Oeuvres complètes, tome 4

Part 1

Chapter 13,808 wordsPublic domain

ŒUVRES COMPLÈTES DE LAURENT STERNE.

NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES.

TOME QUATRIÈME.

A PARIS, Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN. AN XI.--1803.

_Ce volume contient_

La quatrième partie des Opinions de Tristram Shandy.

VIE

ET OPINIONS

DE

TRISTRAM SHANDY.

CHAPITRE PREMIER.

_Le pauvre et son chien._

Détestant, comme je l'ai dit, de faire des mystères pour rien, je dis mon secret au postillon, dès que nous eûmes quitté le pavé. Il répondit à ma confiance, en appuyant un grand coup de fouet à ses chevaux: si bien qu'au grand trot de son limonier (son porteur galopant sur trois jambes), nous gagnâmes en assez peu de temps _Ailly-le-haut-Clocher_, ville jadis fameuse par les plus beaux carillons du monde.--Mais nous la traversâmes sans musique; tous les carillons étant dérangés, non-seulement là, mais bien encore ailleurs.

Faisant donc toute la diligence possible, d'_Ailly-le-haut-Clocher_, je gagnai _Flixcourt_; de _Flixcourt_, _Péquigny_, puis enfin _Amiens_,--Amiens, où la belle Jeanneton avoit fait son apprentissage, mais où Jeanneton n'étoit plus, et où par conséquent rien n'étoit digne de m'arrêter.--

Mais en arrivant à la poste, on détela ma chaise, et l'on établit mes brancards sur des tréteaux.--Quelle est cette mode, dis-je? prétend-on par-là me faire aller plus vîte?--J'appris que le courrier d'une berline qui alloit arriver, avoit retenu tous les chevaux, et que je ne pourrois partir qu'après que les miens auroient mangé l'avoine.

«Mais si monsieur veut descendre en attendant?»--

Monsieur préféra de rester dans sa chaise.--Mais pour l'amour de Dieu, garçon, qu'on se dépêche.--...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je n'ai rien, mon bon-homme, lui dis-je.--C'étoit à un vieillard couvert de haillons, qui s'étoit avancé jusqu'à deux pas de la portière, son bonnet de laine rouge à la main.--Son geste et ses yeux demandoient, sa bouche ne parloit pas.--Il avoit un chien qui tenoit, ainsi que son maître, ses yeux fixés sur moi, et qui sembloit aussi solliciter ma charité.--

Je n'ai rien, dis-je une seconde fois.--C'étoit à-la-fois un mensonge et un acte de dureté.--Je rougis de l'avoir dit.--Mais, pensai-je en moi-même, ces pauvres sont si importuns!--Celui-là ne le fut pas.--Dieu vous conserve, dit-il;--et il se retira humblement.

Ho-hé, ho-hé!--vîte--les chevaux.--C'étoit la berline qui venoit d'arriver. Les postillons coururent. Le bon vieillard et son chien s'approchèrent, n'obtinrent rien, et se retirèrent sans murmure.

Celui qui vient d'avoir un tort, seroit fâché de rencontrer quelqu'un qui, à sa place, ne l'auroit pas eu. Si les voyageurs de la berline eussent donné au pauvre, je crois que j'en aurois senti quelque peine.--Après tout, dis-je, ces gens-là sont plus riches que moi; et puisque... Bon Dieu! m'écriai-je, leur dureté excuseroit-elle la mienne?

Cette réflexion me mit mal avec moi-même.--Je cherchai des yeux le pauvre, comme si j'eusse voulu le rappeller.--Il s'étoit assis sur un banc de pierre, son chien vis-à-vis de lui, et la tête appuyée entre les genoux de son maître, qui le flattoit de la main, sans lever les yeux de mon côté.

Sur le même banc je vis un soldat, que ses souliers poudreux annonçoient pour un voyageur. Il avoit posé son havresac sur le banc, entre le pauvre et lui, et par-dessus son havresac il avoit mis son épée et son chapeau.--Il s'essuyoit le front avec la main, et paroissoit reprendre haleine pour continuer sa route.--Son chien (car il avoit aussi son chien) étoit assis par terre à côté de lui, regardant les passans d'un air fier.

Ce second chien me fit mieux remarquer le premier, qui étoit noir, fort laid et à moitié pelé; et je m'étonnois que le vieillard, réduit à la dernière misère, voulût ainsi partager avec lui une subsistance rare et souvent incertaine.--L'air dont ils se regardoient tous deux, m'éclaira sur-le-champ.--«O de tous les animaux le plus aimable et le plus justement aimé, m'écriai-je en moi-même!--C'est toi qui es le compagnon de l'homme,--son ami,--son frère.--Toi seul lui restes fidèle dans le malheur!--Toi seul ne dédaignes pas le pauvre... Si l'habitude de vivre auprès du riche ne t'a pas corrompu!--Ce bon vieillard méprisé, délaissé, rebuté par le monde entier, trouve en toi un ami qui l'accueille, et qui lui sourit:--et sur le lit de paille qu'il partage avec toi, sa misère lui paroît moins affreuse, il n'est pas seul au monde tant que tu lui restes encore.»

En ce moment une glace de la berline se baissa, et il en tomba quelques débris de viandes froides, avec lesquelles les voyageurs venoient de déjeûner. Les deux chiens s'élancèrent.--La berline partit: un seul chien fut écrasé.--C'étoit celui du pauvre.

Le chien jetta un cri,--ce fut le dernier. Son maître s'étoit précipité sur lui.--Son maître dans le plus sombre désespoir! Il ne pleuroit point. Hélas! il ne pouvoit pleurer.--Mon bon-homme, lui criai-je.--Il retourna douloureusement la tête. Je lui jettai un écu de six francs.--L'écu roula à côté de lui sans qu'il s'en mît en peine. Il ne me remercia que par un mouvement de tête affectueux; et il reprit son chien dans ses bras.--Hélas! son chien étoit mort.--

«Mon ami, dit le soldat, en lui tendant la main, avec les six francs qu'il avoit ramassés,--ce brave gentilhomme Anglois vous a donné de l'argent. Il est bienheureux! Il est riche!--Mais tout le monde ne l'est pas.--Je n'ai qu'un chien; vous avez perdu le vôtre;--celui-ci est à vous.»--En même-temps il attacha son chien avec une petite corde qu'il mit dans la main du pauvre, et il s'éloigna aussi-tôt.

O monsieur le soldat, s'écria le bon vieillard en lui tendant les bras!--Le soldat s'éloignoit toujours, laissant le pauvre dans l'extase de la surprise et de la reconnoissance.

Mais les bénédictions du pauvre, mais les miennes le suivront par tout.--Brave et galant homme, m'écriai-je! Eh! qui suis-je auprès de toi? Je n'ai donné à ce malheureux que de l'argent: tu viens de lui rendre un ami.--

Mais, ô ciel! suis-je confiné à Amiens pour le reste de ma vie? Le sommeil me gagne.--Oh! garçon!--Le garçon amenoit mes chevaux.

CHAPITRE II.

_Sommeil dérangé._

Dans cette multitude de petits chagrins auxquels un voyageur est sans cesse exposé, il en est un plus pénible à mon gré que tous les autres; et celui-là, à moins que n'ayez un courrier qui vous précède, je vous défie de l'éviter.--Et quel est ce chagrin?--Le voici.

C'est que--fussiez-vous dans la disposition la plus heureuse pour dormir;--courussiez-vous dans le plus beau pays,--sur la plus belle route,--et dans la voiture la plus douce possible;--fussiez-vous assuré de pouvoir dormir l'espace de vingt lieues sans ouvrir l'œil une seule fois:--bien plus--vous fût-il démontré aussi clairement qu'une proposition d'Euclide, que vous seriez, à tous égards, aussi bien, et peut-être mieux endormi qu'éveillé;--l'obligation de payer, qui revient à chaque poste, et la nécessité de fouiller dans votre poche, pour en tirer, sou par sou, trois livres quinze sous, sans compter les guides,--s'opposent tellement à l'envie que vous auriez, que (quand il iroit du salut de votre ame) il vous est impossible de dormir plus de deux lieues de suite, ou de trois tout au plus, en supposant qu'il y ait poste et demie.

«Parbleu! dis-je, je vois un moyen. Je mettrai la somme précise dans un morceau de papier, et je la tiendrai dans ma main pendant tout le chemin.»--Là-dessus, je m'arrangerai pour dormir.--«Je n'aurai, dis-je, autre chose à faire qu'à glisser doucement mon argent dans le chapeau du postillon, sans proférer un seul mot.»

Bon!--Il lui faut deux sous de plus pour boire!--Ou bien il y a une pièce de douze sous du temps de Louis XIV, qui ne passera pas.--Ou bien, il y a une livre et quelques sous, que _Monsieur_ redoit de la dernière poste, et que _Monsieur_ a oublié.--On ne sauroit disputer en dormant, et cette altercation vous réveille.--Cependant, on peut encore retrouver son sommeil; la partie animale peut peser sur la partie intellectuelle, et il y a moyen de revenir de cette secousse.--

--Mais quoi encore?--Ciel! vous n'avez payé que pour une poste, tandis qu'il y a poste et demie! Cela vous oblige à sortir votre livre de poste,--et l'impression en est si petite, qu'il faut bien ouvrir les yeux, que vous le vouliez ou non. Alors monsieur le curé vous offre une prise de tabac,--un pauvre soldat vous montre sa jambe estropiée,--un P. Laurent vous présente sa bourse, et vous expose la misère de son couvent.--Ou bien la prêtresse de la citerne veut arroser vos roues;--elles n'en ont que faire,--mais elle jette l'eau sur les roues de derrière, et jure sur sa prêtrise que le feu alloit y prendre.--Un pauvre homme qui a tous ces points à discuter et à considérer dans son esprit, réveille malgré lui toutes ses facultés intellectuelles,--et qu'il retrouve ensuite son sommeil, s'il le peut!

Sans un accident de cette espèce qui m'arriva, je passois tout de bout à Chantilly sans voir les écuries.--

Mais le postillon, affirmant d'abord, et osant ensuite me soutenir en face, que la pièce de deux sous n'étoit pas bien marquée,--j'ouvris les yeux pour m'en assurer:--et voyant la marque aussi clairement que son nez, je sautai de ma chaise tout en colère, et je visitai Chantilly malgré moi.

Je n'avois plus que trois postes et demie à faire. Mais je suis convaincu que le meilleur principe en voyageant, c'est de faire diligence. Or, un homme de cette humeur trouve peu d'objets sur sa route dignes de le détourner, et il ne s'arrête guère.--C'est ce qui fit que je passai tout au travers de Saint-Denis, sans retourner seulement la tête du côté de l'abbaye.--Tous les diamans que l'on y montre sont faux. Ce trésor si vanté n'est rempli que d'oripeaux ridicules: et je ne donnerois pas trois sous de tout ce qu'il renferme, si ce n'est de la lanterne de Judas.--Encore est-ce, parce qu'il fait nuit, et qu'elle pourroit m'éclairer en entrant à Paris.

CHAPITRE III.

_Entrée à Paris._

Clic-clac--clic-clac--clic-clac. Voilà donc Paris, dis-je, en ouvrant de grands yeux!--C'est-là Paris!--diable! Paris, m'écriai-je, répétant le nom une troisième fois!

La première, la plus belle, la plus brillante... Les rues sont pourtant bien sales.--

Mais je suppose qu'elles n'en sont pas moins belles.

Clic-clac--clic-clac.--Quel train tu fais! Comme s'il importoit à ces bonnes gens d'être avertis qu'un homme pâle et vêtu de noir a l'honneur d'entrer à Paris, vers les neuf heures du soir, conduit par un postillon en veste bleue avec des revers de calemande rouge!--Clic-clac--clic-clac.--Je voudrois que ton fouet...

Mais c'est le génie de la nation: ainsi claque, claque à ton aise.

Ah! personne ne cède le haut du pavé!--Mais si le haut du pavé est le plus sale, fût-ce dans l'école même de la politesse, comment en agiroit-on autrement?--Et je te prie, quand allume-t-on les lanternes?--Quoi! jamais dans les mois d'été!--Ah! c'est le temps des salades. On veut épargner l'huile.

Mais quelle barbarie! Comment ce fier cocher à moustaches peut-il proférer de pareilles ordures contre ce cheval efflanqué qui ne sauroit se ranger!--Ne vois-tu pas, l'ami, que la rue est si misérablement étroite, qu'une brouette pourroit à peine y tourner?--Oh! dans la plus belle ville de l'univers, il n'y auroit pas de mal que les rues fussent un peu plus larges, et que l'on eût de quoi s'y échapper de droite ou de gauche.

Ciel! que de boutiques de traiteurs! Que de boutiques de perruquiers!--Il semble que tous les cuisiniers et barbiers de la terre se soient donné rendez-vous à Paris. Les premiers auront dit: les François aiment la bonne chère,--ils sont gourmands;--allons à Paris: nous y aurons un rang distingué.

Et comme la perruque fait l'homme, et que le perruquier fait la perruque,--_Sandis!_ ont dit les barbiers, nous y serons encore mieux traités.--Nous aurons un rang au-dessus de vous.--Nous serons au moins capitouls.--Cadédis! nous porterons l'épée.

CHAPITRE IV.

_Description de Paris._

Je ne sais si c'est la faute des François ou la nôtre, s'ils s'expliquent mal, ou si nous ne les comprenons pas bien.--Mais quand il nous disent que qui a vu Paris a tout vu, il m'est évident qu'ils se trompent.--Du moins, s'ils entendent parler de ce qu'on voit à la lueur des lanternes.--Car on ne voit rien.

En plein jour la chose est différente.

Paris est percé de mille à douze cents rues.--Quand vous les aurez toutes suivies, quand vous aurez vu ses portes, ses ponts, ses places, ses statues; quand vous aurez visité ses quatre palais et toutes ses églises, parmi lesquelles vous vous garderez d'oublier Saint-Roch et Saint-Sulpice,--

Alors vous aurez vu...

Mais que sert de vous le dire? Lisez-le vous-même écrit en ces mots sur le portique du Louvre:

«_Non orbis gentem, non urbem gens habet ullam, Ulla parem._»--

On peut le traduire ainsi pour l'intelligence du lecteur:

«Cette nation est unique parmi les nations; Cette ville est unique parmi les villes: Chanter et rire,--rire et mourir.»--

Il faut convenir que le François a une manière joviale de traiter tout ce qui est grand.

CHAPITRE V.

_Départ de Paris._

En prononçant le mot _jovial_, comme j'ai fait à la fin du dernier chapitre, j'ai réveillé en moi l'idée de Spléen.--Non par aucune analogie, ni par aucun ordre chronologique ou généalogique.--Je sais qu'il n'y a pas entre ces deux mots plus de rapport et de parenté, qu'entre le jour et la nuit, ou entre toutes autres choses antipathiques de leur nature.--Mais de même qu'un habile politique tâche d'entretenir une heureuse harmonie parmi les hommes, ainsi un habile écrivain travaille à rapprocher les mots les plus opposés, pouvant à tout moment se trouver dans le cas de les employer ensemble.

Ainsi donc, à tout événement, après avoir parlé de l'humeur joviale des François, j'écris ici en gros caractères:

SPLÉEN.

En partant de Chantilly, j'ai déclaré que le meilleur principe en voyageant étoit de faire diligence;--mais ceci est purement une affaire d'opinion, et je n'ai prétendu ramener personne à mon sentiment.--D'ailleurs, l'expérience me manquoit alors, et je ne savois pas tous les inconvéniens qu'il y avoit à aller si grand train.--Aujourd'hui j'abandonne mon système, et le laisse à qui voudra le prendre.--Il a dérangé ma digestion, et m'a valu une diarrhée bilieuse, qui m'a ramené au triste état d'où j'étois à peine sorti.--C'est pour le coup que je décampe, et que je me sauve sur les bords de la Garonne.--

Quant à ces gens-ci, à leur génie,--à leurs manières,--à leurs coutumes, leurs lois,--leur religion, leur gouvernement,--leurs manufactures,--leur commerce,--leurs finances, leurs ressources et les ressorts cachés qui les font mouvoir,--quoique j'aie passé deux jours et trois nuits parmi eux, quoique j'aie étudié et médité cette matière avec toute l'attention dont je suis capable,--n'attendez pas que je vous en dise un seul mot.

--Allons, allons! Il faut que je parte.--La route est pavée,--les postes sont courtes, les jours sont longs,--il n'est pas plus de midi:--je serai à Fontainebleau avant le roi.--

Mais, Monsieur, est-ce que le roi va à Fontainebleau?--Non pas que je sache.

CHAPITRE VI.

_Comment m'y prendre?_

S'il existe dans le monde une plainte absurde et ridicule, surtout dans la bouche d'un voyageur, c'est celle que j'entends faire tous les jours, que la poste ne va pas en France aussi vîte qu'en Angleterre:--tandis que, tout bien considéré, elle y va beaucoup plus vîte.--En effet, si l'on calcule la pesanteur des voitures françoises, avec l'énorme quantité des bagages dont on les charge dessus, devant et derrière,--si l'on considère ensuite les petites haridelles qui les traînent, et le peu que ces haridelles ont à manger,--il y a de quoi s'étonner que l'on avance de quelques pas.

Le traitement des chevaux en France est indigne d'un peuple chrétien, et pour moi, il m'est démontré qu'un cheval de poste de ce pays-là ne seroit pas en état de faire un pas, sans la vertu toute-puissante de deux mots énergiques, qu'on ne cesse de lui répéter avec une complaisance infatigable.--Il trouve dans ces deux mots autant de substance que dans un picotin d'avoine.--Enfin, c'est une ressource précieuse, et une ressource qui ne coûte rien.--C'est pour cela même, que je meurs d'envie de l'apprendre au lecteur.

--Mais c'est ici la question.--Quand on donne une recette, elle doit être claire et intelligible; autrement elle est inutile. Et cependant si je m'exprime trop au naturel, je m'expose à être déchiré à belles dents dans le public, par ceux mêmes d'entre les gens d'église qui pourroient en avoir ri entre leurs rideaux.

--Comment m'y prendre?--C'est en vain que j'y songe.--Mon imagination ne me fournit rien.--Comment glisser sur la prononciation de deux mots si étranges? Comment les amener de manière à ce que le lecteur n'en perde rien, et de manière, en même-temps, à ce que l'oreille la plus délicate n'en soit pas blessée?--

Ma plume m'entraîne,--mon encre me brûle les doigts;--je vais essayer. Et ensuite... Ensuite! je crains qu'il n'arrive pis. Je crains que l'encre ne brûle le papier.

--Non.--Je n'oserai jamais.--

Mais si vous désirez de savoir comment l'abbesse des Andouillettes et une novice de son couvent se tirèrent d'affaire en semblable rencontre,--promettez-moi seulement un peu d'indulgence, et je vous la raconterai sans le moindre scrupule.

CHAPITRE VII.

_Histoire de l'abbesse des Andouillettes._

L'abbesse des Andouillettes, dont le couvent est situé dans ces montagnes qui séparent la Bourgogne de la Savoie, comme on peut le voir dans les nouvelles cartes de l'académie des sciences de Paris,--l'abbesse des Andouillettes se trouvoit en danger d'un anchylose au genou, la sinovie s'en étant desséchée par son assiduité à de trop longues matines.

Vainement elle avoit tenté tous les remèdes.--Premiérement des prières et des actions de graces à Dieu.--Puis des neuvaines, d'abord à tous les saints indistinctement, ensuite à chaque saint dont le genou avoit été anchylosé avant le sien.--Les neuvaines n'opérant pas, elle avoit eu recours à toutes les reliques du couvent, et principalement à l'os de la cuisse du boiteux de Lystra.--On appliquoit tour à tour chaque relique sur le mal; on passoit dessus le rosaire en croix, et enveloppoit le tout avec le voile de madame, qui se mettoit au lit dans ce saint appareil.

Enfin, lasse de tant d'essais inutiles, madame s'étoit livré au bras séculier.--Il falloit voir combien d'huiles et de graisses émollientes,--combien de fomentations adoucissantes et résolutives,--combien de frictions anodines!--Tantôt des cataplasmes de mauve, de guimauve et de bonhenry, auxquels on ajoutoit des oignons de lys et du sénégré;--tantôt la vapeur de certains bois, dont on dirigeoit la fumée sur la cuisse de madame, qui tenoit dessus son scapulaire en croix;--tantôt enfin des décoctions de chicorée sauvage, de cresson d'eau, de cerfeuil, de cochléaria et de myrrhe.--

Mais tous les remèdes furent sans effet, et la faculté décida enfin que l'on essayeroit des eaux thermales de Bourbon.--On obtint au préalable du révérend père visiteur les permissions nécessaires, et tout fut ordonné pour le voyage.

Marguerite, novice d'environ dix-sept ans, qui, pour avoir trempé son doigt trop fréquemment dans les cataplasmes bouillans de madame l'abbesse, avoit gagné un mal d'aventure, Marguerite, dis-je, avoit inspiré tant d'intérêt que, sans s'inquiéter d'une vieille religieuse perdue de sciatique, et que les bains de Bourbon auroient peut-être guérie radicalement, la petite novice fut choisie pour compagne de voyage.

Une vieille calèche, doublée de velours d'Utrecht verd, et appartenant à madame l'abbesse, revit le soleil après vingt ans d'obscurité.--Le jardinier du couvent fut créé muletier, et fit sortir les deux vieilles mules pour leur rogner les crins de la queue.--Deux sœurs converses s'employèrent l'une à reprendre les trous de la doublure, l'autre à recoudre les bords du galon jaune que la dent du temps avoit rongés.--Le garçon jardinier repassa le chapeau du muletier dans de la lie de vin chaud;--et un tailleur versé dans le plein-chant, s'assit sous un auvent, en face de l'abbaye, pour assortir quatre douzaines de sonnettes pour les harnois, sifflant un air à chaque sonnette, à mesure qu'il l'attachoit avec une courroie.

Le maréchal et le charron des Andouillettes tinrent conseil sur les roues, et dès le lendemain à sept heures du matin, tout fut réparé, tout se trouva prêt, et fut rendu à la porte du couvent.--Deux files de malheureux y étoient rassemblées une heure auparavant.

L'abbesse des Andouillettes, soutenue par Marguerite, sa novice, s'avança lentement vers la calèche, toutes deux vêtues en blanc, avec leurs rosaires noirs pendant sur leur poitrine.

Il y avoit dans ce contraste de couleurs, je ne sais quoi de modeste et de solemnel.

Elles montèrent dans la calèche.--Les religieuses, dans le même uniforme (doux emblême de l'innocence!) se tinrent à leurs fenêtres, et quand l'abbesse et Marguerite levèrent les yeux sur elles, chacune, la pauvre religieuse à la sciatique exceptée,--chacune relevant le bout de son voile avec sa main de lys, envoya le dernier baiser et le dernier adieu.--La bonne abbesse et Marguerite croisèrent saintement leurs mains sur leur poitrine,--levèrent les yeux au ciel,--les portèrent sur les religieuses,--et ce double regard vouloit dire: _Dieu vous bénisse, mes chères sœurs!_

Je déclare que cette histoire m'intéresse.--J'aurois voulu être là.--

Le jardinier, que désormais j'appellerai muletier, étoit un bon compagnon trapu, carré, de joyeuse humeur, aimant à jaser, et surtout à boire.--Les _pourquoi_ et les _comment_ de la vie ne le troubloient nullement.--Il avoit sacrifié un mois de ses gages pour se procurer une outre, ou tonneau de cuir qu'il avoit rempli du meilleur vin de l'endroit, placé derrière la calèche, et couvert d'une grosse casaque brune, pour le garantir du soleil.

Le fouet résonne,--les mules s'ébranlent,--on part,--on est parti.--

Il faisoit chaud.--Le muletier qui ne craignoit pas de se fatiguer, alloit et venoit sans cesse autour de la voiture, rarement sur sa mule, et presque toujours à pied.--Il avoit à combattre l'occasion et le penchant.--Il n'en falloit pas tant pour le faire succomber.--Bref, il tomba si souvent sur l'arrière-garde des équipages, il fit tant d'allées et de venues, qu'avant la moitié de la journée tout le vin de l'outre s'étoit enfui, sans qu'il s'en fût perdu une seule goutte.

L'homme est un animal d'habitude.--Il avoit fait tout le jour une chaleur étouffante;--la soirée étoit délicieuse,--le vin du pays excellent. Le côteau de Bourgogne qui le produisoit étoit escarpé.--Au pied de ce côteau, à la porte d'une cabane fraîche, pendoit un petit bouchon séduisant, dont la vue réveilloit le désir.--A travers le feuillage murmuroit un doux bruit qui sembloit dire: _Venez, venez beau muletier. Muletier altéré, entrez ici._

Le muletier étoit enfant d'Adam. Ce seul mot le désigne assez.--Il donna un bon coup de fouet à chacune de ses mules, en regardant l'abbesse et Marguerite, comme pour leur dire me voilà.--Il donna un second coup de fouet, comme pour dire à ses mules allez toujours.--Et s'échappant par derrière, il se glissa dans le cabaret qui étoit au pied de la montagne.