Oeuvres complètes, tome 3

Part 3

Chapter 33,977 wordsPublic domain

«J'espère que non, dit Trim.--Vous espérez que non, reprit vivement Suzanne.--(L'idée du deuil ne faisoit pas sur la tête de Trim la même impression que sur celle de Suzanne).--J'espère, dit Trim, expliquant sa pensée, j'espère en Dieu que la nouvelle n'est pas vraie.--J'ai entendu lire la lettre de mes deux oreilles, dit Obadiah; et nous allons avoir une rude besogne pour défricher _Oxmoor_.--Oh! il est bien mort, dit Suzanne.--Aussi sûr que je suis en vie, dit le marmiton.»--

«Eh bien! dit Trim, en poussant un soupir, je le regrette de tout mon cœur et de toute mon ame.--Pauvre créature!--pauvre garçon!--pauvre gentilhomme!»--

«Il étoit en vie à la Pentecôte dernière, dit le cocher.--A la Pentecôte!--hélas! s'écria Trim, en étendant le bras droit, et prenant sur le champ la même attitude dans laquelle il avoit lu le sermon,--eh! que fait la Pentecôte, Jonathan?--(C'étoit le nom du cocher).--Que fait le temps de Pâques, ou toute autre saison de l'année?--Nous voilà tous ici, continua le caporal, (en frappant perpendiculairement le plancher du bout de sa canne, pour donner une idée de stabilité et de force),--nous voilà tous ici, et en un moment, (ouvrant la main et laissant tomber son chapeau), nous ne sommes plus.»--

Cette image étoit infiniment frappante.--Suzanne fondit en larmes.--Nous ne sommes pas des plantes ni des pierres.--Jonathan, Obadiah, la cuisinière, tout pleura. Le pataud de marmiton lui-même, qui écuroit un chaudron sur ses genoux, se sentit ému. Toute la cuisine se pressa autour du caporal.

Or, comme je vois clairement que la constitution de l'église et de l'état, ou du moins leur durée,--peut-être la durée du monde entier, ou, ce qui revient au même, la distribution et la balance de la propriété et du pouvoir, vont dépendre de la manière dont l'on saisira l'éloquence de ce geste du caporal,--je vous demande votre attention, messieurs, pour une dixaine de pages; et je vous les donne à reprendre dans tout autre endroit de l'ouvrage, pour dormir tout à votre aise.

J'ai dit que nous n'étions ni des plantes, ni des pierres, et j'ai bien dit;--mais j'aurois dû ajouter que nous n'étions pas des anges.--Hélas! que nous sommes loin de cet état de perfection!--Nous sommes des hommes grossiers, enveloppés dans la matière, et gouvernés par nos idées, qui le sont elles-mêmes par nos sens; et je rougis de dire à quel point va cette influence secrète.--Mais de tous nos sens, je ne crains pas d'affirmer que la vue (quoique je sache très-bien que la plupart de nos philosophes soient pour le toucher) que la vue, dis-je, est celui qui a le commerce le plus intime avec l'ame, qui frappe davantage l'imagination, et qui lui laisse des impressions plus profondes.--Son influence surpasse et détruit toutes les autres. Horace l'a dit avant moi: _Segniùs irritant_, etc.

Appliquons ces réflexions à la chûte du chapeau de Trim.--

_Nous voilà tous ici, et en un moment nous ne sommes plus._

Cette phrase n'avoit rien de bien saillant. C'étoit une de ces vérités triviales à force d'être connues, et telles qu'on nous en débite tous les jours.--Et si Trim ne s'en fût pas plus reposé sur son chapeau que sur son éloquence, il n'auroit produit aucun effet.

_Nous voilà tous ici_, continua le caporal, _et en un moment..._ (laissant tomber perpendiculairement son chapeau, et s'arrêtant avant d'achever), _en un moment nous ne sommes plus_.--Le chapeau tomba comme si c'eût été une masse de plomb.--Rien ne pouvant mieux exprimer l'idée de la mort, dont ce chapeau étoit comme la figure et le type.--La main de Trim sembla se paralyser,--le chapeau tomba mort.--Trim resta les yeux fixés dessus, comme sur un cadavre.--Et Suzanne fondit en larmes.

Or, il y a mille,--dix mille,--et comme la matière et le mouvement sont infinis, dix mille fois, dix mille manières, dont un chapeau peut tomber à terre sans produire aucun effet.

Si Trim l'eût jeté avec force ou colère, avec négligence ou mal-adresse,--s'il l'eût jeté devant lui, ou de côté, ou en arrière, ou dans une autre direction quelconque,--ou si, en lui donnant la meilleure direction possible, il l'eût laissé tomber d'un air gauche, hébêté, effaré;--enfin si, pendant ou après la chute, Trim n'eût pas eu l'expression de tête et l'attitude qui devoit l'accompagner, tout étoit manqué, et l'effet du chapeau sur le cœur étoit perdu.

O vous, qui gouvernez ce grand univers et ses grands intérêts avec les machines de l'éloquence, vous qui tenez dans vos mains la clef des cœurs, qui les échauffez, et les refroidissez, et les adoucissez, et les amolissez à votre gré:--

Vous qui tournez et retournez les passions avec cette grande manivelle, et qui, par ce moyen, conduisez les hommes où il vous plaît:--

Vous enfin qui menez,--et (pourquoi pas aussi) vous qui êtes menés comme des dindons au marché, avec un bâton et un chaperon rouge,--méditez, méditez, je vous en prie, sur le vieux chapeau de Trim!

CHAPITRE X.

_Sur les vieux chapeaux._

Un moment. J'ai un petit compte à régler avec le lecteur, avant que Trim continue sa harangue. J'aurai fini en deux minutes.

Parmi plusieurs petites dettes que j'ai contractées avec le public, et dont je m'acquitterai à mesure que leur tour viendra, je confesse que je suis en retard pour deux _items_; un chapitre sur les femmes de chambre et les boutonnières.--Je m'y suis engagé dans la première partie de mon ouvrage, et l'on pourroit me reprocher de manquer à ma parole.--Mais plusieurs personnes vénérables du clergé m'ayant représenté que deux sujets pareils, surtout aussi rapprochés l'un de l'autre, pouvoient mettre la morale en danger, j'ai cru devoir déférer à leurs remontrances.--Je supplie donc qu'on veuille bien me faire grâce du chapitre sur les femmes de chambre et les boutonnières, et recevoir à sa place celui-ci, lequel n'est autre chose qu'un chapitre sur les soubrettes, les robes de chambre et les vieux chapeaux.

Trim ramassa le sien,--le mit sur sa tête,--et reprit ensuite son discours sur la mort, en la manière et la forme qui suit.

CHAPITRE XI.

_Trim continue._

«Pour nous, Jonathan, qui ne connoissons ni la peine ni le besoin,--nous qui vivons ici au service des deux meilleurs maîtres,--(j'en excepte seulement pour ma part le roi Guillaume, que j'ai eu l'honneur de servir, tant en Irlande qu'en Flandre), pour nous, dis-je, qu'est-ce que l'intervalle de la Pentecôte à Noël? C'est bien peu de chose,--ce n'est rien. Mais pour ceux, Jonathan, qui savent ce que c'est que la mort, qui savent quel ravage, quel carnage elle peut faire, avant qu'on ait seulement le temps d'y songer,--c'est comme un siècle entier.--O Jonathan! quel est le bon cœur qui ne saigneroit pas, voyant combien de braves gens, qui se tenoient aussi droits et aussi fermes que nous,--(le caporal se redressa), et que la mort a abattus dans cet intervalle qui nous semble si court?--Et crois-moi, Suzanne, ajouta le caporal en se tournant vers elle, dont les yeux nageoient dans l'eau,--avant que l'année ait achevé son tour, plus d'un œil brillant sera terni.--Un œil brillant! dit Suzanne.--Suzanne pleura, mais d'un œil de reconnoissance.

»Ne sommes-nous pas, continua Trim, en fixant toujours Suzanne,--ne sommes-nous pas comme la fleur des champs?»--(Ici une larme d'orgueil se glissa dans l'œil de Suzanne entre deux larmes d'humilité,--c'est la seule manière d'expliquer son affliction). «Toute la chair n'est-elle pas comme du foin?--comme de l'argile? (--comme de la boue?»)--(Tous regardèrent le marmiton; il continuoit à écurer son chaudron:--il n'étoit pas beau).

«Qu'est-ce que la beauté? continua Trim.--(Je passerois ma vie à entendre le caporal, disoit Suzanne).--Qu'est-ce que le plus beau visage qu'on ait jamais vu?--(Suzanne avoit mis sa main sur l'épaule du caporal).--Qu'est-ce autre chose que de la corruption?»--(Suzanne la retira).

Mais c'est pour cela même que je vous aime, ô femmes!--c'est ce délicieux mélange qui vous rend de si chères et de si charmantes créatures.--Eh! qui pourroit vous en faire un crime?--qui pourroit vous en vouloir?--Celui-là, s'il en existe un seul, reçut une citrouille au lieu d'un cœur; et qu'on le dissèque, on verra si j'ai menti.

CHAPITRE XII.

_Trim achève._

Ou Suzanne, dont l'amour-propre s'étoit senti un peu choqué, rompit la chaîne des idées du caporal, en retirant ainsi brusquement sa main de dessus son épaule.--

Ou le caporal commença à soupçonner qu'il avoit été sur les brisées du docteur, et qu'il avoit parlé plutôt comme un chapelain que comme un soldat.--

Ou bien... ou bien... car dans de semblables cas, avec un peu d'esprit et d'invention, on pourroit aisément remplir dix pages de suppositions.--Que les physiologistes ou tous autres curieux déterminent, s'ils le peuvent, quelle en fut la véritable cause;--il n'en est pas moins certain que le caporal reprit ainsi sa harangue:

«Quant à moi, je déclare qu'en rase campagne je me ris de la mort. Dieu me damne! ajouta le caporal, en faisant craquer ses doigts, mais avec un air que lui seul pouvoit donner au sentiment,--un jour de bataille, je ne m'en soucie non plus que de cela.--Pourvu toutefois qu'elle ne me prenne pas en traître, comme ce pauvre Gibbons, qui fut tué en lavant son fusil.--Qu'est-ce en effet que la mort? Une détente lâchée,--un pouce ou deux de bayonnette dans le poumon ou dans le cœur;--tout cela revient au même.

»Regardez le long de la ligne,--à main droite,--voyez:--le coup part,--Richard tombe;--non, c'est Jacques:--eh bien, s'il est mort, il ne souffre plus.--Mais qu'importe lequel? Daigne-t-on s'en informer en marchant à l'ennemi?--Que dis-je? dans la chaleur de la poursuite, on ne sent pas même le coup qui donne la mort.--La mort! il ne s'agit que de la braver. Celui qui la fuit court dix fois plus de danger que celui qui va au-devant d'elle. Cent fois je l'ai vue en face, ajouta le caporal, et je sais ce que c'est.--Dans un champ de bataille, Obadiah, en vérité, ce n'est rien.--Mais au logis, dit Obadiah, elle a une laide mine.--Pour moi, dit le cocher, je n'y pense jamais quand je suis sur mon siége.--A mon avis, dit Suzanne, c'est au lit qu'elle est la plus naturelle.--Si elle étoit là, dit Trim, et que pour lui échapper, il fallût me fourrer dans le plus chétif havresac qu'un soldat ait jamais porté, je le ferois tout à l'heure; mais cela est dans la nature.»

«La nature est la nature, dit Jonathan.--Et c'est ce qui fait, s'écria Suzanne, que j'ai tant de pitié de ma pauvre maîtresse.--Elle n'en reviendra jamais.--Moi, dit le caporal, de toute la maison, c'est le capitaine que je plains davantage.--Madame soulagera sa douleur en pleurant, et monsieur à force d'en parler.--Mais mon pauvre maître, il gardera tout pour lui en silence. Je l'entendrai soupirer dans son lit pendant un mois entier, comme il fit pour le lieutenant le Fevre.--Si j'osois représenter à monsieur qu'il s'afflige trop, et qu'il devroit se faire une raison.--C'est plus fort que moi, Trim, dira mon maître. C'est un accident si triste; je ne saurois l'ôter de là, dira-t-il en montrant son cœur.--Mais monsieur cependant ne craint pas la mort pour lui-même?--J'espère, Trim, répondra-t-il vivement, que je ne crains rien au monde que de faire le mal.--Eh bien! ajoutera-t-il, quelque chose qui arrive, j'aurois soin du fils de le Fevre.--Et avec cette pensée, comme avec une potion calmante, monsieur s'endormira.»

J'aime à entendre les histoires de Trim sur le capitaine, dit Suzanne.--C'est bien le gentilhomme du meilleur cœur et du meilleur naturel qu'il y ait au monde, dit Obadiah.--«Oui, sans doute, dit le caporal; et aussi brave qu'on en ait jamais vu à la tête d'un peloton.--Jamais le roi n'a eu un meilleur officier, ni Dieu un meilleur serviteur.--Il marcheroit sur la bouche d'un canon, quand il verroit la mêche allumée, prête à mettre le feu.--Eh bien, ôtez-le de-là, ce même homme est doux comme un enfant, il ne voudroit pas faire de mal à un poulet.»

J'aimerois mieux, dit Jonathan, mener ce gentilhomme-là pour sept livres sterlings par an, que tout autre pour huit.--«Grand merci pour les vingt schelings, Jonathan.--Oui, Jonathan, ajouta le caporal, en lui secouant la main, c'est comme si tu avois mis cet argent dans ma poche. Pour mon compte, je le servirois sans gages jusqu'au jour de ma mort, et je lui dois bien cette marque d'attachement.--O le bon maître! il est pour moi comme un ami, comme un frère;--et si j'étois sûr que mon pauvre frère Tom mourût, ajouta le caporal en tirant son mouchoir,--quand j'aurois dix mille livres sterlings, je les laisserois au capitaine jusqu'au dernier scheling.»

Trim ne put retenir ses larmes en donnant à son maître cette preuve testamentaire de son affection.--Toute la cuisine fut émue.--Conte-nous l'histoire du pauvre lieutenant, dit Suzanne.--De tout mon cœur, dit le caporal.

Suzanne, la cuisinière, Jonathan, Obadiah et le caporal Trim, formèrent un cercle autour du feu; et aussitôt que le marmiton eut fermé la porte de la _cuisine_, le caporal commença en ces termes.

CHAPITRE XIII.

_Je reviens à ma mère._

Que je sois pendu, si je n'ai pas oublié ma mère autant que si je n'en avois jamais eu, et que la nature m'eût jeté en moule, et m'eût déposé tout nu sur les bords du Nil!

Ma foi, madame (c'est à la nature que je parle)--si c'est vous qui m'avez façonné, il n'y a pas de quoi vous vanter. Je suis fâché de la peine que vous avez prise; mais vous avez commis bien des gaucheries,--et par devant et par derrière, et par dedans et par dehors.

Comment, Tristram! et cette disposition d'esprit qui te porte à n'être étonné de rien!--A la bonne heure; je vous la passe.--

Et cette défiance modeste et habituelle de ton propre jugement, qui fait que tu ne t'échauffes jamais, au moins pour des sujets qui n'en valent pas la peine!--Oh! pour mon jugement, il m'a si souvent trompé, que je serois un sot de me fier à lui.--

Et cet amour, ce respect pour la vérité, qui te conduiroit au bout du monde pour la retrouver, quand tu crois l'avoir perdue!--Oui, j'aime la vérité; mais je hais encore plus la dispute.--Et si cette vérité n'intéresse ni la religion ni la société, j'aime mieux l'abandonner lâchement, et souscrire aux opinions les plus extravagantes, que d'entrer en lice pour les attaquer.--

D'ailleurs, je crains le mal par-dessus tout;--et il n'y a pas d'opinion si sacrée, que je voulusse me laisser égratigner pour elle. Aussi me suis-je de tout temps promis de ne jamais m'enrôler dans aucune armée de martyrs, soit que l'on en lève une nouvelle, soit que l'on se contente de recruter l'ancienne.

Mais il est temps que je retire ma mère de l'attitude pénible où je l'ai laissée.

CHAPITRE XIV.

_Itinéraire du Commerce._

L'opinion de mon oncle Tobie, madame, étoit, si vous vous en rappelez, que si le préteur Cornélius Gallus étoit mort dans les bras de sa femme, il n'y avoit pas eu de péché.--Ma mère n'en avoit entendu qu'un seul mot, et ce mot l'avoit prise par la partie la plus foible de son sexe... j'espère que vous ne prenez pas le change.--Je veux dire, la _curiosité_.--Elle arrangea à sa guise tout le sujet de la conversation;--et une fois son imagination préoccupée, vous pouvez croire que mon père ne dit pas un mot qui ne fût attribué par ma mère soit à elle, soit aux affaires de sa famille.

Et je vous prie, madame, où demeure la femme qui n'en eût pas fait autant?

Du genre de mort étrange de Cornélius, mon père avoit fait une transition à la mort de Socrate; et il donnoit à mon oncle Tobie un extrait de la harangue de ce philosophe devant ses juges.--Elle étoit irrésistible, non pas la harangue de Socrate, mais la tentation que mon père avoit d'en parler.--Il avoit lui-même écrit la vie de Socrate, l'année qui précéda sa retraite du commerce.--Je crains même que cette raison n'ait contribué à le lui faire quitter plutôt; si bien que personne n'étoit en état de pérorer sur ce sujet avec autant de pompe, d'abondance et de facilité que lui.

Il se livra donc à toute son éloquence; et s'adressant à mon oncle Tobie, comme s'il eût été Socrate devant l'aréopage, il emboucha la trompette héroïque.--Pas une période qui fût terminée par un mot plus court, que _transmigration_ ou _annihilation_.--Pas une moindre pensée que celle d'_être_ ou de ne _pas être_.--Dans l'exorde, pas une idée qui ne fût entièrement neuve.--Comparant la mort à un sommeil long et tranquille,--sans rêves, sans réveil.--Disant que _nous et nos enfans étions nés pour mourir, mais qu'aucun de nous n'étoit né pour être esclave_.--Non, je me trompe, ceci est tiré du discours d'Eléazar, tel qu'il est rapporté par Joseph (_Histoire de la guerre des Juifs_). Eléazar avoue qu'il a pris cette pensée des philosophes Indiens. Il est à présumer qu'Alexandre le grand, dans son expédition des Indes, au retour de la Perse qu'il avoit soumise, s'empara de cette maxime, ainsi qu'il fit de bien d'autres choses.--Ce fut lui qui la rapporta en Grèce, sinon par lui-même, (car on sait qu'il mourut en chemin en Babylone)--au moins par ses lieutenans.--De la Grèce elle arriva à Rome;--de Rome elle passa en France, et de France en Angleterre.--Je n'imagine pas quel autre chemin elle pourroit avoir suivi par terre.

Par eau, elle a pu facilement descendre le Gange jusqu'au sinus gangique, ou baie de Bengale,--et de-là dans la mer des Indes.--Suivant ensuite la voie du commerce, (comme on ne connoissoit pas alors le passage par le Cap de Bonne-Espérance), elle aura été portée avec d'autres drogues et épices par la mer Rouge à Jedda, à la Mecque, ou même à Tor ou Suez, villes situées au fond du golfe;--et de-là, par les caravanes, à Coptos, qui n'en est distant que de trois jours de marche;--de Coptos, le Nil l'aura amenée droit à Alexandrie, où elle sera débarquée précisément au pied du grand escalier de la bibliothèque d'Alexandrie.--Et c'est dans ce magasin qu'on aura été la chercher.

Bonté du ciel!--combien les savans de nos jours ont étendu le commerce!

CHAPITRE XV.

_Méprise de ma mère._

Mon père avoit une manière à-peu-près semblable à celle de Job.--Je fais cette comparaison, d'après la persuasion religieuse où je suis qu'il a existé un très-saint et très-malheureux personnage du nom de Job.--Mais n'admirez-vous pas l'audace de ces petits incrédules, qui se trouvant embarrassés à fixer l'ère précise où ce grand homme a vécu,--ne sachant, par exemple, s'il faut le placer avant ou après les patriarches,--aiment mieux, pour trancher toute difficulté, décider qu'il n'a jamais existé? Est-ce là un raisonnement? C'est une barbarie; c'est faire justement à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait.--Mais je reviens à la manière de mon père.

Quand les choses tournoient mal pour lui, et surtout dans le premier mouvement de son impatience,--pourquoi suis-je né? s'écrioit-il. Eh! que fais-je sur la terre? Je voudrois être mort.--C'étoit-là ses moindres imprécations.--Mais quand sa peine devenoit excessive, et qu'elle passoit toute mesure,--monsieur, vous auriez cru entendre Socrate lui-même.--Tout respiroit en lui le mépris de la vie, et l'indifférence sur les moyens d'en sortir.

Ma mère avoit peu lu; mais d'après ce que je viens de dire, l'extrait du discours de Socrate ne devoit pas lui paraître étranger. Elle le prit à la lettre. Elle écoutoit avec attention et recueillement, et auroit écouté ainsi jusqu'au bout,--si mon père ne s'étoit jeté, sans trop savoir pourquoi, dans cette partie du plaidoyer, où le grand philosophe récapitule ses liaisons, ses alliances, ses enfans; mais sans se flatter que le tableau puisse le sauver, ou faire impression sur ses juges.--«J'ai des amis, s'écrioit mon père;--j'ai des parens; j'ai trois malheureux enfans!»--

«Comment donc! monsieur Shandy, dit ma mère en ouvrant la porte, c'est un de plus que je ne vous connoissois.»--

«Par le ciel! c'est un de moins,» dit mon père, en se levant et en quittant la chambre.--

CHAPITRE XVI.

_Question chronologique._

«Ce sont les enfans de Socrate, dit mon oncle Tobie.--Bon! dit ma mère, n'y a-t-il pas cent ans qu'il est mort?»--

Mon oncle Tobie n'étoit pas chronologiste; mais ne voulant pas admettre légérement une époque de cette importance, il posa tranquillement sa pipe sur la table, il se leva; et prenant doucement ma mère par la main, sans lui dire une parole, il sortit pour aller trouver mon père, et le prier d'éclaircir ses doutes.

CHAPITRE XVII.

_Entr'actes._

Si cet ouvrage étoit une farce, ce qu'à Dieu ne plaise, à moins qu'on ne veuille dire avec Rousseau:

Ce monde-ci n'est qu'un œuvre comique.

Si cet ouvrage, dis-je, étoit une farce, ce seroit le cas de faire disparoître les acteurs pour un moment, et de faire jouer les violons.

Tous les regards, toutes les oreilles se portent vers l'orchestre.--Chacun y déploie ses talens.--On s'accorde, on n'est pas d'accord.--On part, on va sans mesure.--Le maître de musique frappe du pied,--marque les temps.--Peu-à-peu les traîneurs arrivent; et les petits défauts, comme les petits agrémens de l'exécution totale, sont couverts par le bruit du parterre.

Le parterre!--descendons-y pour un moment, je vous prie.

_Premier Interlocuteur._ Que dites-vous de ce dernier acte?

_Second Interlocuteur._ Pitoyable!

_Premier._ Vous avez bien raison; on n'y comprend rien.

_Second._ Bon! est-ce que l'auteur s'est compris lui-même?

_Premier._ Aucun plan, aucune méthode.

_Second._ Nulle connoissance de l'art dramatique.

_Premier._ Que dites-vous des caractères?

_Troisième Interlocuteur._ Pour moi, j'aimerois assez celui de l'oncle.

_Second._ Fi donc! un vieux fou! et puis si bête!... j'aimerois mieux le père. Au moins il est instruit, et il parle bien.

_Premier._ Vous moquez-vous? La plupart du temps il ne sait ce qu'il dit. Quant au caporal...

_Second et Troisième._ Oh! nous vous l'abandonnons.

_Premier._ Eh bien! je l'abandonne aussi.

_Troisième._ Que pensez-vous de la mère?

_Second._ Ma foi! c'est une femme de bon sens, et celle qui dit le moins de sottises.

_Premier._ Oui, parce que c'est elle qui parle le moins.

_Troisième._ Pas mal trouvé! eh bien! je m'en tiens à madame Shandy.

_Premier._ Et moi aussi.

_Second._ Et moi aussi.

_Premier._ Sifflons les autres à mesure qu'ils paroîtront.

_Second et Troisième._ De tout mon cœur.

Et bien, messieurs, il faut vous en donner le plaisir: les voilà qui reviennent.

CHAPITRE XVIII.

_Avis aux Ecrivains._

Après que l'ordre eut été un peu rétabli dans la famille, et que Suzanne eut été mise en possession de sa robe de satin vert,--la première chose qui vint à l'esprit de mon père, fut de prendre la plume, à l'exemple de Xénophon, et de composer une _Tristrapédie_, ou système d'éducation pour moi.--Il s'agissoit de rassembler toutes ses idées éparses, ses connoissances, ses principes, et d'en faire un corps d'instruction qui pût embrasser toutes les différentes époques de mon enfance.

J'étois le dernier rejeton de mon père.--Il avoit, à son compte, perdu mon frère Robert en entier, et moi aux trois quarts;--c'est-à-dire, qu'il avoit été malheureux à mon égard dans les trois choses les plus essentielles.--Conception interrompue par une sotte question de ma mère,--nez coupé par la mal-adresse du docteur Slop,--nom de baptême tronqué par l'imbécillité de Suzanne.--Il ne restoit à mon père d'autre ressource que celle de mon éducation;--aussi s'y adonna-t-il avec autant de zèle que mon oncle Tobie en eût jamais mis à sa doctrine des projectiles; mais il y avoit entre eux une grande différence.--Mon oncle Tobie avoit tout appris de Nicolas Tartaglia; mon père n'avoit pas de maître; il tiroit tout de son propre fonds;--ou, s'il empruntoit quelque chose des autres, il se donnoit tant de peine pour le tourner et le retourner, jusqu'à ce qu'il devînt propre à son usage, que c'étoit presque le même embarras pour lui.