Oeuvres complètes, tome 3

Part 9

Chapter 93,995 wordsPublic domain

--Tout aussitôt qu'une ville étoit investie,--plutôt même, si le projet étoit connu, mon oncle Tobie prenoit son plan; et, au moyen d'une échelle, il lui étoit facile de l'adapter à la grandeur exacte de son boulingrin.--Il s'agissoit ensuite de transporter les lignes du papier sur le terrein; c'est ce qui s'exécutoit au moyen d'un gros peloton de ficelle, et d'un certain nombre de petits piquets que l'on enfonçoit en terre à tous les angles saillans et rentrans.--Ensuite, prenant le profil de la place et de ses ouvrages, pour déterminer la profondeur et l'inclinaison des fossés, le talus du glacis, et la hauteur précise de toutes les banquettes, parapets, etc.--mon oncle Tobie mettoit le caporal à l'ouvrage, et l'ouvrage se poursuivoit tranquillement.--

La nature du sol,--la nature de l'ouvrage lui-même, et par-dessus tout l'excellente nature de mon oncle Tobie, assis près du caporal du matin au soir, et causant familiérement avec lui sur les faits du temps passé;--tout cela réduisoit le travail à n'en avoir presque que le nom.--

Dès que la place étoit ainsi achevée, et mise en un état de défense convenable, elle étoit investie; et mon oncle Tobie, aidé du caporal, commençoit à ouvrir la première parallèle.--De grace, qu'on ne vienne pas m'interrompre ici; qu'un demi-savant ne vienne pas me dire que j'ai fait occuper tout le terrein par le corps de la place et de ses ouvrages, et qu'il ne m'en reste plus pour cette première parallèle, qui ne doit s'ouvrir qu'à trois cents toises au moins du corps principal de la place!--Ne restoit-il pas à mon oncle Tobie tout son potager adjacent? C'est là, et ordinairement entre deux planches de choux, qu'il établissoit ses première et seconde parallèles.--Je considérerai tout au long les avantages et les inconvéniens de cette méthode, quand j'écrirai plus en détail l'histoire des campagnes de mon oncle Tobie et du caporal, dont ceci n'est, à proprement parler, qu'un extrait; et ce seul examen occupera au moins trois pages. On peut juger par-là de l'importance et de l'étendue des campagnes elles-mêmes.--Aussi j'appréhende que ce ne soit en quelque sorte les profaner, que d'en donner, comme je fais, des lambeaux, dans un ouvrage aussi frivole que celui-ci; ne vaudroit-il pas cent fois mieux les faire imprimer à part? J'y songerai; et, en attendant, reprenons notre esquisse.

CHAPITRE LXVI.

_Il se met dans ses meubles._

Aussitôt, dis-je, que la ville étoit ainsi achevée avec tous ses ouvrages, mon oncle Tobie et le caporal Trim commençoient à ouvrir leur premiere parallèle.--Non pas au hasard, ni suivant leur caprice; mais des mêmes points et des mêmes distances que les alliés avoient commencé les leurs. Ils régloient leurs approches et leurs attaques sur les détails que mon oncle Tobie recevoit par la voie des journaux; et pendant toute la durée du siége ils suivoient les alliés pas à pas.

Le duc de Malborough établissoit-il un logement? mon oncle Tobie établissoit un logement aussi.--Le front d'un bastion étoit-il renversé, ou une défense ruinée? le caporal prenoit sa pioche, et en faisoit autant.--C'est ainsi que, gagnant sans cesse du terrein, ils se rendoient successivement maîtres de tous les ouvrages, jusqu'à ce qu'enfin la place tombât entre leurs mains.--

Où sont-ils ces hommes rares, ces bons cœurs que le bonheur des autres rend heureux?--Je les invite à me suivre derrière la haie d'épine du boulingrin de mon oncle Tobie. La poste est arrivée;--il a reçu la gazette:--la brêche est praticable;--le duc de Malborough va tenter l'assaut.--Mon oncle Tobie et le caporal paroissent.--Avec quelle ardeur ils s'avancent, l'un avec la gazette à la main, l'autre avec la bêche sur l'épaule!--Quel triomphe modeste se glisse dans les regards de mon oncle Tobie, au moment qu'il monte sur les remparts!--quel excès de plaisir brille dans ses yeux, lorsque debout devant le caporal, l'animant de la voix et du geste, il lui relit dix fois le paragraphe, de crainte que la brêche ne soit d'un pouce trop large ou trop étroite!--Mais, dieux! la chamade est battue;--mon oncle Tobie s'élance sur la brêche, soutenu du caporal:--le caporal lui-même s'avance les drapeaux à la main;--il les arbore sur les remparts.--Quel moment! quelle délice! ciel! terre! mer!--Mais à quoi servent les apostrophes? avec tous les élémens, on ne parviendra jamais à composer une liqueur aussi enivrante.

C'est ainsi, c'est au milieu de ces extases répétées, c'est dans cette route délicieuse, que mon oncle Tobie et le caporal passèrent les plus douces années de leur vie. Si quelquefois leur bonheur étoit troublé par le vent d'ouest, qui venant à souffler une semaine de suite, retardoit la malle de Flandre, et tenoit mon oncle Tobie à la torture,--c'étoit encore là la torture du bonheur.--C'est ainsi, dis-je, que pendant longues années, et chaque année de ces années, et chaque mois de chaque année, mon oncle Tobie et Trim s'exercèrent dans l'art des siéges;--variant sans cesse leurs plaisirs par de nouvelles inventions, s'excitant à l'envi à de nouveaux moyens de perfection, et trouvant dans chacune de leurs découvertes une nouvelle source de délices.--

La première campagne s'exécuta du commencement à la fin, suivant la méthode simple et facile que j'ai rapportée.

--Dans la seconde campagne, qui fut celle où mon oncle Tobie prit Liége et Ruremonde, il se décida à faire la dépense de quatre beaux pont-levis, de deux desquels j'ai donné une description si exacte dans la première partie de cet ouvrage.

--Tout à la fin de la même année, il ajouta deux portes avec des herses. (Ces dernières furent dans la suite remplacées par des _orgues_, comme préférables aux _herses_.) Et vers Noël de cette même année, mon oncle Tobie, qui avoit coutume de se donner un habit complet à cette époque, préféra de se refuser cette dépense, et de traiter pour une belle guérite.--

Il y avoit dans le boulingrin une espèce de petite esplanade, que mon oncle Tobie s'étoit ménagée entre la naissance du glacis, et le coin de la haie d'ifs; c'est là qu'il tenoit ses conseils de guerre avec le caporal. La guérite fut placée au coin de la haie d'ifs, et devoit servir de retraite en cas de pluie.--

Les pont-levis, les portes, la guérite, tout fut peint en blanc, et à trois couches, pendant le printemps suivant; ce qui mit mon oncle Tobie en état d'entrer en campagne avec la plus grande splendeur.--

Mon père disoit souvent à Yorick, que si dans toute l'Europe, tout autre que mon oncle Tobie se fût avisé d'une chose pareille, on l'auroit regardée comme une des satyres les plus amères et les plus raffinées de la manière fanfaronne dont Louis XIV, au commencement de la guerre, mais principalement cette même année, étoit entré en campagne.--«Mais, ajoutoit mon père, mon frère Tobie! il n'est pas dans sa nature d'insulter qui que ce soit.--Rare et excellent homme!»

--Revenons à ses campagnes.--

CHAPITRE LXVII.

_Son arsenal se monte._

Il faut que je fasse ici un petit aveu au lecteur. Quoique dans l'histoire de la première campagne de mon oncle Tobie le mot _ville_ soit souvent répété, la vérité est qu'il n'y avoit alors dans le polygone rien qui ressemblât à une ville. Cet embellissement n'eut lieu que dans l'été qui suivit la peinture des ponts et de la guérite; c'est-à-dire, dans la troisième campagne de mon oncle Tobie;--et ce fut au caporal qu'en vint la première idée.

Par l'effort de son bras et sous les ordres de mon oncle Tobie, il avoit pris Amberg, Bonn, et Rhimberg, et Huis, et Limbourg; il vint alors avec raison à penser que c'étoit une dérision de se vanter de la prise d'un si grand nombre de villes, sans avoir une seule ville à montrer pour attester tant de conquêtes. Il proposa donc à mon oncle Tobie de se faire bâtir une petite ville à son usage, en planches de sapin qui seroient assemblées, peintes, montées et placées dans le polygone, de manière à faire l'illusion la plus complette.--

Mon oncle Tobie sentit d'abord l'excellence du projet, et l'agréa sur le champ; il y joignit même deux idées nouvelles et assez bizarres, mais dont il étoit presque aussi vain, que s'il eût eu l'honneur de la première invention.

--Il voulut d'abord que la ville fût bâtie dans le genre de celles qu'elle devoit le plus vraisemblablement représenter;--avec des fenêtres grillées, et le toît des maisons tourné vers la rue, etc. comme à Gand, à Bruges, et dans tout le reste du Brabant et de la Flandre.--

Il voulut de plus, au lieu d'avoir ses maisons réunies, comme le caporal le proposoit, que chacune d'elles fût isolée et indépendante, afin de pouvoir être accrochée ou décrochée à volonté, de manière à exécuter tous les plans de villes possibles.--

On se mit aussitôt à l'ouvrage; les charpentiers furent appelés; et mon oncle Tobie et le caporal, témoins assidus de leurs travaux, n'en détournoient les yeux que pour s'applaudir réciproquement dans leurs regards du succès de leur invention.

Il en résulta un merveilleux effet pour la campagne suivante.--

La ville de mon oncle Tobie se prêtoit à tout. C'étoit un vrai Prothée.--Tantôt c'étoit Landen ou Trarebach, Saut-Vliet, Drusen ou Haguenau;--tantôt c'étoit Ostende, et Menin, et Ath, et Dendermonde.--

Jamais, depuis Sodome et Gomorre, aucune ville n'a fait tant de personnages différens.--

La quatrième année, mon oncle Tobie songea qu'une ville sans église avoit l'air nu et presque ridicule; il en ajouta une très-belle avec son clocher.--Trim opinoit pour avoir des cloches; mon oncle Tobie pensa qu'il valoit mieux en employer le métal en artillerie.

--Le métal fut fondu, et produisit pour la campagne d'après une demi-douzaine de canons de bronze.--On en plaça trois de chaque côté de la guérite.--Le train d'artillerie augmenta peu-à-peu; et (comme il arrive toujours dans les choses qui regardent notre califourchon chéri) on en vint graduellement depuis les pièces d'un demi-pouce de calibre jusqu'aux bottes fortes de mon père.--

L'année d'après, qui fut celle du siége de Lille, et qui se termina par la prise de Gand et de Bruges, jeta mon oncle Tobie dans un cruel embarras.--Il ne savoit où prendre des munitions convenables. Sa grosse artillerie ne pouvoit soutenir la poudre à canon, et ce fut un grand bonheur pour la famille Shandy;--car du commencement à la fin du siége de Lille, les assiégeans entretinrent un feu si continuel,--les papiers publics en firent de telles descriptions,--et ces descriptions enflammèrent tellement l'imagination de mon oncle Tobie, que tout son bien y auroit infailliblement passé.

Cependant on ne pouvoit se dissimuler qu'il manquoit quelque chose aux inventions de mon oncle Tobie, surtout pendant un ou deux des plus violens paroxysmes du siége.--Tout étoit en feu sous les murs de Lille; et où étoit l'équivalent autour du polygone de mon oncle Tobie? Ne pouvoit-on rien imaginer qui donnât au moins quelque idée d'un feu soutenu, et qui en imposât à l'imagination?--Oui, on le pouvoit; et le caporal, dont le génie brilloit surtout pour l'invention, suppléa au défaut de munitions par un système de batterie entièrement neuf, et qu'il puisa dans son propre fonds. Par-là, il fit taire les critiques, qui auroient reproché jusqu'à la fin du monde à mon oncle Tobie, qu'il manquoit à son appareil de guerre la chose la plus essentielle.

Dirai-je en ce moment au lecteur le moyen imaginé par le caporal?--Non, la chose ne perdra rien à être renvoyée, comme je fais ordinairement, à quelque distance du sujet.

CHAPITRE LXVIII.

_Présens de noce._

On n'a pas oublié sans doute le pauvre Tom, ce malheureux frère de Trim, qui avoit épousé la veuve d'un Juif.--En faisant part de son mariage au caporal, il lui avoit envoyé quelques bagatelles, de peu de valeur en elles-mêmes, mais d'un grand prix par l'intention, et dans le nombre desquelles il se trouvoit:

Un bonnet de houssard et deux pipes turques.

Je décrirai le bonnet de houssard dans un moment.--Les pipes turques n'avoient rien de particulier. Le corps de la pipe étoit un long tuyau de maroquin, orné et rattaché avec du fil d'or; et elles étoient montées, l'une en ivoire, l'autre en ébène garni d'argent.

Mon père ne voyoit rien comme le commun des hommes.--«Le cadeau de ton frère, disoit-il au caporal, n'est qu'une formalité d'usage, dont tu dois lui savoir peu de gré.--Il ne se soucioit pas mon cher Trim, de porter le bonnet d'un Juif, ni de fumer dans sa pipe.--Eh! monsieur, disoit le caporal, il n'a pas craint d'épouser sa veuve.»

Le bonnet étoit écarlate, et d'un drap d'Espagne superfin, avec un rebord de fourrure tout autour, excepté sur le front, où l'on avoit ménagé un espace d'environ quatre pouces, dont le fond étoit bleu-céleste, recouvert d'une légère broderie. Il sembloit que le tout eût appartenu à quelque quartier-maître Portugais.

Le caporal, soit pour la chose en elle-même, soit pour la main de qui il la tenoit, étoit extrêmement vain de son bonnet.--Il ne le portoit guère qu'aux grands jours, aux jours de gala; et cependant jamais bonnet de houssard n'avoit servi à tant d'usages. Car dans tous les points de dispute qui s'élevoient dans la cuisine, soit sur la guerre, soit sur autre chose, le caporal (pourvu qu'il fût assuré d'avoir raison) n'avoit que son bonnet à la bouche.--Il parioit son bonnet,--il consentoit à donner son bonnet,--il juroit sur son bonnet;--enfin, c'étoit son enjeu, son gage, ou son serment.

Ce fut son gage dans le cas présent.

--Oui, dit-il en lui-même, je donne mon bonnet au premier pauvre qui viendra à la porte, si je ne viens pas à bout d'arranger la chose à la satisfaction de monsieur.--

L'exécution de son projet ne fut différée que jusqu'au lendemain matin.

Or, ce lendemain étoit le jour de l'assaut de contr'escarpe, entre la porte Saint-André et le Lowerdeule par la droite, et par la gauche entre la porte Sainte-Magdeleine et la rivière.

Comme ce fut la plus mémorable attaque de toute la guerre, la plus vive,--et la plus opiniâtre de part et d'autre,--(il faut même ajouter la plus sanglante, car cette matinée coûta aux alliés seuls plus de douze cents hommes) mon oncle Tobie s'y prépara avec plus de solennité que de coutume.

A côté de son lit, et tout au fond d'un vieux bahut de campagne, gisoit depuis de longues années la perruque à la Ramillies de mon oncle Tobie.--Mon oncle Tobie, en se mettant au lit la veille de ce fameux assaut, ordonna que sa perruque fût tirée du bahut, posée sur la table de nuit, et prête pour le lendemain matin.--A son réveil, à peine hors du lit et tout en chemise, il la retourna du beau côté et la mit sur sa tête.--Il procéda ensuite à mettre ses culottes; et à peine en eut-il attaché le dernier bouton, qu'il ceignit son ceinturon;--et il y avoit déjà engagé son épée plus d'à-moitié, quand il s'aperçut que sa barbe n'étoit pas faite.--Or, comme il n'est guère d'usage de se raser l'épée au côté, mon oncle Tobie ôta son épée.--Bientôt après, en voulant mettre son habit uniforme et sa soubreveste, il se trouva gêné par sa perruque; et il fut obligé de la quitter aussi.--Enfin, soit un embarras, soit un autre (ainsi qu'il en arrive toujours quand on se presse trop), il étoit près de dix heures, c'est-à-dire une demi-heure plus tard qu'à l'ordinaire, quand mon oncle Tobie eut achevé sa toilette, et qu'il s'avança enfin vers son boulingrin.

CHAPITRE LXIX.

_Pompe funèbre._

A peine mon oncle Tobie eut-il tourné le coin de la haie d'ifs qui séparoit le potager du boulingrin, qu'il apperçut le caporal, et qu'il vit que l'attaque étoit déjà commencée.

Souffrez que je m'arrête un moment pour vous dépeindre l'appareil du caporal, et le caporal lui-même dans la chaleur de son attaque, tel qu'il parut aux yeux de mon oncle Tobie, quand mon oncle Tobie tourna vers la guérite où se passoit la scène.--Il n'y eut jamais rien de pareil au monde;--et aucune combinaison de tout ce qu'il y a de bizarre et de grotesque dans la nature ne sauroit en approcher.--

Le caporal--

Marchez légérement sur ses cendres, vous, hommes de génie.--Il étoit votre parent.

Arrachez soigneusement les herbes qui croissent sur sa fosse, vous hommes de bonté.--Il étoit votre frère.

O caporal! si je t'avois aujourd'hui!--aujourd'hui que je pourrois t'offrir un asyle et pourvoir à tes besoins! combien tu me serois cher!--tu porterois ton bonnet de houssard chaque heure du jour et chaque jour de la semaine;--et quand ton bonnet de houssard seroit usé, je le remplacerois par deux autres tout pareils. Mais, hélas! hélas! maintenant que je pourrois être ton ami, ton protecteur;--il n'est plus temps: car tu n'es plus... Hélas! tu n'es plus: ton génie a revolé au ciel, sa patrie; et ton cœur généreux et bienfaisant, ton cœur que dilatoit sans cesse l'amour de tes semblables, est humblement resserré sous le monceau de terre qui te couvre au fond de la vallée.--

Mais qu'est-ce, grand dieux! qu'est-ce que cette image, auprès de cette scène de terreur que je découvre avec effroi dans l'éloignement!...--de cette scène, où j'aperçois le poële de velours, décoré des marques militaires de ton maître!--de ton maître! le premier,--le meilleur des êtres créés!--où je te vois, fidèle serviteur, poser d'une main tremblante son épée et son fourreau sur le cercueil; puis retourner plus pâle que la mort vers la porte; et abîmé dans ta douleur, prendre par la bride son cheval de deuil, et marcher lentement à la suite du convoi!--Là, tous les systèmes de mon père sont renversés par la douleur.--Là, je le vois, en dépit de sa philosophie, deux fois jeter les yeux sur l'écusson funèbre,--et deux fois ôter ses lunettes, pour essuyer les larmes que lui arrache la nature.--Là, enfin, je le vois jeter le romarin d'un air de désespoir, qui semble dire:--ô Tobie! dans quel coin de la terre pourrois-je trouver ton semblable?

--Puissances célestes, vous qui jadis avez ouvert les lèvres du muet dans sa détresse, et délié la langue du bègue,--quand j'arriverai à cette page de terreur, faites pour moi un nouveau miracle, et répandez sur mes lèvres tous les trésors de l'éloquence.

CHAPITRE LXX.

_O Newton! ô Trim!_

Quand le caporal forma la résolution de suppléer au point essentiel qui manquoit à l'artillerie de mon oncle Tobie, et d'entretenir une espèce de feu continuel sur l'ennemi pendant la chaleur de l'attaque, il ne songeoit d'abord qu'à diriger sur la ville une fumée de tabac par une des six pièces de campagne, qui étoient, comme on l'a vu, à droite et à gauche de la guérite de mon oncle Tobie.--Son idée n'alla pas plus loin pour le moment;--et l'invention de ce stratagême, et les moyens de l'exécuter se présentant à son esprit tout-à-la-fois, il se tint assuré du succès, et fut sans la moindre inquiétude sur le bonnet de houssard qu'il avoit mis au jeu, ainsi que le lecteur peut s'en souvenir.--

Mais en tournant et retournant son projet dans sa tête, il ne tarda pas à concevoir une idée plus vaste. Il comprit qu'en attachant au bas de chacune de ses pipes turques trois petits tuyaux de cuir préparé, d'où descendroient trois autres pipes de fer-blanc, dont la bouche s'adapteroit et se mastiqueroit avec de l'argile sur la lumière de chaque canon, il lui seroit aussi facile de mettre le feu aux six pièces à-la-fois, qu'à une seule.--Il ne s'agissoit que de fermer tout passage à l'air, en liant hermétiquement avec de la soie cirée les pipes avec leurs tuyaux, à leurs différentes insertions.

--Telle fut l'invention du caporal;--et que les savans n'aillent pas s'en moquer.--Est-il un d'eux qui ose dire de quelle espèce de puérilité il est impossible de tirer quelque ouverture pour le progrès des connoissances humaines?--Est-il un de ceux qui ont assisté au premier et au second lit de justice de mon père, qui puisse prononcer de quelle espèce de corps on ne sauroit faire jaillir la lumière pour porter les arts et les sciences à leur perfection?--Rien n'est perdu pour l'homme de génie, et la chute d'une pomme découvrit à Newton le système de la gravitation.

O Newton! ô Trim!

--Trim veilla la plus grande partie de la nuit pour assurer le succès de son projet, et le conduire au point de perfection;--et ayant fait une épreuve suffisante de ses canons, il les chargea de tabac jusqu'au comble, et il s'alla coucher fort satisfait.

CHAPITRE LXXI.

_On s'échauffe à moins._

Le caporal s'étoit levé sans bruit environ dix minutes avant mon oncle Tobie, dans le dessein de disposer son appareil, et d'envoyer une ou deux volées à l'ennemi avant l'arrivée de mon oncle Tobie.

A cette fin, il avoit traîné les six pièces de campagne tout près et en face de la guérite de mon oncle Tobie, laissant seulement, entre les trois de la droite et les trois de la gauche, un intervalle de quelques pieds, pour la commodité du service, et afin de pouvoir faire jouer à-la-fois les deux batteries, dont il espéroit tirer deux fois plus d'honneur que d'une seule.

Le caporal se plaça vis-à-vis cet intervalle et un peu en arrière, le dos sagement appuyé à la porte de la guérite, de crainte d'être tourné par l'ennemi.--Il prit la pipe d'ivoire, appartenant à la batterie de droite, entre le premier doigt et le pouce de la main droite;--il prit la pipe d'ébène garnie d'argent, laquelle appartenoit à la batterie gauche, entre le premier doigt et le pouce de l'autre main:--il posa le genou droit en terre, comme s'il eût été au premier rang de son peloton.--Et là, son bonnet de houssard sur la tête, le caporal se mit à faire jouer vigoureusement ses deux batteries sur la contre-garde qui faisoit face à la contr'escarpe où l'attaque devoit se faire le matin.

Sa première intention, comme je l'ai dit, étoit de n'envoyer d'abord à l'ennemi qu'une ou deux _bouffées_ de tabac. Mais le succès des _bouffées_, aussi-bien que le plaisir de _bouffer_, s'étoit insensiblement emparé de lui, et, de _bouffées_ en _bouffées_, l'avoit engagé dans la plus grande chaleur de l'attaque.--Ce fut en ce moment que mon oncle Tobie le rejoignit.

Il fut heureux pour mon père que mon oncle Tobie n'eût pas à faire son testament ce jour-là.

CHAPITRE LXXII.

_Il n'y tient pas._

Mon oncle Tobie prit la pipe d'ivoire des mains du caporal;--il la regarda pendant une demi-minute, et la lui rendit.

Moins de deux minutes après, mon oncle Tobie reprit la pipe du caporal;--il la porta jusqu'à moitié chemin de sa bouche:--mais bien vîte il la lui rendit encore.

Le caporal redoubla l'attaque:--mon oncle Tobie sourit;--puis il prit un air grave:--il sourit encore un moment;--puis il reprit l'air sérieux, et le garda.--«Donne-moi la pipe d'ivoire, Trim, dit mon oncle Tobie.»--Il la porta à ses lèvres, et la retira sur-le-champ.--Il jeta un coup-d'œil par-dessus la haie d'ifs.--Jamais pipe ne l'avoit si vivement tenté.--Mon oncle Tobie se jeta dans la guérite avec sa pipe à la main.

--Arrête, cher oncle Tobie!--Où cours-tu avec ta pipe?--N'entre pas dans la guérite.--Il n'y a nulle sûreté pour toi...--Mais il m'échappe; il ne m'entend plus.

CHAPITRE LXXIII.

_La scène change._

A présent, mon cher lecteur, aidez-moi, je vous prie, à traîner l'artillerie de mon oncle Tobie hors de la scène.--Transportons sa guérite ailleurs, et débarrassons le théâtre, s'il est possible, des ouvrages à corne, des demi-lunes, et de tout cet attirail de guerre.--

Cela fait, mon ami Garrick, nous moucherons les chandelles, nous balaierons la salle, nous lèverons la toile, et nous ferons voir mon oncle Tobie revêtu d'un nouveau caractère, d'après lequel personne sûrement ne se doute comment il agira.

Et cependant,--si la pitié est parente de l'amour,--et si le courage ne lui est point étranger, vous avez assez connu mon oncle Tobie sous ces deux rapports, pour en suivre la trace plus loin, et pour démêler dans sa nouvelle passion ces ressemblances de famille.

Vaine science! de quoi nous sers-tu dans une telle recherche?--Tu n'es le plus souvent propre qu'à nous égarer.