Oeuvres complètes, tome 3

Part 5

Chapter 53,875 wordsPublic domain

«Mais j'espère, dit Yorick, qu'il n'y a point de danger.--Il faut, continua mon père, qu'il se soit passé quelque chose d'étrange dans quelque recoin de l'écliptique, au moment de sa formation.--Sur ce point, dit Yorick, c'est vous que je prendrois pour juge.--Ce sont les astrologues, dit mon père, qu'il faudroit consulter. Mais certainement les aspects des planètes qui auroient dû être favorables, ne se sont pas rencontrés comme ils devoient; l'opposition de leur ascendance a manqué,--ou les génies qui président à la naissance étoient occupés ailleurs.--Enfin il est sûr que quelque chose a été de travers, soit au-dessus, soit au-dessous de nous.»--

«Cela se pourroit bien, répondit Yorick.»

«Mais, s'écria mon oncle Tobie, y a-t-il du danger pour l'enfant?--Les Troglodites disent que non, répliqua mon père.--Et les théologiens...--Dans quel chapitre, demanda Yorick?»--

«Je ne suis pas sûr duquel, dit mon père.--Mais ils nous disent, frère Tobie, que cette méthode est très-bonne.--Pourvu, dit Yorick, que vous fassiez voyager votre fils en Egypte.--Je l'espère bien, dit mon père.»--

«Tout cela, dit mon oncle Tobie, est de l'arabe pour moi.--Il le seroit pour bien d'autres, dit Yorick.»--

«Ilus, continua mon père, fit circoncire un matin toute son armée.--Sans cour martiale! sans conseil de guerre! s'écria mon oncle Tobie.--Je sais, continua mon père, en s'adressant à Yorick, et sans faire attention à la remarque de mon oncle Tobie,--je sais que les savans ne sont pas d'accord sur Ilus.--Les uns le prennent pour Saturne, d'autres pour l'Être suprême; quelques-uns même veulent que ce fut simplement un général de Pharao-néco.--Fût-ce Pharao-néco lui-même, dit mon oncle Tobie, je ne sais par quel article du code militaire il pourroit se justifier.»--

«Les controversistes, poursuivit mon père, assignent vingt-deux raisons en faveur de la circoncision.--A la vérité, d'autres qui ont soutenu l'avis opposé, ont montré combien la plupart de ces raisons étoient foibles.--Mais nos meilleurs théologiens polémiques.»...--

«Je voudrois, interrompit Yorick, qu'il n'y en eût pas un dans le royaume, les subtilités de l'école ne servent qu'à embrouiller l'esprit; et une once de théologie-pratique vaut mieux que tout l'ergotage des théologiens polémiques.--Ne puis-je savoir, demanda mon oncle Tobie à Yorick, ce que c'est qu'un théologien polémique?--Ma foi! capitaine Shandy, répondit Yorick, c'est une espèce de charlatan qui ne vaut guère mieux que ceux qui montent sur les tréteaux; et j'ai dans ma poche le récit d'un combat singulier entre Gymnast et le capitaine Tripet, où l'on en trouve la meilleure définition que j'aie jamais vue.--Je voudrois entendre ce récit, reprit vivement mon oncle Tobie.--Tout à l'heure, si vous voulez, dit Yorick.--Mais le caporal m'attend à la porte, continua mon oncle Tobie; et comme je suis sûr que la relation d'un combat rendra le pauvre garçon plus joyeux que son souper,--de grâce, frère, permettez-lui d'entrer.--De tout mon cœur, dit mon père.»

Trim entra droit et heureux comme un empereur; et quand il eut fermé la porte, Yorick tira son livre de la poche droite de son habit, commença sa lecture, et l'acheva sans être interrompu.--Tout le monde dormit dès la dixième ligne.

CHAPITRE XXXI.

_La Tristrapédie._

«Le premier devoir d'un écrivain, Yorick, dit mon père quand il fut réveillé, c'est de ne rien avancer sans preuve;--autrement, et s'il se livre à tous les écarts de son imagination, son ouvrage ne sera qu'un amas bizarre de faits et d'idées sans liaison, dont l'assemblage sera monstrueux.

»Mais dans ma Tristrapédie!--je pose en fait que je n'ai pas avancé un seul mot qui ne soit aussi clair et aussi démontré qu'une proposition d'Euclide.--Va, Trim, va me chercher ce livre sur mon bureau.--J'ai souvent eu le projet, continua mon père, de le lire, tant à vous, Yorick, qu'à mon frère Tobie; et je crains même d'avoir manqué à l'amitié en différant aussi long-temps. Mais si vous le voulez, nous en lirons un ou deux chapitres aujourd'hui, autant demain, et ainsi de suite, jusqu'à ce que nous l'ayons achevé».--Mon oncle Tobie qui étoit la complaisance même, et Yorick qui étoit sans fiel, approuvèrent par une inclination; et le caporal, quoiqu'il ne fût pas compris dans le compliment, mit la main sur sa poitrine, et salua comme les autres.

La compagnie sourit.--Ce garçon, dit Yorick, paroissoit avoir envie de dormir.--Le pauvre diable, dit mon oncle Tobie, a été si fort occupé tout le jour au boulingrin;--et moi-même... Je ne sais comment cela s'est fait; mais je suis bien sûr que cela ne nous arrivera plus.--En même-temps mon oncle Tobie alluma sa pipe, Yorick rapprocha sa chaise de la table,--Trim moucha la chandelle,--mon père ranima le feu, prit le livre, toussa deux fois, et commença.

CHAPITRE XXXII.

_Origine des fortifications._

«Les trente premières pages, dit mon père en retournant les feuillets, sont un peu abstraites; et comme elles ne sont pas intimement liées au sujet, nous les passerons pour le moment.--C'est une introduction servant de préface, continua mon père, ou une préface servant d'introduction,--(car je n'ai pas encore déterminé le nom que je lui donnerai) sur le gouvernement civil et politique;--et comme on en trouve l'origine dans la première association du mâle et de la femelle, je m'y suis trouvé insensiblement amené.--Cela étoit naturel, dit Yorick.

»Il me suffit, dit mon père, que l'origine de la société soit (comme nous le dit Politien) proprement _conjugale_, c'est-à-dire, consistant uniquement dans la réunion d'un homme et d'une femme,--auxquels Hésiode ajoute un esclave. Mais comme il est à croire que dans ces premiers commencemens il n'existoit pas encore d'esclaves, le premier principe de toute société se trouve réduit à un homme, une femme, et un taureau.

«Il me semble que c'est un bœuf, dit Yorick, citant le passage (οἶκον μὲν πρώτιστα γυναῖκά τε βοῦν τ' ἀροτῆρα)--Un taureau eût été trop farouche, trop indocile.--Il y a encore une meilleure raison, dit mon père, en trempant sa plume dans l'encrier; c'est que le bœuf étant le plus patient des animaux, et le plus propre à labourer la terre, d'où l'homme devoit tirer sa subsistance, il étoit à-la-fois l'instrument et l'emblême le plus convenable, que le créateur pût associer au couple nouvellement joint.»--

«--Mais voici, dit mon oncle Tobie, une raison en faveur du bœuf, plus forte que toutes les autres.--(Mon père ne put prendre sur lui de retirer sa plume du cornet, avant d'avoir entendu la raison de mon oncle Tobie). Quand la terre fut labourée, dit mon oncle Tobie, que les moissons eurent paru, et qu'il fut question de les renfermer, alors les hommes eurent recours aux palissades, aux murs, aux fossés; et ce fut-là l'origine des fortifications.--Bien!--bien! cher Tobie, s'écria mon père».--Il effaça le mot _taureau_, et mit _bœuf_ à sa place.

Mon père fit signe à Trim de moucher la chandelle, et résuma ainsi son discours.

«Ce qui m'a amené à cette dissertation, poursuivit-il négligemment, et fermant à moitié son livre, c'est que je voulois montrer l'origine de cette relation que la nature a mise entre le père et son enfant; aussi-bien que le principe du droit et de la jurisdiction que le premier acquiert sur l'autre: par le mariage,--par l'adoption,--par la légitimation,--enfin par la procréation.

»--Je considère chaque moyen à son rang».--

«Il en est un, répliqua Yorick, qui ne me semble pas d'un grand poids.--C'est du dernier que je parle; et en effet, si les soins du père se bornent à la procréation, je ne vois pas quels si grands droits il acquiert sur son enfant, ni quels si grands devoirs celui-ci contracte envers lui.--Quels devoirs! s'écria mon père, ceux de la créature à l'égard du créateur;--ceux de l'homme à l'égard de Dieu.

»--J'avoue, continua-t-il, qu'à ce compte l'enfant n'est pas autant sous la puissance et la jurisdiction de la mère.--Il me semble pourtant, dit Yorick, que les droits de la mère sont les mêmes.--Elle est elle-même sous l'autorité, dit mon père; et d'ailleurs, ajouta-t-il, en secouant la tête, elle n'est pas, Yorick, le principal agent.--Comment cela? dit mon oncle Tobie, en quittant sa pipe.--Cependant, dit mon père, sans écouter mon oncle Tobie, le fils est tenu au respect envers elle, comme vous pouvez le lire, Yorick, dans le premier livre des Instituts de Justinien, au onzième titre de la dixième section.--Je puis, dit Yorick, le lire aussi bien dans le catéchisme».

CHAPITRE XXXIII.

_Cathéchisme de Trim._

«Quant au catéchisme, dit mon oncle Tobie, Trim le sait sur le bout de son doigt.--Eh! que diantre cela me fait-il, dit mon père?--Il le sait sur ma parole, reprit mon oncle Tobie. Monsieur Yorick, vous n'avez qu'à l'interroger.

»Eh bien! Trim, dit Yorick, d'un air de bonté et d'un ton de voix radouci, le cinquième commandement»?

Le caporal ne répondit rien. «Ce n'est pas-là le ton, répondit mon oncle Tobie, élevant la voix et parlant bref, comme s'il eût commandé l'exercice.--Le cinquième? cria mon oncle Tobie.--Avec la permission de monsieur, dit le caporal, il faudroit commencer par le premier».

--Yorick ne put s'empêcher de sourire.--

«Monsieur le pasteur ne considère pas, dit le caporal, en portant sa canne à l'épaule, en guise de mousqueton, et s'allant camper au milieu de l'appartement pour être mieux vu,--il ne considère pas que le catéchisme est précisément comme le maniement des armes.--

»--_Portez la main droite au fusil_, cria le caporal, prenant le ton de commandement, et exécutant le mouvement...

»--_Reposez-vous sur le fusil_, cria le caporal, faisant à-la-fois l'office d'aide-major et de soldat...

»--_Posez le fusil à terre._--Avec la permission de monsieur le pasteur, un mouvement, comme il peut voir, en amène un autre.--Si monsieur avoit voulu commencer par le premier!...».

«--Le premier? cria mon oncle Tobie, posant sa main gauche sur sa hanche...

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Le second? cria mon oncle Tobie, brandissant sa pipe, comme il auroit fait son épée à la tête d'un régiment...». Le caporal satisfit à tout avec précision; et ayant dit qu'il falloit honorer son père et sa mère, il s'inclina profondément, et fut reprendre sa place au fond de la chambre--.

«On se tire de tout, dit mon père, avec un bon mot. Il y a de l'esprit en cela, et même de l'instruction, si nous pouvons l'y découvrir.

»Mais ce que nous venons de voir n'est proprement que l'échaffaud de la science, c'est-à-dire, son plus haut point de folie, si l'édifice ne s'élève pas en même-temps.

»C'est le miroir où peuvent se voir dans leur vrai jour et au naturel les pédagogues, précepteurs, gouverneurs et grammairiens.

»Oh! il y a une coquille en écaille, Yorick, qui croît avec l'étude, et que tous ces gens-là ne savent comment détacher.--

»Ils deviennent savants par routine; mais ce n'est pas ainsi que s'apprend la sagesse».

--Yorick écoutait avec admiration.--

«Oui, dit mon père, je m'engage dès à présent à employer en œuvres pies le legs entier de ma tante Dinah,--(et l'on saura que mon père n'avoit pas grande opinion des œuvres pies) si le caporal attache une seule idée déterminée à aucun des mots qu'il vient de prononcer.--Et je te prie, Trim, continua mon père en se retournant vers lui, qu'entends-tu par honorer ton père et ta mère»?--

«J'entends, dit le caporal, leur donner trois sous par jour sur ma paie quand ils sont vieux.--Et cela, Trim, dit Yorick, l'as-tu fait?--Oui, en vérité, répliqua mon oncle Tobie.--Eh bien! Trim, dit Yorick, en s'élançant de sa chaise et prenant le caporal par la main,--tu es le meilleur commentateur de cet endroit du Décalogue; et je t'honore davantage pour une telle action, que si tu avois composé le Talmud».--

CHAPITRE XXXIV.

_Sur la santé._

«O bienheureuse santé! s'écria mon père, en tournant la page pour passer au chapitre suivant, tu es au-dessus de l'or et de toutes les richesses. C'est toi qui dilates l'ame, et qui disposes toutes ses facultés à recevoir l'instruction et à goûter la vertu. Celui qui te possède a peu de désirs à former; et le malheureux à qui tu manques, manque de tout au monde.»--

«J'ai resserré, continua mon père, tout ce qu'il y a à dire sur ce sujet important, dans un très-petit espace; ainsi nous lirons le chapitre en entier.»--

Mon père lut comme il suit:

«_Tout le secret de la santé dépend des efforts mutuels que font le chaud et l'humide radical pour l'emporter l'un sur l'autre._»

«Je suppose, dit Yorick, que vous avez commencé par prouver ce fait.--Suffisamment, dit mon père.»--

En disant cela, mon père ferma le livre;--non pas comme s'il avoit résolu de ne plus lire, car il garda son premier doigt dans le chapitre;--ni d'un air fâché, car il ferma le livre doucement, son pouce restant sur la couverture de dessus, et ses trois derniers doigts soutenant celle de dessous, sans aucune pression violente.--

«J'ai démontré la vérité de cette assertion, dit mon père, faisant signe de la tête à Yorick, plus que suffisamment dans le précédent chapitre.»--

Or, si on disoit maintenant à un habitant de la lune, qu'un habitant du monde sublunaire a écrit un chapitre, démontrant suffisamment que _tout le secret de la santé consiste dans les efforts mutuels que font le chaud et l'humide radical pour l'emporter l'un sur l'autre_;--et qu'il a prouvé la chose avec tant de ménagement, que dans tout le chapitre il n'y a pas un mot de sec ni d'humide sur le chaud ou l'humide radical,--ni une seule syllabe, directement ou indirectement, pour ou contre la rivalité de ces deux puissances dans l'économie animale--...

«O toi! éternel créateur de tous les êtres, s'écrieroit-il, en frappant sa poitrine de sa main droite (en supposant qu'il eût une poitrine et une main droite)--toi, dont le pouvoir et la bonté peuvent étendre les facultés de tes créatures jusqu'à ce degré infini d'excellence et de perfection! que t'ont fait les habitans de la lune?»

CHAPITRE XXXV.

_Sur les charlatans._

Mon père finit par deux apostrophes dirigées, l'une contre Hippocrate, l'autre contre le lord Vérulam.

Il commença par le prince de la médecine, en lui faisant une légère apostrophe sur sa lamentation chagrine: _Ars longa, vita brevis._ «La vie courte, s'écria mon père, et l'art de guérir difficile!--Eh! qui devons-nous en remercier? et à qui faut-il nous en prendre? si ce n'est à l'ignorance de ces maudits charlatans eux-mêmes,--et à leurs tréteaux,--et à leurs drogues,--et à leur étalage philosophique, avec lequel, dans tous les temps, ils ont commencé par flatter le monde, et ont fini par le tromper!--»

«Et toi, lord Vérulam, s'écria mon père, (quittant Hippocrate pour lui adresser sa seconde apostrophe, comme au premier des vendeurs d'orviétan, et le plus propre à servir d'exemples aux autres)--que te dirai-je, grand lord Vérulam? que dirai-je de ton esprit intérieur,--de ton opium,--de ton salpêtre,--de tes onctions grasses,--de tes médecines,--de tes clystères,--et de tous leurs accompagnemens?»

Mon père n'étoit jamais embarrassé de savoir que dire à qui que ce fût, ni sur quoi que ce fût,--et il avoit plus de facilité pour l'exorde qu'aucun homme vivant.--Comment il traita l'opinion du lord Vérulam? vous le verrez:--mais quand? je ne sais pas. Il faut que nous voyions d'abord ce que c'étoit que l'opinion du lord Vérulam.

CHAPITRE XXXVI

_Régime de longue vie._

«Les deux grandes causes, dit le lord Vérulam, qui conspirent ensemble à racourcir la vie, sont premièrement:

»L'air intérieur, lequel, comme une flamme légère, consume sourdement le corps, et le dévoue à la mort;--secondement, l'air extérieur, qui dessèche le corps peu-à-peu, et le réduit en cendres.--Ces deux ennemis, s'attachant à nos corps des deux côtés à-la-fois, détruisent à la fin nos organes, et les rendent inhabiles à continuer les fonctions de la vie.»

Cette proposition une fois prouvée ou admise, le moyen de prolonger la vie étoit simple.--Il ne s'agissoit, disoit le lord Vérulam, que de réparer le ravage causé par l'air intérieur, en rendant d'un côté la substance du corps plus dense et plus robuste, par un usage habituel d'opiat convenable; et en tempérant de l'autre l'excès de la chaleur, au moyen de trois grains et demi de salpêtre pris à jeun tous les matins.--

Ainsi garantie des assauts de l'air intérieur, déjà même la surface de notre corps se trouvoit moins exposée à ceux de l'air extérieur. Mais on l'en préservoit mieux encore par une suite d'onctions grasses, lesquelles saturoient tellement les pores de la peau, qu'une particule d'air n'y pouvoit pénétrer, et que rien ne pouvoit en sortir.--Par-là, à la vérité, toute transpiration sensible et insensible étoit arrêtée; et il pouvoit s'ensuivre plusieurs inconvéniens fâcheux.--Mais l'usage des clystères pourvoyoit à tout, entraînoit les humeurs qui pouvoient refluer, et rendoit le système complet.

Je l'ai promis; vous lirez tout ce que mon père avoit à dire sur les opiats du lord Vérulam, son salpêtre, ses onctions grasses, et ses clystères.--Vous le lirez: mais non pas aujourd'hui, ni même demain, le temps me presse. Le lecteur est impatient, il faut que j'aille.--Vous lirez ce chapitre à votre loisir (si cela vous convient) aussitôt que la Tristrapédie sera publiée.--

Qu'il suffise pour le moment de dire que mon père traita la conséquence comme le principe.--Et par-là les savans peuvent conclure qu'il éleva son propre système sur les ruines de l'autre.

CHAPITRE XXXVII.

_Panacée universelle._

«_Tout le secret de la santé_, dit mon père en recommençant sa phrase, _dépend évidemment de la rivalité du chaud et de l'humide radical qui se trouvent en nous.--Ainsi la science la plus légère eût suffi pour l'entretenir, si les gens de l'école n'avoient pas tout confondu, surtout (comme Vanhelmont, fameux chimiste, l'a prouvé), en prenant pendant long-temps la graisse et le suif des animaux pour l'humide radical._

»_Or, l'humide radical n'est pas la graisse ni le suif des animaux, mais une substance huileuse et balsamique. Car la graisse et le suif, de même que le phlegme et les parties aqueuses, sont froids. Au lieu que les parties huileuses et balsamiques sont pleines de vie, d'esprit et de feu.--Ce qui se rapporte à l'observation d'Aristote:_ POST COITUM OMNE ANIMAL TRISTE.»--

»_Il est donc certain que le chaud radical se trouve dans l'humide radical; mais il n'est pas prouvé que celui-ci se trouve dans l'autre: cependant quand l'un dépérit, l'autre dépérit aussi; et il en résulte, ou une chaleur démesurée qui produit une étisie sèche, ou une humidité surabondante qui amène l'hydropisie.--Donc, pour résumer en deux mots tout mon système relativement à la santé, si l'on peut apprendre à un enfant comment il doit éviter les excès de l'eau et du feu, qui tous deux tendent à sa destruction, on aura obtenu tout ce qui est nécessaire sur ce point essentiel._»--

CHAPITRE XXXVIII.

_Mon Père n'y est plus._

La description du siége de Jéricho n'auroit pas attiré l'attention de mon oncle Tobie plus puissamment que ce dernier chapitre. Il tint constamment ses yeux fixés sur mon père tant que dura la lecture. Chaque fois que le mot de chaud ou d'humide radical fut prononcé, mon oncle Tobie ôta sa pipe de sa bouche et secoua la tête;--et aussitôt que le chapitre fut fini, il fit signe au caporal de s'approcher, et lui demanda à l'oreille...

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«--C'étoit au siége de Limérick, dit le caporal en faisant une révérence.»--

«--Le pauvre diable et moi, dit mon oncle Tobie en s'adressant à mon père, pouvions à peine nous traîner hors de nos tentes quand le siége de Limerick fut levé; et cela par la raison que vous venez de dire.»--

«Quelle idée crochue peut s'être fourrée dans ta précieuse caboche, mon pauvre frère Tobie, s'écria mon père mentalement? Par le ciel! ajouta-t-il, en continuant de se parler à lui-même, Œdipe seroit embarrassé à le deviner.»

«Sauf le respect de monsieur, dit le caporal, je crois que sans la quantité de brandevin que nous faisions brûler tous les soirs, et sans le vin blanc et la canelle que je ne cessois de donner à monsieur...--Et le genièvre, Trim, ajouta mon oncle Tobie, qui nous fit plus de bien que tout le reste.--Je crois en vérité, continua le caporal, que nous aurions tous deux laissé nos os dans la tranchée.»--

«Caporal, dit mon oncle Tobie avec des yeux étincelans, pour un soldat, est-il un plus beau tombeau?»--

«J'en aimerois autant un autre, répliqua le caporal.»

Tout cela étoit de l'arabe pour mon père, comme les rites des Troglodytes et des habitans de la Colchide l'avoient été pour mon oncle Tobie. Mon père ne sut s'il devoit sourire ou froncer le sourcil.--

Mon oncle Tobie, se retournant vers Yorick, acheva le détail du siége de Limerick plus intelligiblement qu'il ne l'avoit commencé; ce qui soulagea infiniment mon père.

CHAPITRE XXXIX.

_Siége de Limerick._

«Ce fut sans doute un grand bonheur pour le caporal et pour moi, dit mon oncle Tobie, de ce que la fièvre ne nous quitta pas un instant, pendant les vingt-cinq jours entiers que nous campâmes presque sous l'eau.--Nous l'eûmes constamment et de la plus grande violence. Heureusement encore il s'y joignit une soif dévorante, qui, jointe à l'ardeur de la fièvre, empêcha ce que mon frère appelle l'humide radical, de prendre le dessus, comme il seroit infailliblement arrivé sans cela.»--Ici mon père gorgea ses poumons d'air, et levant les yeux au plancher, il fit une respiration qui dura deux minutes.

«--Le ciel eut pitié de nous, continua mon oncle Tobie. Ce fut lui qui inspira au caporal l'idée salutaire de maintenir l'équilibre entre le chaud et l'humide radical, en renforçant la fièvre, comme il fit pendant tout ce temps, avec du vin chaud et des épices. Par ce moyen, il vint à bout d'entretenir un feu si ardent et si soutenu, que le chaud radical tint bon du commencement à la fin du siége, et que l'humide radical, malgré sa violence, ne put le surmonter.--Sur mon honneur, ajouta mon oncle Tobie, vous auriez, frère Shandy, entendu de vingt toises les assauts qu'ils se livroient dans notre corps.»--

«Eh bien! dit mon père, avec une forte aspiration qui fut suivie d'une pause,--si j'étois juge, et que la loi du pays me le permît, je voudrois condamner quelqu'un des malfaiteurs les plus insignes...»--Yorick prévit que la sentence alloit être sévère et sans miséricorde.--Il posa la main sur la poitrine de mon père, et lui demanda quelques minutes de répit, pour une question qu'il avoit à faire au caporal.--Je te prie, Trim, dit Yorick, sans attendre la permission de mon père, dis-nous naturellement ce que tu entends par ce chaud et cet humide radical dont il est question?»--

«En me référant humblement au meilleur avis de mon maître, dit le caporal, faisant une révérence à mon oncle Tobie.--Dis ton opinion librement, dit mon oncle Tobie.--Frère Shandy, continua-t-il, le pauvre garçon est mon serviteur, et non pas mon esclave.»--

Le caporal passa son chapeau sous son bras gauche, et laissa pendre sa canne à son poignet, au moyen d'un cordon de cuir noir dont les deux bouts noués ensemble formoient une espèce de gland. Il s'avança sur le terrein où il avoit subi l'examen du catéchisme, et se prenant le menton avec le pouce et les autres doigts de sa main droite, il exposa son sentiment en ces termes.--

CHAPITRE XL.

_Consultation._

Le caporal ouvroit déjà la bouche pour commencer, quand le docteur Slop entra en tortillant.--Trim resta la bouche ouverte.--Mais vienne qui voudra, il poursuivra dans le prochain chapitre.

Slop avoit été mandé par ma mère, et il sortoit en ce moment de la chambre de la nourrice où je criois encore.