente.--
--Un autre eût voulu s'abymer dans les entrailles de la terre.--
«A quelque chose malheur est bon, répliquai-je, et l'on ne peut tirer parti de tout.
--«J'irai passer six semaines dans le pays de Galles, et j'y boirai du lait de chèvre, et mon accident me vaudra sept années de vie.»--
Oh! j'ai le plus grand tort de me plaindre de la fortune, de lui reprocher ses rigueurs, et cette foule de petits chagrins dont elle n'a cessé de m'accabler!--Si j'ai quelque reproche fondé à lui faire, c'est de ne m'avoir pas plus maltraité encore. Suivant ma manière de compter, une vingtaine de malheurs bien conditionnés m'auroient rapporté plus qu'une pension de cent guinées:--or cent guinées ou à-peu-près, c'est à quoi se borne mon ambition. Je ne me soucie pas d'avoir à payer les retenues d'une somme plus considérable.
CHAPITRE XVI.
_Vexation._
Pour ceux qui se connoissent en vexations, et qui les appellent par leur nom, il ne sauroit y en avoir une pire que de passer presque tout un jour à Lyon, la ville de France la plus opulente, la plus commerçante, la plus riche en restes précieux de l'antiquité,--et ne pouvoir la visiter,--en être empêché par quelque cause que ce soit, c'est déjà une vexation; mais en être empêché par une vexation, c'est ce que tout philosophe appellera à bon droit: vexation sur vexation.