Oeuvres complètes, tome 3

Part 2

Chapter 23,928 wordsPublic domain

Les meilleurs termes du meilleur langage de la meilleure compagnie peuvent être exposés à la même disgrace. Il ne faut qu'un esprit mal-fait pour exciter tous les esprits.--Le curé d'Estelle écrivit dans le temps un gros livre sur les équivoques, afin de prémunir les Navarrois contre leur danger.

«Tout le monde ne sait-il pas, dit le curé d'Estelle à la fin de son ouvrage, que les _nez_ ont éprouvé, il y a quelques siècles, dans la plus grande partie de l'Europe, le même sort que les _moustaches_ éprouvent aujourd'hui dans le royaume de Navarre? Le mal, à la vérité, ne s'étendit pas alors plus loin.--Mais les _oreilles_ n'ont-elles pas couru depuis le même risque?--Vingt autres mots différens, les _hauts-de-chausse_, les _fichus_, les _boutonnieres_, le nom même qu'on donne à nos chevaux de poste,--ne sont-ils pas encore au moment de leur ruine?--La chasteté, par sa nature, la plus douce des vertus, la chasteté, si vous lui laissez une liberté absolue, deviendra la plus tyrannique des passions.

»Que vos cœurs cessent d'être corrompus, s'écrioit le curé d'Estelle; et vos oreilles ne trouveront plus d'expressions indécentes.»

CHAPITRE IV.

_Peine perdue._

Mon père étoit occupé à calculer les frais de poste du voyage de mon frère Robert, de Calais à Paris, et de Paris à Lyon, au moment même qu'il reçut la lettre qui lui apportoit la nouvelle de sa mort.--C'étoit un voyage à tous égards bien malencontreux, et dont mon père avoit bien de la peine à venir à bout.--Il l'avoit cependant à-peu-près achevé, quand Obadiah ouvrit brusquement la porte pour lui dire qu'il n'y avoit plus de levure dans la maison.--«Monsieur veut-il, demanda Obadiah, que je prenne demain de grand matin le cheval de carosse, et que j'en aille chercher?--De tout mon cœur, dit mon père sans interrompre son voyage; prends le cheval de carrosse et laisse-moi en repos.--Mais, dit Obadiah, il lui manque un fer.»--

«Un fer! pauvre créature, dit mon oncle Tobie!--Et bien, dit brusquement mon père, prends l'écossois.--Il ne veut pas souffrir la selle, dit Obadiah.--Je crois qu'il a le diable au corps, dit mon père: prends donc le patriote, et ferme la porte.--Le patriote est vendu, dit Obadiah.--Vendu, s'écria mon père!--Voilà de vos tours, monsieur le drôle, continua-t-il, en s'adressant à Obadiah, quoiqu'avec le visage tourné vers mon oncle Tobie!--Monsieur doit se rappeler, dit Obadiah, qu'il m'a ordonné de le vendre au mois d'avril dernier.--Eh bien, s'écria mon père, pour votre peine, vous irez à pied.--C'est tout ce que je demandois, dit Obadiah en fermant la porte.»--

«Ah! quel tourment, dit mon père!»

Et il reprenoit déjà son calcul, quand Obadiah vint encore l'interrompre.--«Comment Monsieur veut-il que j'aille à pied, dit Obadiah? toutes les rivières sont débordées.»--

Jusques-là mon père, qui avoit devant lui une carte de _Samson_, et un livre de poste, avoit gardé trois doigts sur la tête de son compas, dont une pointe étoit posée sur Nevers. C'étoit la dernière poste pour laquelle il eût payé; et il se proposoit de reprendre de là son calcul et son voyage, aussitôt qu'Obadiah auroit quitté la chambre.--Mais il ne put tenir à cette seconde entrée d'Obadiah, qui rouvrit la porte pour mettre tout le pays sous l'eau.--Il laissa aller son compas,--ou plutôt, avec un mouvement de colère, il le jeta sur la table; et alors tout ce qui lui restoit à faire, c'étoit de revenir à Calais comme bien d'autres, aussi sage qu'il en étoit parti.

Enfin quand la lettre fatale arriva, mon père, à l'aide de son compas, d'enjambées en enjambées, étoit revenu à ce même gîte de Nevers.--Il fit signe à mon oncle Tobie de voir ce que contenoit la lettre.--«Avec votre permission, monsieur Samson,» s'écria mon père, en frappant la table tout au travers de Nevers avec son compas,--«il est dur, monsieur Samson, pour un gentilhomme anglois et pour son fils, d'être ramenés deux fois dans un jour à une bicoque comme Nevers.--Qu'en penses-tu, Tobie, ajouta mon père d'un air enjoué?--A moins, dit mon oncle Tobie, que ce ne soit une ville de garnison; car en ce cas... mon père sourit.--Lis, lis cette lettre, mon cher Tobie, dit mon père:»--et tenant toujours son compas sur Nevers d'une main, et son livre de poste de l'autre, lisant d'un œil, écoutant d'une oreille, et les deux coudes appuyés sur la table, il attendit que mon oncle Tobie eût achevé la lettre qu'il lisoit entre ses dents...

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«O ciel! il est parti, s'écria mon oncle Tobie!--Qui? quoi? s'écria mon père.--Mon neveu, dit mon oncle Tobie.--Comment! mon fils! sans permission! sans argent! sans gouverneur!--Hélas, mon cher frère! il est mort, dit mon oncle Tobie.--Mort! s'écria mon père, sans avoir été malade?--Le pauvre garçon! dit mon oncle Tobie, en baissant la voix, et avec un profond soupir!--le pauvre garçon! il a bien été assez malade, puisqu'il en est mort.»

Nous lisons dans Tacite, que lorsqu'Agrippine apprit la mort de Germanicus, ne pouvant modérer la violence de sa douleur, elle quitta brusquement son ouvrage.--Mon père, au contraire, frappa une seconde fois de son compas sur Nevers; mais beaucoup plus fort que la première.--Quels effets différens produits par la même cause! et mêlez-vous après cela de raisonner sur l'histoire.

Ce que fit ensuite mon père, mérite, à mon avis, un chapitre particulier.

CHAPITRE V.

_Pensées sur la Mort._

C'est un des moralistes anciens,--Platon, Plutarque, ou Sénèque, Xénophon, ou Epictète, Théophraste, ou Lucien,--ou quelqu'un d'une date plus moderne,--Cardan ou Budæus, Pétrarque ou Stelle, peut-être même est-ce quelque père de l'église,--Saint-Augustin, Saint-Cyprien ou Saint-Bernard;... mais enfin c'est un de ceux-là qui nous apprend, qui nous assure qu'il existe en nous je ne sais quel penchant naturel et irrésistible, lequel nous porte à pleurer la mort de nos amis et de nos enfans.--Celui-là, quel qu'il soit, connoissoit bien le cœur humain.

Et Sénèque a dit quelque part, que de pareils chagrins se dissipoient mieux par la voie des larmes, que par toute autre.

Aussi trouvons-nous que David a pleuré son fils Absalon,--Adrien son Antinoüs,--Niobé ses enfans,--et qu'Apollodore et Criton ont tous deux versé des larmes pour Socrate avant sa mort.

Mon père ne prit exemple ni sur les anciens, ni sur les modernes, et se gouverna d'une façon toute particulière.

On vient de voir que les Hébreux pleuroient ainsi que les Romains.--On prétend que les Lapons s'endorment quand ils sont dans l'affliction;--les Allemands, dit-on, s'enivrent;--et l'on sait que les Anglois se pendent.--Mon père ne pleura, ni ne s'endormit, ni ne s'enivra, ni se pendit;--il ne jura, ni ne maudit, ni n'excommunia, ni ne chanta, ni ne siffla:--que fit-il donc de sa douleur?

Il vint toutefois à bout de s'en débarrasser.--Mais souffrez, monsieur, que j'insère ici une petite histoire.

Quand Cicéron perdit sa chère fille Tullie, il n'écouta d'abord que son cœur, et modula sa voix sur la voix de la nature.--_O ma Tullie!_ s'écrioit-il, _ô ma fille! mon enfant! O dieux!--dieux! j'ai perdu ma Tullie!--Partout je crois voir encore ma Tullie. Je crois l'entendre;--je crois lui parler._--Mais dès qu'il eut ouvert les trésors de la philosophie, dès qu'elle lui eut appris la quantité de choses excellentes qu'il y avoit à dire sur ce sujet,--on ne sauroit croire, dit ce grand orateur, combien, en un instant, je me trouvai heureux et consolé.

Mon père étoit aussi vain de son éloquence, que Cicéron pouvoit l'être de la sienne; et je commence à croire qu'il avoit raison.--L'éloquence étoit en vérité son fort;--c'étoit son foible aussi.--Son fort; car la nature l'avoit fait naître éloquent.--Son foible; car il en étoit dupe à toute heure.

Excepté dans ce qui contrarioit trop fort ses systèmes, dès que mon père trouvoit une occasion de déployer ses talens, ou de dire quelque chose de sage, de spirituel ou de fin, il étoit souverainement heureux.--Un événement agréable qui ne lui laissoit rien à dire, ou un événement fâcheux sur lequel il trouvoit à parler, revenoient à-peu-près au même pour lui.--Bien plus, si l'accident n'étoit que comme cinq, et le plaisir de parler comme dix, mon père y gagnoit moitié pour moitié, et préféroit l'accident.

Ce fil servira à débrouiller ce qui autrement sembleroit contradictoire dans le caractère de mon père.--Il expliquera comment, dans les petites impatiences qui naissoient des négligences inévitables, ou des étourderies de ceux qui le servoient, sa colère, ou plutôt la durée de sa colère, étoit toujours à rebours de toutes les conjectures.

Il avoit une petite jument favorite, dont il souhaitoit beaucoup d'avoir de la race. Il l'avoit confiée à un très-beau cheval arabe, et il avoit destiné à son usage le poulain qui devoit en naître.--Mon père étoit ardent dans ses projets. Tous les jours il parloit de son cheval futur avec une confiance, une sécurité aussi entières, que s'il eût été déjà dressé, bridé, sellé, et devant sa porte tout prêt à être monté.--Il défioit d'avance mon oncle Tobie à la course.--Au bout du terme, la jument fit un mulet, et le plus laid mulet qu'il y eût en son espèce.

Il y avoit sûrement de la faute d'Obadiah.--Ma mère et mon oncle Tobie s'attendoient que mon père alloit l'exterminer, et que sa colère et ses lamentations n'auroient point de fin.--«Regardez, coquin que vous êtes, s'écrioit mon père, en montrant le mulet;--regardez ce que vous avez fait.--Ce n'est pas moi, dit Obadiah.--Eh! qu'en sais-je? répliqua mon père.»--

Le triomphe étincela dans les yeux de mon père à cette repartie; tout son visage s'épanouit; et Obadiah n'en entendit plus reparler.

--Revenons à la mort de mon frère.--

La philosophie a beaucoup de belles choses à dire sur tous les sujets. Elle en a un magasin sur la mort.--Mais comme elles se jetoient toutes à-la-fois dans la tête de mon père, l'embarras auroit été de bien choisir, et d'en faire un tout également pompeux et bien assorti.--Mon père les prit comme elles vinrent.

«Tout doit mourir, mon cher frère.--C'est un accident inévitable.--C'est le premier statut de la grande charte.--C'est une loi éternelle du parlement.--Tout doit mourir.

»Si mon fils n'étoit pas mort, ce seroit le cas de s'étonner,--et non pas de ce qu'il est mort.

»Les monarques et les princes dansent le même branle que nous.

»Mourir est la grande dette et le tribut qu'il faut payer à la nature. Les tombes et les monumens, destinés à perpétuer notre mémoire, le paient eux-mêmes; et les pyramides, les plus orgueilleuses de toutes celles que l'art et les richesses ont élevées, ont aujourd'hui perdu leur sommet, et n'offrent plus au voyageur qu'un amas de débris mutilés.--(Mon père trouvoit qu'il s'exprimoit avec facilité, et poursuivit.) Les cités et les villes, les provinces et les royaumes, n'ont-ils pas leurs périodes?--Et ne viennent-ils pas eux-mêmes à décliner, quand les principes et les pouvoirs, qui, au commencement les cimentèrent et les réunirent, ont achevé leurs évolutions?--

»Frère Shandy, dit mon oncle Tobie, quittant sa pipe au mot _évolutions_...--_révolutions_, j'ai voulu dire, reprit mon père.--Par le ciel! frère Tobie, j'ai voulu dire _révolutions_.--_Evolutions_ n'a pas de sens.--Il a plus de sens que vous ne croyez, dit mon oncle Tobie.--Mais, s'écria mon père, il n'y a du moins pas de sens à couper le fil d'un pareil discours, et dans une pareille occasion.--De grâce, frère Tobie, continua-t-il en lui prenant la main, je t'en prie, frère,--je t'en prie, ne m'interromps pas dans cette crise.--Mon oncle Tobie remit sa pipe dans sa bouche.

»Où sont Troye et Micènes, et Thèbes et Délos, et Persépolis et Agrigente? continua mon père, en ramassant son livre de poste qu'il avoit laissé tomber.--Que sont devenues, frère Tobie, Ninive et Babylone, Cizicum et Mitilène? Les plus belles villes qu'ait jamais éclairées le soleil, maintenant ne sont plus;--leurs noms seulement sont demeurés; et ceux-ci, (car déjà plusieurs d'entre eux s'écrivent incorrectement), s'en vont eux-mêmes par lambeaux; et dans le laps du temps ils seront oubliés et enveloppés avec toutes choses dans la nuit éternelle.--Le monde lui-même, frère Tobie, le monde lui-même finira.

»A mon retour d'Asie, dans ma traversée d'Egine à Mégare,--(dans quel temps donc? pensa mon oncle Tobie), je jetai les yeux autour de moi.--Egine restoit derrière, Mégare étoit devant, Pirée à main droite, et Corinthe à main gauche.--Que de villes jadis florissantes, et maintenant couchées dans la poussière!--Hélas! hélas! dis-je en moi-même, quel homme pourrait permettre à son ame de se troubler pour la perte d'un enfant, quand il voit de telles merveilles honteusement ensevelies?--Ressouviens-toi, me dis-je encore à moi-même, ressouviens-toi que tu es homme.»

Mon oncle Tobie ne s'aperçut pas que ce dernier paragraphe étoit l'extrait d'une lettre, que Servius Sulpicius écrivoit à Cicéron, pour le consoler de la mort de sa fille.--Mon bon oncle étoit aussi peu versé dans les fragmens de l'antiquité, que dans toute autre branche de littérature;--et comme mon père, dans le temps de son commerce de Turquie, avoit fait trois ou quatre voyages au Levant, mon oncle Tobie conclut tout naturellement qu'il avoit poussé ses courses jusqu'en Asie par l'Archipel; et de-là sa traversée d'Egine à Mégare, et le reste.

Cette conjecture n'avoit rien d'étrange, et tous les jours un critique entreprenant bâtit bien d'autres histoires sur de pires fondemens.--«Et je vous prie, frère, dit mon oncle Tobie, quand mon père eut fini,--je vous prie, dit-il, en appuyant le bout de sa pipe sur la main de mon père;--en quelle année de notre Seigneur cela s'est-il passé?--Innocent! dit mon père, c'étoit quarante ans avant Jésus-Christ.»

Mon oncle Tobie n'avoit que deux suppositions à faire, ou que son frère étoit le juif-errant, ou que le malheur avoit dérangé sa cervelle.--Puisse le Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, le protéger et le guérir! dit mon oncle Tobie, en priant en silence pour mon père, avec les larmes aux yeux.

Mon père attribua ces larmes au pouvoir de son éloquence, et poursuivit sa harangue avec un nouveau courage.

«Il n'y a pas, frère Tobie, une aussi grande différence que l'on s'imagine entre le bien et le mal. (Ce bel exorde, soit dit en passant, n'étoit pas propre à guérir les soupçons de mon oncle Tobie). Le travail, la tristesse, le chagrin, la maladie, la misère et le malheur sont le cortége ordinaire de la vie.--Grand bien leur fasse! dit en lui-même mon oncle Tobie.

»Mon fils est mort!--il ne pouvoit mieux faire. Il a jeté l'ancre à propos au milieu de la tempête.

»Mais il nous a quittés pour jamais.--Eh bien! il a échappé à la main du barbier, avant d'être chauve;--il a quitté la fête, avant d'être repu,--le banquet, avant d'être ivre.

»Les Thraces pleuroient quand un enfant venoit au monde... (Ma foi! dit mon oncle Tobie, nous ne leur ressemblons pas mal; témoin la naissance de Tristram). Et ils se réjouissoient quand un homme mouroit.--Ils avoient raison. La mort ouvre la porte à la renommée, et la ferme à l'envie.--Elle brise les chaînes du captif; il a rempli sa tâche: il est libre.

»Montrez-moi un homme qui connoisse la vie, et qui craigne la mort; et je vous montrerai un prisonnier qui craint sa liberté.

»Nos besoins, mon cher frère Tobie, ne sont que des maladies.--Ne vaudroit-il pas mieux en effet n'avoir pas faim, que d'être forcé de manger?--n'avoir pas soif, que d'être forcé de boire?

»Ne vaudroit-il pas mieux être tout d'un coup délivré des soucis, de la fièvre, de l'amour, de la goutte, et de tous les autres maux de la vie, que d'être comme un voyageur, qui arrive fatigué tous les soirs à son auberge, forcé d'en repartir tous les matins?»

»Ce sont les gémissemens et les convulsions, frère Tobie, ce sont les larmes qu'on verse dans la chambre d'un malade, ce sont les médecins, les prêtres, et tout l'appareil de la mort, qui rendent la mort effrayante. Otez-en le spectacle, qu'est-ce qui reste?

»--Elle est préférable dans une bataille, dit mon oncle Tobie. Il n'y a là ni cercueil, ni silence, ni deuil, ni pompe funèbre. Elle est réduite à rien.--

»Préférable dans une bataille! mon cher frère Tobie, dit mon père en souriant. (Il avoit entiérement oublié mon frère Robert). Va, elle n'est mauvaise nulle part.--Car enfin, frère Tobie, remarque bien.--Tant que nous sommes, la mort n'est pas encore; et, quand elle est, nous ne sommes plus.» Mon oncle Tobie quitta sa pipe pour examiner la proposition. Mais l'éloquence de mon père étoit trop rapide pour s'arrêter par aucune considération. Il entraîna les idées de mon oncle Tobie malgré lui.

»Pour nous affermir dans notre mépris de la mort, continua mon père, il est à propos de remarquer le peu d'altération que ses approches ont produit dans les grands hommes.»

»Vespasien mourut sur sa chaise percée, en disant un bon mot;--Galba, en prononçant une maxime;--Septime Sévère, en faisant un compliment.--

»J'espère qu'il étoit sincère, dit mon oncle Tobie.--C'étoit à sa femme, dit mon père.»

CHAPITRE VI.

_Nouveau genre de mort._

«Et finalement,--car de toutes les anecdotes que l'histoire peut fournir sur ce sujet, celle-ci sans contredit est la plus frappante, elle couronne toutes les autres.

»Cornélius Gallus le préteur... Mais j'ose assurer, frère Tobie, que vous l'avez lu.--J'ose assurer que non, dit mon oncle Tobie.--Eh bien, dit mon père, il mourut dans les bras d'une femme.--

»Au moins, dit mon oncle Tobie, si c'étoit de la sienne, il n'y avoit pas de péché.--Ma foi! dit mon père, c'est plus que je n'en sais.»

CHAPITRE VII.

_Ma mère est aux écoutes._

Ma mère traversoit le corridor vis-à-vis la porte de la salle, au moment où mon père prononçoit le mot femme. Il étoit assez simple qu'elle en fût frappée; et elle ne douta point qu'elle ne fût le sujet de la conversation. Elle mit donc un doigt en travers sur sa bouche, retint sa respiration; et par une inflexion du cou, alongeant et baissant la tête, non pas vis-à-vis la porte, mais de côté, de sorte que son oreille se trouvoit sur la fente, elle se mit à écouter de tout son pouvoir.

L'esclave qui écoute, avec la déesse du silence derrière lui, n'auroit pu fournir une plus belle idée à un artiste.

Je vais la laisser dans cette attitude pendant cinq minutes, jusqu'à ce que j'aie ramené les affaires de la cuisine (ainsi que Rapin Thoiras ramène les affaires de l'église) au même point.

CHAPITRE VIII.

_Parallèle de deux Orateurs._

A proprement parler, l'intérieur de notre famille étoit une machine simple, et composée d'un petit nombre de roues. Mais ces roues étoient mises en mouvement par tant de ressorts différens, elles agissoient l'une sur l'autre avec une telle variété de principes et d'impulsions étranges, que la machine, quoique simple, avoit tout l'honneur et même les avantages d'une machine compliquée.--On pouvoit y remarquer presque autant de mouvemens particuliers, que dans la mécanique intérieure d'une pendule à secondes.

Parmi ces mouvemens il y en avoit un, et c'est celui dont je parle, qui peut-être n'étoit pas, à tout prendre, aussi singulier que beaucoup d'autres; mais dont l'effet étoit tel, qu'il ne pouvoit se passer dans le sallon aucune motion, querelle, harangue, dialogue, projet, ou dissertation, que sur le champ il n'y en eût la copie, le pendant, la parodie, dans la cuisine.

Pour entendre ceci, il faut savoir que toutes les fois que quelque message extraordinaire ou quelque lettre arrivoit au sallon,--ou que l'entrée d'un domestique sembloit interrompre la conversation, et qu'on avoit l'air d'attendre qu'il fût sorti pour la continuer,--ou que l'on appercevoit quelque apparence de nuage sur le front de mon père ou de ma mère;--enfin, dès que l'on supposoit que l'affaire qui se traitoit dans le sallon valoit la peine qu'on l'écoutât, la règle étoit de ne pas fermer entièrement la porte, et de la laisser tant soit peu entr'ouverte,--de trois ou quatre lignes seulement,--précisément comme ma mère la trouva en passant dans le corridor.--Le mauvais état des gonds, (état auquel on se donnoit bien de garde de remédier) servoit de prétexte et d'excuse à cette manœuvre, laquelle se répétoit aussi souvent qu'il étoit nécessaire.--On laissoit donc un passage, non pas aussi large à la vérité que celui des Dardanelles, mais suffisant pour qu'on pût apprendre par ce moyen tout ce qu'il étoit intéressant de savoir, et éviter par-là à mon père l'embarras de gouverner lui-même sa maison.--

Ma mère en profita dans cette occasion.--Obadiah en avoit fait autant, après avoir laissé sur la table la lettre qui apportoit la nouvelle de mon frère.--De sorte qu'avant que mon père fût revenu de sa surprise, et eût commencé sa harangue,--Trim, debout dans la cuisine, s'étoit mis à pérorer sur le même sujet.

Il y a tel curieux, de ceux qui aiment à observer la nature, qui, s'il eût eu en sa possession toutes les richesses de Job, en auroit donné la moitié avec plaisir, pour entendre le caporal Trim et mon père, deux orateurs si opposés par leur nature et leur éducation, haranguer sur la même tombe.

Mon père, homme prodigieusement instruit, à l'aide d'une mémoire sûre et d'une lecture immense, à qui tous les grands philosophes de l'antiquité étoient familiers, citant sans cesse Caton, Sénèque, Epictète.--

Le caporal,--avec rien,--ne se souvenant de rien,--n'ayant rien lu que son livre de revue,--et n'ayant de grands noms à citer, que ceux qui étoient contenus dans le contrôle de sa compagnie.--

L'un, procédant de période en période, par métaphore et par allusion, et frappant l'imagination de l'auditeur, comme doit faire tout bon orateur, par l'agrément et les charmes de ses peintures et de ses images.--

L'autre, sans esprit ni antithèse, sans métaphore ni allusion, sans aucune ressource de l'art, instruit par la nature, conduit par la nature, alloit droit devant lui comme la nature le menoit;--et la nature le menoit au cœur.--O Trim! si le ciel eût voulu que tu eusses un meilleur historien... s'il l'eût voulu... ton historien auroit roulé carosse.

CHAPITRE IX.

_Trim monte en chaire._

«Notre jeune maître est mort à Londres, dit Obadiah.»

Une robe de chambre de satin vert de ma mère, qui avoit déjà été décrassée deux fois, fut la première idée que l'exclamation d'Obadiah excita dans l'esprit de Suzanne.--«Eh bien, dit Suzanne, nous allons tous être en deuil.»

Divin Locke, où es-tu? et se peut-il que tu manques l'occasion d'écrire un si beau chapitre sur l'imperfection des mots?--Le mot _deuil_, quoique prononcé par Suzanne elle-même, manqua son objet, et n'excita pas en elle une seule idée teinte de noir ou de gris.--Tout étoit vert; elle ne voyoit que la robe de chambre de satin vert.

«Oh! ma pauvre maîtresse en mourra!» s'écria Suzanne; et déjà elle voyoit défiler toute la garde-robe de ma mère. Quelle procession!--son damas rouge,--ses toiles de Perse,--ses lustrines jaunes et blanches,--son taffetas brun,--ses bonnets de dentelle,--ses manteaux de lit et ses consolantes jupes de dessous.--Elle n'oublioit pas un chiffon. «Non, disoit Suzanne, ma maîtresse ne les reverra jamais.»

Nous avions un pataud de marmiton, qui faisoit le facétieux; mon père le gardoit, je pense, à cause de sa bêtise.--Il avoit été toute l'automne aux prises avec une hydropisie.--«Notre jeune maître est mort! dit Obadiah;--il est mort bien certainement.--Et moi je ne le suis pas, dit le marmiton.»--

«Voici de fâcheuses nouvelles, Trim, cria Suzanne, en essuyant ses yeux au moment où Trim entra dans la cuisine:--notre jeune maître Robert est mort et enterré.--(L'enterrement étoit un embellissement de la façon de Suzanne).--Nous allons être tous en deuil, ajouta Suzanne.»--