Part 6
«Eh bien! vieux docteur, s'écria mon père, (car les transitions de son humeur se succédoient d'une manière aussi brusque qu'inconcevable), qu'est-ce que ta chienne de mine nous dira là-dessus?»--
Mon père n'auroit pas demandé d'un air plus dégagé si l'on avoit coupé la queue de son chien.--Une question ainsi faite ne convenoit pas à la gravité du docteur, ni au traitement qu'il comptoit employer;--le docteur s'assit sans répondre.--
«Je vous prie, monsieur, dit mon oncle Tobie d'un ton qui demandoit réponse,--que pensez-vous de l'état de l'enfant?--Il finira par un phimosis, répondit le docteur Slop.»
«Je ne suis pas plus avancé, dit mon oncle Tobie; et il remit sa pipe dans sa bouche.--Laissons donc, dit mon père, poursuivre le caporal, et écoutons-le raisonner sur la médecine.»--Le caporal salua son vieil ami, le docteur Slop, et exposa ensuite son opinion sur le chaud et l'humide radical, dans les termes suivans.
CHAPITRE XLI.
_Dissertation savante._
«La ville de Limerick, de laquelle on commença le siége sous les ordres du roi Guillaume, en personne, l'année d'après que je fus entré au service,--est située au milieu d'un marais diabolique, et dans un pays couvert d'eau.--Elle est, dit mon oncle Tobie, toute entourée par le Shannon, et sa situation la rend une des places les mieux fortifiées d'Irlande.»--
«Je trouve, dit le docteur Slop, que cette façon de commencer un discours sur la médecine est tout-à-fait nouvelle.--Ce que je dis là n'en est pas moins vrai, répondit Trim.--En ce cas, dit Yorick, la faculté feroit bien d'adopter cette méthode.»--
«Avec la permission de monsieur le pasteur, dit le caporal, tout le pays est coupé de tranchées et de fondrières; et d'ailleurs il tomba pendant le siége une telle quantité de pluie, que tout étoit boue.--Ce fut cela et cela seul, qui fut cause de l'inondation, et qui pensa nous faire périr, monsieur et moi.--Au bout de dix jours, continua le caporal, il n'y avoit pas un soldat qui pût se coucher à sec dans sa tente, sans avoir creusé un fossé tout autour pour égoutter l'eau.--Mais pour ceux qui, comme monsieur, en avoient le moyen, il falloit tous les soirs faire brûler une écuelle pleine d'eau-de-vie; ce qui absorboit l'humidité de l'air, et rendoit le dedans de la tente aussi chaud qu'un poële.»--
«Et qu'est-ce que tout cela prouve, caporal, s'écria mon père? et quelle conclusion en tires-tu?»--
«J'en conclus, n'en déplaise à votre seigneurie, répliqua Trim, que l'humide radical n'est autre chose que de l'eau de fossé, et que le chaud radical (pour ceux qui peuvent en faire la dépense) est de l'eau-de-vie brûlée.--Oui, messieurs, avec votre permission, le chaud et l'humide radical d'un homme ne sont que de l'eau bourbeuse et une dragme de genièvre.--Que le genièvre ne nous manque pas, ajouta-t-il, et qu'on nous donne une pipe et du tabac, pour ranimer nos esprits et dissiper les vapeurs.--Vienne ensuite la mort quand elle voudra, elle trouvera à qui parler.»--
«Je suis en peine, capitaine Shandy, dit le docteur Slop, de déterminer dans quelle branche de connoissance votre valet brille davantage; de la physiologie ou de la théologie.--(Slop n'avoit pas oublié les commentaires de Trim sur le sermon.)»--
«Il n'y a pas plus d'une heure, dit Yorick, que le caporal a subi un examen en théologie, et qu'il s'en est tiré avec beaucoup d'honneur.»--
«Il faut que vous sachiez, dit le docteur Slop en s'adressant à mon père, que le chaud et l'humide radical sont la base et l'appui de notre existence, comme les racines d'un arbre sont la source et le principe de sa végétation.--Ils sont inhérens au germe de tous les animaux; et l'on peut les maintenir dans l'équilibre qu'ils doivent conserver par plusieurs moyens, mais principalement, à mon avis, par ceux que l'on dit _consubstantiels, incisifs et corroborans_.--Ce pauvre garçon, continua le docteur Slop en montrant le caporal, aura entendu quelque empyrique raisonner sur ces matières, et il aura retenu ses absurdités.--Voilà le fait, dit mon père.--Il y a toute apparence, dit mon oncle Tobie.--Je le parierois, dit Yorick.»--
CHAPITRE XLII.
_Relâche au théâtre._
On appela le docteur Slop, pour voir le cataplasme qu'il avoit ordonné;--et mon père saisit ce moment pour lire un autre chapitre de la Tristrapédie.--Allons, mes amis, de la joie! je vous ferai voir du pays.--Mais quand nous aurons fini ce chapitre, nous ne r'ouvrirons pas le livre du reste de l'année.--Vive le roi!--
CHAPITRE XLIII.
_Verbes auxiliaires._
«_Cinq ans avec une bavette sous le menton!_
»_Quatre ans à lire son alphabet, et à étudier son cathéchisme!_--
»_Un an et demi pour apprendre à signer son nom!_--
»_Sept longues années et plus pour apprendre à décliner en grec et en latin!_--
»_Quatre ans pour le jargon de ses thèses philosophiques!--et au bout de ce temps, la statue, ce beau chef-d'œuvre, est encore informe au milieu du bloc de marbre; l'artiste n'a fait qu'aiguiser ses outils.--Quelle marche ridicule!_--
»_Le grand juge Scaliger ne fut-il pas au moment de rester au fond du bloc toute sa vie? Il étoit âgé de quarante-quatre ans quand il eut achevé ses études grecques.--Et Pierre Damien, évêque d'Ostie, avoit atteint l'âge d'homme, qu'il ne savoit pas lire.--Et Baldus lui-même, qui devint dans la suite un si grand personnage, étoit si vieux quand il se mit à étudier le droit, que chacun crut qu'il se faisoit avocat pour l'autre monde.--Il ne faut pas s'étonner qu'Eudamidas, fils d'Archidamus, entendant Xénocrate disputer sur la sagesse à l'âge de soixante-quinze ans, lui ait demandé gravement quand il comptoit la mettre en pratique, puisqu'à son âge, il en étoit encore à la chercher._»--
Yorick écoutoit mon père avec grande attention. Il y avoit un assaisonnement de sagesse mêlée d'une manière inconcevable à ses plus étranges boutades; et au milieu de ses éclipses les plus obscures, on apercevoit quelquefois des clartés qui les faisoient presque disparoître.--Je conseille à tout le monde de ne l'imiter qu'avec circonspection.
«Je suis convaincu, Yorick, continua mon père, (moitié lisant, moitié discourant) qu'il existe au nord-ouest un passage au monde intellectuel, et que l'esprit humain, en puisant en lui-même toutes ses connoissances, trouveroit pour les acquérir une méthode beaucoup plus facile que celle qu'on a coutume d'employer.--Mais hélas, tous les champs n'ont pas une source ou un ruisseau pour les arroser; tous les enfans, Yorick, n'ont pas un père capable de les diriger».--
«Tout, ajouta mon père en baissant la voix, tout dépend entièrement des verbes auxiliaires, monsieur Yorick».--
Si Yorick eût marché sur le serpent décrit par Virgile, il n'auroit pas témoigné plus d'effroi.--«Je suis étonné moi-même, dit mon père qui s'en aperçut (et je le cite comme une des plus grandes calamités qui soient jamais arrivées à la république des lettres),--je suis étonné que ceux qui jusqu'ici ont été chargés de l'éducation de la jeunesse, et dont l'unique devoir étoit d'ouvrir l'esprit des enfans, de leur faire de bonne heure un magasin d'idées, et de laisser ensuite leur imagination travailler en liberté sur ces idées;--je suis étonné, dis-je, Yorick, que ces gens-là se soient aussi peu servi des verbes auxiliaires, qu'ils l'ont fait pour arriver à leur but.--Je ne connois que Raimond Lulle et l'aîné Pellegrin, dont le dernier surtout en porta l'usage à un tel point de perfection, qu'avec sa méthode il n'étoit point de jeune homme à qui il ne pût apprendre en peu de leçons à discourir d'une manière satisfaisante pour ou contre tel sujet que ce fût,--à traiter une question sur toutes ses faces;--enfin, à dire et à écrire sur une matière quelconque tout ce qu'il étoit possible de dire ou d'écrire, sans qu'il lui échapât la faute la plus légère, le tout à l'admiration des spectateurs.--Je serois bien aisé, dit Yorick, interrompant mon père, que vous puissiez me faire comprendre la chose.--Volontiers, dit mon père».--
«Un mot peut être pris dans le sens littéral ou dans le sens figuré. Le sens figuré est une _allusion_ ou _métaphore_.--Or, quoique je trouve, moi, que par cette _métaphore_ l'idée perd plus qu'elle n'acquiert, il n'en est pas moins vrai que la plus grande extension d'idées dont un mot isolé soit susceptible, est une _métaphore_.--Mais qu'en résulte-t-il? Quand l'esprit a conçu le mot dans toute son étendue, tout est fini.--L'esprit et l'idée peuvent se reposer, jusqu'à ce qu'une seconde idée succède, et ainsi de suite.--
»Or, à l'aide des auxiliaires, l'ame est en état de travailler d'elle-même sur toutes les matières qu'on lui présente; et, par la flexibilité de ce puissant moyen, de se frayer de nouveaux chemins, d'aller à la recherche des choses par de nouvelles routes, et de faire qu'une seule idée en engendre des millions.»--
«Vous excitez grandement ma curiosité, dit Yorick».--
«Quant à moi, dit mon oncle Tobie, je renonce à en rien deviner.--Avec la permission de monsieur, dit le caporal, les Danois, qui se trouvoient à notre gauche au siége de Limerick, n'étoient-ils pas des auxiliaires?--et de très-bonnes troupes, dit mon oncle Tobie; mais je crois que les auxiliaires dont parle mon frère sont autre chose».--
«Croyez-vous, dit mon père en se levant».--
CHAPITRE XLIV.
_Il fait danser l'ours._
Mon père fit un tour par la chambre, revint s'asseoir, et finit le chapitre.
«Les verbes auxiliaires qui nous intéressent, continua mon père, sont: _je suis, j'ai été, j'ai eu, je fais, j'ai fait, je souffre, je dois, je devrois, je veux, je voudrois, je puis, je pourrois, il faut, il faudroit, j'ai coutume_:--on les emploie suivant les temps; au passé, au présent, au futur:--on les conjugue avec le verbe _avoir_;--on les applique à des questions: _cela est-il? cela étoit-il? cela sera-t-il? cela seroit-il? cela peut-il être?--cela pourroit-il être?_--Ou avec un doute négatif: _n'est-il pas? n'étoit-il pas? ne devoit-il pas être?_ Ou affirmativement: _c'est, c'étoit, ce devoit être_. Ou suivant un ordre chronologique: _cela a-t-il toujours été? y a-t-il long-temps? depuis quand?_ Ou comme hypothèse: _si cela étoit? si cela n'étoit pas?_ Qu'en arriveroit-il, _si les François battoient les Anglois? si le soleil sortoit du zodiaque_»?--
»Or, continua mon père, par l'usage familier et l'application juste de ces verbes auxiliaires, et au moyen de cette méthode simple, dans laquelle l'esprit et la mémoire d'un enfant doivent être exercées, il ne sauroit entrer dans sa tête une seule idée, quelque stérile qu'elle puisse être, que l'enfant ne puisse aisément lui faire engendrer une foule de conclusions et de conceptions nouvelles.--
»As-tu jamais vu un ours blanc, s'écria mon père, en se retournant vers Trim qui se tenoit debout derrière sa chaise?--Jamais, répondit le caporal.--Mais tu pourrois, Trim, dit mon père, en raisonner en cas de besoin?--Comment cela se pourroit-il, frère, dit mon oncle Tobie, si le caporal n'en a jamais vu?--C'est ce qu'il me falloit, répliqua mon père; et vous allez voir comment je raisonne, et comment les verbes auxiliaires font raisonner.--
»Un ours blanc!--très-bien. En ai-je jamais vu? puis-je en avoir jamais vu? en verrai-je jamais? dois-je en voir jamais? puis-je jamais en voir?
»Que n'ai-je vu un ours blanc! car autrement quelle idée puis-je m'en faire?
»Et si je vois jamais un ours blanc, que dirai-je? et que dirai-je si je n'en vois pas?
»Si je n'ai jamais vu d'ours blanc, et que je ne puisse ni ne doive jamais en voir, en ai-je au moins vu la peau? en ai-je vu le portrait, la description? en ai-je jamais rêvé?
»Mon père, ma mère, mon oncle, ma tante, mes frères ou mes sœurs, ont-ils jamais vu un ours blanc? qu'auroient-ils donné pour en voir un? qu'auroient-ils fait s'ils l'avoient vu? qu'auroit fait l'ours blanc?--Est-il féroce,--apprivoisé,--méchant,--grondeur,--caressant?
»Un ours blanc mérite-t-il d'être vu?
»N'y a-t-il point de péché à le voir?
»Un ours blanc vaut-il mieux que le noir?»
CHAPITRE XLV.
_Intermède._
A présent, mon cher monsieur, arrêtons-nous encore deux minutes, et rentrons dans la salle pour recueillir les suffrages.--Vous savez comme mon amour-propre y trouve son compte.
Ce n'est pas que je m'en plaigne; il faut être juste. Les dissertations savantes de mon père, ses verbes auxiliaires, son ours blanc, peuvent très-bien ne pas plaire à tout le monde.--Je vois là un gros abbé qui dort, et je ne lui en veux point de mal. Et cette dame, non pas cette vieille présidente qui prend du tabac, et qui n'a pas mieux compris tout ce que vous venez d'entendre, que son mari n'a compris le procès qu'il a jugé ce matin;--mais cette jeune marquise qui est dans la même loge, avec ce duc qui lui parle à l'oreille, croyez-vous qu'elle nous ait entendus? Elle ne nous a pas même écoutés.--Cependant, voyez comme elle applaudit.--Et je m'en plaindrois et je lui en ferois un reproche!--Non, mon cher monsieur.--Le public est partagé en deux classes, dont l'une admire tout ce qu'elle ne comprend pas, et l'autre déchire tout ce qu'elle comprend.--Il y a encore une troisième classe, mais réduite à un si petit nombre!--Ce sont ceux qui, comme vous, monsieur, jugent sans prévention, critiquent sans humeur, et louent sans partialité. C'est pour ceux-là que j'écris; ce sont ceux qui me consolent des autres.
CHAPITRE XLVI.
_Conclusion._
Quand mon père eut fait danser et redanser son ours blanc pendant une demi-douzaine de pages, il ferma le livre tout de bon; et d'un air triomphant il le remit à Trim, avec signe de le reporter sur le bureau où il l'avoit trouvé.--«Voilà, dit-il, la méthode avec laquelle Tristram apprendra à décliner et à conjuguer tous les mots du dictionnaire.--Vous sentez, Yorick, que de cette façon chaque mot amènera une thèse ou une hypothèse.--Chaque thèse ou hypothèse est une source de propositions.--Chaque proposition a sa conséquence et conclusion.--Et chaque conséquence et conclusion ramène l'ame sur l'objet, et lui ouvre une nouvelle route de recherches et d'études.--La force de cette méthode est incroyable pour ouvrir la tête d'un enfant.--Pour ouvrir sa tête, frère Shandy! s'écria mon oncle Tobie; il y a de quoi la faire sauter en mille pièces.»--
«Je présume, dit Yorick en souriant, que c'est par votre méthode que le fameux Vincent Quirino, (parmi les autres prodiges de son enfance, desquels le cardinal Bembo a donné au public une histoire si exacte) se mit en état, dès l'âge de huit ans, d'afficher dans les écoles publiques de Rome quatre mille cinq cents soixante thèses différentes, sur les points les plus abstraits de la plus abstraite théologie,--et de les défendre et de les soutenir, de manière à terrasser et à réduire au silence tous ses adversaires.»--
«Qu'est-ce que cela, s'écria mon père, auprès de ce qui nous est rapporté d'Alphonse Tostatus, lequel, presque dans les bras de sa nourrice, avoit appris toutes les sciences et tous les arts libéraux, sans qu'on lui en eût rien enseigné?--Que dirons-nous du grand Peireskius?...--C'est le même, s'écria mon oncle Tobie, duquel je vous ai parlé une fois, frère Shandy, et qui fit une promenade de cinq cents lieues, en comptant l'aller et le retour de Paris à Schewling[1] uniquement pour voir le chariot à voiles de Stévinus.--C'étoit un grand homme, ajouta mon oncle Tobie! (il pensoit à Stévinus).--Oui, un grand homme! dit mon père, (songeant à Peireskius)--et qui multiplia ses idées si rapidement, et se fit un si prodigieux amas de connoissances, que (si nous pouvons ajouter foi à une anecdote qui le regarde, et que nous ne saurions rejeter sans secouer l'autorité de toutes les anecdotes quelconques);--à l'âge de sept ans, son père lui remit entièrement l'éducation de son frère, qui n'en avoit que cinq.--Le père étoit-il aussi sage que son fils, dit mon oncle Tobie?--Je croirois que non, dit Yorick.
[1] Il n'y a pas plus de 100 lieues de Paris à Schewling.
«Mais que sont tous ces exemples, continua mon père, entrant dans une sorte d'enthousiasme,--que sont tous ces exemples auprès des prodiges de l'enfance des _Grotius_, _Scioppius_, _Heinsius_, _Politien_, _Pascal_, _Joseph Scaliger_, _Ferdinand de Cordoue_, et autres?--Les uns se dégageant des formes scholastiques dès l'âge de neuf ans, et même plutôt, et parvenant à raisonner sans ce secours.--Les autres ayant fini leurs classes à sept ans, et écrit des tragédies à huit.--A neuf ans, Ferdinand de Cordoue étoit si savant, que l'on crut qu'il étoit possédé du démon; et à Venise il fit voir tant d'érudition et de vertu, que les moines le prirent pour l'antechrist.--D'autres eurent appris quatorze langues à l'âge dix ans;--à onze, eurent fini leurs cours de rhétorique, poëtique, logique, et morale;--à douze donnèrent leurs commentaires sur Servius et sur Martianus Capella;--et à treize, reçurent leurs degrés de philosophie, de droit et de théologie.»--
«Mais, dit Yorick, vous oubliez le grand Juste Lipse, qui composa un ouvrage le jour de sa naissance.--Bon Dieu, dit mon oncle Tobie!»--
CHAPITRE XLVII.
_Bataille._
Quand le cataplasme fut prêt, un scrupule de _decorum_ s'éleva hors de propos dans la conscience de Suzanne, sur ce qu'elle auroit à tenir la chandelle pendant le pansement.--Slop n'avoit pas coutume de ménager les caprices de Suzanne; et la querelle s'établit promptement entre eux.
«--Ah! ah! dit Slop, en jetant un coup-d'œil familier sur le visage de Suzanne,--vous faites la prude! mais je vous connois, mademoiselle.--Vous me connoissez! monsieur, s'écria Suzanne dédaigneusement, et avec un air de tête qui s'adressoit évidemment, non pas à la profession, mais à la personne du docteur,--vous me connoissez! répéta Suzanne.--Le docteur Slop se boucha le nez, comme pour dire que la réputation de Suzanne n'étoit pas en bonne odeur.--A ce geste, la bile de Suzanne s'allume. Vous en avez menti, s'écria Suzanne.--Allons, allons, sainte modeste, dit Slop, tout fier du succès de la botte qu'il venoit de porter,--s'il en coûte trop à votre pudeur de tenir la chandelle en regardant, qui vous empêche de la tenir en fermant les yeux?--C'est-là une de vos défaites papistes, dit Suzanne. Le bel expédient!--Ma belle enfant, dit Slop en hochant la tête, ne méprisez pas si fort les expédiens; vous pourriez en avoir besoin tout comme une autre.--Insolent! s'écria Suzanne, approche, si tu l'oses.--Je t'en défie, continua-t-elle, en retroussant les manches de sa chemise jusqu'au-dessus de son coude.»--
Il étoit impossible à deux personnages de procéder ensemble à une opération de chirurgie, avec une cordialité plus colérique.
Slop s'empara du cataplasme.--Suzanne se saisit de la chandelle.--Approche toi-même, dit Slop.--Suzanne feignit un mouvement sur la gauche; et portant brusquement sa chandelle à droite, elle mit le feu à la perruque du docteur, laquelle étant fort grasse et fort touffue, fut consumée en entier avant d'être bien allumée.--«Catin! salope! s'écria Slop (car la passion nous rend comme des bêtes féroces), catin fieffée que vous êtes! s'écria Slop avec le cataplasme à la main.--Allez, allez, dit Suzanne, je n'ai jamais rogné le nez de personne, et vous n'en sauriez dire autant.--Que veut-elle dire avec son nez? s'écria Slop.--Un nez est un nez, dit Suzanne.--Eh bien! voilà pour le tien, s'écria Slop, en lui lançant le cataplasme à la face.--Et voilà pour le vôtre, s'écria Suzanne, en lui rendant son compliment avec le reste du cataplasme.»
CHAPITRE XLVIII.
_Armistice._
Le docteur et Suzanne s'accablèrent ainsi d'injures et de cataplasme.--Quand celui-ci fut épuisé, il fallut retourner à la cuisine pour en préparer un autre;--et pendant qu'ils y procédoient, mon père prit sa résolution comme vous allez voir.
CHAPITRE XLIX.
_Qualités d'un Gouverneur._
«Vous voyez, dit mon père, s'adressant à-la-fois à mon oncle Tobie et à Yorick, qu'il est temps de retirer Tristram des mains des femmes, et de le mettre dans celles d'un gouverneur.
»Il s'agit surtout d'en choisir un bon. Antonin en prit quatorze à-la-fois pour surveiller l'éducation de son fils Commode; et, en moins de six semaines, il en congédia cinq. Je sais très-bien, continua mon père, que la mère de Commode aimoit un gladiateur au temps où elle conçut; et c'est ce qui explique en grande partie les cruautés de Commode, quand il devint empereur.--Mais je n'en suis pas moins persuadé qu'il dut la férocité de son caractère à ces cinq gouverneurs, qui, dans le peu de temps qu'ils passèrent auprès de lui, lui donnèrent de plus mauvais principes, que les neuf autres n'en purent réformer dans la suite.
»Lorsque j'envisage la personne que je mettrai auprès de mon fils, comme un miroir dans lequel il doit se regarder du matin au soir, comme le modèle sur lequel il doit régler son maintien, ses mœurs, et peut-être les plus secrets sentimens de son cœur,--je voudrois, Yorick, s'il étoit possible, en trouver un qui fût accompli de tout point, et tel que mon fils trouvât toujours à profiter avec lui.»--Mais vraiment, dit en lui-même mon oncle Tobie, voilà qui est de fort bon sens.
«Il y a là, continua mon père, un certain air, un certain mouvement du corps et de toutes ses parties, soit en agissant, soit en parlant, qui annonce ce qu'un homme est au-dedans.--Et je ne suis pas du tout surpris que Grégoire de Nazianze, en observant les gestes brusques et sinistres de Julien, ait prédit qu'il apostasieroit un jour;--ni que saint Ambroise ait chassé un de ses disciples de sa maison, à cause d'un mouvement indécent de sa tête, qui alloit et venoit comme un fléau; ni que Démocrite ait jugé Protagoras digne d'être son disciple, à voir la manière dont il lioit un fagot.
»Un œil pénétrant trouve, pour descendre au fond de l'ame d'un homme, mille chemins que le vulgaire n'aperçoit pas; et je maintiens, ajouta-t-il, qu'un homme de mérite n'ôte pas son chapeau en entrant dans une chambre, ne le reprend pas quand il en sort, sans qu'il lui échappe quelque chose qui le fasse connoître pour ce qu'il est.
»Ainsi donc, continua mon père, le gouverneur que je choisirai pour mon fils ne doit ni grasseyer, ni loucher, ni clignoter, ni parler haut, ni regarder d'un air farouche ou niais.--Il ne doit ni mordre ses lèvres, ni grincer des dents, ni parler du nez.
»Je ne veux qu'il ne marche ni trop vîte, ni trop lentement.--Je ne veux pas qu'il marche les bras croisés, ce qui montre l'indolence;--ni balant, ce qui a l'air hébété;--ni les mains dans ses poches, ce qui annonce un imbécille.
»Il faut qu'il s'abstienne de battre, de pincer, de chatouiller, de mordre ou couper ses ongles en compagnie,--comme aussi de se curer les dents, de se gratter la tête, etc.»--Que diantre signifie tout ce bavardage, dit en lui-même mon oncle Tobie?»
«Je veux, continua mon père, qu'il soit joyeux, gai, plaisant; et en même-temps prudent, attentif aux affaires, vigilant, pénétrant, subtil, inventif, prompt à résoudre les questions douteuses et spéculatives. Je veux qu'il soit sage, judicieux, instruit...»--Et pourquoi pas humble, modéré et doux? dit Yorick.--Et pourquoi pas, s'écria mon oncle Tobie, franc et généreux, brave et bon?--«Il le sera, mon cher Tobie, répliqua mon père, en se levant et lui prenant une de ses mains,--il le sera.»--
«Eh bien! frère Shandy, répondit mon oncle Tobie, en se levant à son tour, et quittant sa pipe pour prendre l'autre main de mon père,--eh bien! frère, souffrez que je vous recommande le fils de Lefèvre.» En disant ces mots, une larme de joie étincela dans l'œil de mon oncle Tobie, et paya le tribut à la mémoire d'un ancien ami. Et une autre larme, compagne de la première, parut dans l'œil du caporal.--Vous en verrez la raison quand vous lirez l'histoire de Lefèvre.
Etourdi que je suis! j'avois promis de vous la faire dire par le caporal à sa manière. Mais le moment est passé; je vais tous la raconter à la mienne.
CHAPITRE L.
_Histoire de Lefèvre._