Part 4
Mon père y travailla pendant trois ans et plus; et, au bout de ce temps, il étoit à peine parvenu à la moitié de l'ouvrage.--Comme tous les écrivains, il rencontra des difficultés. Il s'étoit d'abord flatté qu'il pourroit rassembler et faire relier tout ce qu'il avoit à dire dans un seul volume, assez petit pour être pendu au trousseau de ma mère parmi ses clefs:--la matière s'étendoit, grossissoit sous sa main... Qu'aucun homme ne dise en s'asseyant à son bureau: Je vais écrire un _in_-12.
Mon père cependant s'y livra tout entier, et avec un zèle infatigable;--composant, méditant, travaillant chaque ligne et chaque mot avec autant de précaution et de circonspection (quoique non pas peut-être par un principe si religieux) que Jean de la Casa, cet archevêque de Bénévent, qui passa quarante ans de sa vie à composer sa _Galathée_, laquelle Galathée, au bout de ce temps, n'avoit pas la moitié de volume et d'épaisseur du Messager boiteux.--
A moins d'être comme moi dans le secret, on ne devineroit jamais comment ce saint homme put y employer tant de temps;--hors qu'il n'en passât la plus grande partie à peigner ses moustaches, ou à jouer à la _prime_ avec son chapelain.--Mais je veux le dire à la face de l'univers, je veux expliquer la méthode de Jean de la Casa;--ne fût-ce que pour l'encouragement du petit nombre d'auteurs, qui écrivent pour la gloire plus que pour l'argent.
J'avoue, monsieur, que si Jean de la Casa, (dont j'honore et respecte infiniment la mémoire au dépit de sa Galathée), n'eût été qu'un clerc obscur, d'un génie étroit, d'un esprit lourd, qu'un homme médiocre enfin,--lui et sa Galathée auroient pu rouler ensemble pendant neuf cents soixante-cinq ans, ce qui, je crois, est l'âge que vécut Mathusalem,--je n'aurois pas pris la peine de relever ce phénomène.
Mais, monsieur, Jean de la Casa n'étoit rien moins qu'un homme médiocre. Il avoit un génie facile, un esprit élégant, une imagination riche.--Mais avec tous ces grands avantages qu'il avoit reçus de la nature, et qui devoient l'encourager à poursuivre sa Galathée, croiriez-vous, monsieur, que le jour le plus long de l'été lui suffisoit à peine pour en écrire une ligne et demie.--Oh! dites-vous, c'est abuser de la patience des gens.
Non, monsieur, voici le fait.
Monseigneur l'archevêque de Bénévent s'étoit mis dans la tête que les premières idées de tout chrétien qui se mêloit d'écrire, non pas pour son amusement particulier, mais avec le projet de donner son ouvrage au public, étoient toujours une suggestion du diable.--C'étoit-là le sort des écrivains ordinaires. Mais quand cet écrivain se trouvoit être un personnage important, un homme revêtu d'un caractère vénérable, soit dans l'église, soit dans l'état,--«alors, disoit l'archevêque de Bénévent, du moment qu'il prend la plume, tous les diables de l'enfer sortent de leurs cachots pour venir le tenter;--ils tiennent leurs assises autour de lui;--il n'a plus une pensée dont il puisse être assuré: elles sont toutes l'ouvrage du démon.--Elles ont beau lui paroître bonnes, excellentes même, il n'importe.--Quelque forme qu'elles prennent, c'est toujours quelque suggestion diabolique, contre laquelle il doit se tenir en garde.--Oui, s'écrioit l'archevêque, la vie d'un auteur, quoiqu'il se persuade peut-être le contraire, doit se passer à combattre plus qu'à écrire; et son noviciat est le même que celui d'un guerrier.--La mesure de leur résistance est, pour l'un comme pour l'autre, la mesure de leur talent.»
Cette théorie lumineuse de Jean de la Casa transportoit mon père; et s'il avoit pu l'accorder entièrement avec sa croyance, je ne doute point qu'il n'eût donné de grand cœur les dix meilleurs arpens de son domaine de Shandy pour en avoir été l'inventeur.--J'expliquerai quelque jour, en parlant des opinions religieuses de mon père, jusqu'à quel point il croyoit au diable.--Pour le moment, il suffit de dire que, n'ayant pas cet honneur-là, dans le sens littéral de la doctrine reçue, il se contentoit d'en prendre l'allégorie.--Il disoit souvent, surtout lorsque sa plume étoit un peu paresseuse, qu'il y avoit autant de sens, de vérité et de connoissance cachées dans la parabole de Jean de la Casa, que dans aucune des fictions poëtiques, ou des annales mystérieuses de l'antiquité.
«Le diable, disoit-il, n'est autre chose que le préjugé: la quantité de préjugés que nous suçons avec le lait de nos mères, voilà, frère Tobie, les diables qui rodent autour de nous, qui président à nos veilles; et si un écrivain s'abandonne lâchement à leur impulsion, que sortira-t-il de sa plume?--Rien, s'écrioit-il, en jetant la sienne avec colère,--rien que le résultat trivial du caquet des nourrices, et des absurdités de toutes les bonnes femmes (je dis des deux sexes), dont le royaume est peuplé.»
Je n'entreprendrai pas de donner une meilleure raison de la lenteur avec laquelle mon père avançoit sa Tristrapédie. J'ai déjà dit qu'après trois ans et plus d'un travail opiniâtre, il en étoit à peine à la moitié.--Ce qu'il y eut de fâcheux, c'est que, pendant tout ce temps, je fus négligé, et entièrement abandonné à ma mère; et ce qui n'étoit pas un moindre inconvénient, c'est que la première partie de l'ouvrage, qui étoit la plus soignée, et à laquelle mon père avoit pris le plus de peine, devenoit absolument perdue pour moi.--Chaque jour, chaque heure en rendoit une ou deux pages inutiles.
Ce fut certainement pour rabaisser l'orgueil de l'humaine sagesse, que la Providence permit qu'un des plus sages d'entre les hommes s'abusât ainsi lui-même, et manquât son but en le poursuivant trop vivement.
Quoi qu'il en soit, mon père multiplia tellement ses actes de _résistance_; ou, pour parler autrement, il avança si lentement dans son ouvrage, et je me mis à vivre et à croître si vîte, que je l'aurois laissé tout-à-fait derrière moi, et que son instruction eût été perdue pour la génération à laquelle il l'avoit destinée, sans un petit accident, que je ne veux pas cacher un seul moment au lecteur, si je peux trouver le moyen de le raconter avec décence.
CHAPITRE XIX.
_Patatras._
Ce n'étoit rien.--Je ne perdis pas deux gouttes de sang.--Ce que je souffris par accident, mille le souffrent par choix.--Cela ne méritoit pas d'appeler un chirurgien, eût-il demeuré tout proche.--Le docteur Slop en fit dix fois plus de bruit que la chose n'en valoit la peine.--
Quelques hommes se sont fait un nom par l'art de suspendre de grands poids avec de petits fils de métal; et moi, Tristram Shandy, je paie encore aujourd'hui (10 août mil sept cent soixante-un), ma part de leur réputation.
Oh! il y auroit de quoi faire damner un saint, de voir l'enchaînement de tout ce qui arrive en ce monde!--La servante avoit oublié de mettre un pot de chambre sous le lit.--Ne pouvez-vous, me dit Suzanne, en soulevant le châssis de la fenêtre d'une main, et m'amenant tout près de la banquette avec l'autre, ne pouvez-vous, mon petit ami, essayer pour une fois de vous en passer?
J'avois alors cinq ans.--Suzanne ne fit pas réflexion que de père en fils nous portions un nez ridiculement raccourci; témoin mon bisayeul.--Pan,--le châssis retomba sur nous comme un éclair.--Tout est perdu! s'écria Suzanne, tout est perdu! je n'ai plus qu'à me sauver.
Elle vouloit s'enfuir chez ses parens; la maison de mon oncle Tobie lui parut un asile plus assuré.--Suzanne y vola.
CHAPITRE XX.
_Complices découverts._
Le caporal pâlit d'effroi quand Suzanne lui raconta l'accident de la fenêtre, avec toutes les circonstances de ce meurtre (car c'est ainsi qu'elle l'appelloit). Comme dans les affaires de cette nature, ce sont souvent les complices qui sont tout, la conscience de Trim l'avertit qu'il étoit aussi coupable que Suzanne;--et, suivant ce principe, mon oncle Tobie avoit autant de part au meurtre que chacun d'eux.--Ainsi la raison ni l'instinct, ensemble ou séparés, ne pouvoient avoir guidé les pas de Suzanne vers un asile plus propice.
Je pourrois laisser cette énigme à deviner au lecteur; mais pour former seulement une hypothèse un peu vraisemblable, il faudroit qu'il se cassât la tête pendant trois semaines; à moins qu'il ne fût doué d'une sagacité que lecteur n'a jamais eue.--Je ne veux pas le mettre à cette épreuve, ou plutôt à cette torture; et comme l'affaire me regarde seul, c'est à moi seul de l'expliquer.
CHAPITRE XXI.
_A qui la faute?_
«N'est-ce pas une honte, Trim, disoit un jour mon oncle Tobie, en s'appuyant sur l'épaule du caporal, comme ils étoient à visiter leurs ouvrages,--que nous n'ayons pas deux pièces de campagne à monter dans la gorge de cette nouvelle redoute?--elles assureroient toute la longueur des lignes, et rendroient de ce côté l'attaque tout-à-fait complète.--Ne pourrois-tu, Trim, m'en faire fondre une couple?--
»--Monsieur les aura, répliqua Trim, avant qu'il soit demain.»--
C'étoit la joie du cœur de Trim, (et jamais sa fertile tête ne manqua d'expédiens pour y parvenir);--c'étoit, dis-je, la joie de son cœur, de satisfaire les moindres fantaisies de mon oncle Tobie, et celles surtout qui étoient relatives à ses siéges et à ses campagnes. Eût-ce été son dernier écu, Trim en auroit fait joyeusement le sacrifice pour prévenir un seul désir de son maître. Déjà en rognant le bout des tuyaux de mon oncle Tobie,--hachant et ciselant les bords de ses gouttières de plomb,--fondant son plat à barbe d'étain, montant enfin, comme Louis XIV, jusques sur les clochers, pour épargner le trésor public,--déjà, dis-je, cette même campagne, le caporal avoit établi huit nouvelles batteries de canon, sans compter deux demi-coulevrines.--Mais mon oncle Tobie demande encore deux pièces de campagne pour la redoute. Trim a promis de les fournir; que fera-t-il? Toutes ses ressources sont-elles épuisées?
Non, il prendra les deux contre-poids de plomb, qui suspendent et soutiennent le châssis de la fenêtre de la chambre de la nourrice; et comme, les contre-poids étant ôtés, les poulies ne servent plus à rien, il s'en emparera aussi, et il en fabriquera une paire de roues pour un de ses affûts.
Il y avoit long-temps que le caporal avoit démantelé toutes les fenêtres de la maison de mon oncle Tobie pour le même objet, mais non pas toujours dans le même ordre; car quelquefois il avoit eu besoin des poulies et non du plomb:--alors il commençoit par les poulies. Celles-ci ôtées, le plomb devenoit inutile; et c'étoit autant de pris et de fondu.
On pourroit tirer de-là une belle et grande morale; mais je n'en ai pas le temps. C'est assez de dire que, de quelque façon que la démolition commençât, elle étoit également fatale à la fenêtre.
CHAPITRE XXII.
_Procédé généreux._
En fabriquant son artillerie, le caporal s'étoit bien gardé de confier son secret à personne; ainsi il lui étoit facile de se tirer d'affaire sans se compromettre, et de laisser supporter à Suzanne, comme elle pourroit, tout le poids de la chûte de ce maudit châssis. Mais le vrai courage est trop au-dessus de cette lâche politique.--Le caporal, soit comme général, soit comme contrôleur d'artillerie, étoit la véritable origine du mal; il pensoit que, sans lui, jamais l'accident ne seroit arrivé, du moins de la façon de Suzanne.--Comment vous seriez-vous conduit, monsieur l'abbé?--Le caporal se décida sur-le-champ, non pas à se mettre à l'abri derrière Suzanne, mais à lui en servir lui-même; et avec résolution dans l'ame, il marcha droit au sallon, pour exposer toute cette manœuvre devant mon oncle Tobie.
Mon oncle Tobie venoit précisément de raconter à Yorick les détails de la bataille de Steinkerque, et de l'étrange conduite du comte de Solme, qui fit faire halte à l'infanterie, et fit marcher la cavalerie dans un terrein où elle ne pouvoit agir; ce qui étoit directement contraire à l'ordre du roi, et fut cause de la perte de cette journée.
Il y a quelques familles où tous les incidens se trouvent liés entr'eux si naturellement, que leur enchaînement va presque au-delà de l'invention d'un écrivain dramatique.--Je ne parle pas des dramatiques modernes.
Trim posa son premier doigt à plat sur la table, puis en le frappant à angle droit avec le tranchant de son autre main, il trouva moyen de raconter mon histoire, de manière que les prêtres et les vierges auroient pu l'écouter sans rougir.--Après quoi le dialogue continua comme il suit.
CHAPITRE XXIII.
_Mon oncle Tobie s'emporte._
«J'aimerois mieux passer dix fois par les baguettes, s'écria le caporal en finissant l'histoire de Suzanne, que de souffrir qu'il lui fût fait aucun mal. Avec la permission de monsieur, c'est ma faute, et nullement la sienne».
«Caporal Trim, répondit mon oncle Tobie, en prenant son chapeau sur la table et le posant sur sa tête,--si on peut appeler faute ce que la nécessité du service exige, je suis le seul à blâmer.--Vous avez dû obéir à vos ordres.»--
«--Si le comte de Solme, mon pauvre Trim, eût obéi aux siens à la bataille de Steinkerque, dit Yorick (en raillant un peu le caporal, qui avoit été houspillé par un dragon dans la retraite)--il t'auroit sauvé.--Sauvé! s'écria Trim, interrompant Yorick; il auroit, ne vous en déplaise, sauvé cinq bataillons entiers.--Ces pauvres régimens de Cut, continua le caporal, en posant le premier doigt de sa main droite sur le pouce de sa main gauche, et les comptant sur chacun de ses doigts,--ces pauvres régimens de Cut,--Mackay,--Augus,--Graham,--et Leven, furent entièrement taillés en pièces.--Et les gardes angloises l'eussent été de même, sans quelques régimens de la droite qui marchèrent courageusement à leur secours, et reçurent à bout portant le feu de l'ennemi, avant de tirer un seul coup de fusil.--J'espère, ajouta Trim, qu'ils iront au ciel pour cette seule action.--Trim a raison, dit mon oncle Tobie, il a parfaitement raison.»
«Que signifioit, continua le caporal, de faire marcher la cavalerie dans un terrein si étroit, et où les François étoient couverts, comme ils le sont toujours, d'une multitude de haies, de broussailles, de fossés, et d'arbres renversés çà et là?--Si le comte de Solme nous eût envoyés, nous autres gens de pied,--nous aurions tiraillé avec eux, et nous leur aurions tenu tête.--Il n'y avoit rien à faire pour la cavalerie. Aussi, continua le caporal, le comte de Solme, pour sa peine, eut son infanterie mise en déroute à Landen, la campagne d'après.--C'est-là, dit mon oncle Tobie, que le pauvre Trim reçut sa blessure.
»Sauf le respect de monsieur, c'est au comte de Solme que j'en ai toute l'obligation.--Si nous les avions étrillés d'importance à Steinkerque, ils ne nous auroient pas battus à Landen.»
«Cela est très-possible, dit mon oncle Tobie, quoique les François eussent à Landen l'avantage d'un bois.--Or, si vous laissez à ces gens-là le temps de se retrancher, il est certain qu'ils vous accableront de leur feu. Il n'y a d'autre moyen que de marcher à eux, recevoir leur décharge, et tomber dessus la bayonnette au bout du fusil.--Pêle-mêle, ajouta Trim.--Hommes et chevaux, dit mon oncle Tobie.--Tête baissée et la pointe en avant, dit le caporal.--D'estoc et de taille, dit mon oncle Tobie.--Sang et mort, bataille enragée, s'écria le caporal.--Point de quartier.--Tue, tue, tue! s'écria mon oncle Tobie.»--
Yorick rangea un peu sa chaise de côté, pour s'éloigner de la mêlée; et après une pause d'un moment, mon oncle Tobie, baissant la voix de deux ou trois tons, reprit son discours comme vous allez voir.
CHAPITRE XXIV.
_Il s'échauffe de plus en plus._
«Le roi Guillaume, dit mon oncle Tobie, s'adressant à Yorick,--fut si terriblement irrité contre le comte de Solme, de ce qu'il avoit désobéi à ses ordres, qu'il lui défendit de paroître devant lui, et qu'il ne consentit à le voir que plusieurs mois après.»
«J'ai bien peur, répondit Yorick, que monsieur Shandy ne soit aussi irrité contre le caporal, que le roi Guillaume le fut contre le pauvre comte. Mais, continua-t-il, il seroit bien dur pour le caporal, dont la conduite a été si diamétralement opposée à celle du comte de Solme, de n'obtenir pour récompense que la même disgrâce.--Ces exemples-là ne sont que trop fréquens dans le monde.»--
«J'aimerois mieux, s'écria mon oncle Tobie en se levant, j'aimerois mieux faire jouer la mine, faire sauter mes fortifications, mon château, et m'ensevelir avec le caporal sous leurs ruines, que d'être témoin d'une telle indignité.»--Le caporal fit à son maître une demi-révérence;--mais si affectueuse et si reconnoissante, qu'une révérence entière en auroit moins dit.
CHAPITRE XXV.
_Il part, il arrive._
«Eh bien! Yorick, dit mon oncle Tobie, vous et moi nous ouvrirons la marche de front;--vous, caporal, vous suivrez à quelques pas derrière nous, et vous serez la seconde ligne.--Et avec la permission de monsieur, dit Trim, Suzanne fera l'arrière-garde.»
C'étoit une excellente disposition.--Et dans cet ordre, sans tambour battant, ni enseignes déployés, ils marchèrent lentement de la maison de mon oncle Tobie au château de Shandy.--
«Encore, monsieur Yorick, dit Trim, comme ils entroient dans la cour, si au lieu du contre-poids de la fenêtre, j'avois un peu rogné le coq de votre église, comme j'en avois eu l'idée!--Ne serez-vous jamais las de rogner?» répondit Yorick.
CHAPITRE XXVI.
_Chacun a sa marotte._
En vain j'ai fait de mon père vingt portraits différens.--En vain je l'ai représenté sous toutes sortes de formes et d'attitudes.--Vous n'êtes pas encore, monsieur, et vous ne serez jamais en état de prévoir ce que mon père pourra penser, dire ou faire, à chaque nouvelle circonstance.--Il y avoit en lui tant de bizarrerie; sa manière étoit si imprévue, si peu calculée, qu'il venoit toujours à bout de confondre vos plus sages combinaisons.
A dire vrai, le sentier qu'il suivoit étoit si éloigné du chemin battu, qu'il ne voyoit rien comme les autres hommes.--Tout s'offroit à lui sous une forme et sous une face nouvelle.--Les objets n'étoient plus les mêmes.--En un mot, il les considéroit différemment.
C'est ce qui fait que ma chère Jenny et moi (aussi-bien que tant d'autres qui ont été avant nous, et que tant d'autres qui seront après) avons sans cesse des disputes interminables sur rien.--Elle regarde une chose par un côté; je la regarde par un autre; et nous ne pouvons jamais nous entendre.
CHAPITRE XXVII.
_Digression sans digression._
C'est une affaire réglée, et je n'en fais mention que par égard pour certain membre que je connois à la chambre des pairs, lequel porte aussi loin qu'il se puisse le talent de s'embrouiller, même en dissertant sur le fait le plus simple.--
--Pourvu que l'on ne sorte pas du sujet que l'on traite, on peut faire telles excursions que l'on veut, à droite ou à gauche, cela ne sauroit proprement s'appeler une digression.
Ceci étant bien convenu, je prends moi-même la liberté de revenir un peu sur mes pas.
CHAPITRE XXVIII.
_On y court._
Cinquante mille diables aspergés d'eau bénite (je ne dis pas les diables de l'archevêque de Bénévent, mais ceux de Rabelais), n'auroient pas fait un cri si diabolique que je fis à la chute de la fenêtre.--Ce cri fit accourir ma mère chez la nourrice; et Suzanne n'eut que le temps tout juste de s'échapper par l'escalier de derrière, tandis que ma mère montoit l'autre.
Or, quoique je fusse assez vieux pour pouvoir raconter mon histoire, et assez jeune, j'espère, pour la raconter sans malice,--cependant Suzanne, en traversant la cuisine, l'avoit dite en abrégé à la cuisinière, de crainte d'accident. La cuisinière l'avoit rendue à Jonathan, avec un commentaire, et Jonathan à Obadiah;--de sorte qu'après que mon père eût sonné une demi-douzaine de fois pour savoir ce qui étoit arrivé, Obadiah fut en état de lui en rendre un compte exact, et de lui dire tout ce qui s'étoit passé.--Ma foi! j'y pensois, dit mon père, en retroussant sa robe de chambre, et il monta l'escalier.
De ce _j'y pensois_ de mon père, on voudroit peut-être inférer (quoiqu'à dire vrai je ne sache pas trop pourquoi), que mon père en ce moment venoit d'écrire ce chapitre remarquable de la Tristrapédie, lequel est pour moi le plus original et le plus amusant de tout le livre;--je veux dire, le chapitre sur les fenêtres à coulisse, avec une diatribe mordante sur la négligence des femmes de chambre.--Mais j'ai deux raisons pour penser autrement.
La première, c'est que si mon père s'en fût occupé avant l'accident, il n'eût pas manqué de faire clouer et condamner la fenêtre. Cette opération, vu la difficulté avec laquelle on a vu qu'il composoit son livre, lui auroit pris dix fois moins de temps que le chapitre qu'il auroit fallu écrire.--Je pense que ce petit argument paroîtra convainquant, et qu'il éloignera même l'idée que mon père ait jamais de sa vie songé à écrire un chapitre sur les fenêtres à coulisse et sur les pots de chambre.--Mais pour prévenir toute objection, voici la seconde raison que j'ai promise au lecteur, et que j'ai l'honneur de soumettre à son jugement.--
--C'est que, pour compléter la Tristrapédie à qui ce chapitre manquoit, je l'ai écrit moi-même.
CHAPITRE XXIX.
_Recette merveilleuse pour les contusions._
Mon père mit ses lunettes; il regarda,--il ôta ses lunettes,--les mit dans leur étui, le tout en moins d'une minute bien comptée; et, sans ouvrir la bouche, il se retourna, et descendit précipitamment l'escalier.
Ma mère s'imagina qu'il alloit chercher de la charpie et du basilicum; mais le voyant revenir avec une couple d'_in-folio_ sous le bras, suivi d'Obadiah qui portoit un grand pupitre,--elle ne douta point que ce ne fût un traité de botanique; et elle tira une chaise à côté du lit, pour qu'il pût consulter le cas à son aise.--
--Si l'opération est bien faite, dit mon père en reprenant la section: _De sede vel subjecto circumcisionis_;--car ces gros livres qu'il avoit montés dans le dessein de les examiner et de les confronter ensemble, n'étoient autres que Spencer, _de legibus Hebræorum ritualibus_, et Maimonides.
Si l'opération est bien faite, dit-il...--Dites-nous seulement, cria ma mère, quel est le meilleur vulnéraire?--Ma foi! dit mon père, c'est l'affaire du docteur Slop; envoyez-le chercher si vous voulez.
Ma mère descendit, et mon père continua à lire la section:--... bien--... fort bien... très-bien, dit mon père.--... à merveille--... Mais puisque cette méthode est si utile, tout est le mieux du monde.--Et ainsi, sans s'arrêter à discuter si les Juifs avoient pris cet usage des Egyptiens, ou les Egyptiens des Juifs, mon père se leva; puis se frottant le front deux ou trois fois avec la paume de sa main (comme nous avons coutume de faire pour effacer les vestiges du chagrin, quand le mal qui nous arrive se trouve moindre que nous ne l'avions prévu), il ferma le livre, et descendit l'escalier.
«Eh quoi! dit-il, (en prononçant le nom d'un peuple, à chaque marche sur laquelle il posoit le pied), si les Egyptiens,--les Syriens,--les Phéniciens,--les Arabes,--les Cappadociens;--si les habitans de la Colchide,--si les Troglodites,--ont eu cette coutume;--si Solon et Pythagore s'y sont soumis,--qu'est-ce que Tristram, et qui suis-je moi-même, pour m'en affliger ou m'en plaindre un seul moment?»
CHAPITRE XXX.
_On s'y perd._
«Cher Yorick, dit mon père en souriant,--(Yorick avoit rompu la ligne, et le peu de largeur de la porte l'ayant forcé de défiler, il étoit entré le premier) cher Yorick, dit mon père, il me semble que notre Tristram accomplit bien durement tous ses rites religieux.--Jamais il n'y eut fils de Juif, de chrétien, de Turc ou d'infidelle, initié d'une manière aussi oblique et aussi maussade.»--