Oeuvres complètes, tome 4

Part 12

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«Et la raison, dit mon oncle Tobie, se levant à moitié de sa chaise, et s'appuyant sur la table avec ses deux poignets?--C'est, monsieur, dit le caporal, en baissant la voix, (mais articulant très-distinctement) que le genou est à une grande distance du corps de la place; au lieu que l'aîne, comme monsieur le sait très-bien, est placée exactement sur la courtine.»

Mon oncle Tobie se rassit en poussant un long soupir,--mais si bas, qu'à peine pouvoit-il s'entendre à travers la table.

Le caporal s'étoit avancé trop loin pour reculer; il dit le reste à son maître en trois mots.

Mon oncle Tobie posa sa pipe sur la table, aussi doucement que s'il eût été filé d'une toile d'araignée.

«Allons trouver mon frère Shandy, dit mon oncle Tobie.»

CHAPITRE XCVI.

_Mon Père est indigné._

Tandis que mon oncle Tobie et le caporal sont sur le chemin du château de Shandy, il convient d'apprendre au lecteur que Mistriss Wadman, quelque temps auparavant, avoit fait sa confidence à ma mère, et que Brigitte, qui avoit à porter le double fardeau du secret de sa maîtresse et du sien, s'étoit heureusement débarrassée de l'un et de l'autre en faveur de Suzanne derrière le mur du jardin.

Ma mère ne vit rien dans tout cela qui méritât de faire tant de bruit.--Mais Suzanne avoit toutes les qualités requises pour divulguer un secret de famille. Elle fit entendre celui-ci par signe à Jonathan; et Jonathan trouva aussi le moyen de le faire comprendre à la cuisinière, pendant que celle-ci préparoit des queues de mouton; la cuisinière le vendit au postillon avec quelques rogatons du souper, moyennant quatre patards; et celui-ci le troqua contre la fille de journée, pour la même valeur à-peu-près.--Et quoique le marché se fût conclu dans le grenier à foin, la renommée s'en étoit saisie, et l'avoit fait retentir sur le toît de sa maison avec la trompette d'airain. En un mot, il n'y eut pas de commère dans tout le village de Shandy, ni à cinq milles à la ronde, qui ne sût les difficultés du siége qu'avoit entrepris mon oncle Tobie, et les articles secrets qui retardoient la capitulation.

Il ne se passoit aucun événement dans le monde, qui ne fournît à mon père le sujet d'une hypothèse. Aussi jamais homme ne crucifia la vérité comme lui.--On venoit justement de lui apprendre tous les détails qu'il avoit ignorés jusques-là, au moment que mon oncle Tobie se mit en marche pour l'aller trouver.

Au récit de l'affront fait à son frère, il prit feu; et, sans égard pour ma mère qui étoit-là présente, il s'efforça de démontrer à Yorick, que non-seulement les femmes avoient le diable au corps, et étoient toutes libertines au fond de l'ame;--mais encore que, depuis la première chute d'Adam jusqu'à celle de mon oncle Tobie inclusivement, tous les maux et tous les désordres arrivés en ce monde, de quelque genre ou nature qu'ils pussent être, avoient toujours pour principe, avoué ou caché, ce même appétit déréglé d'un sexe pour l'autre.

Yorick s'efforçoit d'adoucir l'hypothèse rigoureuse de mon père, quand mon oncle Tobie fit son entrée dans la chambre.--La bienveillance et le pardon étoient écrits sur son visage.--Cette vue ne fit que rallumer la bile de mon père; et comme il n'étoit pas délicat sur le choix de ses expressions quand il étoit en colère, aussitôt que mon oncle Tobie se fut assis près du feu, et qu'il eut rempli sa pipe, mon père éclata en ces termes.

CHAPITRE XCVII et dernier.

_La Femme et la Vache._

«Tout ce bagage, dira-t-on, est nécessaire pour continuer l'espèce d'une créature aussi grande, aussi sublime, aussi divine que l'homme! Je le sais,--j'en conviens,--je suis loin de le nier;--mais un philosophe dit hardiment sa pensée; quant à moi, je persiste à croire et à soutenir que c'est une pitié qu'il faille que notre race se perpétue par les moyens d'une passion qui ravale toutes nos facultés, fait échouer notre sagesse, et anéantit toutes les opérations et les combinaisons de notre ame.--D'une passion, ma chère, continua mon père en s'adressant à ma mère, qui réunit et assimile les sages avec les fous; et qui nous fait sortir de nos cavernes et de nos retraites plutôt comme des satyres et des animaux, que comme des hommes.

»Je sais que l'on me dira, continua mon père, employant la _prolepsie_, qu'en lui-même et dépouillé de ses accessoires, ce besoin est comme la faim, la soif, le sommeil, et ne peut être regardé comme bon ni comme mauvais, comme honteux ni autrement.--Mais pourquoi donc la délicatesse de Diogène et de Platon s'en est-elle si fort révoltée? Pourquoi n'osons-nous nous y livrer que dans les ténèbres? Pourquoi ses mystères, ses préparations, ses instrumens, enfin tout ce qui y a rapport, ne peut-il être décemment exprimé par aucun langage, aucune traduction, aucune périphrase quelconque?

»L'action de tuer un homme et de le détruire, continua mon père, en haussant la voix et s'adressant à mon oncle Tobie,--cette action, vous le savez, passe pour glorieuse. Les armes que nous y employons sont honorables; nous les portons fiérement sur l'épaule; nous les laissons pendre orgueilleusement à notre côté; nous les dorons; nous les gravons; nous les cizelons; nous les enrichissons.--Eh quoi! nous prodiguons des ornemens à la culasse même d'un coquin de canon.»

Mon oncle Tobie posa sa pipe pour tâcher d'obtenir une meilleure épithète; et Yorick se levoit pour battre en ruine toute l'hypothèse de mon père.--

Quand Obadiah entra brusquement dans la salle, se plaignant amérement, et demandant à grands cris qu'on voulût bien l'entendre sur-le-champ.

Voici l'aventure.

Mon père, soit par les anciennes coutumes de l'endroit, soit comme possesseur de dixmes considérables, étoit obligé d'entretenir un taureau pour le service de la paroisse; or Obadiah avoit mené sa vache rendre une visite audit taureau, je ne sais quel jour de l'été précédent.--

Je dis, _je ne sais quel jour_; mais le hasard avoit voulu que ce fût le même où il avoit épousé la servante de mon père; ainsi une époque servoit à rappeler l'autre.

Donc quand la femme d'Obadiah accoucha, Obadiah rendit graces à Dieu.--

--«A présent, dit Obadiah, j'aurai bientôt un veau.» Et tous les jours Obadiah rendoit visite à sa vache.--

«Elle fera veau lundi ou mardi,--ou mercredi au plus tard.»

La vache ne fit point de veau.

«Ce sera donc pour la semaine prochaine; ma vache tarde furieusement long-temps!»

--Jusqu'à la fin de la sixième semaine les soupçons d'Obadiah, qui étoit bon homme, tombèrent sur le taureau.

A dire la vérité, comme la paroisse étoit fort étendue, la vigueur du taureau de mon père n'étoit pas proportionnée à son département. Il avoit cependant, je ne sais comment, obtenu la confiance publique; et comme il s'acquittoit de son devoir avec beaucoup de gravité, mon père en avoit la plus haute opinion.

«Sauf le respect que je dois à monsieur, dit Obadiah, tout le monde dit ici que c'est la faute de son taureau.»--

«La vache ne seroit-elle pas stérile, dit mon père, en se tournant vers le docteur Slop?»--

«Cela seroit sans exemple, dit le docteur Slop.--Mais il seroit possible que sa femme fût accouchée avant terme.--Dis-moi, l'ami, ajouta le docteur Slop, ton enfant a-t-il des cheveux sur la tête?»--

«Comme moi, dit Obadiah.»--Il y avoit trois semaines que le coquin n'avoit été rasé.

--«Ouais, dit le docteur Slop!»

Eh bien! ne voilà-t-il pas, s'écria mon père, mon taureau, frère Tobie, mon pauvre taureau, qui est aussi bon taureau qu'il y en ait jamais eu, et qui au temps jadis eût été le fait de la belle Europe?--Mon taureau, qui, s'il eût eu deux jambes de moins, auroit pû être reçu docteur, ce maraud-là, plutôt que de s'en prendre à sa femme...»--

«Mon Dieu, dit ma mère! qu'est-ce donc que toute cette histoire?»--

«Celle d'une femme qui accouche trop-tôt, dit Yorick, et d'une vache qui accouche trop tard; et une des meilleures en ce genre que j'aie jamais entendues.»

_Fin du Tome quatrième._

TABLE DES CHAPITRES

Contenus dans ce Volume.

Chap. I. _Le pauvre et son chien._ Page 1 Chap. II. _Sommeil dérangé._ 6 Chap. III. _Entrée à Paris._ 10 Chap. IV. _Description de Paris._ 12 Chap. V. _Départ de Paris._ 13 Chap. VI. _Comment m'y prendre?_ 15 Chap. VII. _Histoire de l'abbesse des Andouillettes._ 17 Chap. VIII. _Suite de l'Histoire de l'abbesse des Andouillettes._ 25 Chap. IX. _Suite de l'Histoire de l'abbesse des Andouillettes._ _ibid._ Chap. X. _Suite de l'Histoire de l'abbesse des Andouillettes._ 27 Chap. XI. _Fin de l'Histoire de l'abbesse des Andouillettes._ 29 Chap. XII. _Ballet._ 31 Chap. XIII. _Auxerre._ 33 Chap. XIV. _Je ne sais plus où j'en suis._ 40 Chap. XV. _Lyon._ 41 Chap. XVI. _Vexation._ 44 Chap. XVII. _Les deux amans._ 47 Chap. XVIII. _L'Ane._ 51 Chap. XIX. _Le Commis._ 56 Chap. XX. _Grande dispute._ 57 Chap. XXI. _La paix est faite._ 59 Chap. XXII. _Tablettes perdues._ 62 Chap. XXIII. _Elles sont trouvées._ 63 Chap. XXIV. _Papillotes._ 65 Chap. XXV. _La colique._ 67 Chap. XXVI. _Le tombeau des amans._ 69 Chap. XXVII. _Je suis sur le pont d'Avignon._ 70 Chap. XXVIII. _Plaines sans fin._ 72 Chap. XXIX. _Jeannette._ 74 Chap. XXX. _La chose impossible._ 81 Chap. XXXI. _Ma méthode en écrivant._ 83 Chap. XXXII. _Moins que rien._ 84 Chap. XXXIII. _Mon oncle Tobie reparoît._ 85 Chap. XXXIV. _Sur les buveurs d'eau._ 86 Chap. XXXV. _Je m'embrouille._ 88 Chap. XXXVI. _Qu'on ne m'interrompe plus._ 91 Chap. XXXVII. _J'entre tout de bon en matière._ 92 Chap. XXXVIII. _Adieu l'étiquette._ 94 Chap. XXXIX. _Amours de mon oncle Tobie avec la veuve Wadman._ 98 Chap. XL. _Je bats la campagne._ 99 Chap. XLI. _Rien._ 101 Chap. XLII. _Diatribe contre l'amour._ 102 Chap. XLIII. _Description topographique._ 104 Chap. XLIV. _Diverses façons de brûler une chandelle._ 105 Chap. XLV. _Attaques de la veuve Wadman._ 107 Chap. XLVI. _Relique de mon oncle Tobie._ 112 Chap. XLVII. _Hélas._ 113 Chap. XLVIII. _Amours de Trim._ 115 Chap. XLIX. _La Béguine._ 136 Chap. L. _Trim s'enflamme._ 141 Chap. LI. _Trim succombe._ 142 Chap. LII. _La veuve Wadman change son plan d'attaque._ 146 Chap. LIII. _Prends garde, oncle Tobie!_ 148 Chap. LIV. _Il n'y voit rien._ 150 Chap. LV. _Un clou ne chasse pas l'autre._ 152 Chap. LVI. _Confidence._ 155 Chap. LVII. _Plan de campagne._ 156 Chap. LVIII. _Il n'omet rien._ 159 Chap. LIX. _La toilette sera complète._ 160 Chap. LX. _L'âne et le califourchon._ 161 Chap. LXI. _Coq-à-l'âne._ 163 Chap. LXII. _Les deux amours._ 165 Chap. LXIII. _Chacun va se coucher._ 169 Chap. LXIV. _Les trous de serrure._ 178 Chap. LXV. _Jugement téméraire._ 179 Chap. LXVI. _Parure de mon Oncle Tobie._ 183 Chap. LXVII. _Il tremble._ 186 Chap. LXVIII. _Il hésite._ 188 Chap. LXIX. _Amours de Tom et de la Juive._ 191 Chap. LXX. _La négresse._ 192 Chap. LXXI. _Les saucisses._ 195 Chap. LXXII. _Contre-marche._ 198 Chap. LXXIII. _Le qu'en dira-t-on._ 201 Chap. LXXIV. _L'Attente._ _ibid._ Chap. LXXV. _Le premier Dimanche du mois._ 203 Chap. LXXVI. _Reprenons haleine._ 206 Chap. LXXVII. _Demandez à ma blanchisseuse._ 209 Chap. LXXVIII. _Les Critiques._ 211 Chap. LXXIX. _Elle est faite._ 213 Chap. LXXX. _Il frappe à la porte._ _ibid._ Chap. LXXXI. _On ouvre._ 215 Chap. LXXXII. 217 Chap. LXXXIII. _ibid._ Chap. LXXXIV. _Vous l'allez voir._ 218 Chap. LXXXV. _La Revue._ 220 Chap. LXXXVI. _Prestige du démon._ 222 Chap. LXXXVII. _Ne t'en fie qu'à toi seul._ 224 Chap. LXXXVIII. _Marie._ 226 Chap. LXXXIX. 233 82 _Déclaration d'amour._ 235 83 _Proposition de mariage._ 238 Chap. XC. _Au fait._ 240 Chap. XCI. _Qu'on l'emporte._ 245 Chap. XCII. _Aye, aye, aye Brigitte._ _ibid._ Chap. XCIII. _Il n'est point d'éternelles douleurs._ 247 Chap. XCIV. _Discrétion de Trim._ 249 Chap. XCV. _Tout se découvre._ 250 Chap. XCVI. _Mon Père est indigné._ 254 Chap. XCVII et dernier. _La Femme et la Vache._ 256

Fin de la Table du Tome quatrième.

Note du transcripteur

On a conservé l'orthographe de l'original, avec ses incohérences (par ex. désir/desir, jeter/jetter, abîme/abyme, aine/aîne, etc.). Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. Les passages en italique sont indiqués entre _caractères soulignés_.

End of Project Gutenberg's Oeuvres complètes, tome 4/6, by Laurence Sterne