Oeuvres complètes, tome 3

Part 7

Chapter 74,108 wordsPublic domain

C'étoit pendant l'été de l'année où Dendermonde fut pris par les alliés,--c'est-à-dire, environ sept ans avant que mon père vînt habiter la campagne, et environ sept ans après que mon oncle Tobie et Trim s'y furent secrétement retirés, dans le dessein d'exécuter quelques-uns des plus beaux siéges qu'ils avoient en tête.

Mon oncle Tobie étoit un soir à souper, et Trim étoit assis derrière lui près d'un petit buffet.--Je dis assis, car, par égard pour son genou blessé, dont le caporal souffroit quelquefois excessivement, toutes les fois que mon oncle Tobie dînoit ou soupoit seul, il ne souffroit pas que le caporal se tînt debout. Mais la vénération du pauvre garçon pour son maître lui opposoit une résistance opiniâtre.--Mon oncle Tobie, avec une artillerie convenable, auroit eu moins de peine à s'emparer de Dendermonde.--Souvent, au moment qu'il croyoit le caporal assis, si mon oncle Tobie venoit à retourner la tête, il l'apercevoit debout derrière lui, avec toutes les marques du respect le plus soumis.

Cela seul engendra plus de petites querelles entr'eux, pendant vingt cinq ans entiers, que tout autre sujet.--Mais à quoi cela revient-il? qu'est-ce que cela fait à mon histoire? pourquoi en fais-je mention?--Demandez-le à ma plume; c'est elle qui me gouverne, je ne la gouverne pas.--

Mon oncle Tobie étoit donc un soir à souper, quand le maître d'une petite auberge du village entra dans la salle avec une fiole vide à la main, pour demander un verre ou deux de vin de Madère.--«C'est, dit-il, pour un pauvre gentilhomme qui est arrivé malade dans ma maison il y a quatre jours. Depuis ce temps, il n'a pu soulever sa tête, ni manger, ni boire, ni goûter de quoi que ce soit au monde; mais tout à l'heure il vient de lui prendre fantaisie d'un verre de Madère sec et d'une petite rôtie.--Il me semble, a-t-il dit en ôtant sa main de dessus son front, que cela me soulageroit.--

»Je suis venu chez le capitaine, ajouta l'aubergiste, persuadé qu'il ne me refusera pas si peu de chose. Mais si je ne trouvois personne qui voulût m'en donner, m'en prêter ou m'en vendre,--je crois que j'en volerois, plutôt que de ne pas en rapporter à ce pauvre gentilhomme.--Il est en vérité bien malade.--J'espère pourtant, continua-t-il, qu'il se rétablira; mais nous sommes tous affligés de son état.»

«Tu es bon et galant homme, s'écria mon oncle Tobie, j'en réponds; et je veux que tu boives toi-même à la santé du pauvre gentilhomme avec du vin sec.--Et prends-en une couple de bouteilles, mon ami, et porte-les-lui avec mes complimens, et dis-lui qu'elles sont fort à son service; et même une douzaine de plus, si elles lui font du bien.»

«Quand l'aubergiste eut fermé la porte,--cet homme-là, Trim, dit mon oncle Tobie, porte à coup sûr un cœur compatissant;--mais j'ai conçu aussi la meilleure opinion de son hôte: il faut que cet étranger ait un mérite rare, pour avoir su gagner en si peu de temps l'affection de l'aubergiste.--Et de toute sa famille, ajouta le caporal; car ils sont tous affligés de son état.--Cours après lui, dit mon oncle Tobie;--va, Trim, et demande-lui s'il sait le nom du pauvre gentilhomme.»--

«Ma foi! dit l'aubergiste en rentrant avec le caporal, je l'ai oublié; mais je puis le demander à son fils.--Il a donc son fils avec lui, dit mon oncle Tobie?--Un garçon d'environ onze ou douze ans, répliqua l'aubergiste; mais le pauvre enfant n'a goûté de rien, pas plus que son père.--Il ne fait que pleurer et se désoler jour et nuit.--Depuis que son père s'est mis au lit, il n'a pas quitté son chevet.»--

Tandis que l'aubergiste parloit, mon oncle Tobie posa sa fourchette et son couteau sur la table, et repoussa son assiette.--Trim n'attendit point ses ordres, il desservit sans dire mot; et quelques minutes après il apporta à son maître une pipe et du tabac.--Reste un peu dans la salle, dit mon oncle Tobie.

«--Trim! dit mon oncle Tobie, quand il eut allumé sa pipe et commencé à fumer.» Trim s'avança en faisant une révérence. Mon oncle Tobie continua de fumer sans rien dire.--«Caporal, dit mon oncle Tobie.» Le caporal fit sa révérence.--Mon oncle Tobie ne dit pas un mot, et finit sa pipe.

«--Trim, dit mon oncle Tobie, j'ai un projet dans la tête.--J'ai envie, comme la nuit est mauvaise, de m'envelopper chaudement dans ma roquelaure, et d'aller rendre visite à ce pauvre gentilhomme.--La roquelaure de monsieur, répliqua le caporal, n'a pas été mise une seule fois depuis la nuit où nous montions la garde dans la tranchée devant la porte saint-Nicolas;--et c'étoit la veille du jour où monsieur reçut sa blessure.--D'ailleurs la nuit est si froide, si pluvieuse, que soit la roquelaure, soit le mauvais temps, il y auroit de quoi faire mal à l'aine de monsieur, et peut-être lui donner la mort.--Cela se pourroit bien, dit mon oncle Tobie.--Mais, Trim, je n'ai pas l'esprit en repos depuis ce que m'a dit l'aubergiste.--Je voudrois qu'il ne m'en eût pas tant appris, ou qu'il m'en eût appris davantage.--Comment ferons-nous pour arranger tout cela?--Que monsieur s'en rapporte à moi, dit le caporal, et il saura bientôt tout le détail de cette affaire.--Je vais prendre ma canne et mon chapeau; j'irai reconnoître ce qui se passe, j'agirai d'après ce que j'aurai découvert; et en moins d'une heure je serai de retour ici.--Va donc, Trim, dit mon oncle Tobie, et prends ce scheling que tu boiras avec son domestique.--C'est bien de lui que je compte tout savoir, dit le caporal en fermant la porte.»--

Mon oncle remplit sa seconde pipe;--et l'on peut dire que tant qu'elle dura, il ne fut occupé que du pauvre Lefèvre et de son fils;--excepté toutefois quelques petites excursions militaires; comme, par exemple, pour considérer s'il n'étoit pas tout aussi bien d'avoir la courtine de la tenaille en ligne droite qu'en ligne courbe.

CHAPITRE LI.

_Suite de l'Histoire de Lefèvre._

Mon oncle Tobie n'avoit pas encore secoué les cendres de sa troisième pipe, quand le caporal Trim revint de l'auberge, et lui fit le récit suivant.

«J'ai d'abord désespéré, dit le caporal, de pouvoir rapporter à monsieur aucun détail sur le pauvre lieutenant malade.--C'est donc un officier, dit mon oncle Tobie?--C'est un officier, dit le caporal.--Et de quel régiment, dit mon oncle Tobie?--Si monsieur veut me laisser dire, répliqua le caporal je lui raconterai chaque chose à son rang, dans le même ordre que je l'ai apprise.--Eh bien! Trim, dit mon oncle Tobie, je ne t'interromprai point que tu n'aies fini.--Je vais remplir une autre pipe; et toi, Trim, tu vas t'asseoir à ton aise sur la banquette de la fenêtre, et tu recommenceras ton histoire.» Le caporal fit sa révérence accoutumée, laquelle disoit, aussi intelligiblement qu'une révérence peut dire quelque chose: _monsieur a bien de la bonté._--Il s'assit ensuite comme on le lui avoit ordonné, et reprit son histoire à-peu-près dans les mêmes termes.

«J'ai d'abord désespéré, dit le caporal, de pouvoir rapporter à monsieur aucune lumière sur le lieutenant et sur son fils.--Car quand j'ai demandé où étoit son domestique, (duquel je m'étois promis de savoir tout ce qu'il étoit convenable de demander)--sage distinction! dit mon oncle Tobie;--on m'a répondu, sauf le respect de monsieur, qu'il n'avoit point de domestique, qu'il étoit arrivé à l'auberge avec des chevaux de louage, et que ne se trouvant pas en état d'aller plus loin, il les avoit renvoyés le matin d'après son arrivée.--Si je me porte mieux, mon cher, avoit-il dit à son fils, en lui donnant sa bourse pour payer l'homme, nous pourrons en louer d'autres ici.--Mais, hélas! m'a dit la maîtresse de l'auberge, ce pauvre gentilhomme ne se tirera jamais de là; car j'ai entendu l'oiseau de mort toute la nuit.--Et quand il mourra, son malheureux enfant mourra aussi.--Il a déjà le cœur brisé.--

»J'écoutois ce récit, continua le caporal, quand le jeune homme est entré dans la cuisine pour ordonner la petite rôtie dont l'aubergiste avoit parlé.--Mais je veux, a-t-il dit, je veux la faire moi-même.--Permettez, lui ai-je dit, en lui offrant ma chaise pour le faire asseoir auprès du feu,--permettez, mon jeune gentilhomme, que je vous en évite la peine.--En même-temps j'ai pris une fourchette pour faire griller la rôtie.--Je crois, monsieur, a dit le jeune homme d'un air tout-à-fait modeste, que mon père l'aimera mieux de ma façon.--Je suis sûr, ai-je répondu, que sa seigneurie ne trouvera pas la rôtie plus mauvaise de la façon d'un vieux soldat.--Le jeune homme m'a pris la main, et aussitôt a fondu en larmes.»--

«Pauvre enfant! dit mon oncle Tobie, il a été élevé dans l'armée depuis le berceau; et le nom d'un soldat, Trim, sonne à ses oreilles comme le nom d'un ami.--Je voudrois l'avoir ici.--

»Dans les plus longues marches de l'armée, continua le caporal, dans le besoin le plus pressant, je n'ai jamais eu autant d'impatience pour mon dîner, que j'en ai ressenti aujourd'hui pour pleurer de compagnie avec ce jeune homme.--Mais, je le demande à monsieur, en quoi la chose me touchoit-elle?--En rien au monde, Trim, dit mon oncle Tobie en se mouchant; mais la bonté de ton cœur te fait ressentir vivement la peine d'autrui.--

»En lui donnant la rôtie, poursuivit le caporal, j'ai pensé qu'il étoit à propos de lui dire que j'étois domestique du capitaine Shandy;--et que monsieur (sans connoître son père) étoit fort touché de son état;--et que tout ce qui étoit dans la cave ou dans la maison de monsieur étoit fort à son service.--Tu pouvois ajouter, dans ma bourse, dit mon oncle Tobie.--Le jeune homme, reprit le caporal, a fait une profonde révérence, (laquelle sûrement se rapportoit à monsieur); mais son cœur étoit trop plein: il n'a rien répondu.--Il a monté l'escalier avec la rôtie; et, comme je lui ouvrois la porte, prenez courage, lui ai-je dit; et soyez sûr, mon brave jeune homme, que monsieur votre père sera bientôt guéri.--

»Le vicaire de monsieur Yorick fumoit une pipe au coin du feu; mais il n'a pas adressé à ce pauvre jeune homme un seul mot de consolation.--J'ai trouvé cela fort mal.»--Je le trouve de même, dit mon oncle Tobie.--

«Le lieutenant a pris son verre de vin et sa rôtie, et s'est trouvé un peu ranimé. Il m'a fait dire que, si je voulois monter dans dix minutes, je lui ferois plaisir.--Je pense, a ajouté l'aubergiste, qu'il va dire ses prières, car il y avoit un livre posé sur la chaise auprès du lit; et comme je fermois la porte, j'ai vu son fils prendre un coussin.»--

«Bon! a dit le vicaire, est-ce qu'un militaire, monsieur Trim, prie Dieu quelquefois? J'aurois parié que non.--Oh! celui-ci, a répliqué la maîtresse de l'auberge, dit ses prières, et même très-dévotement. Je l'ai encore entendu hier au soir de mes propres oreilles; sans cela, je n'aurois pu le croire.--Mais en êtes-vous bien sûre, a répliqué le vicaire?»--

«Monsieur le vicaire, ai-je dit, apprenez qu'un soldat prie, ne vous en déplaise, et de son propre mouvement, tout aussi souvent qu'un prêtre.--Et quand il se bat pour son roi, pour sa vie, pour son honneur,--il a plus de raisons de prier Dieu, que qui que ce soit au monde.»--

«Tu as parlé à merveille, Trim, dit mon oncle Tobie.--Mais, ai-je dit, reprit le caporal, quand ce même soldat vient de passer douze heures de suite dans la tranchée, et jusqu'aux genoux dans l'eau froide,--quand il se trouve embarqué pendant des mois entiers dans des marches longues et périlleuses, harcelé aujourd'hui par les ennemis,--les harcelant demain,--détaché ici,--contre-mandé-là,--passant sous les armes cette nuit,--surpris en chemise celle d'après,--transi jusques dans ses jointures,--sans paille peut-être dans sa tente pour s'agenouiller;--il n'est pas toujours le maître de choisir le lieu et l'heure pour prier.--Mais quand il en trouve le moment, je crois, ai-je ajouté, (car j'étois piqué pour la réputation de l'armée) je crois, ne vous en déplaise, qu'un soldat prie d'aussi bon cœur qu'un prêtre, quoique avec moins d'étalage et d'hypocrisie.»--

«Voilà, Trim, ce que tu n'aurois pas dû dire, reprit mon oncle Tobie.--Dieu seul, caporal, connoît celui qui est hypocrite, et celui qui ne l'est pas. A la grande et générale revue, au jour du jugement, mais non pas plutôt,--on verra ceux qui auront fait leur devoir en ce monde, et ceux qui ne l'ont pas fait; et chacun sera traité selon ses œuvres.--Je l'espère ainsi, répondit Trim. Cela est dans l'écriture, dit mon oncle Tobie, et je te le montrerai demain.--Mais, Trim, il est une chose sur laquelle nous pouvons compter pour notre consolation; c'est que Dieu est un maître si bon et si juste, que, si nous avons toujours fait notre devoir sur la terre, il ne s'informera pas si nous nous en sommes acquittés en habit rouge ou en habit noir.--Oh! non, sans doute, dit le caporal.--Mais poursuis ton histoire, Trim, dit mon oncle Tobie.»--

«J'ai attendu, continua le caporal, que les dix minutes fussent expirées, pour monter dans la chambre du lieutenant. Je l'ai trouvé dans son lit, la tête appuyée sur sa main, et le coude sur son oreiller; il avoit un mouchoir blanc à côté de lui.--Le jeune homme étoit encore baissé pour ramasser le coussin sur lequel je suppose qu'il avoit été à genoux; et comme il se relevoit en tenant le coussin d'une main, il essayoit avec l'autre de prendre le livre qui étoit posé sur le lit.--Laisse-le là, mon ami, a dit le lieutenant.

»Je me suis avancé tout près du lit.--Si vous êtes le domestique du capitaine Shandy, a dit le lieutenant, faites-lui, je vous prie, tous mes remercîmens et ceux de mon fils, pour sa politesse envers moi.--S'il étoit de Leven, a-t-il ajouté... (je lui ai dit que monsieur avoit servi dans ce régiment.) Et bien! a-t-il dit, nous avons fait trois campagnes ensemble, et je me rappelle fort bien le capitaine; mais, comme je n'avois pas l'honneur d'être lié avec lui, il y a toute apparence qu'il ne me connoît pas.--Vous lui direz pourtant que celui qui vient de contracter tant d'obligations envers lui, et qui est touché de ses bontés comme il le doit, est un Lefèvre, lieutenant dans Augus.--Mais il ne me connoît pas, a-t-il répété, après avoir un peu rêvé.--Il se pourroit pourtant, a-t-il ajouté, que mon histoire... Je vous prie, dites au capitaine que je suis l'enseigne, dont la femme fut si malheureusement tuée à Bréda, d'un coup de mousquet qui l'atteignit dans la tente de son mari, comme elle reposoit dans ses bras.

»Avec la permission de monsieur, ai-je dit, je me rappelle très-bien cette histoire.--Vous vous la rappelez, a-t-il dit en s'essuyant les yeux avec son mouchoir;--jugez si je puis jamais l'oublier!

»En disant cela, il a tiré de son sein une petite bague, qui paroissoit attachée autour de son cou avec un ruban noir; et il l'a baisée deux fois.--Voilà Billy, a-t-il dit.--L'enfant est accouru du bout de la chambre, et tombant à genoux, il a pris la bague et l'a baisée aussi. Ensuite il a embrassé son père; il s'est assis sur le lit, et s'est mis à pleurer.»

«--Je voudrois, dit mon oncle Tobie avec un profond soupir,--je voudrois, Trim, être déjà à demain.»

«En vérité, répliqua le caporal, monsieur s'afflige trop.--Monsieur veut-il que je lui verse un verre de vin sec, qu'il boira en fumant sa pipe?--A la bonne heure, Trim, dit mon oncle Tobie.»

«Je me rappelle très-bien, dit mon oncle Tobie en soupirant encore, l'histoire de l'enseigne et de sa femme. Il y a même une circonstance qui est en sa faveur, et que sa modestie a passée sous silence.--C'est qu'ils furent plaints l'un et l'autre par tout le régiment et par toute l'armée.--Mais achève ton histoire, caporal.--Elle est achevée, dit le caporal.--Je n'ai pas voulu rester plus long-temps; j'ai souhaité une bonne nuit au pauvre lieutenant: son fils s'est levé de dessus le lit, et m'a éclairé jusqu'au bas de l'escalier; et comme nous descendions ensemble, il m'a dit qu'ils venoient d'Irlande, et qu'ils étoient en route pour rejoindre le régiment en Flandre.--Mais hélas! dit le caporal, tous les voyages du lieutenant sont finis.--Et que deviendra son pauvre enfant, s'écria mon oncle Tobie?»

CHAPITRE LII.

_Suite de l'Histoire de Lefèvre._

La plupart des hommes, quand ils se trouvent renfermés entre la loi naturelle et la loi positive, ne savent à quoi se déterminer;--bien moins encore s'ils se trouvent entre la loi et leur penchant.

Mais je dois le dire pour eux,--je dois le dire à l'honneur éternel de mon oncle Tobie;--mon oncle Tobie n'hésita pas un instant. Quoiqu'il fût chaudement occupé à poursuivre le siége de Dendermonde parallèlement avec les alliés, qui, de leur côté, pressoient si vigoureusement leurs ouvrage, qu'ils lui laissoient à peine le temps de dîner;--quoiqu'il eût établi un logement sur la contr'escarpe, il laissa-là Dendermonde, et tendit toutes ses pensées vers _les détresses particulières_ de l'auberge.--Tout ce qu'il se permit, fut de faire fermer la porte du jardin au verrou, au moyen de quoi l'on pouvoit dire qu'il avoit converti le siége en blocus.--Après quoi il abandonna Dendermonde à lui même, pour être secouru ou non par le roi de France, suivant que le roi de France le jugeroit à propos; et il ne songea plus qu'à voir comment, de son côté, il pourroit secourir le lieutenant Lefèvre et son fils.

Que l'Être souverainement bon, qui est l'ami de celui qui est sans amis, puisse un jour te récompenser!

«Tu n'as pas fait tout ce que tu aurois dû faire, dit mon oncle Tobie au caporal, en se mettant au lit; et je vais te dire en quoi tu as manqué. En premier lieu, quand tu as fait offre de mes services à Lefèvre, comme la maladie et le voyage sont deux choses coûteuses, et que le pauvre lieutenant n'a sans doute que sa paie pour vivre et pour faire vivre son fils,--tu devois aussi lui offrir ma bourse.--Ne savois-tu pas, Trim, que, puisqu'il étoit dans le besoin, il y avoit autant de droit que moi-même?--Monsieur sait bien que je n'avois point d'ordre, dit le caporal.--Il est vrai, dit mon oncle Tobie; tu as, Trim, très-bien agi comme soldat, mais certainement très-mal comme homme.

»--En second lieu... mais tu as encore la même excuse, continua mon oncle Tobie... Quand tu lui as offert tout ce qui étoit dans ma maison, tu devois lui offrir ma maison aussi.--Un frère d'armes, Trim, un officier malade, n'a-t-il pas droit au meilleur logement? Et si nous l'avions avec nous, nous pourrions, Trim, le veiller, le soigner; tu es toi-même une excellente garde; et avec tes soins, ceux de la servante, ceux de son fils et les miens réunis, nous pourrions peut-être le rétablir et le remettre sur pied.

»Dans quinze jours peut être, ajouta mon oncle Tobie en souriant, il pourroit marcher.--Sauf le respect que je dois à monsieur, dit le caporal, il ne marchera de sa vie.--Il marchera, dit mon oncle Tobie, se relevant de dessus son lit avec un soulier ôté.--Avec la permission de monsieur, dit le caporal, il ne marchera jamais que vers sa fosse.--Et moi, je soutiens qu'il marchera, s'écria mon oncle Tobie, en marchant lui-même avec le pied qui avoit encore un soulier, mais sans avancer d'un pouce;--il marchera avec son régiment.--Il ne peut pas se porter, dit le caporal!--Eh bien! on le portera, dit mon oncle Tobie.--Il tombera à la fin, dit le caporal; et que deviendra son pauvre garçon?--Non,--il ne tombera pas, dit mon oncle Tobie d'un ton assuré.--Hélas! reprit Trim soutenant son opinion, faisons pour lui tout ce que nous pourrons; mais le pauvre homme n'en mourra pas moins.--Il ne mourra pas! s'écria mon oncle Tobie. Non, par le Dieu vivant! il ne mourra pas.»--

L'esprit délateur, qui vola à la chancellerie du ciel avec le jurement de mon oncle Tobie, rougit en le déposant; et l'ange qui tient les registres, laissa tomber une larme sur le mot en l'écrivant, et l'effaça pour jamais.

CHAPITRE LIII.

_Suite de L'Histoire de Lefèvre._

Mon oncle Tobie ouvrit son bureau, prit sa bourse,--ordonna au caporal d'aller de grand matin chercher le médecin, se coucha et s'endormit.--

CHAPITRE LIV.

_Fin de l'Histoire de Lefèvre._

Le lendemain matin, le soleil brilloit dans tout son éclat à tous les yeux du village, excepté à ceux de Lefèvre et de son fils affligé.--La pesante main de la mort pressoit les paupières du pauvre lieutenant; et les ressorts qui chassent le sang aux extrémités, et le rappellent sans cesse au cœur, perdoient en lui la force et le mouvement.--

En ce moment, mon oncle Tobie, qui s'étoit levé une heure plutôt que de coutume, entra dans la chambre du lieutenant. Il s'assit à côté de son lit, et sans préface ni apologie, sans nul égard pour toutes les modes et coutumes, il ouvrit son rideau, comme auroit fait un ancien ami ou un camarade; et aussitôt il lui demanda comment il se portoit,--s'il avoit reposé la nuit,--de quoi il se plaignoit,--où étoit son mal,--ce qu'il pouvoit faire pour le soulager;--et, sans lui donner le temps de répondre à une seule question, il lui dit le petit plan qu'ils avoient concerté pour lui la veille avec le caporal.

«--Vous viendrez chez moi, Lefèvre, dit mon oncle Tobie,--dans ma maison,--tout-à-l'heure;--et nous enverrons chercher un médecin, pour voir ce qu'il y a à faire;--nous aurons aussi un apothicaire;--le caporal sera votre garde,--et moi, Lefèvre, votre domestique.»

Il y avoit dans mon oncle Tobie une franchise qui n'étoit pas l'effet, mais la cause de sa familiarité.--Elle vous introduisoit sur le champ dans son ame, et vous faisoit voir toute la bonté de son naturel.--A cela, il se joignoit dans ses regards, dans sa voix et dans ses manières, je ne sais quoi d'humain, qui, dans tous les momens, invitoit le malheureux à s'approcher et à chercher un asile auprès de lui.--Avant que mon oncle Tobie eût achevé la moitié des offres obligeantes qu'il faisoit au père, le fils s'étoit insensiblement pressé contre lui; puis étendant ses foibles bras, il avoit saisi l'habit de mon oncle Tobie à la hauteur de la poitrine, et l'attiroit doucement vers lui... Le sang et les esprits de Lefèvre, déjà froids et engourdis, et qui s'étoient retirés dans leur dernière citadelle,--le cœur,--firent un effort pour se rallier.--Le nuage qui couvroit ses yeux les quitta pour un moment.--Il regarda mon oncle Tobie avec l'expression de la reconnoissance, du regret et du désir:--il jeta un autre regard sur son fils;--et ce lien qu'il établit entr'eux, (tout foible qu'il étoit) n'a jamais été rompu.

La nature, après cet effort, reflua sur elle-même.--Le nuage reprit sa place.--Le pouls frémit,--s'arrêta;--se releva,--s'affaissa,--s'arrêta encore;--hésita, s'arrêta... Acheverai-je?--Non.

CHAPITRE LV.

_Convoi et Oraison funèbre._

Je rapporterai en peu de mots, dans le prochain chapitre, tout ce qui me reste à dire sur le jeune Lefèvre; ce qui comprend tout l'espace qui s'écoula depuis la mort de son père jusqu'à l'époque où mon oncle Tobie proposa au mien de me le donner pour gouverneur;--et je n'ajouterai que très-peu de détails à ce chapitre-ci, dans l'impatience où je suis de retourner à ma propre histoire.--

Mon oncle Tobie, comme gouverneur de Dendermonde, rendit au pauvre lieutenant tous les honneurs de la guerre;--il accompagna le corps au tombeau, conduisant lui-même le deuil, et menant le jeune Lefèvre par la main.

Yorick, de son côté, pour n'être pas en reste, rendit au défunt tous les honneurs de l'église, et l'enterra en grande pompe au milieu du chœur.--Il paroît même qu'il prononça son oraison funèbre. Je dis, _il paroît_; et j'en juge par une note que j'ai trouvée sur l'un de ses sermons.

C'étoit la coutume d'Yorick, (et je suppose qu'elle lui étoit commune avec tous ceux de sa profession) de noter sur la première page de chacun de ses sermons le lieu, le temps, et l'occasion où il avoit été prêché.--Il y joignoit toujours un petit commentaire sur le sermon lui-même; et en vérité rarement à sa louange.--Par exemple:--_Sermon sur la dispersion des Juifs. Je n'en fais pas le moindre cas: je conviens que c'est un prodige d'érudition; mais d'une érudition triviale, et mise en œuvre plus trivialement encore._