Part 10
«_Amen_, répéta ma mère;» mais avec une cadence, un soupir, un accent de pitié, qui pénétra jusqu'au cœur de mon père, et ramollit toutes ses fibres. Il prit son almanach;... mais avant qu'il l'eût ouvert, la procession d'Yorick, venant à sortir de l'église, éclaircit une partie de ses doutes; et ma mère acheva de les lever, en lui disant que c'étoit le premier dimanche du mois.--Il remit son almanach dans sa poche.--
Le premier lord de la trésorerie, occupé à trouver des moyens et des expédiens, ne seroit pas rentré chez lui d'un air plus embarrassé.
CHAPITRE LXXVI.
_Reprenons haleine._
Après un chapitre comme celui qu'on vient de voir, et surtout après la manière dont il finit, il faut nécessairement insérer quatre ou cinq pages de matières hétérogènes, pour maintenir une juste balance entre la sagesse et la folie. Sans cette précaution, un livre ne vivroit pas au-delà de l'année.--Mais une digression lourde et traînante n'est pas ce qu'il faut. Il vaudroit autant aller son grand chemin.--Une digression, dans une circonstance comme celle-ci, doit être légère, enjouée, et sur un sujet qui le soit aussi.--Ce n'est pas tout, il faut que le _califourchon_ et celui qui le monte, ne s'y montrent qu'à la dérobée.--
La difficulté est de trouver des agens convenables à la nature de ce service. _L'imagination_ est capricieuse;--_l'esprit_ ne veut pas être recherché:--quoique la _plaisanterie_ soit une bonne fille, elle ne vient pas toujours quand on l'appelle.
Il sembleroit que la meilleure façon pour un auteur fût de dire ses prières; mais si elles ne servent qu'à lui rappeler ses infirmités et ses défauts, tant de corps que d'esprit, il se trouvera plus bête après que devant, (quoique meilleur, religieusement parlant.)
Quant à moi, il n'y a pas un moyen sous le ciel, du genre physique ou du genre moral, qui ne me soit venu à l'esprit, et dont je n'aie essayé. Quelquefois m'adressant à mon ame, et disputant avec elle sur les moyens d'étendre ses facultés.--
Je ne les augmentois pas d'une ligne.
Alors, changeant de système, j'ai essayé ce que pourroient faire sur le corps la tempérance, la sobriété et la chasteté.--Elles sont bonnes en elles-mêmes, disois-je, elles sont bonnes dans le sens absolu et dans le sens relatif; elles sont bonnes pour la santé, bonnes pour le bonheur dans ce monde-ci et dans l'autre.--
Enfin, elles sont bonnes pour tout,... excepté pour ce qui me manque.--Là, elles ne servent à rien qu'à laisser l'esprit comme elles l'ont trouvé.--Quant aux vertus théologales,--_la foi_ et _l'espérance_ pourroient peut-être donner un peu de verve;--mais pour cette vertu fade qu'on appelle _charité_, elle vous ôte ce que ses sœurs vous avoient donné.--
Dans les occasions ordinaires, je n'ai rien trouvé qui m'ait mieux réussi, que la méthode dont je vais vous faire part.--
--Certainement, si la logique n'est pas une science frivole, et si je ne suis pas aveuglé par mon amour-propre,--certainement dis-je, il y a quelque chose en moi qui tient du vrai génie; et ce qui me le persuade, c'est de voir combien je suis étranger à la jalousie et à l'envie: ce symptôme ne sauroit être équivoque.--Jamais je n'ai fait une découverte, que j'aie cru propre à perfectionner l'art d'écrire, que je ne me sois empressé de la publier, désirant sincérement que tout le monde pût écrire aussi-bien que moi.--
C'est ce qu'on fera, quand on voudra s'y donner aussi peu de peine.
CHAPITRE LXXVII.
_Demandez à ma blanchisseuse._
Je dis donc que dans les occasions ordinaires,--c'est-à-dire, quand je me trouve stupide, que mes idées s'enfantent pésamment, et se débrouillent avec peine.--
Ou que je me trouve, je ne sais comment, dans une veine de licence et de libertinage, et que je fais de vains efforts pour en sortir.--
Dans tous ces cas et autres semblables, je ne dispute pas un moment avec ma plume.--Si une prise de tabac, si un tour ou deux par la chambre ne me suffisent pas,--je prends mon rasoir, j'en essaie le tranchant sur la paume de ma main, je me savonne le menton, et sans plus de cérémonie je me fais la barbe; et si par malheur je laisse un poil, j'ai soin du moins que ce n'en soit pas un blanc.--Cela fait, je passe ma chemise, je change d'habit, je mets ma perruque, je prends ma bague de topaze; en un mot, je m'habille de la tête aux pieds.--
Or, il faut que le diable s'en mêle, si je n'y gagne rien.--Car considérez, monsieur, que tout le monde voulant être présent quand on le rase, (quoiqu'il n'y ait aucune règle sans exception) et personne ne voulant se raser sans miroir, crainte d'accident,--cette situation, comme toute autre, laisse nécessairement des impressions particulières sur le cerveau.--
Oui, je le maintiens. Les idées d'un homme dont la barbe est forte, deviennent sept fois plus nettes et plus fraîches sous le rasoir;--et si cet homme pouvoit, sans inconvénient, se raser du matin au soir, ses idées parviendroient au plus haut degré du sublime.--Je ne sais comment Homère a pu si bien écrire avec une barbe de capucin;--mais comme son talent contredit mon système, je ne veux pas m'y arrêter, et je retourne à ma toilette.
Louis de Sorbonne dit que la toilette n'est qu'_une affaire de corps_; mais il se trompe. L'ame et le corps ne sauroient se séparer; un homme ne sauroit s'habiller, sans que ses idées se portent sur son habillement; et s'il se met en gentilhomme, ses idées s'ennoblissent; de sorte qu'il n'a qu'à prendre la plume et se peindre dans son style.
Ainsi, messieurs, quand vous voudrez savoir si ce que j'écris peut se lire, et si rien n'a sali ma plume, voyez le mémoire de ma blanchisseuse; c'est comme si vous lisiez mon livre.--Il y a un certain mois où je suis en état de prouver que j'ai sali trente et une chemises. On ne sauroit pousser la propreté plus loin.--Eh bien! j'ai été plus maudit, plus vexé, plus critiqué, pour ce que j'ai écrit dans ce mois-là, que par tout ce que j'ai écrit dans le reste de l'année.
Mais je n'avois pas montré à ces messieurs les mémoires de ma blanchisseuse.
CHAPITRE LXXVIII.
_Les Critiques._
Au reste, ne prenez pas ceci pour une digression; je ne fais encore que m'y préparer, en attendant le soixante-dix-neuvième chapitre; et je puis employer celui-ci à ce qu'il me plaira.--Voyons;--j'ai vingt sujets pour un:--je pourrois écrire mon chapitre des _boutonnières_,--ou mon chapitre des _fi_, qui doit le suivre immédiatement.--
Ou mon chapitre des _nœuds_, sous le bon plaisir du clergé; mais tout cela pourroit mal tourner pour moi. Ce que j'ai de mieux à faire, c'est de suivre la méthode de quelques savans, et de me faire à moi-même des objections contre ce que j'ai écrit; quoique je déclare d'avance que je ne sais pas plus que mes pantoufles comment y répondre.
O que de critiques vont pleuvoir sur mon livre! «C'est une satyre enragée, dira quelqu'un, aussi noire que l'encre dont l'auteur se sert, et digne en tout de Thersite.--C'est un libelle atroce, et tous les blanchissages et savonnages du monde n'y font rien.--D'ailleurs, plus le drôle est déguenillé, plus les sarcasmes viennent en foule au bout de sa plume.»
A cela je n'ai qu'une réponse prête, au moins pour le moment.--C'est que l'archevêque de Bénévent composa son indécent roman de Galathée en habit violet, veste et culottes violettes; ce qui prouve que l'habit ne fait pas tout.--
«Mais, dit le critique, vous ne pouvez pas nier que la recette du rasoir que vous indiquez n'ait un grand défaut,--le manque d'universalité. La loi invariable de la nature rend ce secret inutile à toute une moitié du genre humain.»--
Tout ce que je puis dire là-dessus, c'est que les écrivains femelles, Angloises et Françoises, feront bien d'aller sans barbe.--
Quant aux Espagnoles, elles iront comme elles voudront.
CHAPITRE LXXIX.
_Elle est faite._
Le voici enfin arrivé ce soixante-dix-neuvième chapitre!--que produira-t-il? Rien,--qu'une triste réflexion sur la vîtesse avec laquelle nos plaisirs nous échappent en ce monde.
Car, à l'égard de ma digression,--je déclare à la face du ciel qu'elle est faite.--
Revenons à mon oncle Tobie.
CHAPITRE LXXX.
_Il frappe à la porte._
Quand mon oncle Tobie et le caporal furent arrivés au bout de l'avenue, ils s'apperçurent qu'ils tournoient le dos à la maison de la veuve; ils firent volte-face, et marchèrent droit à la porte de Mistriss Wadman.--
«Monsieur peut m'en croire et marcher en assurance, dit le caporal, qui porta la main à son bonnet, en passant devant son maître pour aller frapper à la porte.» Mon oncle Tobie, démentant en ce moment sa manière invariable de traiter son fidèle domestique, ne lui répondit rien.--La vérité étoit qu'il n'avoit pas encore bien rédigé toutes ses idées. Il auroit désiré une autre conférence avec Trim. Et tandis que le caporal montoit les trois marches qui étoient devant la porte, mon oncle Tobie cracha deux fois.--A chaque fois le caporal s'arrêta par une sorte d'instinct;--il resta une minute le marteau de la porte suspendu dans sa main;--il hésitoit sans savoir pourquoi.--
Cependant Brigitte, morfondue à force d'attendre, faisoit sentinelle en dedans, le pouce et le premier doigt appuyés sur le loquet.
Mistriss Wadman, assise derrière le rideau de sa fenêtre, retenoit son souffle, et guettoit leur approche.--On lisoit dans ses yeux le présage de sa défaite.
«Trim, dit mon oncle Tobie!»--Mais comme il ouvroit la bouche, la minute expira, et Trim laissa tomber le marteau.
Mon oncle Tobie, voyant qu'il ne pouvoit plus reculer, se mit à siffler son lilla-burello.
CHAPITRE LXXXI.
_On ouvre._
Brigitte avoit, comme nous l'avons dit, le premier doigt et le pouce sur le loquet; et le caporal ne fut pas obligé de frapper aussi long-temps que votre tailleur, milord, que vous faites peut-être souvent attendre.--Mais je pouvois ne pas aller chercher ma comparaison si loin; car, _je soussigné_, reconnois devoir à mon tailleur au moins une guinée; et je m'étonne souvent de la patience du maraud.--Ceci au reste n'intéresse personne. Mais il faut convenir que c'est une cruelle chose que d'être endetté. Il semble que ce soit une fatalité pour le trésor de quelques pauvres diables, au moins de ceux de notre famille. L'économie ne parvient point à relier leurs coffres avec ses cercles de fer.
Quant à moi, je suis sûr qu'il n'y a aucun prince, prélat, pape, ni potentat, petit ou grand, qui desire plus que moi dans son cœur de remplir fidélement ses engagemens, ou qui prenne plus de moyens pour y parvenir.--Je ne donne jamais plus d'une demi-guinée;--je ne me promène point en bottes, de crainte de les user:--je n'achète pas un cure-dent;--et je ne dépense pas un schelling par an en tabatières;--et quant aux six mois que je passe à la campagne, j'y mène un si petit train, que Jean-Jacques, avec toute sa modération, ne sauroit atteindre à ma parcimonie;--car je n'ai chez moi ni homme, ni garçon, ni cheval, ni vache, ni chien, ni chat, ni rien qui mange ou qui boive. Je ne me permets qu'une pauvre et chétive vestale, seulement pour entretenir mon feu; et la pauvre fille est en vérité aussi sobre que je puisse le desirer.
Mais si, d'après cela, vous me croyez philosophe,--je ne donnerois pas, mes bonnes gens, une obole de votre jugement.
La vraie philosophie, messieurs... Mais ce n'est pas ici le moment d'en raisonner. Voilà mon oncle Tobie qui finit de siffler son lilla-burello;--souffrez que j'entre avec lui chez Mistriss Wadman.
CHAPITRE LXXXII.
CHAPITRE LXXXIII.
CHAPITRE LXXXIV.
_Vous l'allez voir._
* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *--
--* * * * * * * * * * * * * * * * * * * *...
«Je vais vous le montrer, madame, dit mon oncle Tobie.»--
Mistriss Wadman rougit,--regarda vers la porte,--pâlit,--rougit encore légérement,--puis reprit son teint naturel, et finit par rougir plus fort que jamais.--Ce que je traduis ainsi pour l'amour du lecteur:
Bon Dieu, je n'y regarderai pas! Que diroit le monde, si j'y regardois! Je m'évanouirai si j'y regarde. Je voudrois pouvoir y regarder; Il ne sauroit y avoir de péché à y regarder. --J'y regarderai.--
Tandis que l'imagination de Mistriss Wadman travailloit ainsi, mon oncle Tobie s'étoit levé du sopha, et avoit été ouvrir la porte à l'autre bout de la salle, pour donner ses ordres à Trim dans le passage.--
«* * * * * * * * * * * * * * * *--Je crois, dit mon oncle Tobie, qu'elle est dans le grenier.--Je l'y ai vue encore ce matin, répondit Trim.--Eh! bien, Trim, cours-y promptement, dit mon oncle Tobie, et rapporte-la moi dans la salle.--Bon Dieu, dit le caporal!»
Le caporal étoit loin d'approuver un tel ordre, et ne le remplit pas moins avec joie.--Il n'étoit pas maître de son approbation, il l'étoit de son obéissance.--Il mit son bonnet sur sa tête, et partit aussi vîte que son genou put le permettre; mon oncle Tobie rentra dans la salle, et fut se rasseoir sur le sopha.
«Vous mettrez le doigt dessus, dit mon oncle Tobie.--Sainte Vierge, je n'y toucherai pas, dit en elle-même Mistriss Wadman!»
Ceci demande une nouvelle traduction; et nous montre à combien d'erreurs les mots nous induisent. Il faut toujours remonter à leur source pour les entendre.
Or, pour éclaircir le brouillard qui règne sur les trois dernières pages, j'ai besoin d'être moi-même aussi clair qu'il me sera possible.--
Frottez-vous le front par trois fois, mes bons amis;--toussez,--crachez,--mouchez-vous;--bon!--éternuez, mes enfans;--à merveille, Dieu vous bénisse!
Maintenant, aidez-moi si vous le pouvez.
CHAPITRE LXXXV.
_La Revue._
Comme il y a cinquante motifs différens, tant de l'ordre civil que de l'ordre religieux, pour lesquels une femme peut prendre un mari, elle commence par les considérer et les peser soigneusement tous ensemble; ensuite elle les distingue, les sépare, et cherche à démêler dans son esprit lequel de tous ces motifs est le sien. Ensuite, par propos, enquêtes, raisonnemens, inductions, elle cherche à s'assurer si elle a choisi le bon. Enfin, elle essaie, elle éprouve, elle veut voir si elle ne s'est pas trompée.--
L'allégorie de Slawkenbergius sur ce sujet, au commencement de sa troisième décade, est si originale, et mon respect pour les dames est si profond, que jamais je n'oserai la leur dire; et c'est dommage, car elles en riroient.
Elle arrête le premier âne, dit Slawkenbergius, et le tient par le licou, de crainte qu'il ne lui échappe; puis elle plonge sa main jusqu'au fond du panier pour y chercher... et quoi?--Ma foi, dit Slawkenbergius, ce n'est pas le moyen de l'apprendre que de m'interrompre.--
Je n'ai rien, ma bonne dame, dit l'âne; je porte des bouteilles vides.
Et moi de vieilles guenilles, dit le second.
Ta charge vaut un peu mieux, dit-elle au troisième, tu portes des pantoufles et de vieilles culottes.--
Elle passe ainsi en revue le quatrième, le cinquième âne, et tout le reste de la file l'un après l'autre, jusqu'à ce qu'elle ait trouvé celui qui porte ce qu'elle cherche.--Alors elle renverse le panier,--étale la marchandise,--regarde,--l'examine,--la mesure,--l'étend,--la mouille,--la sèche,--la tourne,--la retourne,--, et puis l'emporte.
--Mais pour l'amour de Dieu, quelle marchandise?
Toutes les puissances de la terre, répond Slawkenbergius, ne me feroient pas dire mon secret.
CHAPITRE LXXXVI.
_Prestige du démon._
Nous vivons dans un monde où tout est énigme et mystère; ainsi, nous y sommes accoutumés. Autrement, il sembleroit étrange que la nature, qui fait chaque chose si conforme à sa destination,--qui ne se trompe jamais ou presque jamais, à moins qu'elle n'ait le projet de s'amuser,--qui dispose si bien les formes et les propriétés de la matière qu'elle emploie, soit qu'elle en veuille faire une charrue, un vilebrequin ou une perruque;--qui modèle chaque créature, fût-ce un oison, de manière qu'il ne lui manque rien;--il sembleroit étrange, dis-je, que cette nature, si habile en toute autre chose, ne fît que des balourdises quand il s'agit d'une affaire aussi simple que celle d'assortir un homme et une femme.
Cela viendroit-il du choix de l'argile, qui se gâte souvent au feu? d'où il résulte qu'un homme a trop d'un côté ce qui lui manque de l'autre, et pèche par trop ou par trop peu de chaleur.--Cette grande ouvrière donneroit-elle trop peu d'attention à ces petits détails platoniques de la moitié de l'espèce pour laquelle elle a fabriqué l'autre?--Peut-être aussi que souvent elle ne sait pas quelle espèce de mari on lui demande. Mais laissons ces hypothèses; nous en raisonnerons après souper.--
Il suffit que l'observation en elle-même, et les raisonnemens auxquels elle donne lieu, loin de rien expliquer, ne servent qu'à tout embrouiller.
En effet, à considérer attentivement mon oncle Tobie, y avoit-il jamais eu quelqu'un mieux taillé pour le mariage? La nature l'avoit pétri de son argile la plus pure et la plus douce;--elle avoit rempli ses vaisseaux de lait;--elle avoit animé ses poumons du souffle le plus épuré;--tout en lui étoit bon, humain, généreux.--La vérité et la confiance habitoient dans son cœur, dont toutes les avenues étoient une communication toujours ouverte, toujours active des services les plus obligeans, des bienfaits les plus tendres.--Enfin la nature, en le comblant de ses dons, n'avoit point oublié pour quelles fins le mariage étoit institué.--En conséquence...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--...--
Et la blessure de mon oncle Tobie n'avoit point annullé la donation.--
Cependant ce dernier article avoit je ne sais quoi de louche et d'apocryphe. Or le diable qui, comme on sait, est l'ennemi de la foi, avoit élevé à ce sujet quelques scrupules dans l'esprit de Mistriss Wadman; et d'un autre côté (en vrai diable qu'il étoit) il avoit changé aux yeux de la veuve les autres vertus de mon oncle Tobie en bouteilles vides, en vieilles guenilles, en pantoufles et en vieilles culottes.--
CHAPITRE LXXXVII.
_Ne t'en fie qu'à toi seul._
Mistriss Brigitte avoit engagé tout le petit fonds d'honneur que peut avoir une soubrette, qu'elle sauroit tout le détail de l'affaire avant qu'il fût huit jours; et elle se fondoit sur une supposition qui étoit en soi très-probable. «Trim, avoit-elle dit, ne manquera pas de me faire sa cour, tandis que le capitaine fera la sienne à madame; et je le traiterai de sorte qu'il me dira tout.»
L'amitié a deux vêtemens; l'un de dessus et l'autre de dessous. Brigitte servoit les intérêts de sa maîtresse avec l'un, et faisoit la chose qui lui plaisoit le plus avec l'autre. Le diable lui-même n'auroit pas eu plus beau jeu qu'elle a à s'assurer de la blessure de mon oncle Tobie.--
Pour Mistriss Wadman, elle n'avoit qu'un moyen, mais il étoit sûr. De sorte que (sans rejetter l'offre de Brigitte, ni mépriser ses talens) elle se détermina à jouer son jeu elle-même.
Elle n'avoit pas besoin de tout son talent. Un enfant auroit trompé mon oncle Tobie au jeu. Il connoissoit à peine les cartes,--et laissoit voir son jeu tant qu'on vouloit.--Le pauvre homme vint se livrer lui-même à la veuve en se plaçant sur son sopha, mais tellement sans défense et sans défiance, qu'un cœur généreux auroit rougi d'en abuser.
Mais quittons la métaphore.
CHAPITRE LXXXVIII.
_Marie._
Ma foi quittons l'histoire aussi, s'il vous plaît. Car quoique j'aie eu la plus grande hâte d'arriver à cet endroit de mon ouvrage; quoique je l'aie annoncé et que je le regarde encore comme le morceau le plus exquis que j'aie à donner au public, maintenant que m'y voilà, je voudrois que quelqu'un prît la plume et achevât l'histoire à ma place. Je vois toutes les difficultés qui se présentent, et je sens la foiblesse de mon talent.--
J'ai pourtant une petite ressource.--C'est que l'on m'a tiré cette semaine vingt-quatre onces de sang, à cause d'une fièvre terrible dont j'ai été attaqué en commençant ce chapitre; de sorte qu'il me reste quelques espérance que ma cervelle se trouvant plus dégagée, mes vaisseaux moins tendus... Dans tous les cas, une invocation ne sauroit nuire. Je m'abandonne donc entièrement à celui que j'invoque; c'est à lui à m'inspirer ou à m'injecter ce qu'il croira de meilleur.
_INVOCATION._
Aimable et doux génie, qui conduisis jadis la plume de mon ami Cervantes;--toi qui te glissois par sa jalousie, et qui, par ta présence, changeois en un beau jour le crépuscule de sa retraite;--toi qui versois le nectar des dieux à ce charmant auteur qu'ils avoient animé de leur esprit;--toi enfin qui le couvris de tes aîles pendant qu'il traçoit le portrait de Sancho et de son aventureux maître,--et qui veillas constamment pour le défendre contre la pauvreté et les autres misères de cette vie;--écoute-moi, je t'en conjure! regarde,--vois ces culottes,--ce sont les seules que je possède; et cette déchirure me fut faite à Lyon par un âne.
Vois mes chemises,--en quel état elles sont! une partie en est restée en Lombardie; je n'en ai rapporté que les débris; je n'en avois que six, et une maudite blanchisseuse de Milan m'en a rogné cinq; elle croyoit avoir ses raisons,--à la bonne heure.--
Cependant malgré ces accidens, malgré un fourreau de pistolet qui me fut volé à Sienne; malgré deux œufs que l'on m'a fait payer cinq _paules_, l'un à Raddicossini, et l'autre à Capoue, je ne trouve pas qu'un voyage de France et d'Italie soit une chose aussi effrayante que beaucoup de gens voudroient le persuader. Il y a par-ci par-là un peu de mal, mais ce n'est pas trop acheter le plaisir de parcourir ces campagnes riantes, que la nature semble étaler devant vous pour le plaisir de vos yeux.--Il est ridicule de penser que l'on vous présentera pour rien des voitures, que l'on expose à être brisées par vous et pour vous.--Ce sont les deux sols que vous donnez à cet homme qui graisse vos roues, qui le mettent en état d'avoir du beurre sur son pain.--Nous sommes en vérité trop exigeans. Eh quoi! pour trente ou quarante sols que l'on vous demandera de trop pour votre souper et votre lit, votre philosophie sera déconcertée! Qu'est-ce donc qu'un schelling et quelques sols! Payez,--pour l'amour de Dieu et pour le vôtre; payez,--et payez les deux mains ouvertes, plutôt que de laisser le mécontentement s'asseoir sur le front de votre belle hôtesse et de ses demoiselles, qui se tiendront d'un air affligé sur la porte de l'auberge au moment de votre départ.--D'ailleurs, mon cher monsieur, le baiser fraternel que chacune d'elles vous auroit donné, ne valoit-il pas mieux que vos vingt sols?--à mon gré du moins.--
Pendant mes voyages j'avois la tête remplie des amours de mon oncle Tobie. C'étoit comme si j'eusse été amoureux moi-même.--J'étois dans un état parfait de bonté et de bienveillance; à chaque mouvement de ma chaise je sentois en moi la vibration délicieuse de la plus douce harmonie. Il m'étoit indifférent que la route fût unie ou raboteuse; tout ce que je voyois, tout ce que j'entendois, touchoit toujours quelque ressort secret de sentiment ou de plaisir.--
Un soir;--c'étoit les plus doux sons que j'eusse jamais entendus.--Je baissai ma glace pour les mieux entendre. «C'est Marie[1], me dit le postillon, observant que j'écoutois.--Pauvre Marie, continua-t-il, en se penchant de côté, parce que son corps m'empêchoit de la voir! Elle est assise sur un banc, jouant son hymne du soir sur son chalumeau, et sa petite chèvre à côté d'elle.»
[1] Dans la traduction du Voyage Sentimental, le traducteur a changé le nom de _Marie_ en celui de _Juliette_; il a transporté la scène de _Moulins_ à _Amboise_. On a conservé à la pauvre Marie son nom et son pays, que Sterne appelle dans son Voyage Sentimental, _la plus douce partie de la France_. (Note de l'éditeur).
En me parlant de Marie, le postillon avoit l'air si touché, le son même de sa voix annonçoit un cœur si compatissant, que je me promis de lui donner une pièce de vingt-quatre sous en arrivant à _Moulins_.--
«Et qui est la pauvre Marie, lui dis-je?»--