Oeuvres complètes, tome 3

Part 8

Chapter 83,865 wordsPublic domain

--_Celui-ci est d'une composition lâche. Je ne sais ce que diantre j'avois dans la tête quand je le fis._

--N. B. _L'excellence de ce texte, c'est qu'il convient à tous les sermons; et de ce sermon, c'est qu'il convient à tous les textes._

--_Pour celui-ci, je mérite d'être pendu; j'en ai volé la plus grande partie;_ et le docteur Pidigunes m'a dénoncé.--_Rien n'est tel qu'un voleur pour en découvrir un autre._

Sur le dos d'une demi-douzaine je trouve écrit _so so_, et rien de plus;--et sur les deux autres, _moderato_.--Ils sont tous huit dans un seul paquet rattaché avec un bout de ficelle verte, qui semble avoir jadis appartenu au fouet d'Yorick; ce qui me fait conclure que par _so so_ et par _moderato_, Yorick entendoit à-peu-près la même chose; et en cela il étoit d'accord avec le dictionnaire italien d'Altieri.--

Il faut pourtant convenir que les deux sermons étiquetés _moderato_ sont cinq fois meilleurs que les _so so_,--montrent dix fois plus de connoissance du cœur humain,--renferment soixante et dix fois plus d'esprit et de feu;--et pour m'élever par une gradation convenable, découvrent mille fois plus de génie.--Aussi quand je donnerai au public les sermons _dramatiques_ d'Yorick, quoique je ne compte en admettre qu'un de tout le nombre des _so so_, je n'hésiterai pas à faire imprimer les deux _moderato_ dans leur entier.

Je n'entreprendrai pas de deviner ce qu'Yorick pouvoit entendre par ces mots, _lentamente_, _tenute_, _grave_, et quelquefois _adagio_, tels que je les trouve sur quelques-uns de ses sermons.--Je serois encore plus embarrassé d'expliquer: _à l'octava alta_, _con strepito_, _con l'arco_, _senza l'arco_, et autres termes de musique avec lesquels il en a désigné d'autres.--Ce que je sais, c'est que ces mots ont sûrement un sens; et Yorick, qui étoit à-la-fois musicien et prédicateur, les appliquoit de ses sonates à ses sermons.--Je ne doute même point que chacun de ces signes qui nous échappent, n'eût pour lui une signification distincte et précise.

--Parmi tous ses sermons, il y en a un, (et c'est lui qui m'a conduit à cette longue digression); il est sur la mort, et il a sans doute été fait à l'occasion du pauvre Lefèvre. Il est écrit d'une plus belle main que les autres, ce qui annonce une sorte de prédilection en sa faveur. Du reste, il est négligemment rattaché avec une lisière de laine, et enveloppé dans une feuille de papier bleu, qui sent encore le droguiste. Mais je doute que ces marques apparentes d'humilité aient été mises à dessein, d'autant que tout à la fin du sermon et non au commencement, (ce qui est contre l'usage invariable d'Yorick), je trouve écrit de sa main le mot:

_Bravo._

Tout, à la vérité, concourt à radoucir ce que cette expression peut avoir de choquant.--Le mot est placé à deux pouces et demi au moins de distance de la dernière ligne, tout en bas de la page, et dans ce coin à droite qui est ordinairement recouvert par le pouce. Il est écrit avec une plume de corbeau, en petits caractères, et d'une encre si pâle, qu'en vérité on peut à peine se douter qu'il est là.--C'est plutôt l'ombre de la vanité, que la vanité elle-même;--c'est plutôt une secrète complaisance, un mouvement passager de satisfaction, qui s'élève dans le cœur du compositeur à son insu, qu'une marque grossière d'applaudissement qu'on auroit l'effronterie d'offrir au public.--

Je sens bien que, malgré tous ces adoucissemens, j'ai rendu un mauvais service à Yorick en entrant dans toutes ces particularités, et que j'aurois dû les taire pour l'honneur de sa modestie;--mais quel homme n'a pas ses foiblesses?--Yorick n'en étoit pas plus exempt qu'un autre.--Mais ce qui excuse la sienne en cette occasion, ce qui la réduit presque à rien, c'est que le mot fut barré quelque temps après par lui-même par une ligne d'une encre plus noire qui le traverse, comme s'il s'étoit rétracté, ou qu'il eût été honteux de sa première opinion.

CHAPITRE LVI.

_Départ du jeune Lefèvre._

Après que mon oncle Tobie eut converti en argent la succession de Lefèvre, et qu'il eut réglé ses comptes avec son régiment, l'aubergiste et le reste du monde, il ne lui resta entre les mains qu'un vieil uniforme et une épée de cuivre;--de sorte qu'il ne rencontra aucune opposition à prendre l'entière administration des biens du jeune orphelin.

--Il donna l'habit au caporal: «Porte-le, Trim, dit mon oncle Tobie, jusqu'à ce qu'il tombe en lambeaux... porte-le en mémoire du pauvre lieutenant.»--Il prit l'épée, et la tirant du fourreau: «Cette épée, Lefèvre, je la garderai pour toi.--Voilà, mon cher Lefèvre, continua-t-il, en suspendant l'épée à un clou, voilà toute la fortune que Dieu t'a laissée; mais s'il t'a donné un cœur et un bras dignes de la porter,--je n'en demande pas davantage.»

Dès que le jeune Lefèvre eut pris une teinture de fortification, et qu'il eut appris à insérer un polygone régulier dans un cercle, mon oncle Tobie le mit dans une école publique, d'où il ne sortoit qu'au temps de Noël et à la Pentecôte, où mon oncle Tobie ne manquoit jamais de l'envoyer chercher par le caporal.--Il y demeura jusqu'à son dix-septième printemps. Mais alors les bruits de guerre, et les nouvelles de l'empereur qui faisoit marcher une armée contre les Turcs, enflammant son jeune courage, Lefèvre partit un beau jour sans congé; et laissant là son grec et son latin, il alla se jeter aux genoux de mon oncle Tobie, lui demanda l'épée de son père, et le pria de lui laisser tenter la fortune des armes sous le prince Eugène.--Deux fois mon oncle Tobie oublia sa blessure, et s'écria: Lefèvre, j'irai avec toi, et tu combattras à mes côtés.--Deux fois il porta la main sur son aine, et laissa retomber sa tête avec l'air de l'abattement et du désespoir.

--Mon oncle Tobie descendit l'épée du clou où elle avoit été constamment suspendue depuis la mort du pauvre lieutenant. Il en porta la pointe près de son œil en soupirant, et la donna au caporal pour l'éclaircir.--Il retint Lefèvre quinze jours pour l'équiper, et pour régler son passage à Livourne.--Puis, en lui remettant son épée: «Si tu es brave, Lefèvre, dit mon oncle Tobie, elle ne te manquera pas.--Mais si la fortune, ajouta mon oncle Tobie en rêvant un peu, si la fortune trahit ton courage... reviens à moi, Lefèvre, s'écria-t-il en l'embrassant; tu me retrouveras toujours.»--

La plus mortelle injure n'auroit pas déchiré le cœur du jeune Lefèvre, autant que la tendresse paternelle de mon oncle Tobie. Ils se séparèrent l'un de l'autre, comme le meilleur des fils du meilleur des pères. Ils pleurèrent tous deux.--Enfin mon oncle Tobie, en lui donnant son dernier baiser, lui glissa dans la main une vieille bourse qui contenoit la bague de sa mère et soixante guinées,--et il pria Dieu de le bénir.

CHAPITRE LVII.

_Malheur du jeune Lefèvre._

Lefèvre rejoignit l'armée impériale devant Belgrade, à temps pour essayer la trempe de son épée à la défaite des Turcs.--Il s'y comporta en digne élève de mon oncle Tobie.--Mais le malheur sembla s'attacher à lui sans qu'il l'eût mérité, et le poursuivit partout pendant les quatre années qui suivirent.--Il soutint l'adversité avec courage, et sans se laisser abattre; mais enfin il tomba malade à Marseille, d'où il écrivit à mon oncle Tobie qu'il avoit perdu son temps, ses services, sa santé, et en un mot tout, excepté son épée; et qu'il attendoit le premier vaisseau pour retourner à lui.

Mon oncle Tobie reçut cette lettre environ six semaines avant l'accident de Suzanne; de sorte que Lefèvre étoit attendu à toute heure. Il s'étoit présenté à l'esprit de mon oncle Tobie, dès que mon père avoit parlé d'un gouverneur pour moi; mais, au détail bizarre de toutes les perfections que mon père exigeoit, mon oncle Tobie avoit cru devoir garder le silence,--jusqu'à ce qu'enfin Yorick ayant ramené mon père à des idées plus raisonnables, et mon père étant convenu que mon gouverneur devoit être bon, juste, humain et généreux, l'image et l'intérêt de Lefèvre agirent si puissamment sur mon oncle Tobie, que se levant aussitôt, et quittant sa pipe pour prendre l'autre main de mon père, qui tenoit déjà une des siennes:--«Frère Shandy, s'écria mon oncle Tobie, souffrez que je vous recommande le fils de Lefèvre.--Je me joins au capitaine, dit Yorick.--Je réponds de la bonté de son cœur, dit mon oncle Tobie.--Et moi de sa bravoure, s'écria le caporal.--Les meilleurs cœurs, Trim, sont toujours les plus braves, dit mon oncle Tobie.»--

«Sans doute, dit le caporal.--Et monsieur a pu voir également que les plus mauvais sujets du régiment en étoient les plus lâches.--Et monsieur peut se souvenir d'un certain sergent, nommé Kumber...»--

«--Nous traiterons ce sujet une autre fois, dit mon père.»--

CHAPITRE LVIII.

_Calomnie._

Que ce monde-ci seroit joyeux et plaisant, sans ce labyrinthe inextricable de dettes, de soins, de procès, de soucis, de devoirs, de gros douaires et de charlatans!--

Ce dernier mot me ramène au docteur Slop.--Il étoit vrai fils de sa mère (Sancho avoit une autre expression pour rendre la même idée).--Dès l'inspection du mal, il m'avoit condamné à mort;--il falloit un miracle ou l'excellence de son art pour me tirer de là.--L'accident étoit aussi complet que mes héritiers collatéraux pouvoient le désirer.--Il le disoit ainsi: tout le monde le crut; et, en moins d'une semaine, il n'y eut personne aux environs qui ne dît avec compassion: _Ce pauvre petit Shandy est entièrement mutilé!_--La renommée en porta la nouvelle partout, et jura qu'elle l'avoit vu.--Enfin, il passa pour constant que la fenêtre de la chambre de la nourrice avoit non-seulement... mais encore...

--On ne peut guère prendre le public à partie, ni lui intenter un procès en corps; autrement mon père n'y auroit pas manqué, tant il étoit irrité des bruits qui couroient à mon désavantage. Mais de tomber lâchement sur quelques individus, c'étoit avoir l'air de craindre les autres. D'ailleurs, la plupart de ceux qui avoient parlé de mon accident avoient témoigné toute sorte de pitié: les attaquer, c'étoit s'en prendre à ses meilleurs amis, et peut-être en même-temps les confirmer, ainsi que le public, dans leur opinion.--D'un autre côté, se taire, c'étoit presque acquiescer à tous les bruits fâcheux qui se répandoient sur mon compte.

«--Y eut-il jamais, s'écrioit mon père, en frappant du pied,--y eut-il jamais, frère Tobie, un pauvre diable aussi embarrassé que moi?»--

«A votre place, frère, disoit mon oncle Tobie, je le montrerois à la foire.»--

«Et qu'y verroit-on, s'écrioit mon père?»

CHAPITRE LIX.

_Grande résolution._

«Qu'on en dise tout ce qu'on voudra, dit mon père, je ne le mettrai pas moins en culottes.»

CHAPITRE LX.

_Ne jugeons pas si vîte._

Il y a, monsieur, mille résolutions importantes, soit dans l'église, soit dans l'état,--aussi-bien, madame, que dans les choses qui nous regardent plus personnellement,--que vous jureriez avoir été prises d'une manière étourdie, légère et inconsidérée, et qui pourtant ont été pesées et repesées, examinées, discutées, disputées, revues, corrigées et considérées sous toutes leurs faces,--avec un tel sang-froid, que le dieu du sang-froid lui-même (s'il existe) n'auroit pu ni mieux désirer, ni mieux faire.

--Si nous eussions été cachés, vous ou moi, dans quelque coin du cabinet, nous serions forcés d'en convenir.--

Telle étoit la résolution que prit mon père de me mettre en culottes.

«Comment! monsieur, cette résolution prise en un moment, avec humeur, emportement même, et qui sembloit une espèce de défi à tout le genre humain!»

Eh bien! oui, madame, cette résolution elle-même.--Apprenez qu'un mois auparavant elle avoit été raisonnée, débattue et approfondie entre mon père et ma mère, dans deux différens lits de justice, tenus exprès pour ce sujet.--

J'expliquerai la nature de ces lits de justice dans le prochain chapitre; et dans celui d'après, je vous supplierai, madame, de vouloir bien me suivre, et vous tenir cachée dans la ruelle de ma mère.--Là, vous entendrez comment mon père et elle débattirent l'affaire de mes culottes, et vous pourrez vous former une idée de la manière dont ils débattoient les autres affaires.

CHAPITRE LXI.

_Lit de justice de mon père._

Les anciens Goths de Germanie, qui les premiers s'établirent dans ce pays qui est entre l'Oder et la Vistule, et qui s'associèrent dans la suite les Bulgares et quelques autres peuplades vandales, avoient tous la sage coutume de débattre deux fois toutes les affaires importantes: une fois ivres et une fois à jeun;--à jeun, pour que leurs conseils ne manquassent pas de prudence;--ivres, pour qu'ils ne manquassent pas de vigueur.--

Mon père ne buvoit que de l'eau.--Il n'y avoit pas moyen de prendre cette méthode, ni de la tourner à son profit, comme il avoit coutume de faire de toutes celles des anciens.--Que n'eût-il pas donné pour trouver un biais favorable, et pour se rapprocher au moins un peu de la méthode des anciens Germains, s'il ne pouvoit l'adopter tout-à-fait! il y rêva long-temps, et long-temps sans fruit;--enfin, la septième année de son mariage, il inventa l'expédient que voici.

--Toutes les fois qu'il y avoit dans la famille quelque point délicat à régler, quelque affaire importante à débattre, en un mot, quelque résolution importante à prendre, résolution qui demandât à-la-fois beaucoup de vigueur et de sagesse,--mon père réservoit et assignoit la nuit du premier dimanche du mois, et celle du samedi précédent, pour discuter l'affaire dans son lit avec ma mère.--Que de choses il avoit à faire le premier dimanche du mois! Sa pendule à monter, sa...--Mais c'est se défier de la mémoire du lecteur, que d'en faire l'énumération.

Voilà ce que mon père appeloit assez plaisamment ses lits de justice.--Entre ces deux conseils, tenus dans ces deux positions différentes, il trouvoit nécessairement ce juste milieu qui est le vrai point de sagesse. Il se seroit enivré et désenivré cent fois, qu'il n'auroit pas mieux rencontré.

Mais, chut! le lit de justice va commencer.--Venez, madame, il est temps d'approcher.

CHAPITRE LXII.

_Me mettra-t-on en culottes?_

«Nous devrions, dit mon père, en se retournant à moitié dans son lit, et rapprochant son oreiller de ma mère, nous devrions penser, madame Shandy, à mettre cet enfant en culottes.»--

«Vous avez raison, monsieur Shandy, dit ma mère.»--

«Il est même honteux, ma chère, dit mon père, que nous ayions différé si long-temps.»--

«Je le pense comme vous, dit ma mère.»--

«Ce n'est pas, dit mon père, que l'enfant ne soit très-bien comme il est.»--

«Il est très-bien comme il est, dit ma mère.»--

«Et en vérité, dit mon père, c'est presque un péché de l'habiller autrement.»--

«Oui, en vérité, dit ma mère.»--

«Mais il grandit à vue d'œil, ce petit garçon-là! répliqua mon père.»--

«Il est très-grand pour son âge, dit ma mère.»--

«Je--ne--puis, dit mon père, appuyant sur chaque syllabe, je ne puis pas imaginer à qui diantre il ressemble.»--

«Je ne saurois l'imaginer, dit ma mère.»--

«Ouais! dit mon père.»

Le dialogue cessa pour un moment.--

«Je suis fort petit, continua mon père gravement.»--

«Très-petit, monsieur Shandy, dit ma mère.»--

«Ouais! dit mon père. En même-temps il se retourna brusquement, et retira l'oreiller.»--Ici il y eut un silence de trois minutes et demie.--

«Si on le met en culottes, dit mon père en élevant la voix, je crois qu'il sera bien embarrassé à les porter.»--

«Très-embarrassé au commencement, dit ma mère.»--

«Et nous serons bien heureux, ajouta mon père, si c'est-là le pis.»--

«Oh! très-heureux, répondit ma mère.»--

«Apparemment, dit mon père, après une pause d'un moment, qu'il est fait comme tous les enfans des hommes?»--

«Exactement, dit ma mère.»--

«Ma foi! j'en suis fâché, dit mon père; et le débat s'arrêta encore une fois.»

«Du moins, dit mon père, en se retournant de nouveau,--si j'en viens-là, je les lui ferai faire de peau.»--

«Elles dureront plus long-temps, dit ma mère.»--

«Mais alors, dit mon père, il faudra qu'il se passe de doublure.»--

«J'en conviens, dit ma mère.»--

«Il vaut mieux, dit mon père, qu'elles soient de futaine.»--

«Il n'y a rien de meilleur, dit ma mère.»--

«Excepté le basin, répliqua mon père.»--

«Oui, le basin vaut mieux, dit ma mère.»--

«Cependant, interrompit mon père, il ne faut pas risquer de lui donner la mort.»--

«Il faut bien s'en garder, dit ma mère; et le dialogue fut encore suspendu.»--

«Quoi qu'il en soit, dit mon père, en rompant le silence, pour la quatrième fois, il n'y aura certainement point de poches.»--

«Il n'en a aucun besoin, dit ma mère.»--

«J'entends à sa veste et à son habit, dit mon père.»--

«Je le pense bien ainsi, répliqua ma mère.»--

«Car s'il possède jamais un sabot et une toupie... (à cet âge, pauvres enfans! c'est comme un sceptre et une couronne) il faut bien qu'il ait de quoi les serrer.»--

«Ordonnez, monsieur Shandy, ordonnez tout comme vous le voudrez.»--

«Mais, dit mon père en insistant, ne trouvez-vous pas que cela est bien?»--

«Très-bien, dit ma mère, s'il vous plaît ainsi, monsieur Shandy.»--

«S'il me plaît! s'écria mon père, perdant toute patience, parbleu! vous voilà bien. S'il me plaît!--ne distinguerez-vous jamais, madame Shandy, ne vous apprendrai-je jamais à distinguer ce qui plaît d'avec ce qui convient?»--Minuit vint à sonner; c'étoit le dimanche qui commençoit, et le chapitre n'alla pas plus loin.

CHAPITRE LXIII.

_Mon père se décide._

Après que mon père eut ainsi débattu avec ma mère l'histoire des culottes, il consulta Albertus Rubénius; mais ce fut cent fois pis. Quoique Albertus Rubénius ait écrit un _in-quarto_ sur l'habillement des anciens, et que par conséquent mon père dût s'attendre à trouver chez lui l'éclaircissement de tous ses doutes, on auroit tout aussi facilement extrait d'un capucin les quatre vertus cardinales, que d'Albertus Rubénius un seul mot sur les culottes.

Sur toute autre partie de l'habillement des anciens, mon père obtint de Rubénius tout ce qu'il voulut.--On ne lui cacha rien.--On lui dit dans le plus grand détail ce que c'étoit que la toge ou robe flottante,--le clamys,--l'éphode,--la tunique ou manteau court,--la synthèse,--la pœnula,--la lacema avec son capuchon,--le paludamentum, la prétexte,--le sagum ou jacquette de soldat,--la trabæa, dont il y avoit trois espèces, suivant Suétone.--

«Mais quel rapport tout cela a-t-il avec les culottes, disoit mon père?»

--Rubénius lui fit l'énumération un peu longue de toutes les sortes de souliers qui avoient été à la mode chez les Romains. Il y avoit: le soulier ouvert,--le soulier fermé,--le soulier sans quartier,--le soulier à semelle de bois,--la socque, le brodequin,--et le soulier militaire dont parle Juvénal, avec des clous par-dessous.--

Il y avoit: les sabots,--les patins,--les pantouffles,--les échasses,--les sandales avec leurs courroies.

Il y avoit: le soulier de feutre,--le soulier de toile,--le soulier lacé,--le soulier tressé,--le calcéus incisus,--et le calcéus rostratus.--

Rubénius apprit à mon père comment on les chaussoit, et de quelle manière on les rattachoit.--Avec quelles pointes, agrafes, boucles, cordons, rubans, courroies.--

«Laissez-moi tous ces souliers, disoit mon père, et parlons des culottes.»

--Mon père trouva encore que les Romains avoient différentes manufactures; qu'ils fabriquoient des étoffes unies, rayées, tissues d'or et d'argent; qu'ils n'avoient commencé à faire un usage commun de la toile, que vers la décadence de l'empire, lorsque les Egyptiens vinrent à s'établir parmi eux, et à la mettre en vogue.--

Il vit que les riches et les nobles se distinguoient par la finesse et la blancheur de leurs habits.--Le blanc étoit, après le pourpre, la couleur la plus recherchée; les Romains la réservoient pour le jour de leur naissance, et pour les réjouissances publiques.--Le pourpre étoit affecté aux grandes charges.--

«Et les culottes, disoit mon père?»

«Il paroît, poursuivoit Rubénius, il paroît, d'après les meilleurs historiens de ces temps-là, qu'ils envoyoient souvent leurs habits au foulon pour être nettoyés et blanchis. Mais le menu peuple, pour éviter cette dépense, portoit communément des étoffes brunes, et d'un tissu un peu plus grossier. Ce ne fut que vers le règne d'Auguste, que toute distinction dans les habillemens fut détruite; les esclaves s'habillèrent comme les maîtres. Il n'y eut de conservé que le lati-clave.»

«Et qu'est-ce que le lati-clave, dit mon père?»

Oh! c'est ici le point le plus débattu parmi les savans, et sur lequel ils sont moins d'accord.--Egnatius, Sigonius, Bossius, Ticinenses, Baysius, Budœus, Salmasius, Lipsius, Lazius, Isaac Casaubon, et Joseph Scaliger, diffèrent tous les uns des autres; et Albertius Rubénius d'eux tous. Les uns l'ont pris pour le bouton, d'autres pour l'habit même,--quelques-uns pour la couleur de l'habit.--Le grand Baysius, (dans sa garde-robe des anciens, chapitre douze) avoue modestement son ignorance. Il dit qu'il ne sait si c'étoit un clou à tête, un bouton, une ganse, un crochet, une boucle, ou une agrafe avec son fermoir.

Mon père perdit le cheval, mais non pas la selle.--«Ce sont des bretelles, dit-il.» Et il ordonna que mes culottes eussent des bretelles.--

CHAPITRE LXIV.

_Bon soir la Compagnie._

Un nouvel ordre de choses, et de nouveaux événemens se présentent devant moi.--

Laissons mes culottes entre les mains du tailleur, et le tailleur accroupi, prêtant l'oreille aux dissertations de mon père qu'il ne comprend point.--

Laissons mon père debout devant lui, appuyé sur sa canne, son traité du lati-clave à la main, et lui désignant l'endroit précis de la ceinture, où il avoit résolu de faire attacher mes bretelles.--

Laissons ma mère, la plus insouciante des femmes (je dirai presque la plus philosophe) sans souci sur mes culottes, comme sur toutes les choses de la vie, indifférente sur les moyens, et ne s'occupant que des résultats.--

Laissons le docteur Slop figurer dans le monde à mes dépens, et bâtir sa fortune et sa réputation sur un accident qui n'existe pas.--

Laissons le jeune Lefèvre à Marseille, et donnons-lui le temps de se guérir et de revenir à mon oncle Tobie.--

Laissons enfin le pauvre Tristram Shandy... Mais pour celui-là il n'y a pas moyen; souffrez, messieurs, qu'il vous accompagne jusqu'à la fin du voyage.--

CHAPITRE LXV.

_Campagne de mon oncle Tobie._

Si le lecteur n'a pas l'idée la plus parfaite de ce demi-arpent de terre qui se trouvoit au fond du jardin potager de mon oncle Tobie, et qui fut pour lui le théâtre de tant d'heures délicieuses, je déclare que c'est entièrement la faute de son imagination, et non pas la mienne. Je suis certain d'en avoir donné une description si exacte, que j'en avois presque honte.--

Un jour dans ses momens de loisir, le destin s'amusoit à regarder dans le vaste dépôt où sont inscrits tous les événemens des temps futurs.--En jetant les yeux sur un gros livre relié en fer, il vit à quels grands projets étoit destiné ce petit coin de terre, qui devoit être un jour le boulingrin de mon oncle Tobie.--Il fit aussitôt signe à la nature; c'en fut assez.--La nature y répandit une demi-pelletée de ses engrais les plus doux, auxquels elle joignit justement assez d'argile pour conserver la forme des angles et de tous les points saillans, et en même-temps trop peu pour que la terre pût coller à la bêche, et rendre le théâtre de tant de gloire impraticable par le mauvais temps.

Quand mon oncle Tobie se retira à la campagne, il y porta, comme on a pu voir, les plans de presque toutes les places fortifiées d'Italie et de Flandre. Ainsi devant quelque ville que le duc de Malborough ou les alliés allassent se placer, ils y trouvoient mon oncle Tobie tout préparé.--Et voici quelle étoit sa méthode; elle paroîtra au lecteur la plus simple du monde.--